D'un vieux texte en latin, Philibert Le Duc fit une traduction à sa façon. Voici Jumièges à la fin du VIIe siècle...


« Jumiège répond tout-à-fait à son étymologie. C'est un lieu qui réjouit les yeux, diversement, à la manière des pierres précieuses (more gemmarun). Là, nous voyons les feuillages des forêts; ici,.les fleurs des jardins et les fruits des vergers; plus loin, les moissons des champs, les herbes des prairies; et sur les collines, les grappes vineuses des pampres verts. Le gazon qui croît merveilleusement, arrosé par des ruisseaux limpides, sert de ourriture aux troupeaux et de retraite au gibier. Des volées, d'oiseaux gazouillent dans la verdure. La Seine, enfin, qui fait un circuit de quinze milles ( à peine s'en faut-il de huit stades qu'elle ne forme l'île complète), reçoit les navires des contrées lointaines dans ses eaux sans cesse agitées par le flux et le reflux de la. mer, et le commerce répand sur ses rivages l'abondance et la vie. 

« A la place d'une ancienne forteresse, s'élève maintenant la maison du Seigneur, asile de ces âmes qui aspirent à la béatitude céleste et qui gémissent ici-bas pour ne pas gémir dans les flammes éternelles. Là doit être honoré d'un pieux souvenir le saint patriarche qui fonda cet ermitage avec soixante-dix-sept frères, et qui vit, comme Jacob, grandir et prospérer sa famille spirituelle. C'est à lui que l'on doit cette enceinte carrée de murailles flanquées de tours et ces magnifiques cloîtres où l'on reçoit les. visiteurs. Au milieu de l'enceinte, l'abbaye éclate de blancheur. L'église, en forme de croix, regarde l'orient. 

« L'autel de la Vierge Marie, peint de couleurs brillantes et incrusté d'or et d'argent, occupe le chevet avec le corps du bienheureux Philibert et les autels ; de saint Jean et saint Colomban. La nef du nord contient les chapelles de saint Denys martyr, de saint Germain confesseur, de saint Pierre et de saint Martin. La nef du midi, particulièrement consacrée à. Dieu lui même, est ornée à l'extérieur d'un portique sculpté, près duquel seintillent des eaux jaillissantes. Le dormitorium des cénobites mesure 290 pieds de longueur sur 50 de largeur. Le soleil matinal rayonne sur chaque lit; et à toute heure du jour, la lecture est possible., grâce à la lumière, qui pénètre par les vitraux des fenêtres. Deux salles destinées à des usages différents régnent au-dessous : d'un côté, celle où l'on conserve les  vins ; de l'autre, celle où se prépare la réfection frugale et où s'assemblent ces dignes serviteurs de Dieu, ces humbles amis du pauvre qui, ne possédant rien en particulier, ne manquent pas toutefois du nécessaire ; car ils comptent sur la Providence et justifient ces paroles de l'Ecriture : Pax multa diligentibus nomen tumm, Domine, et non est illis scandalum (1).

« Leur confiance est pleine de sagesse, puisque la bonté de Dieu ne leur fait pas défaut. Maintenant, par exemple, ce qu'on n'avait pas vu depuis un siècle, des poissons de mer, longs de cinquante pieds, visitent les parages du monastère; on parvient à les prendre avec des harpons, des filets et des radeaux, et les religieux trouvent dans la dépouille de ces monstres marins la nourriture qui soutient les forces et l'huile qui chasse les ténèbres: ressource précieuse qu'ils doivent aux mérites de saint Philibert et aux sépultures de tant de vénérables confesseurs qui martyrs volontaires, n'ont cessé de combattre avec eux mêmes et attendent le jour du Seigneur pour recevoir le prix de la victoire.

(1) Psaume 118, v. 165. Ceux qui aiment votre nom, Seigneur, jouissent d'une grande paix, et il n'y a point pour eux de scandale.

SOURCES

Saint Philibert ; par Philibert Le Duc, Bourg-en-Bresse, 1856.