Par Hubert Vézier.

Ces légendes, ces anecdotes sont disséminées sur le site. De son côté, Hubert Vézier les avait rassemblées en un florilège qu'il nous a adressé. Le voici dans son jus...



AGNES SOREL ET LES JOLEUX

Les légendes locales dans notre péninsule, n’ont quelquefois, disons, rien de bien édifiant.

La dame de beauté séjournant au mesnil, avait, dit-on coutume de se promener souvent sur les bords de seine en compagnie d’un moine du nom de Dom Bernard qui se faisait passer pour le confesseur d’Agnès.

Dès que de l’autre rive les gents les repéraient, au lieu dit le vasier, ils se réunissaient pour les couvrir d’insultes, si bien qu’on leur donna le surnom de joleux. Qui signifie moqueurs. Bien qu’il ne faille pas accorder grand crédit à pareille légende, il reste qu’à Yville il existe un endroit qu’on nomme jolerie, ou encore heurlerie, nom qu’il devrait au fait que là se rassemblaient les gens qui conspuaient la dame de beauté et son moine servant.


AICADRE ET LA SURPOPULATION


Vers la moitié du siècle septième après le christ, Aicadre étant abbé l’abbaye de Jumièges était des plus prospères.

On y comptait pas moins de neuf cent religieux, douze cent serviteurs dont le gouvernement semblait charge bien lourde à l’abbé vieillissant. C’est alors que l’on vit plus de quatre cent moines, en la même journée rendre leur âme à dieu, et tous en s’endormant au cours du saint office : un quart mourut à tierce, un autre quart à sexte, à none le troisième et le dernier à vêpres.

On peut imaginer qu’ainsi la providence, par une épidémie de peste, apr exemple, résolu le problème de surpopulation dont s’inquiétait l’abbé.

Lui-même eut vite fait de rejoindre ses frères. Il voulu que son corps reposa parmi eux, tandis que sa sainte âme retrouverait les leurs dans la gloire des cieux.


AICADRE ET LE DEMON


Les démons nous dit-on, harcelèrent souvent les abbés de Jumièges. Successeur de Filibert, Aicadre, par exemple, alors qu’un samedi un frère lui faisait la tonsure habituelle, Aicadre vit dans un coin de la salle, une figure d’homme griffonnant un papier.

Subodorant alors un tour dont le malin était accoutumé l’abbé l’apostropha : que fais-tu là dit-il ennemi malfaisant.

J’écris dit le démon qu’un serviteur de dieu occupe un de ses frères à son propre service dans une heure interdite.

Il était en effet déjà la quinzième heure où selon les usages commence le dimanche, le jour du grand repos.

Le bon abbé distrait, n’y avait pas pris garde.

Ainsi donc j’ai péché mais je m’en tiendrai là. Va-t-en laisse en repos les serviteurs de dieu. Le fantôme s’enfuit.

De son côté Aicadre bien qu’à demi rasé, s’empressa vers l’église et confessa sa faute, prosterné sur le sol au milieu de ses frères.

En signe de pardon on vit sa chevelure retrouver, à l’instant, son ancienne apparence.


CHARLES de BOURBON et les REFORMES


Quand Charles de Bourbon, archevêque de Rouen devenu cardinal, entra en possession de l’abbaye Saint Pierre de Jumièges, il dut réglementer pour enfin mettre un terme à de nombreux abus qu’y avaient introduits l’inconduite des moines. Parmi ces règlements voici les principaux :

Interdiction des viandes sous peine de suspense, sauf à l’infirmerie

Tous les possesseurs d’armes et d’habits séculiers doivent dans la quinzaine, les remettre au prieur, sous peine de suspense ou de peines plus graves au gré du supérieur

Défense de laisser coucher aucunes femme dedans le monastère, à moins que le mari n’y séjourne avec elle

Défense de sortir des murs de l’abbaye sans l’accord du prieur

Le moine qui se voit contraint de voyager, ne peut prendre la route qu’au lever du soleil en période estivale ou au lever du jour en hiver

Même au temps des vendanges, tous les lieux réguliers sont interdits aux femmes, se qui atteste bien l’existence de vignes au sein de l’abbaye.


EDOUARD LE CONFESSEUR ET L’ABBE ROBERT


Edouard le confesseur qui fut roi d’Angleterre, vécut jeune à la cour des ducs de Normandie.

Les moines de Jumièges l’élevèrent dit-on en telle piété que son plus cher désire était de figurer parmi les plus grands saints.

Aussi devenu roi, voulut-il que robert, père abbé de Jumièges, l’aida en ses conseils.

Mais il advint qu’un comte accusa faussement Emme, la reine mère, d’avoir avec Elvin, prélat de winchester, des rapports scandaleux.

La reine pour prouver sa parfaite innocence, voulu être soumise à l’épreuve du feu.

Une assemble se tint dans l’église locale.

La reine dépouillée de son manteau royal, marcha les yeux bandés, sans mal sur douze socs rougis dans un brasier, à la stupéfaction du roi et des évêques et de la cour.

La reine justifiée accorda son pardon.

Mais le calomniateur fit retomber l’odieux de son accusation sur le pauvre Robert qui,

momentanément, dut quitter l’Angleterre.il y revint plus tard, fut évêque de Londres, puis de Cantorbéry.

Le même comte infâme s’acharnant contre lui, Robert, injustement, fut banni d’Angleterre.

Il vint finir ses jours en sa chère abbaye qu’il avait, tant de fois, enrichie de ses dons.


EX-VOTO DE JUMIEGES


Au dix-septième siècle, les marins de Jumièges gravèrent dans la pierre du cœur de leur église, différentes silhouettes de bateaux sur lesquels ils durent naviguer.

On remarque à coté de leur bateaux de pèches, de grands vaisseaux à voiles sur lesquels on peut voir quelques bouches à feu, et même une galère, ce qui laisse à penser que quelques uns d’entre eux purgèrent une peine sur un pareil vaisseau.

Sachant par la chronique, quelle réputation avaient les Jumiègeois, rebelles, querelleurs, ne reculant pas même devant un homicide, cela ne semble pas impensable.

Un galérien sans doute de retour au pays ayant purgé sa peine, voulut qu’un ex-voto rende grâce à la vierge.

Deux voiliers magnifiques que les marins pendirent aux voûtes de l’église existent toujours de nos jours, témoins de la confiance qu’on avait en Marie, notre dame des flots.


FILBERT ET LE DEMON


Étant encore jeune Filbert menait déjà une vie très austère et pour ce s’attira la haine du Démon.

Ses frères l’en pressant, Filbert se persuada qu’il devait adoucir ses mortifications.

Un jour que notre saint s’était permis de prendre un repas plus copieux mais sans aucuns excès le démon vint le voir au milieu de la nuit et lui dit en raillant « ainsi vous voilà donc fort aise maintenant ».

Le jeune religieux eut bien vite compris.

Pour se vaincre lui-même et confondre le diable il reprit la pratique d’une longue abstinence trois fois plus rigoureuse.

Dépité le malin ne s’avoua pas vaincu il chercha d’autres voies pour le faire tomber.

Il prit l’aspect d’un ours pour le terroriser chaque fois qu’il voulait se rendre dans l’église puis l’aspect d’un géant qui pointait sur Filibert un chandelier de fer comme pour l’en pourfendre.

Cependant rien n’y fit Filibert du signe de la croix terrassa sans dommage l’ours et le philistin.


GUILLAUME LONGUE EPEE


Les vikings à Jumièges n’avaient laissé que ruines. Les moines avaient fui.

Deux survivants voulurent revoir leur abbaye.

De la sainte maison ne restait que débris où ne ce trouvait plus que des bêtes sauvages, des animaux immondes.

Pénétrants à travers les buissons ils parvinrent au lieu où se dressait l’autel de l’ancienne abbatiale.

L’ayant appropriée ils placèrent dessus un dôme de feuillages : ce devint l’oratoire où ils offraient à dieu leurs vœux et ceux du peuple.

Ils se firent auprès pour eux une cabane.

Des lors ils ne vécurent que d’eau et de pain d’orge dont quelques paysans les approvisionnaient. Puis le seigneur permit qu’un jour le Duc Guillaume entrepris une chasse en forêt de Jumièges et découvrit les ruines de l’abbaye Saint Pierre.

Il vit les deux vieillards débroussaillant les lieux et les interrogeas sur ce qu’ils faisaient là, dans ce désert étrange où subsistaient les restes de si grands édifices.

Les moines l’informèrent et suivant la coutume voulurent lui offrir du pain d’orge et de l’eau.

Mais le duc repoussa leur offre avec mépris et leur tournant le dos s’enfonça dans le bois.

La providence alors plaça sur son chemin un sanglier furieux qui blessé par le duc se rua contre lui et l’ayant terrassé lacéra ses habits à grands coups de butoirs. On le crut trépassé.

Mais il reprit ses sens déclarant aussitôt qu’il ne ressentait rien pas de douleurs. Il vit là un miracle dû à l’intercession des saints qu’on vénérait en cette péninsule ainsi que des deux moines qui jour et nuit louaient le seigneur en ces lieux.

Complètement remis il revint sur ses pas et accepta l’offrande du pain et de l’eau, promettant de bâtir un nouveau monastère où lui-même viendrait se faire religieux.

Des son retour à Rouen il soin d’envoyer un groupe d’ouvriers qui aussi tôt commencèrent par l’église St Pierre dont subsistaient les murs.

Puis toujours à ses frais on rebâtit le cloître et les lieux réguliers.

Les travaux terminés il manda que sa sœur comtesse de Poitiers détacha vers Jumièges quelques saints religieux.

La comtesse fit choix du St abbé Martin et de douze autres moines. Le duc les accueillit et lui-même voulut les conduire à Jumièges et remettre entre leurs mains la nouvelle abbaye.


JEANNE D’ARC ET NICOLAS LE ROUX


L’abbaye de Jumièges peut se glorifier de ses nombreux abbés aussi dotés que saints.

L’un d’entre eux, cependant, lui fut cause de honte : un Nicolas le roux.

Ce rouennais de naissance, de noble parenté, bachelier, puis docteur d’une grande

sagesse et capable en affaires, fut choisi pour abbé vers quatorze cent vingt.

Il éprouva d’abord bien des difficultés pour recouvrer les biens de son prédécesseur, et il dut s’acquitter d’un lourd impôt en or que le roi d’Angleterre nouveau maître de Rouen exigeait sans merci.

Le malheureux abbé fut du nombre des juges nommés pour le procès de Jeanne la pucelle. Il s’y montra timide apeuré, hésitant mais pourtant décidé à s’en tenir en tout aux seules positions de l’Université.

Il redoutait Cochon qui l’avait fait abbé ; et surtout se souciait des meubles et valeurs dont le spoliait toujours le prévôt de Paris.

Aussi fut-il de ceux qui condamnèrent Jeanne.

Cochon lui en sut gré et, lui venant en aide, obtint que le prévôt lui remboursa la somme de douze mille livres.

Nicolas triomphant, revint donc à Jumièges, pour tristement mourir moins d’une année après.


JUMIEGES ET LES JESUITES


François II de Harlay, archevêque de Rouen abbé commendataire, désirant confirmer dans l’église du lieu, voulut que deux Jésuites préparent sa venue.

En ces temps, les Jésuites étaient plutôt mal-vus des moines de St Maur.

Aussi quand nos deux pères entrèrent dans l’église et sonnèrent les cloches pour convoquer le peuple, le curé de Jumièges, sur l’avis du prieur, survint et congédia à la fois l’assemblée et les prédicateurs.


L’ABBAYE REFUGE


A la fin du seizième siècle, les moines de Jumièges souffrirent grandement du fait de la présence de troupes militaires sur leurs propriétés.

Quand pour leur sauvegarde, ils obtinrent d’avoir, à l’intérieure des murs, quelques soldats en armes, on put voir affluer noblesse d’alentour, marchands et laboureurs, artisans, même femmes de toutes conditions.

Appartement du roi, dortoirs, infirmerie, hôtellerie, greniers, le logis abbatial, tout se vit envahi.

Des ménages entiers occupaient des locaux comme le réfectoire, pressoir, boulangerie, et même les clochers des trois églises.

Cela dura sept mois jusqu’au jour ou le roi, Henri IV leva le siège de Rouen.

C’est alors que chacun se retira chez soi en emportant ses biens.

Le séjour de ces gens fit retomber les moines en pénible détresse, qui fut d’autant plus grande que durant ces longs mois toutes leurs possessions étaient restées incultes.


LA FIN DE L’ABBAYE


Ils n’étaient plus que quinze, quand Varenguiers, le maire, reçut de la nation l’ordre de disperser l’abbaye de Jumièges, quinze moines en tout et, pour les travaux divers de nombreux frères lais : jardiniers, menuisiers, serruriers, infirmiers, tailleurs de pierres et hors des mûrs dispersés dans les fermes, les charretiers vachers et les batteurs en granges.

Ces travailleurs se virent tout d’un coup sans emploi et bientôt, sans ressources.

C’est un de leurs amis qui reçu la mission de signifier aux moines l’arrêté d’expulsion.

A l’heure du repas il vint en l’abbaye, dans un grand embarras. Le prieur le reçu : approche, lui dit-il, nous savons le pourquoi de ta présence ici.

Prend un verre de vin ; tu parleras après.

Le repas terminé, on fut en la chapelle pour y chanter l’office.

Après quoi le prieur dut prêter serment.

Chaque moine toucha un modeste pécule au nom de la nation.

Puis l’on se dispersa, délaissant l’abbaye devenue désormais propriété de l’état.

Le riche mobilier fut vendu aux enchères.

Les livres liturgiques allèrent en paroisse ; tandis que les archives rejoignaient le chef lieu et la bibliothèque, embarquée sur la seine, remontait jusqu’à Rouen.

A bas prix l’on vendit les fermes enrichies de leurs arbres fruitiers.

Le curé de Jumièges quant à lui, refuse de faire de l’abbaye son église paroissiale, ce qui aurait sauvé l’église notre dame, dont les ruines grandioses laissent imaginer quelle fut la splendeur.

Lorsque tout fut vendu, avec les parchemins et les papiers restant, on fit un feu de joie sur la place publique: longtemps dansa le peuple autour de ce brasier.

Comme des charognards dépeçant un cadavre, les marchands de tous crins fondirent sur les lieux, firent argent de tout ce qui se pouvait vendre, recourant à la poudre pour abattre les murs.

Des reliefs et sculptures traversèrent la Manche : dans le château d’un lord on transporta le cloître ; tandis que dans le bourg, le peuple grappillait les pierres et le bois.

C’est ainsi que mourut l’abbaye de Jumièges d’immortelle mémoire.


LA CHAPELLE DE LA MERE DE DIEUX.


Un jour St Philibert, une visite au bon roi Dagobert, s'en revenait à pied de ROUEN jusqu'à Jumièges. Il faisait lourd et chaud. Le roi l'ayant déçu il allait triste et las dans le jour finissant. Traversant le foret il remarqua deux souches aux allures de sièges Il voulu s'y asseoir pour prendre du repos. Il s'endormit bientôt.

Soudain dans son sommeil, lui apparut le christ suivi de ses apôtres. Ils approchaient de lui. Ce rêve l'éveilla et il vit aussitôt qu'assis sur une souche le christ était bien là entouré des apôtres qui discutaient entre eux de ses propres ennuis.

Ebahi, Philibert n'en croyait pas ses yeux; lorsque jésus lui dit: " Debout! Reprends ta route; je me charge du roi; avec l'aide d'Eloi tu auras gain de cause." Sur ces mots disparurent le christ et les apôtres.

Alors, Philibert s'en fut cœur et pas plus légers.

DAGOBERT par la suite approuva ses travaux. Pleins de reconnaissance le saint homme et ses moines retournèrent plus tard au lieu ou le seigneur s'était manifesté.

A l'endroit de la souche ou s'assit le seigneur un chêne fut planté, entouré de douze autres ou furent les apôtres. Bien des siècles passèrent et les chênes grandirent, plus que tous, en leur centre, le chêne de jésus. Il arriva qu'un jour un passant remarqua, dans une de ses fourches, une statue splendide de la mère de dieu.

Alerté sur le champ, le curé de Jumièges s'empressa et, prenant la statue, l'emporta, la mit dans son église avec les deux patrons, saint PIERRE et VALENTIN.

Le lendemain surprise! La vierge à disparu. Le village en émoi dans les pas du curé s'élança vers le bois. On trouva la statue de nouveau sur la fourche de l'arbre.

Le curé s'entêtant la prit et l'emporta, cette fois, sous clé l'enferma dans l'église, à l'abri des farceurs. Le lendemain matin, la statue de marie n'était plus à sa place. Le prêtre, cette fois, décida de la mettre sous la garde des moines en l'église abbatiale.

Cette nuit là, en rêve, le prieur vit la vierge qui nimbée de lumière, lui dit: «JE le regrette, mais je dois retourner sur la fourche du chêne de mon bien aimé fils. Vous m'y ferez toit pour m'abriter des vents." de son coté, le prêtre avait eu la même vision.

Ayant enfin compris, vers le bois gens et moines s'en allèrent en hâte.

Ils scièrent le chêne. Se servant de ses branches ils firent sur la souche un petit oratoire.

Depuis ces jours lointains, en foret de Jumièges, on à bâti chapelle à la mère de dieu. On y venait jadis de toutes les paroisses en longues processions, à travers champs et bois. Encore de nos jours, les fidèles en nombre y viennent chaque année pour fêter en plein air l'ascension du seigneur.


LA FETE DES VIEILLES


Chaque ttente et un Mai, se fêtait, dans l’église, la sainte Pétronille.

La coutume voulait qu’à Jumièges les moines invitent, ce jour là, les vieilles à dîner.

Sans doute en souvenir de leurs propres mamans, les moines entouraient de soins et attentions ces invitées d’un jour.

On en vit jusqu’à cent.

Le menu comportait du pain à discrétion, une écuelle de soupe, deux œufs et du poisson.

Le vin du Conihout, fameux cru de Jumièges aujourd’hui disparu, remplissait les godets.

On y buvait aussi dès le douzième siècle du cidre du pays, bien que cette boisson, si répandue chez nous, ne fut guère adoptée que cinq siècles plus tard.

De nos jours à Jumièges les vieilles et les vieux se rassemblent encore pour un banquet annuel mais non plus pour fêter la sainte Pétronille, et de jeunes hôtesses assurent le service à la place des moines.

Ont y bois vin de France, cidre de Normandie, et pour clore le tout un petit calvados qui ne figurait pas sur la table des moines.


LA FOIRE DE JUMIEGES


A Jumièges jadis, le saint jour des rameaux, se tenait une foire dont les moines du lieu tiraient peu de profit, le peuple répugnant à se consacrer ce jour à faire du trafique.

Les moines l’en priant le roi décréta donc, en quatorze cent deux que désormais la foire se tiendrait à Jumièges à la St Valentin patron de la paroisse car alors afflueraient de nombreux étrangers.

Ainsi espérait-on donner plus de renom à cette foire annuelle et surtout en tirer de plus gros bénéfices.

Depuis on transféra cette foire à Duclair qui dépendait alors de Jumièges-l’Aumône.

Elle s’y tient encore le jour de St Denis patron de la paroisse.


L'ANE ET LE LOUP


Il y a bien longtemps, les moines de Jumièges avaient, dit on, coutume de confier à des nonnes du bourg de Pavilly, le soin de lessiver et de raccommoder leurs linges liturgiques.

Un âne assurait seul le transport régulier entre les deux maisons.

Mais il advint qu'un jour les nonnes s'inquiétèrent: l’âne n'arrivait pas.

Empruntant son chemin et redoutant le pire, elles partaient donc en quête de leur âne.

Hélas on le trouva bientôt dans la forjeta demi dévoré, sans doute par un loup.

Sainte Austreberthe l’abbesse, grandement courroucée, à voix forte somma la bête criminelle d'avoir à comparaitre devant son tribunal.

Le loup vint et penaud, à ses pieds se coucha.

Puis bien admonesté par la terrible abbesse, il promit qu'il ferait, à la place de l'ane les transports habituels entre les deux couvents.

Jusqu’à sa mort, le loup accomplit son service. Depuis dans la forêt, auprès du "chêne à l'âne" une croix perpétue de

ces faits la mémoire.


LE PILLAGE DES CALVINISTES

Alors que sévissaient ces luttes qu’on nomma guerres de religion, les moines redoutant à bon droits le pillage, décidèrent de fuir après avoir caché leurs trésors.

A Caudebec-en Caux, de nombreux calvinistes tenaient une assemblée.

Ils vinrent à Jumièges pour piller l’abbaye.

Ne si trouvait alors qu’un vieux moine éclopé et un frère convers.

A force de tortures ils forcèrent le frère à leur ouvrir les portes de toutes les armoires et de leur découvrir la cache du trésor.

On brisa les images, renversa les autels et l’on foula aux pieds les reliques des saints.

Puis chacun se livra au plus grand des pillages : vases sacrés et chasses, ornements, lingeries, l’argenterie, le plomb recouvrant les toitures, l’étain comme le cuivre, le blé, le vin, les livres, les bestiaux et dit-on, dix pièces de canons que possédaient les moines on s’empara de tout ce qui était valeur.

Le vieux moine resté avec le frère lai, cependant, ce cachait au fond d’une chapelle.

Il y resta trois jours sans boire ni manger.

Il y fut découvert par l’un des fanatiques, n’obtenant rien de lui l’homme lui asséna un coup de cimeterre qui lui ouvrit l’épaule.

Il l’aurait achevé si l’un de ses complices ne l’en eut empêché.


LE SACRISTAIN


Une charge qui jadis fut des plus lucratives, celle de sacristain.

Ce moine n’avait pas qu’à prendre très grand soin des vases liturgiques.

En plus de ses revenus attachés à sa charge, il jouissait notamment de ce droit mortuaire qui consistait à prendre le meilleur vêtement de chacun des défunts et le tiers de ses meubles.

Cet usage dura, depuis la fondation de l’abbaye saint pierre jusqu’au seizième siècle, quand le bailli de Rouen l’abolit par décret.


LE LOUP VERT


La légende du loup faisant à la place de l'âne la navette entre les sœurs de l'abbesse Austreberthe et moines de Jumièges, fut longtemps le prétexte à fêtes folkloriques dans notre péninsule.

C'est ainsi que la veille de la saint jean baptiste, on faisait procession appelée du "loup vert".

La confrérie du saint allait au Conihout chercher celui des siens qui, l’année précédente, avait été choisi pour être le

"loup vert".

L'homme ayant revêtu la houppelande verte, coiffé le couvre chef pointu et sans rebord de la même couleur, entrait dans le cortège.

Aux bruits d'armes à feu, les charitons en tète scandant de leurs clochettes a marche de la troupe, on joignait le clergé venu à la rencontre, et, faisant procession, on allait en l'église pour y chanter les vêpres.

Apès quoi on dinait, mais faisant maigre chère, pour cause de vigile.

La nuit enfin venue, en liesse on allumait le feu de la St JEAN, et l'on dansait autour, chantant à perdre haleine.

Puis soudain, se lançant dans une course folle, on chassait le confrère qui serait le loup vert à la prochaine fête.

L'homme se défendait à grands coups de baguette. Une fois capturé, la joyeuse cohorte le portait jusqu'au feu, comme pour l'y jeter.

Aux dix heures sonnantes, c'était maigre souper chez le loup de l'année; et, jusqu'à le minuit toutes gauloiserie déclenchait les clochettes: le coupable devait, alors en pénitence réciter un "pater".

Mais passée la minuit, la verve paysanne se donnait libre cours, à bouche que veux-tu.

Le lendemain matin, en longue théorie, la confrérie portait en l'église le pain pour y être béni; et la messe achevée, on

pouvait festoyer sans frein chez le "loup vert".

Aujourd'hui, moins heureuse que l'antique abbaye dont encore subsistent de grandioses vestiges, ces pratiques chez nous ont disparu.

Seul le Conihout s'est maintenu le feu, la nuit de la St JEAN.


LE MANOIR AGNES SOREL


Il existe, au Mesnil, un antique manoir bien connu des touristes. Charles VII en fit don à une favorite la belle Agnès Sorel, plus connue sous le nom de : Dame de Beauté.

On prétend au pays qu’abbaye de Jumièges et manoir du Mesnil étaient par souterrain reliés pour que le souverain lors de quelques séjours en l’illustre abbaye puisse en secret rejoindre la belle en son manoir.

Une fièvre maligne mit fin en quelques heures à l’idylle royale.

La dame de beauté avant de trépasser montra du repentir et pria que son cœur ne quitta pas Jumièges.

Dans une des chapelles consacrée à la vierge, on fit donc un tombeau dans lequel on enfouit son cœur et ses entrailles.

Sur la tombe on dressa une statue d’Agnès pénitente à genoux, offrant son cœur contrit à la vierge marie.

Le logis restauré des abbés de Jumièges que l’on doit transformer en musé lapidaire n’abrite plus hélas que la pierre tombale du sépulcre d’Agnès.


LE VIN DU CONIHOUT


Des Normands vignerons, sans doute direz vous cela n’existe pas. Et pourtant fut un temps où la cour prisait fort le vin de la presqu’ile qu’on fabriquait alors dans la vallée de la seine.

Car ce n’était pas là que vulgaire piquette, mais un vin douleïant qui vous chauffe la tête et fait perdre raison.

Tant et si bien qu’un roi apprenant qu’à sa cour pour en avoir trop bu cinq à six gentilshommes venaient de trépasser, le frappa d’interdit, fit arracher les ceps pour en tarir la source.

Depuis ce jour funeste, au conihout, les gens passent à l’alambic les prunes et les pommes, et chacun se console en buvant forces gouttes à la santé d


L’ECUYER


Guillaume étant abbé de Jumièges, la fonction d’écuyer fit son apparition.

Par sa charge, il devait accompagner l’abbé dans tous ses déplacements, en partageant sa  table et couchant dans sa chambre.

Si survenait la guerre, il faisait la levée des soldats que l’abbé devait fournir au roi, les formant aux combats tant à pied qu’à cheval.

L’écuyer, par ailleurs, assurait le service quand l’abbé recevait à sa table un évêque ou de grands personnages.

Lui revenait aussi le soin des écuries, il distribuait l’avoine et le foin aux chevaux. Si l’abbé d’aventure voulait faire un cadeau, c’était à l’écuyer d’en faire la livraison. L’abbaye nourrissait comme les religieux cet homme qui portait le titre de maréchal. Pour sa charge il touchait de gras appointements qui comprenaient du blé ou grains de toutes sortes, du bois pour se chauffer et divers denrées qu’il serait bien trop long d’énumérer ici.


L’EGLISE SAINT VALENTIN


C’est au treizième siècle que, cédant aux instances des habitants du lieu et de ses propres moines, Urson, alors abbé, décida de construire une église à Jumièges.

Ainsi estimait-il son église abbatiale n’aurait plus à souffrir la présence incommode des foules paysannes et serait honorer Valentin, le patron dont on avait reçu déjà tant de bienfaits.

La chronique nous dit que tous les habitants apportèrent leur aide à cette construction.

Le siècle finissant au quinze de novembre eut lieu la dédicace dont subsiste la grande nef romane.


LES CETACES


Aux temps jadis, les moines abondaient à Jumièges, ils étaient des centaines. Chez eux, toujours, les pauvres étaient les premiers servis. Si bien qu’un certain jour les vivres firent défaut. Alors se produisit un phénomène inouï : sur les bords de la seine de nombreux cétacés vinrent s’échouer non loin de l’abbaye.

Quelques frères en barque purent les capturer à l’aide de harpons.

On en mangea la chair, on en recueillit l’huile pour mettre dans les lampes, on en mis en conserves.

Moines et malheureux purent en profiter pendant toute une année. Menu bien monotone, diront les gastronomes.

Peut-être mais en ces temps de disette ni les moines ni les mendiants affamés ne dirent c’est assez.

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LES MOINES DE JUMIEGES


Quand le moine filbert vint prendre possession des terres que Bathilde, la reine, lui donnait, il trouva que ruines d’un ancien camp romain envahi par les ronces.

Sur son ordre, les moines, avec grande vigueur, se mirent au travail, labourant, nettoyant et bientôt, des jardins, vergers, prés et cultures firent de cet endroit une terre opulente. Pour les besoins des messes et celui de la table, la vigne fut plantée.

A croire le dicton, le vin qu’on en tira ne fut pas sans danger : surtout ne buvez pas le vin du Conihout, car il mène à trépas.

Ce qui n’empêchait pas les moines d’exporter outre manche leur vin.

En plus de ces travaux, par filets et harpons les moines capturaient en seine, des baleines et de cachalots ces monstres fournissaient de précieuses ressources : une chair abondante et surtout de la graisse pour l’entretient des lampes à la place de l’huile rare dans la région.

La chasse à la baleine n’occupait cependant qu’en certaines périodes les moines de Jumièges. Ils se livraient aussi aux travaux agricoles, ainsi qu’à la lecture et la reproduction de textes manuscrits.

La pratique assidue de l’entretien des pauvres eut une telle renommée qu’on en vint à parler de « Jumièges l’aumône ».

Exilés pèlerins arrivant d’outre manche, se voyaient accueilli, hébergés et nourris. Tel en était l’afflux que parfois l’abbaye s’en trouvait encombrée.

Cette hospitalité n’allait pas on s’en doute sans de grosses dépenses. Par décret de filbert, la dîme des offrandes la dîme des offrandes des rois et des fidèles permis d’y faire face.

Ainsi coulait la vie dans notre monastère chaque fois que les guerres ou les incursions de barbares normands ne venaient pas semer la terreur et les ruines.

LES MOINESSES


En des temps très lointains, les gens de qualité avaient dit-on coutume de prendre, avant la mort l’habit des religieux.

Cet usage à Jumièges s’accompagnait toujours de riches donations. es femmes elles même adoptaient cet usage.

S’il arrivait qu’un homme guérisse de son mal, il se devait alors d’entrer au monastère et d’en suivre la règle.

La femme elle devait habiter dans le bourg, soumise aux supérieurs, nourrie journellement, comme l’était les moines.

A ces femmes on donnait le beau nom de moinesses.


LES ENERVES DE JUMIEGES


Quand Clovis II voulut partir en terre sainte, à la reine Bathilde il confia son royaume. Parvenu à bon port, le pèlerin royal eut des nouvelles de France ses deux fils, en révolte contre leur sainte mère usurpaient le pouvoir.

Aussitôt, courroucé, Clovis repris la mer et comme les deux princes voulaient lui interdire l’entrée de son royaume, il vainquit leur armée pourtant bien plus supérieure en nombre à son escorte.

Devant le tribunal des barons assemblés, on cita les rebelles, mais comme personne n’osant condamner les deux princes, la reine donna l’ordre de leurs brûler les jarrets.

Pour contenter le roi ému de leur état, en barque on les jeta avec un serviteur, au courant de la seine abandonnant leur sort.

La barque dériva jusqu’à Jumièges, où l’abbé Philibert, plein de douce bonté, reçu parmi ses moines les deux princes énervés.

On dit qu’en l’abbaye tous deux devenus moines expièrent leur crime, modèle de vertus.


MAITRE LEGUERCHOIS et son CHEVAL


Parmi les bienfaiteurs de l’abbaye Saint Pierre de Jumièges, on compte un avocat au parlement de Rouen du

nom de Leguerchois. Il avait une terre en bordure de seine.

Un jour quittant Jumièges pour s’en retourner à Rouen, voici que son cheval l’emporta dans la seine, traversant

quatre fois sans que l’on puisse arrêter.

Dans un si grand péril, le pauvre homme invoqua tous les saints de Jumièges, promettant d’augmenter les biens

de l’abbaye s’il s’en tirait indemne.

Ce vœu à peine fait, son cheval, apaisé, repris pied sur la rive, au grand étonnement des nombreux spectateurs.

A sa mort qui dit-on plongea la province normande dans un grand deuil, selon sa volonté, son corps fut déposé

dans l’église abbatiale, au cœur de la chapelle de la vierge marie.


MOINES ET PAYSANS


Le peuple de Jumièges et celui du mesnil ne s’étant pas soumis aux décrets de leur roi, ce virent menacés de sévères sanctions. Ayant cherché recours en vain dans le pays et jusqu’auprès des riches de la ville de Rouen  Faisant mille promesses, ils prièrent les moines de leur venir en aide. Comme ils étaient connus pour les plus chicaneurs de toute la province, aussi pour sanctionner leur fourberie les moines firent la sourde oreille. Ce que voyant les gens usèrent de violences, ce qui mena d’aucuns dans les prisons du roi. Le peuple continuant de faire appel aux moines. Par compassion, ceux-ci acceptèrent le don de pièces de pâtures contre la prise en charge de ce qui était dû à la caisse royale et la libération de tous les prisonniers. Devant tant de bonté le peuple humble et plein de reconnaissance partout faisant l’éloge de leurs seigneurs. Cela ne dura pas. Trois ans plus tard à peine ils prirent des pâtures propriétés des moines, et même massacrèrent l’un d’entre eux qui osait leur faire remontrance. La chronique conclut : tels étaient en ce temps le peuple de Jumièges et celui du Mesnil, chicaneur et ingrat rebelle et homicide. Le meurtre cependant demeura impuni, les moines renonçant à chercher les coupables car tous en la paroisse imploraient leur clémence promettant par serments d’êtres à jamais fidèles. Le calme revint donc les moines employèrent leur crédit, leurs amis pour qu’à ces pauvres gens soient remises leurs dettes et qu’ils soient exemptés de quelques redevances que ce soit. Oubliant ces bienfaits ces mêmes habitants extorquèrent forte somme que leur devaient les moines du moins à les en croire. Ont ne saurait dire de quelles invectives ces ingrats accablèrent leurs bienfaiteurs, les traitants de tyrans, de cruels oppresseurs. Ayant senti leur faute une nouvelle fois, ils vinrent s’humilier devant leurs bons seigneurs. Pendant près de quinze ans entre eux régna la paix. Cependant quand le roi fit un nouveau décret concernant les communes le peuple de nouveau usa de la violence. Renversant les fossés qui clôturaient les prés donnés aux religieux, ils y mirent leurs bêtes pour y paître indûment. Très vite les mutins se virent arrêtés, leur bétail fut saisi et les juges rendirent aux religieux leurs biens. Cela fut sans effets auprès de ces rebelles qui ne cessèrent pas d’usurper par la force leurs pâturages aux moines. Jusqu’au jour où ceux-ci là de luter en vain par amour pour la paix préférèrent enfin renoncer à leurs droits. Tout cela ce passait en des temps très lointains. De nos jours ne subsistent à Jumièges que ruines. Ont y vient d’outre manche et des cinq continents. Les gens qu’on y accueille ne sont plus des pèlerins mais de simples touristes source de revenu. Aussi jamais ici ne furent tant aimés les moines de Jumièges aujourd’hui disparus.


PHILIBERT ET LES CHAUVES-SOURIS


En la ville de Rouen était alors évêque un dénommé Dadon qui deviendra Saint Ouen, tandis qu’au séculier sévissait Ebroïn, un maire du palais despote et sans scrupules.

Seul l’abbé de Jumièges, Philibert, eu l’audace de dire à ce tyran son fait.

Mal lui en prit car l’évêque Dadon se laissa persuader de jeter en prison le téméraire abbé accusé faussement de convoiter son siège.

Le lieu était obscur et les chauves-souris y menaient nous dit-on sarabande infernale. Mais dès que Philibert eut franchi le seuil en psalmodiant gaiement, ces hôtes détestables, comme terrorisées se mirent en essaim, puis fuirent à grand bruit.

De sinistre cachot ce lieu devint dès lors un agréable séjour à la stupéfaction des vils calomniateurs qu’ainsi Dieu confondait en prenant le parti de l’intrépide abbé ce qu’il fit tant de fois en d’autres circonstances, qu’on ne saurait ici, le conter en entier.


PHILIBERT LE FONDATEUR


Malgré que Dagobert eut offert à filbert d’exercer à sa cour des fonctions lucratives, à l’âge de vingt ans, celui-ci préféra entrer au monastère de Resbais, don St Ouen était le fondateur.

Sa ferveur et sa science étaient si remarquables qu’il devint vite abbé, un abbé plein de zèle dans son gouvernement trop même, car certains, jaloux probablement de tant de perfections, se dressant contre lui, l’accusèrent de n’être qu’un tyran hypocrite.

Mais comme deux d’entre eux terminèrent leurs jours terrassés par la foudre, les autres se calmèrent, voyant un châtiment dans cette fin tragique.

Philibert, cependant, croyant ne pas être digne de gouverner ces moines, persuadé qu’il était d’être seul responsable de la mort des deux frères, Philibert résolut de résilier sa charge.

Les moines le prièrent en vain, de n’en rien faire.

Philibert entreprit de visiter alors le plus grand nombre de monastères de France et d’Italie, se préparant ainsi à devenir, un jour, fondateur de Jumièges, de l’abbaye Saint Pierre.


PORT JUMIEGES


De nos jours, le touriste qui, traversant la seine aborde à port Jumièges, comparant mal la raison de cette appellation. Nul trace de port n'apparait à ses yeux, encor moins de bateaux.

La chronique, pourtant ne permet aucun doute: les moines de Jumièges des leur implantation, firent de ce passage de tout temps fréquenté un port qui comportait même un chantier naval.

Ils affrétaient eux même une flotte importante, afin de commercer jusqu'en grande Bretagne, en frise et en Irlande, d'ou ils rapatriaient des prisonniers de guerre rachetés par leurs soins.

De leur coté, marins bretons et irlandais étaient clients fidèles de ce port monastique.

Ils venaient échanger des cuirs et des étoffes contre blés et bestiaux abondants en ces lieux.

Engagés par les moines, les payants du cru devinrent nous dit-on des marins audacieux.

Des le septième siècle ils se livraient déjà à la pèche au filet et même capturaient de véritables monstres d'au moins cinquante pieds, à l'aide de harpons.

On trouve au long des âges des traces de ces gens "loups" de seine et de mer. On peut voir dans la pierre de l'église du bourg des vaisseaux de tous genres qu'ils gravèrent eux mêmes en pieux "ex-voto».

A la morte saison tous ses hardis marins exploitaient leurs vergers ou cultivaient leurs champs.

Sur cent quinze navires armés au port de Rouen, en quinze cent quarante, on en vit jusqu'à seize dont le port de Jumièges était propriétaire.

La plupart cependant se livraient à la pèche. Après s'être acquitté d'un droit à leurs seigneurs moines de l'abbaye, ils dépistaient

saumons carpes ou éperlans esturgeons brochets et autres poissonnailles qui abondaient en seine. Tous les ans ces pécheurs devaient se présenter au religieux bailli, aviron sur l'épaule et bâton blanc en main.

A l'appel de son nom chacun versait cinq sous pour le droit de mouillage et jurait de respecter les règlements royaux, les chartes monastiques.

Puis tous faisaient trois fois le tour du colombier et saluant les moines ils frappaient la porte avec leur bâton blanc.

En retour l'abbaye assurait leur défense lorsque les attaquaient les seigneurs du voisinage ou tribunaux royaux. Ces temps son révolus.

De nos jours à Jumièges on chercherait en vain même une seule barque. Rare sont les poissons et rare les pécheurs. On ne voit plus en seine que de lourdes péniches ou des cargos géants venant de tous pays et remontants vers Rouen.


REBELLIONS ARMEES


L’abbaye de Jumièges eut souvent à pâtir du fait des invasions ou des combats que la France livrait contre les anglais pour sa libération.

Sous l’abbé Nicolas, l’abbaye fut réduite à très grande détresse, au plus grand détriment de la vie monastique.

La discipline était à ce point relâchée, que chaque religieux se voyait obligé de chercher au dehors rien que nécessaire.

Comme le père abbé avait dû s’absenter, la conduite d’un moine fut telle que l’abbé crut devoir revenir pour y mettre bon ordre.

Le moine refusa de faire pénitence, quitta le monastère ; il intrigua si bien que ses parents s’armèrent et virent attaquer l’abbaye de Jumièges.

L’abbé dut faire appel aux troupes d’Angleterre en garnison à Rouen. Deux compagnies Anglaises lui furent dépêchées.

Les rebelles vaincus connurent les prisons de l’abbaye Saint Pierre. On ne les en sortit que lorsque Nicolas jugea que suffisante avait été sa peine, et sur promesse ferme que le moine rebelle irait se retirer en quelque monastères pour faire pénitence le reste de ses jours.

Déjà, sous la chronique, sous Jean-de Saint-Denis, on lit qu’un cellerier, nommé Pierre Servan, évincé de sa charge, fut à ce point rebelle qu’il recourut aux armes afin de la défendre.

Il arma des amis afin de la défendre et assurer sa garde.Afin de les nourrir il réduisit les moines à la portion congrue.

C’est en vain, cette fois, que l’abbé s’efforça de remettre un peu d’ordre en la pauvre abbaye.


SAINT VALENTIN ET LES MULOTS


Il y a quelques siècles un bon curé normand fit un pèlerinage en la ville éternelle.

On lui confia, dit-on, le crane d'un martyre qu'il aurait soin d'offrir à l'une ou l'autre des églises de son pays natal. Après l'avoir gardé longtemps par devers lui, il remit la relique aux moines de Jumièges qui, sceptiques d'abord, la mirent avec d'autres derrière l'autel.

C’est alors qu'une armée de mulots affamés ravagèrent la presqu’ile, dévorant grains et fruits; si bien qu'une famine atroce s'abattit sur les gens du pays.

Par trois fois, cependant, saint valentin, de nuit, apparut à un moine, assurant que son crane était bien authentique et priant qu’on le porte en grande procession à travers la campagne.

N’ayant plus d'autre espoir, moines et ventres creux finirent par céder aux prières du saint: on fit la procession.

Miracle stupéfiant! A peine les mulots eurent-ils vu le chef du bienheureux martyre, qu’en seine ils se jetèrent et périrent noyés.

Moines et paysans, aussitôt, récoltèrent les quelques grains sauvés de la dent des rongeurs.

Et depuis on vénère, à Jumièges, le saint qui fut, en l'occurrence un si bon raticide.

On dit qu'un peu plus tard, lorsque dans la presqu’ile, sévit la sécheresse, se souvenant du saint, on fit avec son chef la route du Mesnil.

Comme on s'en revenait vers l'église abbatiale, se fit un vrai déluge qui contraignit la foule à courir au plus vite, ainsi qu'avaient couru, naguère, les mulots.



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