Par Richard Chavigny


Ensemble horloger de l'Abbaye de Jumièges d'après une gravure de1674

On appelle ensemble horloger un groupe formé d'un cadran solaire et d'une horloge mécanique. On rencontre ces ensemble sur les édifices publics le plus souvent religieux. L'horloge donne l'heure en permanence, le cadran solaire est utilisé pour  contrôler son exactitude car à ces époques le réglage était loin d'être parfait. L'ensemble est placé sous l'autorité du gouverneur de l'horloge.

L'horloge.



Horloge de l'Abbaye de Jumièges; vue d'ensemble.

Généralités. La tour sud hébergeait un ensemble horloger composé d'un cadran solaire et d'une horloge, le cadran solaire est toujours visible sur la face sud mais les deux cadrans de l'horloge, l'un sur la face sud et l'autre sur la face ouest, ont disparu. L'horloge était située au niveau du premier étage décoré d'arcatures, au dessus de la souche lisse de la tour. La hauteur de cette pièce est de 28 mètres au dessus du sol.

La tour sud a été entièrement restaurée, elle est en parfait état de propreté. La timonerie qui permettait à l'horloge de gouverner les aiguilles des deux cadrans a totalement disparu.

Toutefois, il est possible de voir à l'intérieur de la tour des alvéoles ménagées pour recevoir des solives qui pouvaient supporter un plancher capable de recevoir l'horloge. De même, d'autres alvéoles ménagées à 2,80 mètres au dessus de ce plancher laissent à penser qu'elles étaient destinées à recevoir un plafond pour protéger l'horloge des intempéries.

Cette "chambre de l'horloge" est desservie par un escalier en pierre relativement étroit, donc l'horloge a été assemblée dans la pièce, tous ses composants ayant été amenés les uns après les autres. Cette pratique était tout à fait courante.




Intérieur de la tour sud.

Bâti. De prime abord cette horloge paraît être une construction fin XVIe début du XVIIe c'est à dire fin du gothique car le style gothique a eu une vie très longue dans ce genre d'horlogerie. Les piliers sont typiques de l'époque gothique, chacun d'eux est orné de deux larmiers et l'empattement est artistiquement ouvragé; mais ces piliers n'ont pas de pinacle, ils sont donc d'une construction tardive. Les traverses sont quelconques, par contre les montants qui supportent les rouages sont équipés de paliers en bronze, donc ils datent bien du dernier tiers du XVIIe.

Les rouages sont également typiques du XVIe Les arbres des roues sont octogonaux, les pignons lanternés. Le profil des dents des roues se rapproche de celui étudié par Olaüs Roemer et présenté à l' Académie Royale des Sciences ( ARS ) en 1664 un mémoire sur LA FORME DES DENTS DES ROUES POUR QU' ELLES ENGRENENT LE MIEUX POSSIBLE SANS SAUT NI ACCOTEMENT.

En tout cas des engrenages exécutés après 1660.

Poids moteurs, ils sont en pierre, en forme d'un double solide quadrangulaire à bases confondues ou si l'on préfère deux pyramides tronquées accolées l'une à l'autre par leurs assises.
L'exemplaire examiné est en parfait état,  il est complet, il a même son l'anneau, ce qui a permis de l'identifier d'une façon certaine.

Le volume de ce solide se calcule aisément à l'aide de la formule suivante: 

V = 1/6 h [ ( 2a + a' ) b + (2a' + a ) b' ] 

Dans laquelle h est la hauteur du solide = 3dm, a et b sont les longueurs des base inférieures ici a = b = 3dm et a' et b' sont les longueurs des bases supérieures ici a' = b' = 2dm (chiffres arrondis) le résultat du calcul est 19 dm3 comme il y a deux pyramides, le volume total du poids est de 38 dm3 . La pierre a une densité voisine de 2, donc la masse du poids est de environ 75 kilogrammes.



L'un des poids en pierre conservé en bon état.



L'horloge pour fonctionner a besoin de 3 poids identiques. Un second poids, partiellement brisé, tout à fait semblable au précédent est conservé. Le troisième poids n'a pas (encore ?) été retrouvé.

Cordes, l'examen de l'anneau du poids montre qu'il était possible d'utiliser une corde de deux centimètres de diamètre ce qui est correct pour supporter à cette époque un poids de 76 kg. Le barillet du rouage horaire fait un pied de long  soit 32,5 cm pour un diamètre de 30 cm.
Pour fonctionner correctement il ne peut  y avoir qu'une seule couche de corde sur un barillet d'horloge  ce barillet ne peut admettre que  32 / 2 = 16 tours; la longueur de chaque tour est de
π x 0,3 = 0,95 mètre soit une longueur totale de corde de 16 x 0,95 = 15 mètres. Par prudence la corde ne doit jamais être  totalement déroulée, il faut toujours laisser une garde de un ou deux tours, c'est ce que les horlogers appellent "des tours morts", donc,  il n'y avait au maximum 14 tours d'utilisés; et comme dans cette horloge le barillet fait un tour à l'heure, il fallait remonter les poids deux fois par jour.  De même les deux autres barillets,  celui de la sonnerie des quarts et de la sonnerie des heures font 24 tours par jour et nécessitent les mêmes remontages. Donc 75 X 3 X 2 = 450  kilogrammes à soulever chaque jour par le gouverneur de l'horloge, mais il pouvait vaquer tranquillement à d'autres occupassions puisqu'il avait deux heures de tolérance pour remonter les poids de l'horloge .

Mouvement horaire. Il est très simple, 4 mobiles seulement : le barillet sur lequel vient s'enrouler la corde, suivi de la roue de moyenne, de la roue d'échappement et de l'ancre.
La roue du barillet porte quatre chevilles chargées de déclencher la sonnerie des quarts  par l'intermédiaire de la grande détente. La petite verge de liaison entre les chevilles et la grande  détente est perdue.

Malheureusement la roue d'échappement a disparu il est donc impossible de connaître la longueur du balancier, mais la manière avec laquelle la roue a été démontée fait penser qu'il s'agit peut être d'une mutilation volontaire ; pourquoi ?
L'échappement primitif était un échappement à ancre à recul qui a l'inconvénient d'être sujet à usure, qu'il ait été remplacé par un échappement à repos, ceci est tout à fait normal. C'est donc l'échappement à chevilles inventé par Amant en 1741 et perfectionné par les Lepaute  en 1753 qui a été retenu. L'axe de l'ancre n'est plus octogonal, il est cannelé mais  l'ancre, qui est réglable, est maintenue sur cet axe  par deux écrous six pans; de même la tige qui supporte le balancier est également fixée sur cet axe a l'aide d'un écrou six pans. Or les écrous six pans font leur apparition en France vers 1770-1780 l'horloge fonctionnait depuis plus cent ans à en juger par l'état des "nez des cliquets de remontage" qui présentent des traces importantes d'usure (ils ont effectué plus de 80.000 remontages) on peu supposer que l'ancre étant dans le même état et il était impossible de la sauver et qu'il était préférable de remplacer l'échappement par un ensemble  plus moderne et réputé inusable.
Vraisemblablement l'opération a dû avoir lieu vers 1780.




Arbre de l'ancre "moderne"


 

Il est un fait certain, cette horloge n'a jamais eu d'échappement à Foliot, pas plus qu'un échappement à roue de rencontre car ces deux systèmes comportent obligatoirement une roue de chant, donc un changement de direction (à 90°) des axes de rotation or il n'y a aucune trace de l'emplacement d'un mobile ayant son axe de rotation vertical.

Sonnerie des quarts. Elle est toute simple, construite selon la tradition, sa particularité est de sonner les quarts sur deux cloches de tons différents. Un double coup pour le quart, un double coup redoublé pour la demie, un double coup triplé pour les trois quarts et un double coup quadruplé pour les quatre quarts suivis du nombre de coups sonnés pour l'heure; soit un total de 10 doubles coups par heure.

Le barillet porte deux couronnes de galets (a et b) de 10 galets chacune; chargés de commander les bascules qui vont actionner des marteaux qui vont frapper sue les cloches.

Comme le barillet du mouvement horaire, ce barillet des quarts fait également 24 tours par jour.

 


Lorsque les quatre quarts ont été sonnés la détente latérale change de position et ainsi déclenche la sonnerie des heures.

Sonnerie des heures. C'est une sonnerie à chaperon classique, le chaperon est une pièce de ferronnerie compliquée et par conséquent difficile à exécuter; l'extérieur de la serge de la roue porte 72 dents et l'intérieur de la serge de la roue comporte une succession de 12 encoches de longueur différente correspondant au nombre de coups à frapper pour chaque heure.

Cette roue engrène avec le barillet par l'intermédiaire d'un pignon de 6 dents le rapport est donc de 72 / 6 = 12; le chaperon fait un tour en 12 heures donc le barillet fait 12 / 12 = 1 donc 1 tour par heure. Le barillet porte une couronnes de galets chargés de commander la bascule qui va actionner le marteau. Ce marteau frappe sur une cloche d'un ton différent des deux autres et en principe d'une tonalité plus grave..

Dans les deux sonneries, la vitesse de défilement du rouage est contrôlée par un volant régulateur qui est le dernier mobile du train de rouage. Ce volant est muni de deux ailes qui sont freinées par l'air ambiant, ici les ailes sont de faible envergure car elles ont été diminuées par la rouille.

Les engrenages de ces trains de rouages portent de fortes trace d'usure, le diamètre des fuseaux des pignons est fortement diminué au point de contact du passage de la roue. Le "nez" du cliquet du barillet de sonnerie des heures est diminué du tiers de sa longueur utile au point de passage du rochet. Tout ceci montre que cette horloge a fonctionné pendant plus d'une centaine d'années.



Conclusions.
Reconstituer la vie d'une horloge n'est pas toujours une tâche facile, il y a souvent des zones d'ombre. Ici l'horloge paraît être une construction fin XVIe début du XVIIe c'est à dire à la fin du gothique; mais.plusieurs indices montrent qu'elle a été construite beaucoup plus tard.


- Si les mobiles des trains de rouages restent de conception et de réalisation primitive, le fait qu'ils tournent dans des paliers en bronze est caractéristique, Cette pratique apparaît après 1650 et ne se généralise qu'après 1670

- Le support de l'arbre de l'ancre est fixé à l'aide de vis à tête carrée, là encore c'est une nouveauté, l'emploi de vis et d'écrou commence également après 1650 mais n'est pas beaucoup utilisé, les forgerons préférant les clavettes.

- L'emploi de l'échappement à ancre (inventé en 1669 et totalement généralisé en 1675) et du
balancier pendulaire (découvert en 1657 mais très lent à se développer).

- L'horloge n'avait, probablement, qu'une seule aiguille, la 2e aiguille, celle des minutes, a été appliquée par Daniel Quarre en Angleterre en 1680 et elle a mis 10 ans pour être utilisée en France.

Il est très facile de savoir si une horloge avait une ou deux aiguilles, il suffit d'observer le cadran, l'heure est divisée en 4 point pour les horloges à une aiguille, ce qui permet d'apprécier les quarts d'heure et sur les horloges à deux aiguilles elle est divisée en 5 points. Ce qui permet d'apprécier les minutes.



- Les quelques mesures effectuées montrent que l'unité employée est le pied de France, cette mesure est, à l'époque, relativement nouvelle et c'est un excellent repère de datation. En effet, l'étalon de mesure de longueur était une toise scellée sur l'un des piliers du Grand-Châtelet à Paris ; en 1667, ce pilier s'effondra et l'étalon fut détruit. Colbert, alors premier ministre, fit reconstruire une nouvelle toise. Le problème était simple, il suffisait de reprendre les étalons situés à l'Escritoire des maçons, d'en tirer une copie et de la comparer en guise de vérification à l'Aune des merciers. Mais Colbert en a décidé autrement : la dimension de la nouvelle toise a été définie " par la moitié de la longueur de l'arcade du grand pavillon servant d'entrée aux vieux Louvre, côté rue Fromenteau." D'après les plans cette porte devait avoir 12 pieds de largeur... Etrange méthode d'étalonnage. Naturellement, rapidement, on s'aperçut que la nouvelle toise était plus courte que l'autre (de presque 1 cm) les drapiers en firent la remarque ils furent éconduits et rentrèrent leur aune sous le bras en leur bureau de la rue Quicampoix.
Les maçons avaient également vu que la mesure "était fausse", ils déléguèrent quelques gaillards chez Colbert; ils ne furent même pas reçus; à peine dans l'antichambre ils furent priés de sortir et vite.
Le résultat de ces démarches ne se fit pas attendre, maçons, drapiers et autres furent contraints d'adopter le nouvelle mesure sous peine de sanctions.

- Cette horloge un jour X pour une raison Y a été descendue de la tour sud. Il y a deux possibilités, la plus commune est de la jeter du haut du clocher et ceci laisse des traces; ce n'est pas le cas ici, elle a probablement été démontée et les pièces descendues une par une. Le plus souvent ces pièces sont mises en vrac dans un coin; ici encore ce n'est pas le cas, elle a été ré-assemblée avec soin. Pourquoi ? dans quel but ? C'est un mystère qu'il serait intéressant d'éclaircir.

- Elle a été retrouvée en 1994 dans le partie nord de l'hôtellerie en compagnie de deux de ses poids. Elle est abritée de nos jours dans le dépôt "Cathédrale". Les poids sont restés à leur emplacement primitif, ces pierres ont été identifiées comme étant les poids le 14 octobre 2011.

- Enfin, dernière énigme, l'échappement. Il a été changé pour cause d'usure c'est a peu près certain vu l'état d'usure de certaines autres pièces, mais à quelle époque ? Une visite au Musée du Conservatoire National des Arts et Métiers montre que les vis à tête six pans ont été employées sur le fardier de Cugnot (en 1770) le premier véhicule ayant un moteur thermique capable de transporter de lourdes charges, de même le tour à guillocher construit en 1780 par Mercklein pour le plaisir du Roi Louis XVI utilise de nombreux écrous six pans. D'autres objets de la même époque, exposés dans le musée, utilisent des vis ou des écrous hexagonaux. A ce moment, l'horloge aurait marché pendant un peu plus de 100 ans.


 C'est donc une horloge qui a été construite vers 1670 par un maître très expérimenté et très au fait des progrès techniques; dès qu'une invention est connue et utile elle est appliquée. Ces maîtres signaient rarement leurs œuvres ; ils travaillaient avec le même esprit que les bâtisseurs des cathédrales.

6 novembre 2011
Modifié le 12 décembre 2011
Modifié le 25 septembre 2012
Richard CHAVIGNY.

Annexe

En 1807, l'horloge fonctionnait toujours grâce à un curieux montage financier. Au budget communal figurait un titre de recettes constitué par la vente des herbes et fruits du cimetière. Depuis environ cinq ans, la municipalité abandonnait ces recettes à la fabrique de Jumiège et lui donnait à ce titre 50 F. On s'était basé sur un prix moyen et il arrivait que cette vente ne rapporte pas les 50F en question.
En contrepartie de ce don, la commune faisait payer à la fabrique un titre de dépense fixe inscrit également au budget communal : 60F pour l'entretien de l'horloge.
Au budget de 1807, les ressources de la commune étant misérables, le chapitre entretien de l'horloge fut supprimé. Du coup, le maire, Desaulty, intervint auprès du préfet pour bénéficier pleinement des ventes au cimetière. Depuis des années, Jumièges n'était plus capable de payer son garde champêtre. Du coup, on demandait au préfet de mettre en demeure le trésorier de la fabrique de venir compter devant le conseil les recettes et dépenses du cimetière observées ces cinq dernières années et, s'il restait un bon de caisse, que l'argent soit affecté aux arriérés et salaires dus au garde-champêtre.


Source : ADSM 7V.1.76 Document numérisé par Jean-Yves et Josiane Marchand, rédaction Laurent Quevilly

En 1808, l'horloge fonctionnait to