L'abbé de Jumièges était jadis flanqué d'un maréchal. Sorte de garde du corps dont la charge se transmettait de père en fils. Cet écuyer était doté d'un fief. Jusqu'au jour où, au glaive, ses descendants préférèrent l'araire...

Une charte latine de mai 1234 précise les devoirs et les droits du maréchal affecté à l'abbaye de Jumièges. Nous sommes alors sous l'abbatiat de Guillaume III de Rançon.
Sceau de cire verte Richard  Le maréchal pendant à un cordon tressé de fil bleu et blanc
Les devoirs du maréchal

Le maréchal doit se mettre en route avec l'abbé et, s'il plait à ce dernier, l'accompagner jusqu'à Rome. Pour ces expéditions, il porte le froc de l'abbé, achète le foin et tout ce qu'il faut en chemin pour les chevaux.

En temps de guerre, le maréchal a pour obligation se présenter à l'armée avec les chevaliers que fournit le monastère. Il se met à leur disposition pour l'achat de leurs provisions. Il entraîne aussi
les habitants de la péninsule, leur apprend à monter à cheval, combattre à pied. En temps de paix, il veille à leur dépense durant les quarante jours de service militaire dus à cette époque.

 Le maréchal offre, de la part de l'abbé, les présents destinés au Roi, à l'archevêque, au comte ou à tout autre grand personnage. Et
quand ceux-ci viennent à loger en l'abbaye, il les sert pour l'honneur de son maître,

Le maréchal distribue chaque jour le foin et l'avoine aux chevaux de l'abbé. Il achète les selles, les freins, les sangles et autres objets d'équipement. On le voit faire une taille avec le fèvre pour les ferrements des chevaux, raser ces derniers, les tondre.

Il lui revient d'assigner en justice les vavasseurs de Jumièges, d'Yainville et du Mesnil, sur l'ordre de l'abbé ou du bailli.

Il lui est interdit,
sans l'autorisation de l'abbé, de quitter l'île de Jumièges et de prêter son cheval. S'il s'absente, son fils doit le remplacer.

Homme de l'abbé, il est aussi au service des religieux et doit se mettre en route pour toutes les affaires qui intéressent l'abbaye.



Les droits du maréchal

Pour ses services, le maréchal perçoit chaque jour deux pains du petit poids, une mesure de vin du second gallon ou telle autre boisson à l'usage du couvent, un mets de cuisine consistant en six œufs ou quatre harengs, ou bien l'équivalent.

Tous les jours qu'il accompagne l'abbé en voyage, à son retour, s'il a été employé toute la journée, il reçoit deux pains de grand poids et une mesure de vin à l'instar des sergents de l'abbé ou toute autre boisson à l'usage du couvent. On lui octroie aussi un mets de cuisine consistant en six œufs ou quatre harengs ou l'équivalent. Maintenant, s 'il n'a pas été employé toute la journée, la livraison ou disnarium qu'on a à lui fournir n'est que d'un pain du grand poids et d'un verre de boisson.

Si l'abbé en voyage mange dans sa chambre, il est loisible au maréchal de prendre son repas avec lui.

A la Toussaint, le maréchal reçoit de l'abbé une tunique de vert ou de burnete ; à Noël, 12 derniers pour une paire de souliers ; au matin, deux mets de cuisine, l'un de porc, l'autre de bœuf ou l'équivalent, un gâteau et quatre roissolles ; aux trois jours qui suivent Noël et dans toute l'octave, même nombre de roissolles ; le dimanche de carême-prenant, des gants de pâte; le mardi suivant, au matin, deux mets de viande, l'un de chair fraîche, l'autre de chair salée, un morceau de bacon ou six deniers ; au soir, un mets de mouton ou un demi-chapon ou l'équivalent ; à la mi-carême, une livre de fleur de farine et une futaine ; à Pâques, 12 deniers pour une paire de souliers et quatre roissolles ; aux trois jours suivants et dans toute l'octave, même nombre de roissolles et un flan ; à la Saint-Pierre et Saint-Paul, fête patronale du monastère, un quartier de mouton.

Le maréchal a droit aux cuirs des chevaux de l'abbé et à la vieille selle de l'abbé.

On le tient quitte de tout droit, pour tout ce qui est à son usage, dans les ports, dans les marchés, dans les villes, dans les forêts de l'abbaye.

Son cheval est logé et nourri dans l'étable de l'abbé.

Les soins auxquels l'obligent la garde du grand pré dont on vient de faire une terre de labour sont rémunérés au moyen de livraisons qui lui permettant de vivre avec un domestique et un chien de garde.


Ce service était certainement très ancien et tenu en haute estime. Les chartes de Jumièges permettent d'établir la dynastie des hommes qui ont rempli la charge de maréchal.

Ils sont précisément nommés Maréchal, leur patronyme se confondant avec leur fonction d'une génération à l'autre. Nous sommes à une époque où l'hérédité du nom de famille n'est pas encore fixée.

Guillaume Maréchal, attesté en 1127 et 1141 aux côtés de Guillaume Clarel et Robert Filleul dans des transactions concernant le prieuré d'Ouézy.

Mathieu Maréchal, attesté en 1200 et 1207.
Mathieu fut maréchal sous l'abbé Alexandre. Si l'on en croit une légende il aurait été un mauvais garde du corps. Lors d'un voyage effectué à cette époque dans le Nord de la France, l'abbé fut en effet détroussé par Eustache Buskes, dit le moine noir, sorte de Robin des Bois français. Celui-ci demande à l'abbé : "Combien as-tu sur toi ?" Quatre marcs, assure le prélat. Eustache le fouille et en trouve 30, en garde 26 et en rend 4 à l'abbé. Si ce dernier avait dit la juste somme, assure un trouvère de l'époque, Eustache ne lui aurait rien pris...


Illustration du roman d'Eustache le Moine
Dans les chartes de l'abbaye, un autre nom apparaît souvent au côté de Maréchal, c'est celui de Filleul. Officiers de l'abbaye, Roger, Robert Filleul étaient obligés héréditairement à faire la semonce des vilains et des bordiers.

Un procès s'éleva, au sujet des droits et des charges de ce service, entre ledit Filleul et le couvent; il se termina à l'Echiquier de Pâques 1209, par une transaction entre les parties. Filleul renonça à quelques-unes de ses prétentions et se contenta de recevoir, comme rémunération ordinaire, tous les jours, en l'abbaye, une mesure de vin, pareille à celle qu'on donnait aux religieux, un pain, un bassin d'avoine, et, de plus, une fois chaque année, 12 mines de blé pour son août ; à Pâques, une tunique de la valeur de 20 sous, avec exemption, à son profit, de droits de pasnage dans les forêts qui dépendaient du monastère.

La transaction fut conclue en présence de Guillaume Escuacol, châtelain de Rouen, de Cadoc, châtelain de Gaillon, de Luce, fils de Jean, châtelain de Gournay, des abbés de Fécamp, du Mont-Saint-Michel et de Jumièges, du doyen du Chapitre et du maire de Rouen, Robert Beaufils.


Richard Maréchal, fils de Mathieu, le plus connu de tous car on possède une représentation de lui.

Richard est attesté le 17 des calendes de janvier 1212 et en mars 1234 (Ricardo Marescallo domini abbatis Gemmelicensis)
Richard Le Maréchal, Denise, sa femme, et Aubin, leur fils aîné, ont abandonné en pure aumône, à l'abbaye de Jumièges, entre les mains de Robert, archevêque de Rouen, toutes les dîmes qui leur appartenaient à raison du "fief de la Maréchaussée, tant en blés qu'en vins, fruits et autres choses, et une portion de champart qu'ils percevaient d'un nommé Guillaume Saukes. Divers témoins assistent à cette charte de délaissement: Guillaume de Leuga, Regnault Le Prévot, Martin d'Anneville, Robert Filleul, Pierre Haretel et beaucoup d'autres. Au bas de la charte, le sceau de Richard Maréchal le représente à cheval, vêtu comme un chevalier, si ce n'est que la main droite porte, au lieu d'une épée, un objet qui parait être un rameau d'olivier. 
Au bas du sceau, un fer à cheval. C'est le même sceau qui se trouve appendu à la charte de 1234. La légende est S. Ricardi Le Mareschal.

A Duclair, en compagnie de Robert Malnorri, Richard Le Maréchal fut témoin d'un renoncement de Richard de Boisgueroult en faveur des religieux de Jumièges "aux prestations qu'ils étaient tenus de lui faire le jour de la fête des saints Apôtres Pierre et Paul et qui consistaient en quatre pains, en la moitié d'un septier de vin, de cervoise et en un quartier de mouton. En retour desquels avantages l'abbé lui a donné seize sols tournois." Cette charte tient du consentement de Jehan et Ermeline, parents de Boisgueroult.

Richard fut chargé par l'abbé Guillaume de recouvrer différents droits de l'abbaye. On lui doit d'avoir arraché du seigneur de la Houssaye le droit d'heurtage que ce seigneur prétendait percevoir sur tous les navires entre Yville et Port-Jumièges. Il contraint aussi de Pierre de Briosne, seigneur du Landin, à renoncer à son droit de quai sur la rivière et de détruire celui qu'il avait fait constuire au regard de son château. Richard aura servi au moins trois abbés : Alexandre, Guillaume III de Rançon, Guillaume IV de Courdieu, dit Guillaume de Rouen.

Philippe Maréchal
1251, février 1259. (Philippo tune Marescallo domini abbatis Gemmelicensis). Mais dès 1248, on trouve mention de Richard dit Marescallus, curé de Ste Croix des Pelletiers de Rouen, et son frère Jean, comme lui ecclésiastique car qualifié de dominus. Ils vendent à l'abbaye de Jumièges une rente annuelle de 30 sols sur un terrain que les religieux avaient fait entrer dans la nouvelle clôture de leur abbaye.

 Denise la Marescale, femme de Jean Martel, de Jumièges, vend aux religieux de Jumièges, pour 8 livres tournoi, le droit qu'elle avait de recevoir d'eux, chaque année, à raison de son "fief de la maréchaussée", une tunique de panno viridi seu de burneta, d'une valeur de 20 sols tournoi, ladite vente ayant été approuvée par son mari en octobre 1280.

Le dernier maréchal


Cet office de maréchal, matérialisé par le fief de la maréchaussée, ne survécut pas au XIVe siècle. En 1398, il se trouvait être la propriété de plusieurs familles représentées par un vassal Jean Gouffre le jeune que l'on qualifiait d'aîné du fief. A ses côtés : Raoul Marescal, sans doute descendant des premiers maréchaux, Richard de Conihout, Jean Vauquelin, Raoul Vauquelin, tonnelier, Raoul Duhamel, Raoul Vauquelin du Port, Guillot Vauquelin, Raoul Avril, Jean Marescot, Roger Clarel, Thomas Viart. tous en leurs noms, Pierre le Nepveu, en son nom et au nom de sa femme, Robert Boutard, Simon Clarel, Colin Le Villain, Jean Lambert, Pierre Cauvin, Roger Cornée, Raoul Mullot, Robert Thiebert, Pierre Gaignet, Guillaume le Sergent, Philippe Duhamel, à cause de leurs femmes.

Vingt-quatre serviteurs pour un seul office ! Parmi eux, les religieux auraient eu de la peine à trouver un maréchal digne de ce nom. Qui parmi les tenanciers du  "fief au maréchal" aurait été « experte et suffisante personne et convenable pour servir et faire présent au Roy notre sire, ducs, comtes, archevesques, évesques et autres prélats ou seigneurs. » Aucun de ces paysans ne pouvait accomplir cette embarrassante mission auprès des grands de ce monde. Alors, ils demandèrent  « à grande instance, qu'on leur voulsist achenser ledit service à certaine rente par an ». Les religieux acceptèrent de payer 60 sols de rente annuelle aux tenanciers et, en contrepartie, ils s'affranchirent à leur égard de toutes les anciennes droitures et libertés, notamment les livraisons de pain et de vin. Il fut dressé de cette transaction un acte authentique dans les registres du tabellionage de Rouen en date du 8 mars 1398.
Dès lors, il y eut encore un fief dit de la maréchaussée à Jumièges. Mais cette désignation n'avait plus d'autre valeur que celle d'un souvenir historique. Il subsiste aujourd'hui à l'entrée du bourg de Jumièges une ferme Marécal et le nom de famille s'est perpétué.

SOURCES

Beaurepaire, les services fieffés, Société d'émulation.
Deshayes, Histoire de l'abbaye de Jumièges.

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