L'abbaye était dépecée, ses pierres dispersées. Mais ça et là le souvenir des moines de Jumièges remontait à la surface. Nos savants étaient là pour les recueillir : l'abbé Cochet, le Dr Guéroult...

INSCRIPTIONS TUMULAIRES
De Moines de la Congrégation de Saint-Manr,
Autrefois à Jumiéges et à présent diapersées
A DUCLAIR, A VATTEVILLE ET A CAUDEBEC-EN-CAUX.

Dans une tournée archéologique que j'ai eu l'occasion de faire sur les bords de la Seine, en septembre 1862, on a signalé à mon attention un lot depierres plates, restes d'un ancien dallage que l'on assure provenir de l'abbaye de Jumiéges. Ces pavés sont groupés en tas dans un jardin voisin de l'église de Duclair et ils appartiennent à Mmme Piard, parente de M. Delahaye, conseiller honoraire à la Cour impériale de Rouen. Grâce à la bienveillance de cet ancien magistrat, j'ai pu examiner ces pierres et reconnaître que six d'entre elles contenaient des inscriptions.

Ces inscriptions sont, tantôt en latin, tantôt en français; mais toujours elles affectent la plus grande simplicité et un laconisme désespérant. Elles ne contiennent qu'une date, le jour, le mois et l'année,  rien de plus. Cette date, nous ne saurions en douter, est celle d'un décès. Ces pierres durent appartenir à des religieux de l'abbaye de Jumiéges, mais aux réformés de la congrégation de Saint-Maur.

Les bénédictins des deux derniers siècles étaient inhumés dans le cloître qui était pavé avec des dalles ayant environ 1 mètre de longueur sur 50 à 60 c. de largeur. Leur inscription était placée en tête de la dalle, où elle occupe une surface d'environ 20 c. en carré.

Voici les six inscriptions que j'ai lues à Duclair. Je ferai ensuite sur elles quelques observations, soit générales, soit particulières.
 

N° 1. 2 SEPTEMBRE
1661.
N° 2.
11 JANVIER
1681.
N° 3. 27 OCTO.
1685.
N° 4. 14 DECEMB.
1688.
N° 5. 19 AP.
1737.
N° 6. 2 IVLII
1739.


J'ajoute de suite quatre autres insciptions semblables, venant également de Jumiéges, et que j'ai rencontrées la même année à Caudebec-en-Caux. Les trois premières sont chez M. Cufel blanchisseur, route et Yvetot n° 19 ; la quatrième est chez M. Drouet père, ancien tanneur, rue Neuve, près la place de la Planquette,

N° 7. 2 DECEMBRE
1652.
N° 8. 6 SEPTEMBRE
1713.

N° 9. 10 AVGVST
1718.
N° 10. DIE 17
PEBRVARII
1716.

Par un heureux hasard, j'ai pu retrouver dans le nécrologe de l'abbaye de Jumiéges les noms de toutes les personnes inhumées sous ces dalles, et dont les initiales même ne nous étaient pas don
nées. Ce nécrologe monastique est conservé à Jumiéges dans la bibliothèque de M. Lepel-Cointet, l'heureux et intelligent propriétaire de ces admirables ruines. Cette liste mortuaire, rédigée en partie double, en latin et en français, par les religieux de la congrégation de Saint-Maur, a été fort heureusement ajoutée à une Histoire manuscrite de l'abbaye royale de Sainte-Pierre de Jumiéges, écrite en 1762, par deux bénédictins de cette célèbre maison. Ce précieux manuscrit avait été relié au siècle dernier et il formait le tome 27 d'une collection intitulée Mélanges, qui se gardait à la bibliothèque du monastère gémétique.

Deux autres volumes, format également in-4°, provenant de cette collection de Mélanges se voient à la bibliothèque du grand séminaire de Rouen. Si notre mémoire est fidèle, ce sont les tomes XVIII et XIX. M. le curé de Jumiéges en possède aussi quelques-uns.

Par un rare bonheur, cette histoire n'a pas été perdue à la Révolution, et par une fortune plus grande encore, dont nous ne saurions assez nous féliciter, elle est tombée entre les mains de l'honorable et zélé conservateur des ruines. Le pauvre livre semble s'être attaché comme un lierre aux débris de son berceau.


Ayant eu l'avantage de passer quelques jours à Jumièges, j'ai pu, à l'ombre de l'hospitalité antique, qu'exerce si bien le moderne héritier de saint Philbert , consulter le nécrologe de la congrégation et retrouver, à l'aide des dates, les noms de ceux dont la piété monastique avait voulu garder le secret.
Ce nécrologe va de 1624 à 1766 seulement. Après cette époque, l'état civil des religieux est confié au curé de Jumiéges, et leur acte mortuaire est transcrit sur les registres paroissiaux. Pourquoi cela ! Nous l'ignorons, mais nous aimons à croire que cette mesure est due à une exigence de l'autorité civile , dans l'intérêt des familles et des successions.

Par ce nécrologe, nous apprenons que l'usage de placer des inscriptions donnant la date du décès, n'a point commencé à Jumiéges, ni probablement ailleurs, avec a réforme de Saint-Maur, introduite en 1624. Cette pieuse coutume n'apparait pour la première foisqu'en 1652. Nous ignorons à quelle époque elle finit. Il est probable qu'elle aura duré jusqu'à la Révolution de 1789 ; mais la dernière inscription de Jumiéges qui nous soit connue, s'arrête à 1762. Toutefois nous avons lieu de penser qu'à Saint-Wandrille l'usage se perpétua au moins jusqu'en 1781.
La langue française fut employée tout d'abord et elle parait avoir persisté jusqu'aux premières années du XVIIIe siècle. La premiére inscription latine date de 1710 et la dernière inscription française de 1713. Néanmoins nous retrouvons à Jumièges deux inscriptions françaises en 1717 et en 1762. L'inscription de Saint-Wandrille qui porte la date de 1781 est entièrement latine. Les inscriptions tumulaires de Pénitants de Saint-Valery-en-Caux et d'Ingouville, près Le Havre, avaien la plus grande analogie avec celles de Jumièges. et elles étaient en latin. Les Mendiants, moins éclairés que les Bénédictins, en apparence, avaient pourtant adopté la langue. de l'Eglise dès le XVIIe siècle et ils l'ont conservé juqu'à la fin du XVIIIe, 1780. Nous avons lieu de penser que les Capuciens avaient
aussi adopté l'usage des Pénitents, leurs confrères. On nous en sifinale un exemple chez ceux du Val, dans un faubourg de Chartres.
Les Dominicaines de Rouen, connues sous le nom d'Emmurées, ont constamment employé la langue française sur les 32 pierres tumulaires qu'elles nous ont laissées de 1668 à 1789.

Toutefois les enfants de Saint-François inscrivaient sur la petite pierre commémorative les noms de religion de leurs frères, tandis que les fils de Saint-Benoît gardaient envers leurs pères le silence le plus absolu. Cependant, en 1762, une des inscriptions de Jumiéges nous offre les initiales du défunt. Cette pierre sert à présent à paver la cuisine d'une ferme nommée le Câtelier à Vatteville-la-Rue, et elle présente la légende suivante :

N° 11 1 DECEMBRE
1762
D. J. C.

Une seconde pierre de Jumiéges, mais sans initiales, se trouve encore dans la cuisine du Câtelier de Vatteville. On lit sur elle :

N° 12. 13
AVRIL
1747
+

La pierre qui porte des initiales est celle de dom Joseph Cochet ; l'autrc appartient à dom Nicolas Boulanger. Nicolas Boulanger, mort à vingt ans, le 13 avril 1747, avait été inhumé le même jour dans le cloître, du côté de la porte du monastère. Joseph Cochet, né à la Bassée en Artois, était décédé à trente ans, le 1er décembre 1762, et avait été inhumé le lendemain dans le cloître du côté de l'église.
Une autre différence que nous devons signaler entre les pierres Bénédictines et les pierres Franciscaines, différence qui est toute à l'avantage de la modestie des premiers, c'est que l'inscription des fils de saint Benoît était écrite sur le pavé même que l'on foulait chaque jour aux pieds, tandis que les légendes des enfants de Saint-François étaient encastrées dans le mur du cloître, où nous les avons lues au Havre et à Saint-Valery. Si, comme vertu, nous devons admirer plus les premiers, comme conservateur de monuments, nous devons préférer les seconds.

Arrivons maintenant au nécrologe et donnons avec lui les noms des religieux dont les pierres se sont trouvées échouées à Duclair et à Caudebec.

Le n°1  appartient au frère André Hourdoul, novice de chœur, enterré au cloître, du côté du chapitre « au lieu où est écrit sur une pierre: 2 sept. 1661.»

Le n° 2 regarde dom Nicolas Hébert, prêtre profès, inhumé dans le cloître, du côté de la porte du monastère « sous une pierre où est la marque : 11 janvier 1681. »

Le n° 3 recouvrait le corps de frère Sébastien Angot, convers, mort aveugle et paralytique, et inhumé dans le cloître, du côté de la cour, « là où il y a sur une pierre : 27 octobre 1685. »

Le n° 4 indiquait la tombe de dom Lanfranc Câtelier, prêtre profès et cellerier du monastère, dont le nécrologe fait ainsi l'oraison funèbre : « Tandis (sic) que l'abbaye de Jumiéges subsistera, les religieux qui habiteront ce sanctuaire auront toujours sujet de regretter la perte qu'ils ont faite dans la personne de dom Lanfranc Câtelier, prestre, religieux de la congrégation de Saint-Maur, profès et cellerier de ce monastère, tant à cause des grands services qu'il a rendus et qu'il étoît en disposition de lui rendre. Sa mort, qui arriva le 14 du mois de décembre de l'année 1688, fut attribuée par les méchants à un principe fatal, et par les gens de bien à un cheval ombrageux qu'il montoit, et qui le tua en le jetant par terre, un mardy après midi, à la sortie du bourg de Duclair, où il avoit coutume d'aller pour les affaires du monastère, après avoir offert à Dieu le Saint Sacrifice de la Messe et reçu la bénédiction de son supérieur. Il avait toutes les qualités que notre bienheureux père (saint Benoît) demande d'un cellerier, et il les possédoit éminemment. C'est à ses soins que l'abbaye est redevable de la réédification de la voûte de la nef de l'église et de plusieurs autres réparations. Il est enterré dans le cloître, du côté de la cour, à l'endroit où est gravé sur une pierre : 14 décembre 1688. »

Le n° 5 appartenait à dom François Leconte, prêtre profès, mort le jour du Vendredi-Saint de l'année 1737 et inhumé dans le cloître, la tête du côté de la grande église « sous un pavé où est marqué : 19 AP (Rius) 1737. »

Sous le n° 6 reposait Jacques Caumont, d'Evreux, commis de la congrégation de Saint-Maur, mort à Jumiéges à l'âge de 51 ans et inhumé le 3 juillet 1737, au bout de l'allée du cloître, du côté du chapitre, vers le réfectoire, là où il y a sur le pavé : 2 julu 1739. »

Le n° 7, qui est le plus ancien de tous, est la dalle de « dom Etienne Anfré, diacre, mort en édification. » C'est tout ce que nous apprend le nécrologe de cet âge d'or de la congrégation.

Le n° 8 formait la tombe de dom Louis de Pollart, religieux profès et dépositaire du monastère, mort à l'âge de 42 ans. Il fut « inhumé dans le cloître, du côté du chapitre, où est écrit sur une pierre : 6 SEPTEMBRE 1713. »

Le n° 9 conservait la mémoire de Nicolas Hommeil, clerc, religieux profès de la congrégation , mort pulmonique à l'âge de 22 ans, après avoir reçu les sacrements avec édification. Il avait été « enterré dans le cloître, du côté du chapitre, là où est marqué sur un pavé : 10 AUGUSTl 1718. »

Enfin le n° 10 recouvrait dom Guillaume Fieffé, prêtre, religieux profès de la congrégation, mort à l'âge de 69 ans. Il passa les 18 dernières à l'infirmerie, et pendant les 18 derniers mois de sa vie il y célébrait même la messe. « Enfin , ajoute le nécrologe, son hydropisie étant montée tout d'un coup, et une fluxion qu'il avoit dans la tête lui étant descendue sur la poitrine, il perdit connaissance , on n'eut que le temps de lui administrer l'extrême-onction. » Ceci arriva le 17 février 1716 et le lendemain le corps fut inhumé dans le cloître, du côté du chapitre, « sous une pierre où est marqué ; dib 17 februarii 1716. »

Voilà l'explication de toutes ces pierres de Duclair, de Caudebec et de Vatteville. Il y a lieu de s'étonner qu'après la terrible Révolution, qui a semé ainsi sur tous les rivages du grand fleuve les débris de nos monastères, on puisse encore, après trois quarts de siècle, recontiaître jusqu'aux moindres épaves et faire parler des pierres qui semblaient muettes pour l'éternité. Ces dalles vénérables, naguères consacrées par la prière et par la mort, sont aujourd'hui vouées à des usages vulgaires et profanées pour les plus infimes besoins de la société. Souhaitons pour elles qu'elles rentrent un jour sous le toit hospitalier du musée gémétique ou de notre collection départementale.

L'abbé Cochet.

Nouvelle découverte





En 1868, à la Société


                    des Antiquaires, le Dr Guéroult donne connaissance des découvertes suivantes :

Jumiéges, — Inscription tumulaire de 1717. — Au rez-de-chaussée d'une maison située dans le bourg de Jumiéges (arrondissement de Rouen), maison où est décédé, en 1826, l'ex-maire de la localité, M. de Saulty, prêtre, moine, cellerier du monastère gemmétique, le pavage offre trois pierres tumulaires. Deux sont frustes d'épigraphie ; la troisième mesure 63 centimètres de largeur sur 84 de longueur, et, en son centre, présente l'inscription ci-dessous :

14
A. P.
1717

Le précieux nécrologe monastique, dont M. Lepel-Cointet est l'heureux propriétaire : Histoire de l'abbaie royale de Saint-Pierre de Jumiéges, contenant ce qui s'y est passé de plus remarquable depuis sa fondation jusqu'au milieu du XVIIIc siècle, par un religieux (anonyme) de la congrégation de Saint-Maur. 1762, mss. grand in-4, apprend qu'à la date annoncée, 14 avril 1717 :

« mourut « Charles Robertville, cordelier de la communauté de
« Bernay, qui, après deux jours de repos au monastère,
« fut repris de son apoplexie, dont il avait été travaillé
« six mois auparavant et dont il n'était pas encore bien
« rétabli. Il reçut l'absolution, l'extrême-onction et fut
« inhumé dans le cloître, du côté du chapitre, sous une
 « pierre sur laquelle est marquée : 14 Apvril 1717. »

Cette dalle en liais est semblable à six autres provenant aussi des dilapidations commises au célèbre couvent fondé vers 654, par saint Philibert, et signalées dans une notice spéciale : Sur quelques pierres tombales de l' abbaye de Jumiéges. Imprimerie impériale, 1864.

Jumiéges. — Manuscrit liturgique. — Un registre des « Vestures et Professions » de la congrégation gemmétique, manuscrit petit in-f°, relié en parchemin, échappé par miracle aux tourmentes révolutionnaires (1193), religionnaires (1562), a été retrouvé, il y a quelques années, par M. l'abbé Prevost, curé de Jumiéges.
Anciennement déposé au chapitre abbatial, ce manuscrit, rédigé tantôt en français, tantôt en latin, et dont plusieurs feuilles font défaut, comprend seulement de 1670 à 1715. Sa compulsion est néanmoins fructueuse en ce qu'elle renseigne sur certains rites de l'Ordre de Saint-Benoît, relativement au noviciat et à la profession.


D'autres inhumations à l'abbaye apparaissent dans les registres de l'église de Jumièges.

Valentin Revel, prieur de l'abbaye de Jumièges, vicaire général de Mgr le prince de Lorraine, abbé de Jumièges, inhumé dans le cloître, côté refectoire, le 5 mai 1766. Le ministre était Louis Charlemagne Fontaine, prieur.
Dom Vincent Mallet, procureur de l'abbaye, inhumé dans le clître, côté refectoire, le 5 mai 1766. par fr. Louis Charlemagne Fontaine, prieur, fr Jacques François Lecucq, sous-prieur, fr. Charles Haït, dépositaire, fr Sénéchal et fr. L. C. Mésanges.
Robert Mériotte, de Saint-Maurice, diocèse de Bayeux, avocat au parlement, feudiste à l'abbaye, décédé le 28 décembre 1767 et inhumé dans le cloître par Fontaine.
François Hélie, domestique de l'abbaye, cloître, le 29 novembre 1768, par d'Alleignac, sous-prieur.
Dom Benoît Vincent, inhumé le 4 septembre 1769 dans le cloître, côté chapitre, par Alexis Crépin, sous prieur, en l'absence de dom Jean-Baptiste Huard, le prieur. Signent fr L. Mallet, fr A. Crépin, fr C. de Mésanges.
Pierrre Queval, cuisinier, préau, côté chouchant, le 22 août 1771, ministre : Alexis Crépin, sous-prieur.
Dom Jacques Nicolas Guillaume Harel, le 6 janvier 1773, cloitre, côté réfectoire, par Jean Baptiste Huard, prieur.
Dom Chales Haït, âncien dépositaire, cloître, côté refectoire, le 18 octobre 1774, par Huard, le prieur.
Jean Vallée, domestique, vacher de l'abbaye, préau du cloître, côté gauche de la grande église, par Placide Joseph Monthois, dépositaire, le 26 avril 1777.
Dom Pierre François Paris, cloître, côté recettes, le 9 juillet 1777, par Jacques Alexis Lemaire, prieur.
Dom Pierre Harrivel, cloître, côté recettes, le 27 février 1784 par Bride, prieur.
Joseph Le Bigre, jardinier, préau, le 22 octobre 1788 par Henry Hubert.
Jean-Guillaume Roger, praticien, le 2 août 1789, cloître, par Dom Outin, le bibliothécaire.


SOURCES

Revue de Normandie