Gabriel-Ursin Langé est un personnage attachant. Son œuvre aussi. C'était un écrivain symboliste de la trempe des Huysmans dont il fut l'un des disciples les plus zélés. Toute sa vie, il a chanté ses racines jumiégeoises. Retracer sa vie est un exercice bien difficile. Son enfance fut si tumultueuse. Nous disposons d'une plaquette de son ami André Chardine et des textes de son père adoptif, le fantasque Dr Marchin de Modave. Ces témoignages se contredisent parfois. Tentative de biographie...

Gabriel Langé est né à Rouen en août 1884, 21, rue des Bonnetiers. Face à la cathédrale et les appartements épiscopaux. « Ma mère qui naquit dans un vieux logis de la Péninsule gémétique apercevait souvent le cardinal-primat promener sa pourpre dans le décor XVIIe siècle de son palais… »

Qui était cette mère de Jumèges? Elle s'appelait Mathilde Irma Dossemont et avait épousé un certain Augustin-Ursin Langé. Voici son ascendance...

Les grands-parents maternels de Gabriel

A Jumièges, Louis Benoît Dossemont, le grand-père de Gabriel, est né en 1832. Les Dosemont sont une vieille famille de la presqu'île que l'on voit apparaître dès les premiers registres paroissiaux du Mesnil. Modave nous la fait descendre des seigneurs de Bray. Sans doute à tort...

Le 22 avril 1846, Louis Benoît épouse Zéphirine Rose Stéphanie Renault. Vieille famille aussi que les Renault. Là encore, le père adoptif de Gabriel astique son blason. Zéphirine, affirme-t-il, "était la nièce du célèbre corsaire Renault". Une figure, précise-t-il, du Premier Empire. Or, le seul fameux Renaud qui nous connaissions... était Breton. Modave affirme qu'une branche des Renault de Jumièges, partis à Fécamp, donna vers 1800 une lignée de courtiers maritimes dans le port normand. Pourquoi pas...

Quoi qu'il en soit, Louis Benoît Dossemont avait fait son service militaire dans la Marine, à Cherbourg. Puis il navigua une vingtaine d'années comme maître d'équipage. Sa marraine, Clothilde Dossemont, rentière célibataire résidant au Conihout, avait du bien. Elle permit ainsi à son filleul de construire une petit caboteur, le Rosine-Clotilde. Hélas, Louis Benoît se noya devant Villequier, laissant deux filles: Mathilde Irma et Albertine, la préférée dit-on.

Sa veuve se remaria en 1870 à Joseph Gréverend, un ancien négociant en vin lui aussi veuf et en charge de sept enfants. Les Gréverend apparaissent sur nombre de cartes postales anciennes éditées à Caudebec-en-Caux. Car c'est à Caudebec que s'établit Zéphirine Renault qui se serait approprié habilement l'avoir de ses filles sur le Rose-Clothilde et la fortune de leur défunt père pour le reporter sur ce second mariage. Du moins selon Modave... Car lorsque Mathilde, l'aînée, va se marier, on verra qu'elle est richement dotée.

Que dire encore de cette famille... Zéphirine Renault avait une soeur, Justine, qui épousa Gustave Houdard, un gros commerçant de Rouen. Zéphirine avait aussi un frère, Emile Edmond Renault, riche propriétaire rentier au Conihout. Tuteur de Mathilde et Albertine Dossement, il sera longtemps conseiller municipal de Jumièges. Trois enfants: Léopold, Anfry et Marie, mariée à un négociant de Duclair. Bref, la famille jumiégoise dont est issu Gabriel est à son aise.

Un mot enfin de la soeur de Mathile Dossemont: Albertine. Les deux fillettes n'auraient guère été élevées ensemble. Albertine épousa Victor Quesnay dont elle eut deux enfants avant de s'en séparer. Quesnay serait parti en 1892 au Havre. On ne sait ce que devint Albertine et ses filles.

Les parents de Gabriel

Mathilde Dossemont est née à Jumièges le 16 novembre 1851 à 8h du soir. Son père était alors absent et c'est le médecin-accoucheur qui alla la déclarer le lendemain en mairie. Les témoins furent Pierre Jacques Minotte, le garde-champêtre de 64 ans et Nicolas Valent

in Maillon, 27 ans, instituteur public.

A 19 ans, Mathilde suivit sa mère à Caudebec quand celle-ci se remaria. A 30 ans, Mathilde disposait d'une petite dot en argent, des bijoux, de l'argenterie, un fort bon trousseau. En octobre 1881, elle épousa à Caudebec un homme d'une dizaine d'années plus jeune qu'elle: Augustin-Ursin Langé. Le mariage fut, paraît-il, "solennel et très animé".  

Fixée au Havre, la famille Langé est originaire du Bordelais. Voici quelques générations, des Langé ont été au service des Modave, ce qui explique peut-être leurs liens.

Cadet de 18 enfants, Augustin-Ursin Langé, le père de Gabriel, avait quitté le toit paternel à l'âge de 14 ans pour se faire petit commis à Rouen. Il accomplit un an de service militaire au train des équipages à Vernon. Puis il s'employa à l'armement maritime...

Tout bascule...

A Rouen, durant les trois premières années de mariage, le ménage fut prospère et le mobilier cossu, Augustin-Ursin Langé ayant un bon emploi. De bonne éducation, Mathilde était une femme d'ordre et d'économie. Gabriel vint au monde en 1884. Epoque où tout bascule. Son père perd sa place et s'embarque, non sans avoir asséché le millier de francs de dot de son épouse. Gabriel-Ursin Langé l'écrira plus tard: « Cette union avait été pour ma mère une erreur désastreuse. La séparation consommée, elle craignait encore pour moi les effets d’un certain atavisme. » 

Mathilde et son fils vivent encore confortablement à Rouen quand la nouvelle leur parvient: Augustin-Ursin Langé vient de disparaître en mer. Ainsi Gabriel ne connaîtra jamais ce père prodigue dont il découvrira plus tard la tombe au Havre. Il ajoutera le prénom de son géniteur au sien : Ursin.

 Gabriel est un enfant "malingre et chétif et fort difficile à élever". Malade, rongée par le chagrin, Mathilde appelle au secours un étonnant personnage: Ferdinand-Marie Marchin de Modave. C'est un ancien médecin de Marine, sec et petit, d'humeur labile, des histoires de pirates à la bouche et foule de chevaliers de Saint-Louis dans l'arbre généalogique. Il descend de puissants seigneurs wallons qui ont écumé plus tard Madagascar, l'un d'eux se proclamant un temps roi de cette île. Marchin de Modave commande alors un navire à Madagascar où il est né. De là, il  adresse à Mathilde une aide financière conséquente.

Pourquoi diable Mathilde fait-elle appel à cet authentique aristocrate et quelle sera la nature réelle de leurs relations? On croit comprendre que le père de Mathilde aurait navigué pour le compte des Modave. Mais quel est ce curieux docteur ?

Descendants de puissants seigneurs wallons, Ferdinand Marie Marchin de Modave, on l'a dit, est né à Madagascar. A Sainte-Marie, sa famille et celle de sa mère, née de la Maletie, y ont des plantations. De même qu'aux Trois-Ilets, près de Saint-Pierre-de-la-Martinique. C'est là qu'un aïeul de Gabriel, Antoine Langé, aurait travaillé. En 1855 et 1856, Modave navigue sur les navires de sa famille. De 1863 à 1865, on le retrouve interne d'office à Marseille. Le choléra asiatique règne alors dans la région. Puis il embarque pour Saint-Pierre-et-Miquelon. Il est reçu docteur en médecinde à Strasbourg en 1867. Entre 1869 et 1881, il est localisé au Havre. On se rapproche...

Et voilà Gabriel, Mathilde et Modave liés par le destin. Une vie d'errance commence pour nos trois personnages.  On va le voir, Modave a manifestement beaucoup de maisons. A Verdelais, en Gironde, dans le Nord...  Mais pour l'heure il navigue. Gabriel se souviendra: "Mon enfance s'est écoulée parmi les sextants, les cordages, les hampes de pavillons et la canons d'alarme, et tout ce qui restait des bateaux désarmés..." Gabriel sera confié aux uns et aux autres, parfois à des "servantes inattentives ou cruelles." Quant à son père adoptif, il lui laissera le souvenir d'un homme tantôt bienveillant, tantôt traversé de "terrifiantes sautes d'humeur" qui terrorisent l'enfant hypersensible.

D'abord en nourrice à Duclair
1885. Rentré en France, Modave place l'enfant en nourrice chez Louis Bataille, famille de paysans établie au hameau du Bocage, une enclave dans la forêt du Trait. Gabriel a 1 an. Et reste là deux bonnes années. Quant à Mathilde, elle quitte Rouen pour la maison de Modave, à  Dunkerque, près des bains de mer de Rosendaël. Mordave lui adjoint une bonne. Ou est-il ? Il navigue aux colonies...

Vers 1887, Modave vient à Duclair chercher Gabriel et l'amène dans les bras de sa mère à Dunkerque. Là, il ira bientôt à l'école des frères.

C'est vers 1889 que Modave adopte une première fille: Rose. Elle sera élevée avec Gabriel par Mathilde. Immédiatement, "Ansbertine Miximilienne Rose Marchin de Modave de la Porte" apparaît dans le dictionnaire de la noblesse de France et des maisons régnants d'Europe comme étant la fille de "Ferdinand Marchin de Modave, armateur, ancien chirurgien de marine à Rosendaël (Nord)."Une autre fille adoptive suivra, que l'on dira très lirée à Gabriel: Sarah Rachel Hélène.

1891, c'est l'année où
Zéphirine Renault, la grand-mère maternelle de Gabriel, perd son second mari. Manifestement, Mathilde et son fils vinrent auprès d'elle à Caudebec où elle tenait une épicerie. Gabriel fréquente un temps l'école des Frères de l'ancienne capitale cauchoise.

Puis cette "grand-mère un peu rude" selon Chardine, va retrouver Jumièges et s'installer face à l'église Saint-Valentin. Rentière, elle avait un capital immobilier de 25.000F qui lui en rapportaient un peu plus de 1.200. Bref, de quoi vivre confortablement. Mais, affirme encore Modave, elle mit en viager ses propriétés immobilières "afin de déshériter entièrement ses filles qu'elle ne voit plus." 

Ballotés dans les Flandres

Toujours tributaires de Modave, Mathilde et son fils, eux, se sont installés ensuite en Belgique. Gabriel est alors inscrit au collège épiscopal de Furnes. Il y pratique le flamand, longe chaque jour le canal où naviguent lentement les bélandres, sujet de son premier livre. "Furnes fut la Jérusalem de mon enfance..."

1895: on retrouve nos amis à Ghyvelde, côté français, près de la frontière belge. Mathilde est très éprouvée par un rhumatisme articulaire. Parmi les grandes chasses, la Jumiégeoise tient un café-restaurant. Un ou deux jours par semaine, elle se rend dans la maison du Dr de Mordave, à Adinkerke, commune voisine. Cette maison est habitée par Mme de Modave mère. 

Juillet 1897: Gabriel décroche son certificat d'études primaires après deux années passées à l'école communale de Ghyvelde. Son instituteur lui écrira plus tard: "Vous êtiez déjà un rêveur, un mélancolique, un solitaire..." C'est aussi à Ghyvelde qu'il aura fait sa première communion. Avec ferveur...

Séminariste

Le 2 septembre 1897, Modave le présente au concours d'entrée de l'école d'imprimerie Guttemberg, rue Denfert-Rochereau, à Paris. Et il est reçu avec le n° 3. "Je lui obtins une bourse de 500F la première année et 600 les deux autres. Après, diplômé, je l'aurais casé dans une imprimerie du Gouvernement aux colonies et il eut pu prendre sa digne mère près de lui. Mais si l'homme propose, les événements disposent." Gabriel n'entrera pas à l'école Guttemberg.

"A Paris, poursuit Mordave, il était logé avec moi, chez mon parrain et cousin, l'abbé de Bonniot, curé de la paroisse Saint-Denys-la-Chapelle, rue de la Chapelle, 91 bis et auprès de mon autre cousin de Bonniot aîné, chanoine titulaire de Paris qui le traitèrent comme s'il eut été mon propre fils. L'enfant demanda à entrer au séminaire pour être prêtre et, après avis de sa mère, il fut fait droit à son désir. "

Gabriel a donc 13 ans quand son tuteur le place au séminaire de Conflans. Le voilà en 7e. Une fois par mois, le curé de Bonniot vient le prendre pour la journée. Il passe aussi ses vacances rue de la Chapelle. Rose, sa soeur "adoptive", lui offrira aussi le voyage à Dunkerque. 10 jours!  

Une généalogie luxuriante

C'est à cette époque que Gabriel s'inquiète de retrouver sa famille paternelle. Il a entendu dire que des Langé vivent à Audierne et s'en ouvre au Dr Modave. Ce dernier est le filleul de la duchesse d'Uzès. "La duchesse m'a recommandé de chercher la parenté de Gabriel pour stimuler son ardeur à l'étude." 

Modave commence à brosser pour le petit Langé une généalogie luxuriante. On devrait dire recommence. Car il affirme ceci en parlant de lui à la troisième personne, comme c'est souvent le cas: "Le Docteur de Modave avait des notes assez détaillées sur les Trézin de Langey et les Langé et un dossier de 55 à 60 pièces anciennes, mais elles ont disparu dans le naufrage corps et bien de son brick terre-neuvien "Entrepreneur" de Saint-Malo, dans la nuit du 15 au 16 Novembre 1888 (Mer du Nord)." Mais il a conservé des notes éparses, ajoute-t-il, et puis il a de la mémoire.

Que dit cette généalogie décousue ? Elle rapproche sans jamais convaincre les Langé de la famille Trézin de Langey. Donne à Julie Béon, une aïeule de Gabriel, une filiation avec les Arcizas de Béon. C'est là qu'il nous fait descendre les Dossemont des sieurs de Bray, les Renault d'un corsaire d'empire... La généalogie des Langé nous donne un lieutenant de douane à Gêne sous Napoléon, et ne va guère au-delà.

Voilà comment, de Gironde, Modave voit le jeune séminariste en mai 1898: "L'enfant a une excellente conduite, est intelligent et a de bonnes places dans sa classe de 27 élèves. Chaque fois qu'il est de 3 à 12 en composition, ou au tableau d'honneur, Rose lui envoie un bon de poste."

Dans ses notes sur la famille Langé, il revient sur la personnalité de Gabriel :

"D'un tempérament lymphatique, l'enfant n'est pas vif, mais d'une excellente conduite, studieux et aimé de ses maîtres auxquels il est très soumis, très reconnaissant pour ses bienfaiteurs." Gabriel va passer ses vacances à Ghyvelde, près de sa mère. "Elle espère venir à Paris en octobre 1898 pour résider auprès de son fils. Depuis la disparition de son mari, Augustin Langé, elle a rompu toutes relations avec cette famille, de laquelle elle connaissait surtout M. Gosse, gendre Langé, qui la tenait en haute estime..." Et la grand-mère de Jumièges ? "Elle ignore ce que sa fille cadette est devenue et ne correspond ni avec sa fille Matilde Irma, ni avec Gabriel Langé, son petit-fils, qu'elle a toujours ignorés haineusement, quoique sachant très bien où ils sont.Curieuse affirmation. On verra que Gabriel et sa mère viendront à Jumièges.

La vocation n'est pas là ! Après sa 6e, Gabriel quitte le séminaire en 1899. Mais il s’y est forgé une culture. Une amitié aussi avec un garçon surnommé l’Aquitain. Un frère...

Les petits boulots
Gabriel a 18 ans quand le batelier décide de s’établir à Senlis. L'adolescent le vit mal. S'échappe par la rêverie, "ce qui a fait ma force..." Le voilà carafon à l'Hôtel de la Gare, à Illiers. Un an. Puis il retrouve Senlis, l'Hôtel du Lion d'or qui sert de mess aux officiers de la garnison. On le surnomme Millimètre. Là, il dévore les trois volumes de la France pittoresque que lui a prêtés Modave. Le premier tome doit beaucoup à un compatriote: Charles-Antoine Deshayes, dans son chapitre sur Jumièges. Quelques mois s'écoulent pendant lesquels sa mère travaille à Paris chez un pharmacien puis un calicot. Il la réjoint dans la capitale. Gabriel pose alors des étiquettes chez un drapier quand l’Aquitain le fait entrer dans sa compagnie d’assurance: la Prévoyance. Nous sommes en 1903. Le chef de service, Adolphe Paupe, est un émule de Stendhal. Une nouvelle et féconde amitié se noue. Langé à maintenant 19 ans. Il restera dans cette société jusqu’à la retraite.
La mort du Dr Modave

Mais pour l’heure, Marchin de Modave se meurt. "Depuis, écrira Gabriel, combien de fois ai-je pensé à l'histoire recommencée de David Copperfield, sur les bateaux et dans les maisons éphémères du marin au sang bleu ?" Une page se tourne pour Mathilde et Gabriel. Gabriel qui vit seul dans une mansarde haut-perchée de la rue du Paradis. C’est là qu’il lit, qu’il écrit, qu’il reçoit peintres et poètes… Le Normand de Paris publie son premier papier : Paysages de Maupassant. Une carrière parallèle à sa vie professionnelle vient de commencer.

L'œuvre gémétique...

 1907. C’est à Edmond Spalikowski que Gabriel-Ursin Langé dédie son tout premier poème consacré à ses racines : Jumièges. Un texte évoquant la mort de sa grand-mère.


Jumièges


J’ai souvenance d’une nuit
Sous un chaume de Jumièges
Le vent soufflait derrière l’huis
Et la Mort avait pris un siège !

Mère dit : « Couche-toi sans bruit
Grand’Mère est blanche comme neige !.. »
J’ai souvenance d’une nuit
Où l’ombre était tout sortilège…

Or, miracle ! le jour a lui !
Les carreaux sont un florilège,
Un dessin s’y grave sans bruit :
Je vis les tours, et, privilège,
La mort avait quitté son siège !
J’ai souvenance d’une nuit !

 

Langé assortit son texte d’une citation d’Ulric Guttinguer extraite de Une nuit à Jumièges.


 

1911 : l’Aquitain lui fait découvrir Huysmans, disparu voici quatre ans. Langé chantera les vertus de cet écrivain toute sa vie. En cette année 1911, Gabriel-Ursin Langé écrit pour Le Normand de Paris. Il reçoit les encouragements de Georges Normandy qui préfacera son premier livre. En septembre de cette année-là, Langé écrivit Six croquis de la campagne de Jumièges[1]Il était alors sur place. Résumons ces textes.


Conihout


Dans ces quelques lignes, Langé nous affirme qu’un Scandinave du nom de Conihout inféoda jadis cette partie de la péninsule. Contrairement à la chronique habituelle qui nous parle d’un Anglais. « Ohé, le passeur ! » Le récit nous mène vite en bachot au Landin, chez le grand-père de l’auteur. « Il nous parle de la famille, de ses bonnes fortunes d’autrefois, et de ses vaches. Puis nous allons revivre l’autrefois devant la volée de cidre. Malicieux, il vide le pot dans mon bol : « M’fi-toué, men gâs, t’es sous li poutre. Ça sera-t-y pas pour çu année donc ? » Les heures tombent au rythme du grand balancier de cuivre. On suppute la valeur des récoltes sur un thème connu : « Il pleut !... Pas moyen de faner !... Tout le monde va à Paris !... » Mais la chaîne du bachot grince. On s’étreint… » Et Ursin nous laisse sur la silhouette du vieux paysan remontant « sans un geste »  vers sa cour…

 


Chanson


Langé invite une « blonde fille du Nord » à découvrir sa petite patrie. « Je te dirai l’histoire de mon aïeul, le marin, qu’un coup de vent enleva de son bateau ; et je te conterai mon enfance à l’ombre des cathédrales et dans la salle du vieux chaume où grand’mère, en filant, chantait :

 

Voici la Saint-Jean
L’heureuse journée
Que nos amoureux
Vont à l’assemblée…[2]

 Et je te dirai les grands yeux rêveurs des vaches et les reins forts des percherons, l’altière beauté des rives séquaniennes, et le vent qui les hante, et le vent qui les chante… »


La descente de croix


Voici un texte accusateur sur un curé qui reste à identifier. Les lignes les plus riches du recueil sur le plan anecdotique.

 « Je connais une église où il y avait un vieux Christ qui, selon l’antique usage, était suspendu au-dessus de l’arc triomphal de la grande nef. Tous les gens de la paroisse avaient accoutumé de le venir prier là. Enlever ce Christ, c’eût été quelque énormité que, seul, le Diable pouvait accomplir… Personne n’y avait jamais pensé… Il vint cependant un prêtre qui osa porter la main sur ce Christ. Il chargea les garçons et les plus pieux d’enlever Jésus. Ceux-ci accomplirent à regret ce qu’on leur demandait – mais ils obéirent, car en n’obéissant pas ils avaient peur de se mettre en état de péché. Or, l’un devint idiot, et les autres, tout en conservant l’esprit sain, restèrent infirmes dans le mouvement des bras… Sans s’étonner, le curé fit reléguer le Christ dans le clocher, et il ne donna jamais les raisons de son acte. Il mourut. Et les commères, bien pendues en langue, dirent que M. le curé aimait fort ses pénitentes – voire les petites filles. Mais leur témoignage manque de valeur, car elles affirment ces choses en manière de vengeance…

Mais, écoutez, lorsque vous passerez dans la ville, la cloche ; elle sonne, hésitante, la voix fêlée, pleine d’eau, et l’on dirait vraiment que de mystérieuses larmes mouillent perpétuellement le bronze… Est-ce le Christ, du clocher, qui pleure ?.. » 


L’autre descente de Croix


« Qué-que-vous voulez, c’est tout un chacun son tour… » Ce texte dépeint l’agonie d’un de nos vieux paysans de la presqu’île en la comparant à celle des Skaldes. « Ils n’ont plus l’immensité des flots, mais ils ont leur cour pour mourir sans bruit, tandis que les poules chantent, que les vaches paissent tranquillement et que, sur le rebord de la fenêtre, fleurissent, paisibles, les géraniums. »

 


Invention de la Croix dans un vieux logis


 Gabriel-Ursin nous le dit : « le visage des vieux logis ancrés dans leur solitude, toujours me hanta… Toujours, à travers la petite fenêtre découpée dans le galandage, je croyais voir une figure de paysan guettant sur la cour… » Langé nous mène encore au Conihout. D’abord dans ce logis « accroupi, au toit de chaume, dont le pignon est panaché de végétations, comme de lames de sabre, et où ma mère est née. Salle de vieux logis au sol de terre battue, à la grande cheminée aux lignes nobles et frustres, très haute, très large, qui est retombée dans le silence, après l’envol des générations, et qui n’enclôt plus que des mannes, des sacs de grain, et tous ces instruments qui servent à remuer la terre, posés là, au long des murs, comme un faisceau d’épées. Seules, des images naïvement coloriées animaient encore les parois… De là, nous fûmes dans un autre logis délabré, qui avait été celui de quelque fonctionnaire rural. Il contenait une salle haute. L’escalier qui la desservait, fait de lattes, s’effondrait… C’était une ascension de casse-cou. Ma curiosité était grande. Et c’était toujours la grande salle à haute cheminée. Ici ce fonctionnaire avait passé de longues soirées sous le manteau de la cheminée, pendant qu’au dehors, le vent faisait chanter les peupliers de la Péninsule. » Langé nous raconte qu’il ramassa au milieu des gravats deux christs d’ivoire. L’un alla orner une niche de Notre-Dame-de-Paris, l’autre resta parmi les livres de Langé. « Il m’est cher, car inventé à Jumièges, il avait peut-être déjà vu ma mère jeune fille… » A la mort de celle-ci, il le plaça près d’elle, entre deux flambeaux.


La mort des cloches


Ce dernier texte suit les Six croquis de la campagne de Jumièges. Langé nous y rappelle l’anecdote selon laquelle les cloches de l’abbaye parlaient jadis aux paysans :

 « La taille est assise, de quoi la paierez vous »

 Ce à quoi répondaient les cloches de Saint-Valentin, Saint-Philibert et Saint-André :

 « De chanvre et de lin… »

Et puis vint la Révolution. Les cloches de l’abbaye ne rythmeront plus la vie des moines. Il n’y aura plus de moine. Ces cloches, on les descendra des tours, on les coulera pour en faire des canons. Quand à celles de la péninsule, elles sonneront désormais les victoires de la République où leurs sœurs auront tué… 


Début 1912, Gabriel-Ursin Langé fait la connaissance de la poétesse Jeanne Longfier-Chartier. C’est elle qui, avec Georges Normandy, va l’aider à entrer dans la République des Lettres…

1913 : GUL signe dans la Gazette franco-suisse, de Genève, Le souvenir de Jean-Jacques Rousseau à Montmorency. Il écrit aussi dans Le supplément plusieurs articles dont un sur Rouen, un autre évoquant Jumièges. Des articles, mais aussi des poèmes et Gaston Ringard lui dédie l'un des siens.


L'enterrement à Jumièges


1914 : Gabriel-Ursin Langé signe au Conihout son texte majeur sur Jumièges : L’enterrement. C’est celui de son oncle, ancien maître de la confrérie de Saint-Jean-Baptiste. Illustration : un bois original d’Em. Alder représentant les ruines.[3] Ce texte est intégralement reproduit dans notre chapitre consacré aux  confréries de Jumièges. 1914 est l'année de son premier livre, Les Bélandres,  chez Figuière, édition illustée de 55 crayons de P.-J. Poitevin.

La guerre éclate. Bien que né à Rouen, Langé n'apparrait pas dans les registres matricules de la Seine-Inférieure. A l'âge de 20 ans, celui du service militaire, il était alors à Paris. On ne sait quelle est sa position par rapport à l'armée. Mais il va prêter sa plume à des publications patriotiques.

1916 : dans le numéro d'avril de L'ambulance, revue vendue au profit des veuves de la Croix verte, Gabriel-Ursin publie un texte intitulé Images d'avant-guerre, dans le numéro de décembre du Souvenir, revue du front, GUL place un texte intitulé La Croix de Bois. Langé est alors critique d'art pour Paris-Journal.

1917 : Gabriel-Ursin Langé quitte sa mansarde du Paradis pour le 56, rue de Babylone. La maison est hanté. Oui, hantée par le souvenir de Barbey d'Aurevilly. Le grand écrivain normand est venu s'établir là le 25 mai 1856.  C'est la rue de la caserne de la Garde républicaine, celle du Bon marché.

En mars, nouvel article pour L'ambulance où il fait allusion à Jumièges dans un texte intitulé Chez le barbier. Dans Normandie, la revue régionale illustrée, il publie en juin un portrait de Lucie Delarue-Mardrus suivi en juin de L'Angélus de Jumièges puis deux moix plus tard d'un article alarmiste sur l'état de l'église de Jumièges. Langé poursuivra sa collaboration avec la revue. Toujours en 1917, il publie Poèmes du soir, à la Maison française d'art et d'édition. C'est un petit tirage illustré d'un bois d'A. Rouquet.

Gabriel-Ursin s'intéresse à l'histoire de sa péninsule au point de poser cette question dans la revue L'intermédiaire des chercheurs et curieux en 1918 : "Château de Beauté. Sur ce château, élevé par Charles V entre Nogent et Vincennes, donné par Charles VII à Agnès Sorel, et, plus tard, rasé sur l'ordre de Louis XIII, existe-t-il des renseignements intéressants, notamment, la vie d'Agnès Sorel dans ce château?"

Langé est, à cet époque, l'une des plumes de Gallia, organe de la colonie française d'Argentine publié à Buenos-Aires A.-R. Resurgo et attentif au mouvement régionaliste français. Langé collabore aussi à La revue normande, publiée à Rouen sous la direction de M. Aristide Frétigny, il entretient des relations avec le poète  lexovien Gaston Le Révérend qui lui dédie un de ces textes.

En octobre 1919, Langé pulie un poème sur sa ville natale dans le XXe siècle.

Je suis venu ce soir vers la ville natale, 
Et j’écoute une voix perdue en l’horizon : 
Voix d’un lointain aïeul qui tel un noir pétale 
Effeuille un peu de deuil sur mes jeunes saisons !

Et tandis que brasille au delà de la ville, 
Herse prodigieuse, une gare de feux, 
Une cloche a pleuré, plainte étrange et débile, 
Sur la ville endormie un morne couvre-feu.
Tes genoux ont bercé mon enfance évanouie, 
Ô ville, dans le mois de l’Épi radieux ! 
Et depuis sur mon front toujours s’est épanouie 
L’ombre des hauts clochers qu’élevaient mes aïeux !

Nefs, protégez-moi, car vos ailes sont larges… 
Car ma mère a prié près de ce chapiteau ; 
D’un pied las elle usa le dessin de la targe 
Du Seigneur, qui repose à l’abri du linteau…

Vitraux, éclairez-moi par vos saintes images, 
Où la flamme a bondi des puits de vérité… 
N’ai-je pas feuilleté souvent vos bonnes pages ? 
Et cherché dans vos fonds un peu d’immensité ?

Cloches, consolez-moi de votre voix si pure, 
Et soutenez ma foi aux longs jours de tourment. 
En cette vie où monte une chanson impure, 
Donnez le son de voix de mon pays normand !

Maisons, abritez-moi, vos solives sont fortes ; 
Vos pignons gracieux, si riants vos carreaux… 
Et laissez-moi heurter vos accueillantes portes 
Pour en fleurir le seuil de mon plus beau rameau.

Rue aux courbes de l’arc qui lance, grave et frêle, 
Le trait pur et gemmé de quelque flèche à jour, 
Conduisez-moi, chemin, où la vie est plus belle, 
Vers les pourpris sacrés fleuris d’un peu d’amour !

Fleuve séquanien, mire nos cathédrales, 
Et mon âme accrochée au pallium d’un saint, 
Car je sais en ton cours plus d’une abbatiale 
Dont navigue la proue au mystique dessin…

Et lorsque obscur gisant dans la terre lointaine, 
J’attendrai le signal de l’Ange, au Jugement, 
Mon esprit inondé de visions certaines 
Ne connaîtra jamais le morne isolement.

Ainsi, je dormirai d’une âme moins inquiète, 
Dans la tombe emportant du rêve à effeuiller, 
Ayant mis à ton front mon baiser de poète,
Rouen, comme une fleur close en de beaux feuillets !

Car mon âme est semblable aux clochers séculaires, 
Jets d’eaux pétrifiés fusant de la Cité, 
Dont la sculpture fine a gardé la lumière 
Du moyen âge épris de blanche éternité !… 

1919 est une année féconde pour Langé. En compagnie de Mafféo-Charles Poinsot, il publie Les logis de Huysmans à la Maison française d'art et d'édition. Léon Deffoux en signe la préface. C'est aussi Quatorze paysages vieux Paris chez Figuière & Cie, avec des dessins de Jean-Pierre Poitevin. En mars est lancée à Tunis une Revue d'art et de littérature, Le Douar. GuUL figure parmi les collaborateurs.  

1920 : Adolphe Poupe, notaire du Stendhalisme, paraît dans Images de Paris. A la même revue, il donne Les bords de Bièvre, miroir de JK Huysmans. GUL s'exprime encore sur Stendhal dans La Revue de l'Epoque. Il collabore aussi à l'Anthologie critique des poètes normands publié chez Garnier Frères. Langé rédige la notice consacrée à Auguste Bunoust, né au Havre et juge de Paix près Lisieux. Lui-même fait partie des poètes réunis dans le livre avec ses vers sur Rouen. Dans la bibliographie qui lui est consacrée, on signale ses collaborations à Paris-Journal, Le Donjon, la Revue normande, Normandie, Les pionniers de Normandie, la Mouette, Le Monde latin, la Revue méridionale etc.

1921 : il signe Un voyage à Saint-Julien-le-Pauvre, préface de Poisot, illustration d'Emile Alder. Toujours dans Images de Paris, voici de sa main des notations sur l'Arsenal. Comoedia signale ainsi la parution des Quatorze paysages: "C'est encore, illustrés par M. Pierre-Jean Poitevin, des souvenirs qu'évoque pour nous M. Gabriel-Ursin Langé, dans ses Quatorze paysages du Vieux-Paris. Mais M. Langé, s'il nous décrit quelques coins de la rive gauche, n'hésite pas à s'aventurer sur celle de droite, après nous avoir guidés dans l'île Saint-Louis. Ainsi, des Gobelins au Vieux-Montmartre, nous accomplissons une promenade dans le passé qui ne manque pas de charme. (Eugène Figuière, éditeur.)
Dans la Revue normande, GUL donne Le val aux Bretons.
 

1922, Langé se marie ! C'est l'année où meurt sa mère et où il publie Tapisseries suivies de quelques paysages ornés de quatorze bois gravés de Emile Alder, Henri Boulage, Maurice Busset et Raymond Thiollière. Ed. Images de Paris.

1923. Le Gaulois à propos de la maison natale de Huysmans : "Notre confrère, M. Gabriel-Ursin Langé, demande qu'une plaque, une plaque très simple, avec une inscriptian. très sobre - un nom et deux dates - apprennent au passant amoureux du Vieux-Paris que là naquit l'un des plus curieux esprits de ce temps."

1924. Le cahier gris, Notes et impressions romantiques est encore dédié à sa mère : « Le profil de ma Mère se détachera toujours pour moi sur un fond de paysage immense où montent les tours de Chartres, d’Amiens et de Jumièges… » Il s'agit d'un 34 pages édités chez La Mouette, une revue fondée au Havre en 1917 par Julien Guillemard, 20, rue du Perrey. Le Cahier gris porte en 34 pages sur Auremesnil, Arques-la-Bataille, Dieppe, Luneray, la cité de Limes, Gruchet-Saint-Siméon, Offranville, Cany, Hautot-sur-Mer, le Manoir d'Ango et Varangeville. Avant-dire de Julien Guillemard.
Cette année là, GUL livre à La Mouette un portrait de Marcel Pillon.
Dans la revue Images de Paris, il raconte au promenade au Port-Royal. Et c'est salué par L'Humanité.
Mais il publie  aussi...

Trois abbatiales, suivi de la Tiare de Caudebec


 Dans cet opuscule édité aux Images de Paris, Langé se présente comme "Trouvère normand". Ces quelques pages sont illustrées d'un portrait à la plume de Poitevin. Trois poèmes: l'un sur Bocherville. Le second est la reprise de son Jumièges de 1907. Le dernier, daté de 1919, nous parle de Montivilliers. Suit un autre poème en l'honneur de sa mère. Il a été écrit au cimetière de Bagneux, avenue des Erables-Pourpres, le 28 février 1922:

«...Et c'est ici que ma Mère repose pour toujours !
Elle avait vu le jour au royal pays de Jumièges;
Ses yeux avaient miré la rothomagienne Primatiale;
Son hymen eût, pour décor, les voutes de Caudebec...
Mais ses mains m'avaient tenus aux Saint Fonts de Romain !..»

1925 : Langé donne à La Mouette le récit de son voyage au pays de Lamartine. Son fondateur, Julien Guillemard, le qualifie de "Bénédictin manqué aux savoureuses chroniques" dans un article consacré à vie littéraire en Normandie et publié par La pensée française. GUL collabore aux Cahiers idéaliste.

1926 : La revue La Mouette replie ses ailes. GUL rédige un fascicule de 24 pages sur Pierre Prétieux, Un poète normand. Prétieux est le fondateur de la Revue normande. Et il est Cévenol.  Le petit livre, illustré par un portrait de Charles Léandre, paraîtra trois ans plus tard.

1929 : Langé signe son premier papier dans le n° 2 du bulletin de la Société J.K. Huysmans. Une collaboration qui durera jusqu'en 1968. Il publie dans Paris-Soir, dans sa rubrique Carnet huysmansien, plusieurs articles sur son maître. Sa collaboration avec Paris Soir ne se limite pas qu'à cela. Elle semble avoir débuté dès 1918.

1930 : GUL est nommé membre du comité de la Société Huysmans en remplacement de Mlle Og, décédée. Il publie son troisième ouvrage sur Huysmans : Au pays d'En Rade. Suivi d'un essai de table des matières pour lire En Rade et d'une bibliographie du roman. Dans Paris-Soir, GUL publie un long article sur Hubert-Robert.

 1931 : en janvier, GUL consacre un article au graveur des Images de Paris, Thiollière, dans la revue La feuille en quatre. Il publie cette année-là Albert Huyot, Éditions Galerie Berthe Weill.


1933. Maurice Leblanc publie, dans Les Artistes Normands, cahiers dirigés par Raphaël Brault, de janvier, une jolie lettre à G.-U. Langé : Jumièges et Arsène Lupin.
 Dans la même revue, GUL donne Impressions de Fécamp.
L'Esprit français signale : "Toujours fidèle à ses amitiés, Gabriel Ursin-Langé a publié, hors commerce, une émouvante plaquette sur Pierre-Jean Poitevin, illustrée de hors-texte de ce remarquable artiste, décédé à Bucarest, où il dort son dernier sommeil." GUL parcitipe à l'exposition des artistes normands qui se tient chaque année au musée de peinture.
En octobre, Paris-Soir signale : "Le Huysmans-Club n'a guère de membre plus actif — dans le domaine littéraire — que Gabriel-Ursin Langé, dont nous recevons les Itinéraires Huysmansiens (NDLR : Le Paris d'En ménage, 6 P. sans date ni indication d'éditeur) ; nous avions déjà lu de lui Les Logis de Huysmans et Au Pays d'En-Rade et ces diverses plaquettes témoignent d'une rare connaissance de l'œuvre et de la vie du père de Des Esseintes. Itinéraires Huysmansiens est en outre illustré d'un hors-texte de Raphaël Brault et suivi d'un chapitre intitulé Regrets de la rue Monsieur, où G.-U. Langé déplore la disparition du couvent des Bénédictines et passe en revue certains écrivains et artistes qui sont venus là chercher le souvenir de Huysmans.

1934 : Langé collabore à la Revue Artistes et écrivains normands dirigé à Yvetot par Raphaël Brault. Il adresse à La Revue normande un article sur Le Havre.

1937 : On retrouve Langé dans la revue Le Goéland où il publie La Vallée-aux-Loups.

1942 : dans la Revue normande, GUL place Quelques particularités de Louviers. Il confie aussi ses impressions de promenade à la revue Les Normands de Paris. Dans son article, "Sur la route de Louviers", il lance : "Ecartelée en cinq départements, la Normandie doit retrouver son unité. Avec l'usage de ces noms de pays qui n'ont pas cessé d'exister dans la bouche des nôtres : Avranchin, Bessin, Bocage, Lieuvin, Houlme, Pays d'Auge, Ouche, Evrecin, Caux, Vexin, Roumois..."

1947 : En la fête de J. K. Huismans. XII leçons.

 1948 : « Je vis avec des machines, des automates… » Chef de service à la Prévoyance, Langé prend sa retraite.


Ombres à Jumièges


 21 juin 1951. Gabriel-Ursin Langé signe un poème intitulé Ombres à Jumièges, illustré d’un dessin d’Edmond Spalikowski représentant une tour de l’abbaye « vue du jardin de M. Détienne », le gardien de ces lieux. 

Il y évoque toute la faune gémétique : Langlois, Guttinguer, Tinan, Sorel, Leblanc, Détienne… Poème de cinq strophes où Langé redit son amour pour Jumièges :

 

« Paysage enchanté des beaux jours de l’enfance
Et qui enchante aussi mes jours en cheveux gris. »

Sa mère, toujours sa mère apparaît encore dans ces vers :

« …Fidèle à ses devoirs de sage paroissienne
Allant s’agenouiller au vieux Saint-Valentin. »

Le poème fut lu à Jumièges le 1er juillet 1951 à Jumièges par Auguste Martin.


1952 : Langé publie Madrigal de la mort, suivi de Derniers vœux. Trois pages ! Plus longuement, il livre ses souvenirs d'enfance à Conflans dans le bulletin de la société historique et archéologique de Saint-Maur-des-Fossés. L'année suivante, dans la même revue, il livre Lourps-en-Brie, Le décor d'un roman de JK Huismans.

1953 : Mort et transfiguration d'une chapelle, 3 pages.

1954 : publication de Ombres rue de Paradis, 3 p. sans indication d'éditeur, Aubualt de la Haulte-Chambre, 15 p. Avec portrait en couverture, chez Durand. Un poème de Langé est publié dans l'ouvrage de Joseph Daoust, L'abbaye de Saint-Georges-de-Boscherville, 34 pages, toujours publié chez Durand et fils, Fécamp.

Louange de Boscherville

A Joseph Daoust

Nous avions traversé la forêt de Roumare;
Alors nous apparut le mystique vaisseau
Naviguant dans les prés, et pourtant à l'amarre...
Saint Georges y menait-il son éternel assaut ?

Image familière aux pieux voyageurs !
Clochers de Boscherville affrontant le vieux fleuve !
Tancarville a timbré votre profil songeur !
Châsse om nous retrouvons la source qui abreuve !

Gaucherel, sur la pierre, a gravé ton visage,
De pierre cuite à point aux siècles de soleils...
La voix de tes clochers nous transmet le message
Des aïeux endormis attendant le Réveil !
"La plus belle, dit-on, des campagnes normandes", 
Mandait l'abbé Hermier, exaltant ta grandeur
Et sa paroisse aimée, et voici notre offrande 
Quand nous levons le front sur tes aceaux majeurs...

Sur le dallage usé par quelque pas d'hommes d'armes ?
Que materla la crosse d'Antoine Le Roux,
Grand'Mère à genoux pria et dit ses alarmes, 
Et Saint Georges en armure était au rendez-vous...

1959 : Album de Saint-Mary (Charente), Durand et fils. Chez le même éditeur, Souvenirs de la vie, Histoire sentimentale de la rue de Babylone, 6 pages. Chaque ouvrage de la série  Souvenirs de la vie est tiré à 75 exemplaires.

1960. Dans la collection Souvenirs de la vie, Rue de Paradis ou Mansarde 1900, chez Durand et fils,  6 pages.

1961 : publication de Souvenirs de la vie, Deux paysages, 6 p.  Impr. L. Durand et fils. Chez le même éditeur, on retrouve dans la même collection un Journal, Fragments, non daté 8 pages,  Illiers, 5 p.  La Littérature en roulotte, fascicule de 6 pages, 

Par ailleurs la Bibliothèque nationale de France conserve un exemplaire non daté et sans indication d'un opuscule intitulé Arcanes, 3 pages.

En 1962, Gabriel-Ursin Langé perd sa femme. Voilà 30 ans qu'il  écrit dans le bulletin de la société des  Amis de Huysmans. Elle  rend hommage à son collaborateur... 

1964. Poursuite de la série Souvenirs de la vie avec A Saint-Ouen l'Aumône, chez Durand, 10 P. 50 ex.

1965. Sous le pseudonyme de Gemeticus,  GUL signe la préface de trois lettres de Georges Aubault de la Haulte Chambre, épistolier. Ces lettres, adressées à G. U. Langé et à sa femme, sont datées du 6 novembre 1921 27 août 1924 et 7 septembre 1924. Le tout est imprimé chez Durand, 14 pages.

1966 : La rue des Paradis. Préface de Élie Richard. 144 p.  Aurillac : Éditions du Centre (Impr. du Cantal).

1967 : préface de La Normandie bénédictine au temps de Guillaume le Conquérant (XIe siècle). Facultés catholiques, Lille, 579 p.

1968 : Feuillets, 9 pages. Sans autre indication que l'auteur.


Le loup Vert de Jumièges


A la fin de sa vie, Gabriel-Ursin Langé revient en écriture à Jumièges avec un essai sur Le Loup Vert de Jumièges. Langé y adopte le ton de l’ethnologue. « J’avais consacré naguères quelques pages aux « loups » de Jumièges. Mauvais pluriel ! »
Je n’ai pas retrouvé ce premier jet, commenté en son temps par le professeur Diard et Maurice Leblanc. Dans cet essai, Langé s'interroge sur le sens de cette étrange cérémonie et convoque tous ceux qui lui ont consacré quelques lignes. Bref, Langé ne nous dit rien de plus que ce que nous sachions déjà de la confrérie. Quelques détails intéressants cependant: « Une lettre de François Berge, de l’année 1936, lequel fit des recherches sur les traditions de Basse-Seine, nous apprend qu’il avait rencontré l’ancien gardien de l’abbaye de Jumièges, Détienne, pour l’entretenir de ses recherches et qu’ensemble ils étaient allés rendre visite à l’un des derniers « loups verts », M. Aimable Lambert. » Ou encore : « Un vieil oncle qui avait été Maître de la Confrérie de Saint-Jean, à qui nous demandions quelque explication sur la raison des accoutrements verts, déclarait que la robe de saint Jean était verte, se basant obscurément sur une scène de vitrail. » 

Nous aimerions retrouver la première version du loup vert de Jumièges... Loup qui inaugure et achève la production littéraire de Langé.

Gabriel-Ursin Langé est vraisemblablement décédé en 1975 à Glasgow, chez sa fille Claude, épouse Jack  Kaplan


Près d'elle, j'irai dormir...


Le 28 février 1922, sur la tombe de sa mère, Gabriel-Ursin Langé avait fait ce serment :

« Aujourd'hui, loin du pays aux grands souvenirs,
Elle repose aux terres de Bagneux !
C'est là qu'un jour, près d'elle, j'irai dormir !
Car la terre est la terre, et le même silence
Nous ensevelit tous dans l'identique tombe !
Qu'importe, puisque nos âmes, Ô ma Mère,
Sont encloses dans les orfèvreries de nos clochers
Et qu'elle s'exhaleront, chaque jour, par la bouche des cloches !
»


 

Sources


Œuvre normande de Gabriel-Ursin Langé. (Bibliothèque nationale de France).
Un maître de l’Intimisme : Gabriel-Ursin Langé (André Chardine, Etudes normandes, 1970).
Lettre du Dr de Modave au capitaine Langé, datée de Verdelais, Gironde, le dimanche soir 8 mai 1898. (Communication de Jean-Paul Iribarren, descendant de la famille Langé).
Notes sur la famille Langé, non daté, cachet de Mathilde Dossemont, du Dr de Modave et de Mlle A.M Rode Marchin de Modave de la Porte..
Patrice Gabriel Girardin, filleul de Gabriel-Ursin Langé.

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Tout document, textes, photos, sur Gabriel-Ursin Langé.


Notes



[1] Ces « Six croquis de la campagne de Jumièges » seront publiés en 1923 par les éditions de la Revue normande », 32 rue Madame à Paris, suivis de « La mort des cloches ». 16 pages, têtes de chapîtres et culs-de-lampre par Georges -Tony Prétaeux et Léon Moignet, composition de P.-J. Poitevin. Tirage limité à cinquante exemplaires.

[2] Hymne de la confrérie du Loup-Vert.

[3] Ce texte fut imprimé chez Lecerf, Rouen et publié dans la Revue normande de 1922.

ANNEXE


Dans un texte de 10 pages non daté et publié à Fécamp chez Durand et fils, André Chardine Image de Gabriel-Ursin Avec un essai de bibliographie.. En voici un autre signé Paul Courant.

Un portrait de Langé

 Gabriel-Ursin Langé naquit l’année d’À rebours, ce qui lui donnait ses lettres de noblesse huysmansiennes. Au surplus, tout frais émoulu de sa Normandie natale, il vint à Paris l’année même où le grand écrivain qu’il brûlait du désir de rencontrer, mourut : il rata sa visite mais ce fut un anneau de plus à la chaîne d’incidences qui le rivait à son maître.

  Léon Deffoux, André Thérive et Gabriel-Ursin Langé, les premiers, osèrent réunir en club puis en société les amis vivants de Durtal. On le voit : Langé était huysmansien dans les moelles, dans l’âme comme le fut Pierre Lambert à qui notre connaissance de l’homme et de l’écrivain Huysmans doit tout. Ils se rejoignaient par une sorte de science infuse, par une intuition irréfragable ; peut-être aussi par de mystérieuses conjonctions astrales qui les liaient, eux normands, à notre auteur dont on n’oubliera pas que lui aussi possédait des attaches normandes dès le XVIIe siècle.

  Gabriel-Ursin Langé rédigea un temps des petits échos charmants dans L’Intransigeant et toutes ses œuvres personnelles se réfèrent à Huysmans, à la piété huysmansienne, aussi, il est vrai, à la Normandie et à des poètes comme Charles-Théophile Feret, enfin aux souvenirs du Vieux-Paris.

  Il était pour nous tous un vieil et cher ami. Cet homme timide, peu loquace, ne se livrait pas facilement mais cachait un trésor de sensibilité. Foncièrement poète par ses goûts, sa langue et ses admirations, beaucoup d’entre nous reçurent avec bonheur ces précieuses petites cartes imprimées de vers ou de prose poétique, puis parfois de rares et précieux opuscules dédicacés de sa belle écriture médiévale ; il n’était pas l’homme des volumes de 600 pages, mais ces études cursives sur le pays rouennais, le Vieux-Paris, tel ou tel aspect de Huysmans, devenues introuvables, seront, je le gage, recherchées des collectionneurs.

  Nous gardons tous le souvenir ému de Mme Langé disparue la première, son allure, son charme fait de bonté demeurent présents. Gabriel-Ursin Langé admirait le talent et la voix somptueuse de Régine Le Quéré, ma première femme : elle avait été son interprète et, en fin de compte, bien que j’appartinsse depuis longtemps à la Société Huysmans que je ne fréquentais guère par timidité, c’est Régine qui me présenta à Langé. Ce jour-là, j’avouai à l’auteur que je connaissais et aimais deux de ses ouvrages de jeunesse, les Quatorze paysages du Vieux-Paris  et Les logis de Huysmans ; je lui confiai les deux brochures recueillies depuis vingt ans pour qu’il pût y apposer une dédicace ; il y a beau temps, qu’on ne les trouvait plus chez leurs éditeurs, Figuière et le bon et savant Poinsot qui publia ma première plaquette de vers.

  Gabriel-Ursin Langé connut une destinée d’une mélancolique ironie. « Putréfié de parisianisme » comme son maître, après avoir débuté dans cette rue du Paradis dont il fit le titre de son dernier livre rempli de souvenirs, il vécut longtemps rue de Babylone dans une maison où Barbey d’Aurevilly avait habité. Inlassable « pèlerin de Paris » comme Léon-Paul Fargue, explorateur passionné de la capitale archaïque et littéraire, il n’en ignorait aucun vestige, aucun artiste ne lui était inconnu. Or, après la déchirante épreuve que fut pour lui la mort de Mme Langé, il dut se résigner, l’âge venu, à quitter la rue de Babylone et à chercher refuge auprès de ses enfants. Le hasard voulut que ce fut en Ecosse, à Glasgow, puis en Angleterre, à Canterbury où du moins il trouva une vielle cité ornée d’une superbe cathédrale, que notre ami alla finir ses jours aux environs du 70ème anniversaire funèbre de Huysmans, date qui ajoute encore une curieuse correspondance entre le maître et le disciple.

  On ne saurait dire qu’il ne souffrit pas de l’exil ; il fréquenta quelques étudiants, il organisa même un petit cercle et fit quelques causeries. Henry Lefai et moi, d’autres amis sans doute, nous correspondîmes avec lui, enfin quand mourut Roland Dorgelès, Henry Lefai et moi, nous proposâmes qu’il devint à son tour notre président d’honneur avec M. Jacques Lethève. Langé m’écrivit : « Vous avez voulu me donner une dernière joie. »

  Ainsi s’évanouit dans le temps et l’espace huysmansiens ce profond et fervent chrétien, ce poète aux subtiles curiosités. Or, s’il est vrai qu’en Angleterre une particulière sensibilité tellurique permet parfois aux disparus de revenir le plus paisiblement du monde mêler leur image à la vie quotidienne, il nous sera difficile de pénétrer dans une réunion de notre Société sans y apercevoir, du moins avec les yeux du cœur, la brève silhouette de Gabriel-Ursin Langé avec aux lèvres la cigarette de papier maïs où elle se collait et qu’il y laissait s’éteindre.


 

Paul Courant

Bulletin de la Société J.-K. Huysmans, n° 67, 1977 



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