En 1788, Louis XVI ordonna une grande enquête sur la pauvreté. Un formulaire fut adressé aux assemblée municipales qui venaient d'être créées. Il comportait trois colonnes. L'une pour les gens hors d'état de travailler, une autre pour ceux qui avaient besoin d'un complément de revenu, une dernière enfin pour ceux qui, valides, manquaient de travail. On demandait à cet égard aux élus de préciser les emplois disponibles sur leur paroisse, les ressources mises à disposition des pauvres.


Jumièges l'aumônier


Jumièges, qui comptait 422 feux, près de 2.000 habitants, était composé de trois hameaux, Les Sablons, Heurteauville, Conihout, ayant chacun leur syndic, mais dont les députés, au nombre de trois par hameau, ne formaient qu'une seule assemblée municipale. Les religieux de Jumièges étant les seigneurs de la paroisse, c'est leur prieur, dom Bride, qui la présidait. Elle siégea dans un appartement situé au-dessus de la porte de l'abbaye.

Il y eut trois séances les 24 et 31 mars et le 20 avril.

Dans la première, le président donna lecture de la lettre du département et des questions portées au tableau. Sur son avis, on chargea les syndics d'aller par les maisons s'enquérir du nombre des vieillards et des pauvres et savoir des habitants la somme qu'ils s'engageaient à verser annuellement. 

Les syndics firent leur rapport le 31 mars; mais la décision fut renvoyée au 20 avril. A cette date, l'assemblée arrêta les chiffres à mettre sur le tableau : 9 vieillards et infirmes sans moyen de subsistance, 15 pères de famille nécessiteux. 

Etat des pauvres et des secours des hameaux du Sablon, Heurteauville et Conihout.

 Noms des vieillards, infirmes & estropiés hors d’état de travailler : Jacques Prunier, Madeleine Beaufils, la veuve Clérel, Michel Adeley, dit Baron, Adrien le Grand, le nommé Colin la fille le François, la veuve le Villain, la veuve Prunier. 

Pour subvenir à leurs besoins, la somme de 900 livres est nécessaire, estiment nos élus.

 
Noms des pères de famille & autres hors d’état de gagner entièrement leur subsistance ou celle de leurs enfants, ayant besoin d’un supplément de charité : Rose de Caux, la veuve et fille Cottard, Marthe Fillâtre, Suzanne, Pierre Quesney, Nicolas Loiselier, Pierre le Villain, Mathurin le Bon, la veuve Huet, Pierre Tropinel, Thérèse Clérel, Marie le Fieux, la veuve Poullain, Nicolas Alleaume, Etienne Mase.

Ces suppléments sont estimés à 330 livres.

Pauvres valides des deux sexes en état de gagner leur vie mais manquant de travail : aucun Jumiégeois n’apparaît. De même, il n’est pas recensé d’enfants méritant des secours pour être mis en apprentissage d’un métier.

Moyens de travail par établissement de manufactures, de travaux publics ou d’ouvrages particuliers à la communauté de la paroisse : « la pêche, extraction de pierres dans une paroisses voisine pour le moment, travail des vieils et neufs chemins de la paroisse pour lesquels le local fourni beaucoup de cailloux. » Ces moyens, précise le document, peuvent fournir de l’emploi à 60 pauvres.

L'extraction de pierre fait allusion à Yainville.

On prévoyait donc qu'il faudrait 900 1. pour le premier groupe, 330 1. pour le second. 

Comme ressources on avait une fondation du sieur Jacques Harel. Elle s’élève à une livre et demie et produit 25 sous de rente, 50 1. du produit de la boucherie de carême à Duclair pour la part de Jumièges, les aumônes de l'abbaye estimées 300 1. et celles du curé et des habitants montant à 172 1. 19 s., soit en tout 524 1. 4 s. 

Les syndics avaient obtenu des habitants la promesse de verser une somme de 129 1. 5 s. (les Sablons 58 1. 1 s., Conihout 21 1. 4 s., Heurteauville 50 1.). Ils attribuaient la faiblesse de cette somme à la crainte qu'elle ne fût détournée de son objet pour être transférée à la caisse départementale « dont l'établissement est annoncé ». Ils ajoutaient que les pauvres avaient toujours été secourus par les aumônes en nature et en argent distribuées directement par l'abbaye et qu'elle augmentera « suivant les circonstances et les calamités du temps ».

L'assemblée décida de joindre au tableau une copie du procès-verbal; et les syndics écrivirent le 27 avril au Bureau intermédiaire une lettre qui signalait en termes assez vifs la méfiance suscitée dans la population par la menace de l'établissement d'une taxe obligatoire et d'un fonds commun.

 
Monsieur,

Vous avez pensé que la destruction de la mendicité exigeait des combinaisons très étendues…  Qu’il faudrait dans chaque paroisse une administration pour vérifier les besoins des pauvres, leur distriburer des secours et surveiller  leur conduite… Que ces administrations se trouvent toutes formées par les assemblées municipales qui réunissent dans leur sein le seigneur, le curé, le sindic et les députés élus par la communautés, dépositaires de la confiance.

Nous n’entrerons point, en ce moment, Messieur, dans les quatre premiers moyens sur lesquels vous fondez la caisse des pauvres, mais vous nous excuserez d’observer sur le cinquième moyen que nos constituants, disposés d’ailleurs à nourrir nos pauvres, on montré de la rupugnance à se taxer par la crainte d’une contribution forcée pour donner des fondements certains à ces administrations, en cas de ralentissement des aumônes.

Vous prévoyez ce cas, messieurs, et quelque adoucissement que vous vous efforcez de donner à cette idée, vous ne pouvez disconvenir avec nos seigneurs du parlement dans leurs remontrances sur les vingtièmes que les peuples se sont fait une habitude de la défiance, ils soupçonnent partout des pièges secrets… Ils se refusent à la formation de leurs municipalités dans la crainte que ce nouveau bienfait ne devienne un moyen d’oppression.

Il ne sont certainement pas rassurés par le projet d’une caisse commune à tout le département tenue par un citoyen zélé et intéressé dans laquelle on verserait tous les mois de produit des caisses paroissiales. Ce projet ne contribue pas peu à resserrer les bourses malgré le zèle avec lequel vous en présentez tous les avantages malgré la plus grandes publicité des tableaux annuels pour établir la confiances publique.

Ne serait-il pas à craindre, messieurs, que les mouvements de cette caisse générale ne fussent pas assez rapide

Nous serions volontiers de l’opinion de ceux qui croyent qu’il faut plutôt diviser que réunir.

Plus de division conduirait à cette simplicité de reversements, des dépôts peu considérables ne tenteraient personne.

Vous verrez, messieurs, par nos procès verbaux cy joint combien nous avons désiré d’entrer dans vos sages désirs de secourir la pauvreté involontaire. Nous ne supposons dans nos trois hameaux aucun sujet dans le cas de mériter la maison de correction.

C’est avec la plus parfait soumission que nous soumettons nos obervations à vos lumières.

Jumièges, le 27 avril 1788. Nous sommes, Messieurs, vos très humbles et très obérisants serviteurs. Les trois indics des trois hameaux de la paroisse de Jumièges et de la municipalité. P. Danger sindic, Dossier, sindic, Decaux sindic.

 Cette lettre, très curieuse, signée par les syndics, mais dont ils ne sont probablement pas les rédacteurs, renvoie en marge aux pages du Procès-verbal de l'Assemblée provinciale. Elle cite aussi les Remontrances du Parlement de Normandie sur les vingtièmes.

 Yainville


Demontigny a présidé aussi l'assemblée municipale d'Yainville dont les religieux de Jumièges étaient également seigneurs.

A Yainville,  seuls deux vieillards sont hors d’état de travailler : Jean Pescot, 80 ans, Jacques Hue, 85 ans. Besoin : 192 livres

 Les chefs de famille ne pouvant assurer totalement la subistance de leur enfant. : «  la veuve Caudron âgée de 70 ans, seule qui ait besoin actuellement de supplément, mais en outre, il y a au moins 12 familles très pauvres qui peuver se trouver à chaque moment dans le cas d’en avoir également besoin pour peu qu’elle soient accueillies de maladies. » Besoins : 36 livres et pour les besoins accidentels, 150 livres. Aucun enfant ne nécessite de secours pour l’apprentissage d’un métier.

 Les revenus affectés aux pauvres sur la boucherie de Carême s’élèvent à 36 livres. Les aumônes distribuées par l’abbaye : 100 livres. On a rayé la mention sieur curé pour  écrire ceci : aumônes volontaires du sieur desservant et des hatitants de la paroisse : 36 livres seulement, la paroisse étant petite et très pauvre. Les moyens de travail par établissement d’ouvrages particuliers : « il y a une carrière exploitée par le Sr Rollin pour la fourniture des travaux du havre. » On joute : « Ces moyens peuvent fournir de l’emploi à 50 ouvriers. »

 « Arrêté ce jourd’hui, dimanche six d’avril 1788, à l’issue des vêpres, par nous, sindic et municipaux de la dite paroisse en présence de Dom Demontigny, procureur de l’abbaye e Jumièges, stipulant pour la dite abbaye seigneur de la paroisse et du sieur Chanoine desservant de la dite paroisse ce que nous certifions véritable et avons signé Demontigny, Michel Levillain, Le Chanoine Deff. Rollain sindic, Le Sain greffier, Tiphagne, Le Sain.

 Le Mesnil-sous-Jumièges


Photo : Alain Guyomard

La clarté n'était pas la qualité première des élus du Mesnil. Ils refusèrent de remplir le formulaire...

L'assemblée municipale du Mesnil-sous-Jumièges a tenu deux séances, l'une le 31 mars, l'autre le 13 avril, sous la présidence de Demontigny, procureur des religieux de Jumièges, seigneurs de la paroisse (9). Dans la première, elle chargea le syndic de se procurer les renseignements nécessaires. Dans la seconde, elle décida par trois voix contre deux, celles du président et du curé, que les colonnes ne seraient pas remplies « telles qu'elles se portent » et que le tableau serait retourné au Bureau du département avec le procès-verbal des deux séances. On pourvoirait à la subsistance des pauvres par des travaux d'entretien des digues et talus et de curage des fossés, et, en temps de disette et de maladie, par « des charités » que le curé consentait à recueillir. Le motif du refus, qui n'est pas indiqué, est certainement la crainte que les ressources de la paroisse ne soient versées au fonds commun et peut-être détournées de leur but. Nous avons vu que les syndics de Jumièges avaient exprimé la même crainte dans leur lettre au département. 

Procès-verbal des séances de l’assemblée municipale de la paroisse du Mesnil-sous-Jumièges.

 L’an mil cept cent quatre vingt huit, le lundy tranlte et un de mars, sur les quatre heures d’après midy, dans la nef de l’église et paroisse du Mesnil sous Jumièges, choisy pour le lieu de l’assemblée municipalle de la ditte paroisse ordonnée par le reglement fait par le Roy en son conseil le quinze juillet mil sept cents quatre vingt sept pour la tenüe de la présentte assemblée qui a été reconnüe être composée ainsy : M. Demontigny, prieur de l’abaÿs de Jumièges, seigneur président, M. Lefaucheur, curé de la ditte paroisse, Pierre Philibert Bacquet, sindic Jean Bte Duparc, Etienne Cretot & Laurent Charles Merre, membres nommés par délibération en général de la ditte paroisse le dimanche sept d’octobre mil sept cents quatre vingt sept & Valentin Cabut, greffier, nommé pour la ditte assemblée.

Et ainsy assemblée en exécution d’une lettre adressée au sindic en dat du trois de mars présent mois de la réquisition de MM. Les députés composant le bureau intermédiaire du département de Rouen, après quy nous a été fait lecture de la ditte lettre avons remarqué que les moyens qu’on se propose d’employer sont

1°) de donner des descours suffisants aux vieillards, infirmes et estropieds hors d’état de travaillier.

2°) de donner de venir au secours de ceux dont le travail ne suffit pas pour leur subsistance et celle de leur famille par un supplément de charité.

3°) enfin de procurer du travail aux pauvres vallides des deux sexes qui en manquent.

Le tout examiné et les avis pris, il a été arrêté que le nombre des vieillards, infirmes et estropieds hors d’état de gagnier entièrement leur subistance et celle de leurs enfants ayant besoin d’un supplément de charité seroit examiné par le sindic et les autres membres de la ditte paroisse & combien il faudroit pour subvenir à leurs besoins qu’ils suposeroient de même à quelle somme ou environ qu’on pouroit estimer les aumônes volontaires que peuvent faire le Sr Curé  et les habitants de la ditte paroisse ainsy que des travaux publics et ouvrages particuliers en la ditte paroisse aux fins d’être en état de remplir les colonnes de l’état  envoyé pour ensuitte le faire passer à MM. Les desputés composant de bureau intermédiaire du département de rouen & n’ayant été fait plus enple décision la séance a été indicquée par M. Demontigny prieur de l’abaÿs de Jumièges, seigneur président, pour tenir dans le même ordre et au même lieu pour parvenir à la décision finalle le dimanche treize d’avril prochain, sur les quatre heures de l’après midy, fait et arrêté au Mesnil sous Jumièges ce trentte et un de mars mi sept cents quatre vingt huit.. Demontigny procureur de Jumièges, J. Cabut, greffier.

 Du dimanche 13e d’avril 1788, Monsieur Demontigny, procueur de l’abbaye de Jumièges, seigneur président l’assemblée ayant pris sa séance aux mesme lieu, à la mesme heure et dans le mesme ordre que le lyndy trente un de mars dernier, M. Le faucheur curée de la ditte paroisse, Pierre Philbert Buquet, sindic, Js Duparc, Estienne Cretot, absant, Laurent Charles Merre, membre de l’assemblée municipale de la ditte parroisse et Valentin Cabut greffier de la ditte assemblée a été délibéré à la plusralité des vois de trois contre deux que les collonnes de l’imprimé de l’état des pauvres et des secours dans la paroisse ne seroient point remplies telle qu’elle et porte et que le plus grand nombre des avis  … à pourvoir à la subsistance des pauvres de lad. Parroisse tant par aumônes vollontères que par des travaux qu’on pourra leur procurer tant pour l’antretien des digues et Tallus le long de la rivière de Seine, currage de fossés et autres travaux, M. le curé consantant dans les temps de disette et de maladies de recueillir ses charités des abitants pour subvenir à leurs besoins pour les empescher de divaguer et ainsy la séance a été terminée fait et arrêté ce dit jour et an que dessus.

 Qui sont les deux avis contraires ? Le curé et le syndic.

 Duclair

A Saint-Denis-de-Ducler, on plus précis. Et plus prolixe...

Vieillards, infirmes, estropriés hors d’état de travailler : veuve Le feuvre, 88 ans, Adrien Deschamps, 63 ans, la femme d’Adrien Deschamps, 75 ans, François Cordier, 57 ans, Claude Marc, 78 ans, Pierre Baviele 77 ans, la veuve Goubert, Jean-Baptiste Le Villain, épileptique, 32 ans, Pierre Gaudray, 72 ans, la femme Pierre Gaudray, 76 ans, Pierre Hertaux, 76 ans, la femme de Pierre Hertaux, 76 ans, la femme de Pierre Le Villain, 75 ans, le nommé Piegeon, 75 ans, Guillaume Taitard, aveugle, 45 ans, Jacques Richer, 75 ans, François Courel 78 ans, la femme de François Courel, 80 ans, Laurent Chappelle 80 ans, Pierre Chappelle 78 ans. 

1140 livres assureraient leur subsistance totale.

 
Père des familles et autres hors d’état de gagner leur subistance. Massé, 7 enfants, Castel, 9 enfants, Cufait, 5, lee veube Jamble, 5,  Charles Le Feubre, 4, la veuve Adelin, 2, Pierre Bucquet, 5, Pierre Le Riche, 3, Le nommé Toulain, 2, Pierre Valois 5, le nommé Picard, 4, Guillaume Langlois, veuf, 5, Nicolas Collot, 6, Pierre Buchy, 5, Denis Pécot, 4, Nicolas D’Amende, 3, Romagnol, suisse, 7. Suppléments évalués pour combler leurs besoins : 1215 livres

 Pauvres valides des deux sexes en état de gagner leur vie mais manquant de travail : Jacques Le Roux, Jean Nouvel, Nicolas Petit, Beauval et femme, Pierre Dumont et sa femme, Veuve Renaud, Jean Le Marchand, Michel Maréchal et sa femme, la femme Cordier et sa fille, Toutain et sa femme, Noël Loisel et sa femme, Le Dru et sa femme, la veuve Michel Quetier, Louis Dacher, Nicolas Le Marchand, la veuve Maréchal et trois enfants, Pierre Le Feuvre, Adrien Brisaux, Antoine Claudel, Nicolas Bénard, la veuve Hardy ditte Godard, Nicolas Grain, le nommé Bon Amy, le veuve Maréchal. .

 Six enfants méritent d’être placés en apprentissage, moyenant 300 livres.

 A Duclair existe la fondation de Pierre Pontif affectée aux pauvres. Elle s’élève à 30 livres. L’abbé de Jumièges distribue pour aumônes tantôt 45, tantôt 48, tantôt 50 livres par an. Les aumônes volontaires du curé et des habitants sont 500 livres. Les moyens de travail ? Il n’y en a acun dans ce moment quoi qu’il fut possible qui y eut avec des avances qui ne peuvent se trouver dans la paroisse, le local étant favorable.

Varengeville

Photo : Philippe Tiphagne

Ce sont surtout les cahiers de Notre-Dame et de Saint-Pierre-de-Varengeville qui sont significatifs.

La première paroisse (72 feux, 300 habitants) comptait vingt maisons pauvres en 1788 et les fileurs commençaient à manquer d'ouvrage. En 1789, les trois quarts, les trois quarts des habitants sont dans la dernière misère à cause de la ruine du commerce du coton et des mécaniques, dont ils veulent la destruction (article 7 du cahier).

Saint-Pierre de Varengeville, (130 feux environ, 580 habitants) était, dès 1788, la paroisse la plus éprouvée. D'après son tableau, 41 familles comprenant 160 individus ne pouvaient se suffire; il y avait déjà 100 chômeurs. En 1789 le cahier, article 3, porte à 60 le nombre des familles réduites à la mendicité; et il ajoute que beaucoup d'autres sont prêtes à y tomber; lui aussi demande la suppression des mécaniques et de l'importation étrangère.

A Saint-Pierre-de-Varengeville, pas de grandes fermes ; les habitants peuvent à peine payer leur propriétaire.

Il s'est passé dans cette paroisse un incident très rare dont on ne connaît pas d'autre exemple en Haute-Normandie. Les pauvres, qui formaient la majorité des 90 comparants, ont fait scission et déclaré qu'ils ne signeraient pas le cahier parce qu'il « ne représentait pas assez leur misère ». Et cette protestation a été insérée dans le cahier, où elle forme le 17e article, l'avant-dernier. « Tous les pauvres habitants ont assisté à l'assemblée, donné leurs noms, tous bien d'accord nommé les députés. Mais voyant ne représentant [qu'on ne représentait] pas assez de misère sur le cahier de doléances, ont refusé de signer le cahier en leur écriant que le pain commun valait 3 s. 6 d. de petite livre, en disant : Voilà nos maisons toutes épuisées; nous ne pouvons plus en avoir pour notre subsistance et celle de nos enfants. Nous prions S. M. d'avoir égard à notre grande misère. » Et il faut noter que le cahier n'est pas révolutionnaire, au sens que nous donnons à ce mot aujourd'hui. L'article suivant et dernier forme des vœux pour la santé du roi, de son auguste épouse et de ses enfants, et la réalisation de ses vues bienfaisantes pour son peuple.

Comme partout, la mendicité est ici un mal dont on s'accommode assez facilement, pourvu que les mendiants restent dans leur paroisse ou tout au moins dans un rayon d'une lieue et demie et qu'ils aient un certificat du curé. L'assemblée de Saint-Pierre-deVarengeville s'inspire de cette idée dans un arrêté fort curieux, rédigé et écrit par le curé, et qui contient un véritable plaidoyer en faveur de la mendicité, utile, dit-il, à la santé, à la bonne humeur et même au bien-être des mendiants.

Synthèse : Laurent QUEVILLY.

Sources
1) Archives départementales de la Seine-Maritime, cote  C2211, document numérisé par Jean-Yves et Josiane Marchand.

2) Une Enquête sur le Paupérisme et la Crise industrielle dans la Région rouennaise en 1788, M. E. LE PARQUIER, Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure, 1935. En voici ce que nous n'avons pas utilisé dans ls textes ci-dessus.


ARRONDISSEMENT DE DUCLAIR


Cet arrondissement, formé de. 28 paroisses (1), comprenait des régions très différentes de nature et de valeur, mais médiocres dans l'ensemble, comme le constatent un an plus tard les cahiers de doléances.

Dans la vallée de la Seine, depuis Petit-Couronne jusqu'au-dessous de Jumièges, le sol de sable et de gravier était marécageux au voisinage du fleuve et souvent inondé; les digues construites et entretenues à grands frais par les paroisses riveraines restaient inachevées (2). Des vallons secs aux pentes rapides et de culture difficile entaillaient les pentes des plateaux qui portaient de grandes forêts : forêt Verte, forêts de Roumare, de Varengeville, de Jumièges. Les plaines à limon étaient rares; et il n'y avait guère de grandes fermes. La petite culture dominait; l'élevage et les arbres fruitiers, pommiers, cerisiers, pruniers, y tenaient déjà une place importante.

Les métiers étaient assez variés : bûcherons à Houppeville, à Notre-Dame et à Saint-Pierre-de-Varengeville, carriers à Jumièges et à Yainville, marins et pêcheurs à Jumièges et au Val-de-la-Haye (3). Dans la plupart des paroisses, les journaliers employaient au travail industriel les loisirs forcés que leur laissait le travail agricole. Le « filage » était, comme partout, la ressource des femmes et des enfants, et aussi une ressource supplémentaire pour bien des hommes. Au Grand et au Petit-Couronne on filait et on cardait la laine pour les drapiers de Darnétal et d'Elbeuf; on faisait aussi des toiles de coton et des siamoises. Partout ailleurs, à Hautot-sur-Seine, Houppeville, Roumare, Saint-Jean-du-Cardonnay, Notre-Dame et Saint-Pierre-de-Varengeville, Saint-Thomas-la-Chaussée, au Val-de-la-Haye, c'était surtout la filature du coton; mais elle ne rapportait plus assez (Houppeville, SaintPierre-de-Varengeville) et elle était menacée d'une chute totale par suite de l'introduction des mécaniques et de l'importation des marchandises étrangères (Val-de-la-Haye, Notre-Dame-de-Varengeville).

Cet arrondissement est peut-être celui où il y a eu le plus de tableaux remplis (4). Une seule paroisse, Le Mesnil-sous-Jumièges, a refusé de le faire. Toutes les autres paroisses ont donné au moins le chiffre de leurs vieillards et infirmes; et aussi, sauf Ambourville, Saint-Denis-de-Bondeville et La Vaupalière, celui de leurs ouvriers nécessiteux. Mais 11 sur 28 n'ont pas évalué les sommes nécessaires pour les secourir (5), Cet arrondissement nous a conservé deux procès-verbaux de délibérations : ceux de Jumièges et du Mesnil-sous-Jumièges. Le premier est le plus complet et le plus intéressant.

(...)

Dans cet arrondissement, le nombre des vieillards et infirmes s'élève à 175 dans 27 paroisses, celui des pères de famille, qui ont besoin de secours, à 312 dans 23 paroisses, celui des ouvriers sans travail à 137 dans 5 paroisses, Petit-Couronne, Duclair, Hautot, Houppeville et Saint-Pierre-de- V arengeville, qui en compte 100 à elle seule. Houppeville et Petit-Couronne ne cachent pas qu'il y en aura bientôt beaucoup plus si la filature ne reprend pas. D'autres paroisses, GrandCouronne, Notre-Dame-de-Varengeville, Saint-Jean-du- Cardonnay, Le Val-de-la-Haye, ne donnent pas le chill're des chômeurs, mais observent que leur nombre est déjà grand et le sera bientôt davantage encore (6).

Les sommes nécessaires pour secourir le premier groupe, vieillards et infirmes, sont évaluées à 7.573 1.dans 17 paroisses, et, pour secourir le second, chefs de famille qui ne peuvent se suffire, à 4.021 1. dans 11 paroisses. Là, comme ailleurs, l'appréciation de la somme nécessaire pour chaque vieillard ou chaque ouvrier nécessiteux varie étrangement selon les pa-roisses. Pour les vieillards, Roumare l'évalue à 130 1. par tête et par an, Grand-Couronne à 110 1., Berville, Jumièges, Sahurs, Saint-Pierre-de-Manneville, La Vaupalière, Yainville à 100 1. ou environ, Notre-Dame-de- Varengeville à 75 1., Le Val-de-la-Haye à 65 1., Duclair à moins de 60 1., Hautot à 50 1. Pour les chefs de famille nécessiteux, la somme prévue est plus faible : 50 1. à Berville, à Grand-Couronne, à Hautot, à Sahurs, un peu moins de 50 1. à Duclair et à Yainville, 40 1. à Quevillon, 22 1. seulement à Jumièges, probablement parce qu'on tient compte des secours donnés directement par l'abbaye (7).

Les ressources sont notoirement insuffisantes. Les fondations s'élèvent à 533 1. dans onze paroisses, depuis 1 1.5 s. à Jumièges et 9 1. 18 s. à Roumare jusqu'à 100 1. à Berville. Elles manquent dans quelques-unes des paroisses les plus importantes, Grand et PetitCouronne, Hautot, Houppeville, Malaunay, Moulineaux.

Les aumônes déclarées sont de 1.035 1. environ dans 7 paroisses (8), les plus élevées à Jumièges 472 1. 19 s., les plus faibles à Moulineaux 4 1. On voit que dans cet arrondissement aussi la majorité des paroisses n'a pas pu ou n'a pas voulu indiquer même approximativement le chiffre des aumônes. Une seule paroisse, Saint-Martin-de-Boscherville, a un Bureau de charité depuis plusieurs années; son revenu est de 200 1. Mais elle déclare ignorer les aumônes du curé et des habitants et même celles de l'abbaye de Saint-Georges.

Pour suppléer à l'insuffisance trop certaine des ressources à la veille d'une crise cotonnière menaçante (9), l'assemblée provinciale avait, comme nous l'avons dit, adopté le principe d'une contribution volontaire. Deux paroisses y ont eu recours, Jumièges et La Vaupalière. A Jumièges, le produit, comme nous l'avons vu, a été médiocre; à La Vaupalière (80 feux seulement), il est plus important : 163 1. Mais il semble bien que la municipalité a taxé d'office ses administrés, sauf le curé et « les principaux », qui se sont taxés eux-mêmes. Les noms des souscripteurs et le chiffre de leur souscription figurent au dos du tableau de la paroisse. Le seigneur est inscrit pour 50 1., trois autres notables pour 24 1. chacun, le curé pour 12 1.; quarante-deux autres souscriptions s'échelonnent de 12 1. à 5 sous.

 Les plaintes contre les abbayes sont plus rares dans cet arrondissement. Celles de Grand et Petit-Couronne n'ont qu'un caractère général. Houppeville dénonce l'abbaye de Saint-Ouen, seigneur de la paroisse, qui ne donne rien et Saint-Pierre-de-Manneville l'abbaye de Saint-Georges.

La rareté des dénonciations contre les abbayes dans une région qui comprenait celles de Jumièges et de Saint-Georges, et ce double exemple de souscription volontaire, conforme aux idées de l'assemblée provinciale, constituent la note particulière de cet arrondissement. Quant aux moyens de travail ils y sont nuls comme dans les autres, en dehors de la filature, dont le relèvement ne dépendait pas de l'administration, et des travaux des routes (10). Dans ces conditions il n'était guère possible d'empêcher la mendicité ou même d'arrêter ses progrès. (...)

Il nous paraît intéressant de rapprocher des conclusions de cette enquête les articles des cahiers dé doléances qui traitent des mêmes questions. La relation, et on ne saurait s'en étonner, est souvent évidente. Ainsi Jumièges, Le Mesnil-sous-Jumièges, Saint-Pierre-de-Manneville, Saint-Martin-de-Boscherville n'ont pas signalé lé chômage et la crise dans leurs tableaux; leurs cahiers n'en disent rien non plus. Mais Hautot, qui dès 1788 mentionnait dans son tableau des sans-travail demande, en 1789, la suppression des mécaniques à l'anglaise et du traité de commerce, et une taxe sur les gros décimateurs pour remédier à la mendicité. Le Val-de-la-Haye se composait pour une moitié de fileurs qui, dès 1788, ne se suffisaient plus à cause des mécaniques et de l'importation étrangère.

Son cahier réclame la suppression des mécaniques qui mettent les ouvriers à la mendicité. Même demande à Quevillon : toutes ces nouvelles machines, dit le cahier, ne profitent qu'aux fabricants.


NOTES
(1) Voir la liste des paroisses à l'appendice. Les cahiers de doléances, dont une partie vient d'être retrouvée, se trouvent dans la collection de cahiers de la sergenterie de Saint-Georges. Cf. Bul- letin des Etudes locales, 110 27, 1935, 2° partie, p. XXI.

(2) Cf. le tableau de Petit-Couronne.

(3) A Houppeville, les trois quarts sont des journaliers qui se suffisent à peine lorsqu'ils travaillent à la Verte-Forêt.

(4) Les seuls tableaux vraiment incomplets sont ceux d'Ambourville. Le Houlme, Malaunay, Saint-Denis-de-Bondeville, Saint-Thomas-la-chaussée.

(5) Ambourville, Petit-Couronne, Le Houlme, Malaunay, Le Mesnil-sous-Jumièges, Notre-Dame-des-champs, St-Denis-de-Bondeville. St-Martin-de-Boscherville, St-Maurice, St-Pierre-de-Varengeville, St-Thomas-la-chaussée. 

(6) Grand-Couronne : un nombre toi qu'il est impossible d'ap-précier les secours indispensables pour les empêcher de mourir de faim. Notre-Dame-de-Varengeville : ceux qui sont occupés à la filature du coton sont censés manquer d'ouvrage et ce nombre est grand. Saint-Jean-du-Cardonnay : personne à présent, mais le nombre en sera très considérable si la filature du coton ne reprend pas. Val-de-la-Haye : la moitié de la paroisse ne peut déjà plus subvenir à ses besoins. 

(7) Ces chiffres sont des moyennes établies d'après la somme totale - catégorie d'indigents. Trois paroisses seulement. Houppeville, Moulineaux. Le Val-de-la-Haye, nous ont donne lu répartition par tête : à Houppeville 100 1. par tête pour trois vieillards, 50 1. pour les quatre autres : à Moulineaux 100 1. pour un vieillard, 75 1. pour un autre,::n 1. pour le troisième. 50 1. pour un enfant. Au Val-de-la-Haye : deux vieillards ou infirmes à 100 1., un a 75 L, lin à ::0 1.. un à 25 1., un chef de famille nécessiteux 125 1., un autre 50 1.. le troisième 25 1.

(8) Hénouville, Jumièges, Notre-Dame-de-Iïondeville, Duclair, Saint-Jean-du-Cardonnay, La Vaupalière, Yainville.

(9) Somme totale nécessaire pour soutenir les pauvres dans les paroisses qui l'ont indiquée : 11.594 l.; somme totale des ressources dans le quart environ des paroisses : 1.768 1. en y comprenant les 200 1. du Bureau de charité de Saint-Martin-de-Boscherville. 

(10) Petit-Couronne signale la route de Caen, inachevée depuis le milieu de la paroisse jusqu'à Moulineaux; Saint-Pierre-de-Varengeville, la vieille route de Rouen au Havre, sur deux lieues à partir de Vieux, au passage de l'Austreberthe