A quand remonte cette tradition ? Jadis, les gens de Jumièges se rendaient en pèlerinage à Bonsecours. Ce fut le cas pour 1884 et 1885 sous le ministère de l'abbé Baray. Le compte-rendu qu'en fit la presse religieuse nous en dit long sur nos confréries ou encore les hymnes en vogue chez nos ascendants...

« Permettez à un pèlerin de vous faire part des impressions qu'il a éprouvées en assistant à Bonsecours au pieux pèlerinage de la paroisse de Jumièges.

« Se souvenant sans doute du temps où saint Philibert affrontait avec ses moines les fureurs de la Seine soulevée par les flots de la barre, les pieux pèlerins, au nombre de 230, avaient frété le vapeur le Chamois, sous la conduite de leur pieux pasteur ; après avoir enlevé les pentes escarpées de la montagne de Sainte-Catherine, les fils de la terre des saints se sont formés en procession et sont partis du presbytère, ayant en tête leur vieille confrérie avec sa croix, sa bannière, ses tuniques, ses chaperons; derrière, les enfants de Marie avec leur blanche oriflamme, puis un groupe nombreux d'hommes et une masse compacte marchaient en chantant en chœur l'Ave maris Stella populaire.

Le pèlerinage de Bonsecours est attesté dès le  XIVe siècle et se serait développé après la disparition, en 1597, de l'abbaye de Ste-Catherine.

La basilique Notre-Dame a été reconstruite au XIXe siècle sous la direction de l'architecte Jacques Eugène Barthélémy. José-Maria de Heredia est enterré dans le cimetière. L'ancienne église quant à elle aurait été détruite en 1473. Situé en face de la basilique, on trouve le monument dédié à Jeanne d'Arc avec, à son sommet, l'archange saint Michel. Ce monument a été inauguré en 1892.





« Des chants sacrés, exécutés pendant la Messe basse et le Salut du très saint Sacrement, étaient dignes de l'assemblée et surtout de ces hommes nombreux qui offraient dans le chœur un si touchant mélange de têtes blanches et de blondes chevelures. Nous avons spécialement remarqué le cantique chanté à plusieurs voix par un chœur d'hommes et de jeunes filles, et la chaleureuse allocution du pasteur.

« Une charmante enfant a prononcé dans le chœur, au nom de toute la paroisse, un acte de consécration à la bonne mère de Bonsecours, lui demandant que la terre Gémétique redevienne la terre des saints.
 Jumièges !  Je ne pris pas congé sans regret de cette dernière paroisse.Connaissez vous ce pays ? Il est habité par de braves gens qui. en matière religieuse étaient, non pas des mécréants, mais des indifférents. Je parvins â secouer leur apathie, tant il est vrai qu'un prêtre doit aller sans cesse au devant de ses ouailles. Et ce fut un événement peu ordinaire, celui auquel on assista un beau jour. Figurez vous que toute cette population que l'on avait taxée à tort d'incrédule prit place, sous ma direction, à bord d'un steamer, le Chamois, que j'avais frét.é en vue d'un pèlerinage en masse â Bon-Secours.

Souvenirs de l'abbé Baray, La Croix.

« Enfin, à plus de midi et demi, le cortège a repris le chemin du presbytère, aux sons joyeux de l'Ave Maria. La joie et la piété rayonnant sur tous les visages prouvaient les impressions profondes éprouvées par tout ce peuple. Et en le contemplant, nous nous sentions ému du bonheur du troupeau et de la joie du pasteur. »

La terre des saints... On voit que la presqu'île de Jumièges occupait un statut particulier dans la mythologie locale. Le curé dont il est question est Gustave Pierre Baray.
Nommé à Jumièges le 22 avril 1882, il nous quitta le 27 septembre 1885 pour Saint-Vincent-de-Paul du Havre. Avant cela, il fit un dernier pèlerinage à la tête des Jumiégeois. Ce second compte-rendu nous donne plus de détails...



Un Pèlerinage à l'église de Bonsecours dans l'octave de sa Dédicace.

« Tandis que, sous la conduite du digne curé de Saint-Vincent de Rouen, les associés du Rosaire parcouraient, en chantant et le cierge à la main, les nefs du temple nouvellement consacré , un blanc panache de fumée apparaissait au loin, au détour de la Seine, sous les hauteurs de Canteleu.

Il annonçait les pèlerins de Jumièges. L'année dernière, ils étaient deux cent trente ; cette année, deux cent soixante-dix.

Dès cinq heures du matin, les voyageurs étaient en route ; mais ils s'étaient d'abord réunis à l'église pour recevoir des mains de l'excellent curé la croix rouge des pèlerinages, avec sa noble devise SERVIRE DOMINO
CHRISTO. Ils la portaient fièrement sur leur cœur, en débarquant sur les quais de la ville métropolitaine, comme une protestation contre le mesquin despotisme qui les forçait à plier leurs bannières et à cacher leurs croix d'argent en traversant la cité. Mais, à Bonsecours , la liberté n'est pas un mot peint sur les murs, c'est le respect des droits de tous, et les chrétiens y peuvent user des leurs. Aussi quelle belle entrée que celle des pèlerins de Jumièges dans le sanctuaire de Marie !

En tête, le servant des frères de Saint-Valentin, revêtu de son tabard rouge galonné d'or et brodé de l'image du saint patron, comme celui des anciens hérauts d'armes ; la confrérie d'hommes du Rosaire, avec ses blancs chaperons et sa bannière aux franges d'or; l'antique frairie de Saint-Jean, si connue par son loup vert, dont elle porte encore les couleurs et garde les bonnes traditions , en en rejetant les abus ; les confrères de Saint-Valentin, aux chaperons écarlates, aussi frais que leur rouge bannière ; puis plus de soixante-dix hommes, de tout âge, de toute condition, chantant avec enthousiasme le cantique de Jumièges à Notre-Dame de Bonsecours :

Debout, enfants des saints! tout Jumièges, debout!
Chante et prie
Vers Marie;
C'est ta mère chérie.

Redis toujours et partout :
En ma mère,
Oui, j'espère;
Son bon secours est mon refuge en tout.

Nous sommes des rives antiques
Où saint Philibert (1) s'illustra;
Nous venons des bords gémétiques
Où saint Aycadre (2) pria.

Bonne Mère , c'est ton Jumièges :
Rappelle-toi les anciens jours.

Jumiège est ton pays toujours ;
Oui, ton cœur le bénit et ta main le protège.

Nous gardons la noble mémoire
Des saints qui brillèrent chez nous :
Eucher (3), Saens (4), qui font notre gloire,
Hugues (5), Gonthard (6), pères si doux.

Ils étaient de la race forte
Qui jamais ne sut défaillir ;
Et nous oserions te trahir!

Bonne Mère, jamais! notre foi n'est pas morte!










(1) Saint Philibert, ami de saint Wandrille et de saint Ouen, fondateur des abbayes de Jumièges et de Noirmoutiers.

(2) C'est la prononciation locale du nom de saint Aicadre ( ou saint Achard ), second abbé de Jumièges.

(3) Saint Eucher, moine de Jumièges, puis évêque d'Orléans.

(4) Saint Saens, moine irlandais, qui sortit de Jumièges pour fonder le monastère qui a donné son nom au gros bourg de Saint-Saens.

(5) Saint Hugues, archevêque de Rouen, évêque de Paris et de Bayeux, abbé de Jumièges et de Saint-Wandrille.

(6) Saint Gonthard, abbé de Jumièges, né à Sotteville-lès-Rouen.

Oh! non, vraiment! Et comment en douter, en présence de cet entrain et de ce recueillement; devant ce gracieux bataillon des enfants de Marie, suivant leurs pères et leurs frères, revêtues de leurs insignes, le large ruban d'azur soutenant la médaille de la Mère de Dieu et la cordelière blanche de la milice angélique ; à l'aspect de cette foule des mères, des sœurs, des enfants, fermant la marche triomphale et redisant avec un même élan :

Debout, enfants des saints ! tout Jumièges, debout l

Aussi le vénéré pasteur préposé par Notre-Dame à la garde du sanctuaire si cher à notre beau diocèse a-t-il voulu recevoir les pèlerins des rives de la Seine avec tous les honneurs dus à leur vaillante démarche, en revêtant exprès pour eux les insignes de sa dignité de vicaire général, en leur exprimant lui-même, dans une chaude allocution, sa haute satisfaction et surtout celle de Marie.

Nous ne pouvons que rappeler la belle et pathétique consécration de la paroisse à Notre-Dame de Bonsecours, lue avec toute l'ardeur et l'émotion de la foi la plus vive par le pieux curé de Jumièges, et le beau cantique chanté par une jolie voix d'enfant avec reprises de la masse chorale.

Mais midi va sonner ; la procession se reforme , elle sort par le grand portail, exprimant à Marie son regret de la quitter et sa confiance de la revoir, en répétant le refrain populaire :

Au ciel, au ciel, nous la verrons un jour.

Et voici le long ruban qui se dessine sur la verte pelouse, où semble planer encore le doux et glorieux souvenir des bénédictions répandues par la main bénie des évêques sur la foule groupée là au soir de la dédicace.

La tempête, qui tout à l'heure, durant le saint sacrifice, fouettait de ses grêlons les vitraux de la sainte chapelle, a fait place au plus beau soleil ; la brise fait flotter et onduler les bannières qui parcourent le champ du repos et gravissent le monticule d'où l'image du Christ étend ses bras crucifiés vers la ville métropolitaine. Jumièges montre ainsi la route que devront suivre désormais les pèlerinages solennels qui viendront à Bonsecours. Les enfants de saint Philibert n'oublient pas que ce calvaire vient, par la bonté paternelle du saint Pontife Léon XIII, d'être enrichi de nouvelles indulgences.

En arrivant sur le plateau, la procession serre les rangs, et, dans un ordre parfait, se forme en cercle autour du monument. Tandis que nous déposons sur la tombe bien-aimée du R. P. Postel le triste hommage d'un souvenir, la voix du curé de Jumièges s'élève encore, claire et vibrante, pour encourager ses fidèles, et leur suggérer des prières ; on entend toutes ses paroles du seuil même de la sainte église.

Puis la foule se relève. Vive Jésus! vive sa croix! s'écrie-t-elle avec enthousiasme.

Je suis chrétien ! voilà ma gloire,
Mon espérance et mon soutien.

Mais, après la Vierge Marie, après son divin Fils, les pèlerins veulent saluer encore le pasteur qui les a reçus avec tant de cordialité. Ils se rendent au presbytère, où l'un d'eux, dans les meilleurs termes, exprime à M. le curé de Notre-Dame de Bonsecours la reconnaissance de tous.

La troupe des enfants de Marie s'associe à cet hommage :

Ah ! qu'il fait bon ici vivre sous la houlette ! répètent les enfants de Jumièges, se souvenant des heureux temps où leurs pères étaient si heureux sous la crosse paternelle des successeurs de Philibert.

Pourtant faut-il se séparer. Depuis longtemps la cloche a cessé de chanter le Regina cœli. Il faut quitter Bonsecours, en se donnant rendez-vous pour quatre heures au port où le navire attend.

Il y avait quelque audace à donner aux voyageurs l'espoir d'un temps serein pour le retour, et cependant Marie, suivant la quasi promesse de son fidèle serviteur, leur envoie dans l'après-midi les plus doux rayons de soleil. A l'heure dite, ils sont réunis; le léger navire s'élance; il glisse rapidement entre les berges verdoyantes, d'où la plupart des riverains saluent les voyageurs de leurs acclamations et font parler la poudre en leur honneur. A deux reprises il tombe une averse épouvantable sur le pont du léger navire.

Quelques parapluies timides ont essayé de se montrer ; mais ils se cachent bien vite, honteux de leur propre audace; la pluie ruisselle sur les têtes, sur les rubans et sur les fleurs : on la reçoit joyeusement ; c'est un sacrifice de plus, par conséquent, c'est un plaisir. Les chants redoublent, et la tempête succombe à son impuissance.

Enfin, les ruines de Jumièges, sur lesquelles l'ombre du soir a déjà jeté son voile, apparaissent dans la verdure ; les voyageurs les saluent avec un élan filial :

Ils sont là nos vieux sanctuaires,
Désolés et silencieux;
Jadis de la foi de nos pères
Ils étaient les témoins pieux.

Nos pères te servaient, ô Reine ;
Vers le ciel tu guidais leurs pas :
Et tu ne nous entendrais pas.

Oh ! repeuple d'élus les rives de la Seine.

De tels accents trouvent toujours le chemin du cœur de Marie. Déjà plus de la moitié des communiants de Jumièges se sont réunis cette année autour de la table pascale; le quart de la population a gravi le 21 mai la sainte colline de Bonsecours. Tous ont été trop heureux pour se priver désormais de telles joies.



Il est huit heures du soir. Les pèlerins sont en marche depuis quatre heures du matin, et cependant ils ne veulent pas se séparer sans revoir leur église, sans déposer aux pieds de Notre-Dame de Jumièges l'hommage d'une journée si belle et si bien remplie. Encore un chant ! Encore une prière !

Et maintenant, allez , dignes habitants de la terre des saints, reportez dans vos demeures, à ceux qui n'ont point eu la joie de pouvoir vous accompagner, le doux trésor de vos pieux souvenirs, la bénédiction de Marie. Dormez en paix, car la Reine des anges sourit à votre repos. Et, tandis que vous reposez, dans leurs froids sépulcres de pierre, vos aïeux se sont réveillés ; ils ont tressailli d'allégresse aux accents de votre foi, leurs ossements blanchis voudraient quitter leur suaire, ils ont reconnu leurs enfants, ils les saluent, ils les bénissent.

Un sombre hiver a pu passer sur la presqu'île gémétique; mais le sourire de Marie a fait refleurir le printemps; les rameaux morts ont reverdi ; les bourgeons nous sont apparus, déjà les fleurs s'épanouissent, bientôt nous verrons les fruits.

Courage, enfants des saints ! courage. 0 Notre-Dame de Jumièges ! soyez pour eux jusqu'à la fin la Vierge de Bon-Secours.

E. S.




SOURCES

La semaine religieuse.


M. l'abbé Baray — une belle figure de prêtre aux cheveux blancs, soyeux et longs, éclairée par des yeux dont l'âge n'a point terni le juvénil éclat — est le fils d'un instituteur, dont le nom est resté sympathique â la population de Veulettes, où il enseigna longtemps. Le curé de l'endroit tenait en haute estime le père Baray ; il lui témoigna son affectueuse sympathie en acceptant d'être le parrain de l'enfant qui venait de naître et qu'il aida jusqu'au jour où, suprême honneur, le eutur pasteur du Hâvre reçut des mains de S. Em. le cardinal de Bonnechose

— Vous avez vécu 1870, Monsieur l'abbé?
— C était dès les premières années de ma carrière. Je me souviens d'avoir fait la traque aux espions aidé ou maire d'Envermeu, un jeune comme moi. De la part d'un prêtre, c'était peut-être drôle, mais la besogne s'imposait.
Un soir, je rentre chez moi. Dans l'obscurité, j'aperçois, non pas un soldat, mais une façon de soldat qui, de la rue parlait à ma soeur, laquelle étant malade, répondait de sa fenêtre aux questions du mystérieux personnage.
— Que Dites-vous, mon ami ? interrogeais-je.
— Mais, dit il embarrassé, rien du tout.
— Je m'étais approché ; il portait un uniforme suspect qu'il disait être français.
— D'où venez vous? demandais-je.
— De Marseille.
— Il n'y a pas de soldats à Marseille. Et vous allez ?
— a Amiens
Or, Amiens était occupé Je mets la main au collet du quidam il donne un coup de sifflet, et quatre individus surgissent de l'ombre Heureusement. un secours nous vient de la garde municipale qui peut s'emparer de deux de ces personnages. C'étaient des espions.
— Les Prussiens d'alors étaient ils aussi féroces que ceux d'aujourd'hui ?
— He ! bien, non Je leur ai même trouvé quelque respect. Nous leur avions interdit l'accès des maisons où il y avait des malades, des écoles et de l'église Ils obtempérèrent à l'ordre sans trop rechiner. Cependant â Rouen, ils se montraient fort arrogants...

1917, entretien de l'abbé Baray avec La Croix.