Le 5 décembre 1910, un jeune boulanger de Duclair se jeta du haut des tours de Notre-Dame de Paris après avoir griffonné un mot. Cette autolyse romantique inspira la presse...


Vers
dix heures, hier matin, un jeune homme se présentait à la porte des tours Notre-Dame. Il était correctement vêtu et paraissait fort triste. Lentement, il gravit l'escalier tortueux et noir, arriva au sommet de la tour et , à l'endroit même Victor Hugo situe la tragédie effroyable qui mit aux prises l'archidiacre Claude Frollo et Quasimodo, le sonneur de cloches, il médita.

L'homme était seul, entre le ciel et la terre. En bas, sur le parvis, des promeneurs passaient, qui semblaient, vus d'en haut, de petites bestioles, et l'homme les regardait sans les voir. Il était accoudé, perdu dans son rêve, les yeux fixés loin devant lui, et il demeura ainsi plus d'une heure, au sommet dela vieille cathédrale. Puis il redescendit et se perdit dans la foule. A une heure, l'inconnu revint, remonta dans la tour, se retrouva seul et,résolument, sauta sur l'entablement de pierre.

Un instant, il regarda le gouffre creusé sous lui, les gargouilles centenaires, les corniches antiques, et, tout au fond, le pavé. Tout à coup, levant les bras au ciel, il sauta dans le vide. Le corps décrivit une courbe, tournoya dans l'espace et vint s'écraser tout près de la porte principale. Le choc de cet homme contre ces pavés avait été si formidable que la tête, écrasée, réduite en bouillie, avait été presque séparée du tronc. Des femmes s'évanouirent, des hommes accoururent, et l'on releva les restes sanglants.


Notre-Dame de Paris, pointe sèche de F. Roux (collection famille Creach-Quevilly).

Sur ce malheureux, on découvrit des papiers au nom de Gaston Harou, âgé de vingt-cinq ans, cuisinier, demeurant à Paris, 50, rue d'Argout, ainsi que des débris de lettres écrites au crayon, et adressées par Harou à sa mère et à sa sœur. Il avait écrit ces suprêmes épîtres au sommet de la tour, puis, ayant réfléchi, les avait déchirées et en avait mis les morceaux dans ses poches. Il avait également sur lui un porte-monaie contenant 46 fr. 75.

Depuis vingt ans, il ne s'était pas produit de suicide aux tours Notre-Dame.

L'émotion est extrême parmi les locataires de l'hôtel du Commerce, 50, rue d'Argout, habitait, depuis le 13 septembre dernier, le malheureux Gaston Harou. Un de ses amis, que nous avons vu hier soir, nous a dit combien cette fin tragique lui paraissait inexplicable. Harou était un excellent garçon, travailleur, rangé et qui gagnait fort bien sa vie. Employé comme cuisinier dans une des premières pâtisseries de Paris, il touchait 140 francs par mois et était nourri, ce n'est donc pas dans la misère qu'il faut chercher les causes de ce suicide.

Harou avait, je le sais, une petite amie avec laquelle il s'était, récemment, quelque peu disputé mais ce sont là, généralement, querelles d'amoureux qui ne tirent point à conséquence. Qui donc ne s'est pas disputé avec sa maltresse. Ajoutons que le jeune homme paraissait, hier matin, fort soucieux. Il avait demandé congé à son patron, et avait certainement à ce moment l'intention de mourir.

Gaston Harou était le 10 mars 1886, à Duclair  sa mère est établie boulangère. Tout jeune, il travailla à Paris, fut employé à l'ambassade de Russie comme pâtissier-cuisinier, puis fit son service militaire à Caen, au 36e, et revint chez lui avec le grade de sergent. C'était un garçon fort bien considéré et d'un tempérament très doux.

Samedi dernier, sa mère lui écrivit pour le prévenir qu'elle avait vendu son fonds elle ne reçut point de réponse. La pauvre femme, qui a appris ce soir le suicide de son fils, ne peut comprendre cette funeste détermination.




La version du Temps


Du haut de Notre-Dame

Un individu de mise correcte s'est suicidé cet après-midi, vers une heure, en se précipitant du haut de la tour du nord de la cathédrale de Notre-Dame. Il est venu s'écraser sur la chaussée à six mètres environ de la porte donnant sur le parvis. Il est tombé sur la tête, qui effroyablement brisée, a été en quelque sorte séparée du tronc.

Les papiers qu'on a trouvés sur lui ont permis d'établir l'identité du suicidé c'est un nommé Gaston Harou, ancien sous-officier, âgé de vingt-cinq ans, originaire de Duclair (Seine-Inférieure). Il avait été employé comme chef cuisinier dans diverses maisons. Il possédait une quarantaine de francs.

Avant de se suicider Harou avait écrit une lettre au crayon. Elle est adressée à sa mère et à ses frères. Le vent ayant dispersé les morceaux de cette lettre qu'il a déchirée lui-même avant de se précipiter dans le vide, il n'a pas encore été possible de la reconstituer entièrement.

Dans la matinée, il était monté déjà au sommet de Notre-Dame. Il y était resté une heure et demier avant de monter de nouveau cet après-midi, la femme de l'un des gardiens avait été frappée par l'expression de tristesse de sa physionomie. Redoutant un malheur, elle se disposait a le suivre, quand il enjamba la balustrade et se jeta en bas.

Le malheureux a dû prendre un élan très vigoureux pour se lancer en avant et éviter de rester accroché dans le vide aux gargouilles ou aux corniches de la tour. Au surplus c'est un véritable miracle que dans sa chute sur le trottoir il n'ait écrasé personne.


La version du Journal


" Dans la matinée, un jeune homme correctement vêtu, s'était présenté à la gardienne des tours de la cathédrale et avait demandé à les visiter. Séduit probablement par la beauté du spectacle, l'inconnu resta près de deux heures au, sommet de l'édifice, puis se décida enfin à s'en aller.

Il revint, vers une heure, et gravit de nouveau les escaliers du monument Quelques instants après, une dame se présenta et pria la gardienne de raccompagner dans son ascension. En arrivant au but de leur voyage, les deux femmes poussèrent un cri de terreur, en voyant le jeune homme enjamber le parapet et se précipiter dans le vide.


Le corps tournoya plusieurs fois sur lui même et vint s'écrasser sur le sol. Le crâne se partagea en deux, laissant échapper la cervelle qui s'étala sur la chaussée. Des agents, accourus, relevèrent les restes affreusement mutilés du mystérieux désesperé et les transportèrent à la Morgue. "

Le début du récit du Journal diffère donc puisque l'on nous parle de deux visites successives de Harou à Notre-Dame. Ce que confirmera le journal La Presse. Les détails de la chute sont encore plus sordides : "Le crâne se partagea en deux, laissant échapper la cervelle qui s'étala sur la chaussée." Et puis, il y aura plus loin cette affirmation : "On ne lui connaissait aucune liaison..." Le Parisien, lui, en connaissait manifestement une...

Tous les journaux, du XXe siècle à l'Action française, s'accordent en tout cas à le dire. : le mot qu'il écrivit fut emporté par le vent.

SOURCES

Le Petit Parisien, 6 décembre 1910.
Le Temps, idem.
Le Journal