A la sortie de Duclair, lorsque nous nous rendions à Rouen, la Traction avant passait devant des idées de maisons taillées dans la falaise de craie. De l'autre côté de la route, tout au bord de la Seine, de somptueuses demeures bourgeoises s'évertuaient à se vouloir châteaux. Lequel de ces deux types d'habitat faisait plus volontiers rêver les enfants? Celui des troglodytes, bien sûrs. C'étaient les derniers hommes des cavernes...


En 1819, un voyageur danois, Hector Estrup vint visiter la Normandie. Il fut lui aussi séduit par les paysages : "les rives de la Seine sont bordées de calcaires escarpés et gercés" [...]. Estrup parcourut toute la rive et visita ensuite la chapelle de Sainte-Anne au hameau de la Fontaine. "Les riverains se sont creusé des habitations dans les roches mais quelle différence entre les habitations de ces cavernes et les pauvres troglodytes du Mont-Albain près de Rome! là-bas de misérables grottes, ici de véritables maisons avec fenêtres...".
René Herval, "Cette molle courbe de Duclair", Présence Normande, 1970, n°5.


 La plus ancienne figure troglodyte ? Le père Lemoine, attesté en 1838. Lemoine avait participé à la bataille de Trafalfar où il reçut un coup de feu et un coup de hache. Fait prisonnier après le combat,  il resta huit ans captif sur les fameux pontons anglais. Le Journal de Rouen du 18 novembre 1838 nous dit que ce vieillard, infirme et chargé de deux enfants de 8 et 10 ans, habite un trou dans les rochers de Duclair. "Le malheureux est là, étendu sur un grabat et attendant une mort trop lente à venir." Deux jeunes pères de famille, habitants de la commune, ont empêché jusqu'ici cet infortuné de succomber à sa misère. M. Mercier,  receveur de l'enregistrement des Domaines à Duclair, a sollicité du roi vient un secours de 60F. Mais on attend une pension de la part du ministre de la Marine et de son représentant à Rouen pour ces 26 années de services.

« Les artistes peuvent crayonner de nombreux fragments de rochers en cheminant de la Chaire de Gargantua jusqu'à Duclair. On croirait que leurs fentes ne peuvent servir que de tanières aux animaux, mais on voit avec surprise une figure de vieille femme, semblable à la Meg Merrilies de Walter Scott filant tranquillement sa quenouille sous cette masse énorme de pierres...­»
 Léon de Duranville, en 1850, dans la revue de Rouen

A Duclair et dans tous les villages situés au bord de la route qui longe le fleuve, les pêcheurs savent se faire de charmantes maisonnettes aux dépens des anciennes, cavités percées par les carriers dans la couche crayeuse.
Ils se contentent de bâtir à l'entrée une façade avec portes et fenêtres, et, à très peu de frais, ils deviennent propriétaires d'un immeuble dont ils n'ont qu'à gratter les murs pour les recrépir."

Villain, Le monde souterrain, 1881

"En gagnant Duclair, un peu avant d’y arriver, voici encore des habitations souterraines. Celles-ci, situées au milieu de la roche, bien exposées au soleil, sont coquettes avec leurs parures de fleurs et il semble qu’il y fait bon vivre. L’une sert de débit de tabacs et une autre porte une enseigne engageante."

Georges Dubosq, les habitations souterraines en Normandie, 1900.


Il étaient nombreux, les troglodytes. Un café était même percé dans la paroi. "A la roche de Duclair". A l'aube du XXe siècle, Mme Mieux servait la bière fraîche aux cyclistes. Quand aux automobilistes, un panneau les invitait à ralentir. "Allure tolérée: 20 km/h par arrêté municipal".


A un kilomètre du bourg, la mère L'amour, la fameuse marchande de journaux, venait à pied vendre sa presse jusque chez les Troglodytes. Demandez le Petit Journal !..

Jolie troglodyte...

Maurice Leblanc situe un épisode de la Comtesse de Cagliostro dans les troglodytes de Duclair, domaine de "méchants"


Quand la mairie fut détruite par les bombardements, le café servit de secrétariat. On y vit flotter le drapeau tricolore en juin 44. En tout, on comptait une vingtaine de logements plus ou moins habités, plus ou moins enfouis dans la falaise. Une famille y résida sur plusieurs générations : les Thierry.

Chassés par des chutes de pierre, les derniers habitants des falaises quittèrent leur logis dans les années 50. Ils servent encore aujourd'hui de remises et de garages.

"La maison qui se trouve en renfoncement au bout des habitations troglodytes, est celle de mes grands parents, plus loin il y a l'ancienne maison de Auger frères transports." (Alain Guyomard)

Les Duclairois n'étaient pas les seuls troglodytes de la région. Il en existait aussi à Barre-y-Va, près de Caudebec. C'est dans l'une de ces grottes qu'en 1894 vivaient les Dessolines, un couple de rempailleurs de chaises. Un jour, ivre, revenant du marché, le mari tua sa femme d'un coup de pied.





Sources


Communication de Jean-Pierre Derouard
Le canton de Duclair à l'aube du XXe siècle, Gilbert Fromager.

Haut de page