PAR GILBERT FROMAGER



«Au pays du fruit, la corbeille d'osier est reine. Naguère, dans son nid rond et blond se blottissaient les beaux fruits gorgés de soleil. Mais se rappelle-t-on comment elle se fabriquait avant que les machines ne débitent à la chaîne les cageots et autres plateaux de bois blanc ?»         

Dans les années 1980, correspondant de Paris-Normandie, Gilbert Fromager se rendit par un beau dimanche après-midi au marché des producteurs de fruit. A la base de loisirs de la boucle de Jumièges, il rencontra, certes, des producteurs. Mais ces hommes étaient aussi des conteurs. Et parmi eux, Roland Cadinot n'était pas le moins locace. Ils avaient cueilli des fruits toute leur vie. Gilbert, lui, recueillit leurs souvenirs à pleins paniers. Assortiment...

"Au alentours de 1930 on ne connaissait pas les productions intensives de maintenant, mais on avait beaucoup d'arbres fruitiers qui, eux, ne connaissaient aucune maladie. Ils rapportaient énormément aussi bien en prunes, en cerises comme en poires.

"Certains cerisiers avaient 16 mètres de haut. Je me souviens encore du frère de mon oncle qui avait cueilli, il y a cinquante ans déjà, 108 corbeilles de 8kg dans un seul cerisier. Il n'était pas rare de cueilllir 3 à 400kg de prunes-cerises dans un seul arbre. On avait des bouloches, des rognons... Tout ça pour dire qu'on avait à cette époque-là des variétés vraiment productives.

Et les échelles, elles faisaient jusqu'à 14 mètres! Les montants étaient en sapin et les barreaux en acacia. Les bons cueilleurs embauchés à la saison cueillaient jusqu'à 120 kilos de bigarreaux par jour

"Notre enfance s'est beaucoup passée dans les arbres. Nos cousins de la ville venaient nous donner un coup de main pendant les vacances, alors, ça coupait la routine. On terminait les soirées par des parties de cartes ou de billard au bistrot du coin.

"Bon, mais alors pour les poires, c'était encore plus abondant. Dans certaines fermes du Conihout de Jumièges, il y avait un homme occupé toute l'année aux poires. C'était la liberge, l'oyonné, le calvé, le douin, la nicole, le curé, la blanche cloche, les poires de Dieu... et j'ai perdu un peu les noms des variétés.

Vannier tressant à Jumièges des emballages de bombonnes (Collection Gilbert Fromager)

"Il y avait des poiriers partout, même dans la plaine, sur le bord des fossés. On prenait une tartine de beurre et on colationnait en mangeant des poites. Toutes les sortes se succédaient, pas de répit pour les poires, elles étaient croquantes mais pas fondantes..."

Toute cette production-là, il fallait l'écouler, soit dans les villes voisines, soit en Angleterre. on se souvient même qu'au début du siècle, il y avait des petits bateaux qui descendaient la Seine au fil de l'eau "en panne" et chaque producteur y accostait sa barque pour y charger des grands paniers d'osier qu'on appelait les mannes et les touris marqués chacun à la peinture des initiales du nom du producteur.

Avant la guerre de 14, les fruits étaient aussi convoyés en voiture à cheval à la gare de Yainville. 

"Notre correspondant à Londres, c'était Arthur Tood. Il réceptionnait et payait après, la confiance régnait. pas de banqueroute, pas d'intermédiaire, ça se passait en famille. C'était l'avantage de cette vie-là."

Roland Cadinot, une mémoire de Jumièges. Il fut l'invité d'André Voisin qui animait dans les années 60 une émission mythique sur France Inter: les conteurs. Il fit l'objet de nombreux reportages, notamment sur France 3 Normandie. Il est ici en
compagnie de Laurent Quevilly à la Mare au Coq,
en Juin 2003. (Photo: Joëlle Creac'h.)


La manne et le touri


Et savez-vous qu'à cette époque-là, jusqu'en 1930-32, tous les emballages étaient en osier. La manne contenait 7kg de prunes ou de cerises. C'est un petit panier rond au fond duquel on étale des feuilles de frêne pour adoucir le voyage vers les villes ou l'Angleterre. C'est pour ça qu'il y avait tant de frênes au bord de l'eau. 

Le touri, c'était pour les poires. Le panier en contenait 20 à 25 kg. Un seul poirier peut en produire 300, c'est dire la quantité de paniers qu'il fallait tresser pour expédier tous ces fruits. La plupart des producteurs savent tresser l'osier mais ils n'ont pas le temps et c'est pour cette raison que le métier de vannier existe dans notre vallée, là où les variétés productives inondent le marché.

C'étaient les deux seuls types d'emballage que l'on fabriquait en osier, hormis les cobeilles pour monter aux échelles. 

Beaucoup de gens savaient faire ces paniers, mais tous n'avaient pas le temps d'en faire. On se souvient de l'un de ces vanniers au cœur d'or, un homme affable, honnête et courageux qui aimait par-dessus tout communiquer ces qualités autour de lui. Il exerçait son métier sur le Conihout entre les saisons de production de fuits. Durant l'hiver, il cultivait l'osier planté en ligne sur les "rancrus", en particulier celui qu'occupe actuellement le port de Saint-Wandrille.

Des "pleus" pour écorcer l'osier


Etiquette des producteurs de fruits de la boucle de Jumièges, première partie du XXe siècle, imprimerie Wolf, Rouen.Au printemps, le liseron était enlevé, l'osier était coupé selon une position de la lune en croissant, mis en bottes et ramené à la ferme en voitures à gerbes ou en virtus (de petites péniches de 100 tonnes qui naviguaient encore il y a une vingtaine d'années).

La mise en fosse (5m sur 10) qui suivait permettait à l'osier d'acquérir toute sa souplesse et facilitait sa mise en forme. L'opération suivante consistait à éplucher l'écorce sur un ensemble de 7 à 8 "pleus" installés sur une poutre horizontale. Près des postes d'écorcage, chaque personne, des femmes souvent embauchées pour la saison, classaient l'osier selon sa grosseur. La pelure était aussi récupérée pour être vendue aux maraîchers pour ficeler les bottes de légumes. Rien n'était perdu.

Le soir, à la chandelle, assis sur sa planche, il tressait encore ses paniers avec son osier blanchi et mouillé pour les producteurs de fruits du Conihout, mais aussi pour ceux de la région.

Depuis que les cageots, plateaux et autres "billots", fabriqués industriellement après la dernière guerre, ont repoussé au fond des greniers les dernières mannes et touris, le tour de main des vanniers locaux a disparu, il y en avait deux ou trois dans chaque village des rives de la Seine. 

A Anneville, c'était Auguste Lenouvel, Pierre Laloyer, Auguste Gougeon, Charles et Louis Lhuissier, Auguste Renault. A Jumièges et au Mesnil, ils étaient également nombreux à améliorer l'ordinaire en confectionnant des panniers car ils étaient avant tout producteurs de fruits.

En 2002, Roland Canidot, 81 ans, confiait à Thierry Delacourt, journaliste à Paris Normandie: "La Seine coule toujours mais beaucoup de choses ont changé. Dans la plaine, on faisait des haricots, des lingots blancs. On vendait des fruits pour la confiture. Mais c'est terminé. Les femmes ne se fatiguent plus !" Né près de l'ancienne école du Conihout, l'ancien arboriculteur a été l'un des premiers à se lancer dans l'expérieuce des gîtes ruraux. Lui dont le père avait sa barque pour charger les navires de fruits en partence pour l'Angleterre. Il constatait à lors la mainmise des grosses exploitations travaillant pour le marché d'intérêt national de Rouen. Tout en gardant la nostalgie de la pêche à l'anguille. "On disait aller à la vermeille les jours de mai orageux ou encore aux brochets dans les fossés qui alimentaient les marais..."

Vannier, un métier d'cheu nous, un métier foutu

Le vannier des boucles de la Seine cultive lui-même son osier. Il le plante en ligne sur ses oseraies ou rancrus entre le bord de la Seine et le bourrelet alluvial. On taille l'osier quand la lune est en décours et, au printemps, on le coupe quand la lune va croissant. Il est ensuite bottelé et transporté par charrette ou en bateau jusqu'à la ferme puis il est mis dans la fosse de trempage où, petit à petit, il prend la souplesse nécessaire à la mise en forme.

Les femmes, embauchées pour la saison, tirent les brins d'osier entre des broches de fer plantées sur des poutres horizontales afin de les écorcer. Un triage par grosseur termine le travail de préparation. Rien n'est perdu, l'écorce est vendue aux maraîchers pour ficeler les bottes de légumes.

Le vannier qui est aussi un petit producteur de fruit, tresse surtout dans le calme du soir à la chandelle, assis par terre entre ses brins d'osier blanchis entouré de ses piles de mandes et de touris.

La mande contient 7 kg de prunes ou de cerises, c'est un petit panier rond au fond duquel on étale des feuilles de frêne pour adoucir le voyage vers les villes ou l'Angleterre.

Le touri, c'est pour les poires. Il en contient jusqu'à 25 kg.

Ce travail d'araignée, il l'a exercé avant que les machines ne les fabriquent industriellement avec des planchettes de peuplier liées avec du fil de fer. Alors, le geste séculaire a disparu, l'artisan aussi comme beaucoup d'autres métiers à la campagne.

Autrefois, dans chaque village des rives de la Seine, de nombreux vanniers tressaient l'osier et, avec le temps, ils se sont évanouis. 

Vers 1900, cinq vanniers sont recensés à Berville-su-Seine : AUgustin Laloyer, AUguste Gougeon, Charles et Louis Lhuissier et Auguste Renault.

Deux à Anneville-sur-Seine : Auguste Lenouvel et Pierre Laloyer.

Un seul à Bardouville : Albert Aicret, également bouilleur de crue.


Liens


La route des fruits 1

La route des fruits 2