Au Vaurouy, le maire et le châtelain se détestaient. L'église fut le cadre de leur querelle de clocher. Que devint-elle après cet épisode ? Elle tomba en ruine et la commune disparut avec elle...


C'est en 1658 que débuta la construction de l'église Notre-Dame-du-Vaurouy. Elle avait son presbytère, son cimetière. Une petite chapelle lui était annexée à l'usage du seigneur.
En 1806, une querelle de clocher éclate entre le maire, Antoine Légal, et le nouveau châtelain, Delahoussaye de Beauchamp. Les deux hommes se détestent. S'insultent lors des processions. Delahoussaye se comporte en seigneur. Ayant obtenu de l'évêché un curé mais désavoué pour sa morgue, il confisque à son profit l'argent des paroissiens collecté pour restaurer l'église et s'empare des ornements. Voici la lettre savoureuse qu'adressa le maire au préfet, le 6 août 1806.

Les paroissiens se cotisent


Je m'empresse de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29 juillet et qui m'est parvenue hier concernant une plainte contre moi et quatre individus qui y sont dénommés.

Je vais avoir l'honneur de vous instruire du motif d'une réunion qualifiée d'assemblée du 20 juillet dernier et de ce qui s'est suivi.

Un sieur Delahoussaye, par suite de quelques démarches, avait obtenu de Monseigneur l'archevêque, un prêtre nommé Forthomme pour exercer le culte dans l'église de cette commune. Il commença à célébrer l'office divin le dimanche de Pâques dernier. Comme l'église était dépourvue de tout et qu'il y avait des réparations urgentes à faire à l'intérieur, on était convenus de quêter et de louer les bancs.


Les bancs ont produit......... 137, 15
Les quêtes dans l'église........72 à 80
La quête pour le dais...........103, 16
Total.....................................321,11


Représentée en 1662 par Delavigne, l'église est entourée d'une chapelle et d'un presbytère


L'adjudication des bancs a eu lieu ainsi que les quêtes, non seulement dans l'église, mais encore dans la commune et le produit en a été versé aux mains du sieur Delahoussaye qui s'était créé administrateur général de l'église qui lui seul avait le droit de nommer les confréries et d'en retirer à son gré ceux qu'il avait nommés. Ce qu'il a fait.

Les abus du châtelain

Les habitants souffraient déjà beaucoup de la dureté et de l'arrogance du sieur Delahoussaye qui se disait leur seigneur et, à ce titre, occupait la chapelle attenante à l'église. Il s'y faisait donner l'encens, l'eau bénite par présentation et enfin tout ce qui était les anciens droits honorifiques. On murmurait de ces (pratiques) ridicules et j'eus l'honneur de vous en référer. Je me disposais à mettre fin à un pareil abus. Mais le sieur Delahoussaye, instruit que je devais, par ce que me prescrivait mon devoir, lui interdire ces honneurs, que les habitants se proposaient de secouer le joug qu'il leur avait imposé et qui devenait de jour en jour plus humiliant, agit ainsi :


Le mercredi 9 juillet après-midi, il fut trouver le dit sieur Forthomme et le pria de venir lui ouvrir la porte de la sacristie. Y étant arrivé, le Sieur Delahoussay lui dit :
— Monsieur, je vais prendre tous les ornements que j'ai prêté jusqu'à ce jour et retirer également tous les objets qui m'appartiennent.
Au même instant, il s'empare de tout ce qui était dans la sacristie, dépose le tout dans la chapelle qu'il occupait, ferme la porte à la clef et se retire en disant au Sieur Forthomme qu'il se tint pour averti de tenir libre, pour la Saint-Michel prochaine, le logement qu'il lui avait donné.


Le lendemain, jeudi 10, il ouvrit la porte extérieure de la chapelle à l'aide d'une clef qu'il s'est procurée, y prit les objets déposés la veille, ensuite entra dans l'église, y arracha des branches de fer qu'il avait fait déposer au pied de deux images pour y poser des linges ainsi que la serrure de la porte intérieure de la chapelle qu'il avait fait entailler. Du nombre des effets enlevés sont deux chandeliers en cuivre et une pierre bénite qui sont le propre ancien de l'église.


Les habitants, informés de cette conduite et indignés d'une spoliation pareille qui allait les priver de l'exercice du culte, plusieurs furent inviter M. Forthomme à se procurer les objets nécessaires pour célébrer l'office et ne voulant pas perdre le fruit des sacrifices qu'ils avaient fait, tant pour l'argent donné pour les bancs que celui qu'ils avaient donné lors des quêtes, ils engagèrent également le dit Sieur Forthomme à écrire au Sieur Delahoussaye pour l'inviter à se rendre dans l'église du Vaurouy le dimanche 13 juillet pour y compter des sommes qui lui avaient été confiées.


Le dit Sieur (Delhoussaye) ne s'y rendit pas mais il envoya son domestique qui, ne pouvant répondre aux demandes qui lui furent faites, se retira et on lui dit que l'on espérait que son maître s'y rendrait le dimanche suivant parce qu'il était urgent de se procurer les choses de première nécessité pour la continuation du culte.




La chapelle du Vaurouy avant sa destruction en 1970. Etait-il impossible de sauver ce petit édifice ? Nombre d'habitants du Vaurouy le souhaitaient.

Le Sieur Delahoussaye avait dit qu'il laissait à l'église les ornements et autres objets dont il avait fait les avances au moyen de ce qu'au fur et à mesure qu'il y aurait des fonds au trésor, on le remplirait de ses débours.


 Yvelin de Béville s'en mêle



Le dimanche 20 juillet, au lieu du Sieur Delahoussaye, ce fut un Sieur Yvelin de Béville qui se présenta pour faire preuve de procuration mais se disant homme de loi et cela devant suffire, il demanda à parler au curé. Je fus un de ceux qui lui répondirent qu'il n'était pas présent et que cela ne le regardait pas particulièrement puisqu'il n'avait écrit au Sieur Delhoussaye qui pour rendre service aux habitants.

Le dit sieur de Béville voulut m'imposer silence et chercher même à m'humilier à diverses reprises en me disant de me reculer, qu'un homme de mon espèce n'était pas fait pour l'approcher de si près ni le toucher. Je lui répondis que j'avais le droit d'émettre mon opinion comme tout autre, qu'un homme de mon espèce le valait bien en honnêteté et que je me garderais bien de l'approcher. Enfin, comme il prétendait n'avoir à parler qu'à M. Forthomme, je fus moi-même le chercher au presbytère.

Le Sieur de Béville lui fit quelques questions et finit par lui dire que puisqu'il n'avait pas d'autorisation, soit de Monseigneur l'archevêque, soit de Monsieur le préfet, qu'il ne rendrait pas compte à une assemblée non convoquée légalement, qu'en conséquence il se retirait. Je lui dis qu'une observation semblable était extraordinaire de la part d'un comptable qui ne l'était que par la confiance aveugle que l'on avait eue en sa probité. Je lui fis l'observation qu'avant de lui confier l'argent des quêtes et du loyer des bancs, qu'on ne lui avait pas demandé s'il était autorisé de la préfecture ou de l'archevêché, qu'alors c'était élever des difficultés ridicules et qui auraient l'air d'annoncer que le Sieur Delahoussaye ne veut pas compter.


Le Sieur de Béville se retira et en ce moment j'ai entendu diverses personnes dire que c'était abominable d'avoir constitué les habitants en dépenses pour chercher à les priver du culte, qu'il était malhonnête de ne pas vouloir compter de ce qui avait été confié et, s'adressant au Sieur de Béville, que ce n'était pas la peine qu'il vienne de Rouen pour ne pas faire entendre au Sieur Delahoussaye la justesse de leur réclamation, qu'il s'en aille avec son ami qui garde ainsi notre argent, sans doute qu'il n'en a pas.


La majeure partie de tous ces dires l'ont été à l'extérieur de l'église dans laquelle j'étais resté ainsi que plusieurs autres fort étonnés d'une pareille conduite. Il est faux qu'on se soit réunis pour fermer le passage au Sieur de Béville, il l'est également qu'il y eut deux Vallois à cette réunion et je n'ai nulle connaissance qu'il ait été dit ou fait des insultes graves au Sieur de Béville et c'est une calomnie que de se permettre de dire que je les aie excitées ou autorisées par mon exemple.

"Cochon ! Ivrogne !"


Tel est le motif de la réunion dite assemblée du 20 juillet et la manière dont elle s'est terminée. La plainte que l'on a portée contre moi est une une suite de l'inimitié que le Sieur Delahoussaye me porte sans qu'il soit en son pouvoir d'en établir de raisons.


J'ai été plus généreux que lui en ne le traduisant pas devant les tribunaux pour s'être permis de m'injurier publiquement lors de la procession du Saint-Sacrement au moment de la bénédiction ou, entre autres grossièretés, il me dit de me taire, que je n'étais qu'un cochon, un animal, un ivrogne, qu'il me dénoncerait et que, sous peu, je serais destitué. Je possédais toute ma raison et j'aimerais à croire que, dans le moment, celle du Sieur Delahoussaye s'alliénait. Je pourrais prouver tous ces faits et même qu'il s'est permis de me prendre par le bras moi et plusieurs autres lors des processions et de la manière la plus brutale.


Mais je termine, bien convaincu de mon innocence et fort du témoignage de ma conscience sur la vérité de mon exposé.


J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.


Légal
Maire

Epilogue

Après Forthomme, en 1808, Desautly, maire destitué de Jumièges, obtint difficilement du cardinal Cambacérès de dire quelques messes dans sa commune mais aussi au Mesnil, au Trait, à la Haie-de-Routot et au Vaurouy. Elles ne lui rapportèrent que cinq ou six sous.




Delahoussaye étant en conflit avec son épouse et ses créanciers, celui-ci finit par décamper. Sa femme resta propriétaire du château jusqu'à ce qu'une décision de justice fasse des De Maizières les nouveaux châtelains en 1817.

Le 27 avril 1823, les matériaux de l'église délabrée furent vendus par adjudication. Chéron, adjoint, demanda alors à récupérer la cloche pour en équiper la petite chapelle toute proche.

Vendue pour ses pierres, l'église du Vaurouy aurait été rasée dans les années 1825, date à laquelle la commune fut rattachée à Duclair pour en devenir le principal hameau.

En revanche, la cloche alla bien à la chapelle. Celle-ci fut rénovée en 1864 par la famille Lemire, installée au château, et l'on en profita pour y accrocher la cloche

La fin de la chapelle


La fin de la chapelle, c'est Jean-Pierre Hervieux qui nous la raconte. On continua à inhumer dans le cimetière du Vaurouy. Ce fut encore le cas en 1914 pour Victor Léon Merle du Bourg, propriétaire du château depuis vingt ans. Jusqu'à cette époque eurent lieu des messes le jeudi, jour du catéchisme. Une procession se tenait aux Rogation.


 Délaissé, le sanctuaire finit par se lézarder sous la poussée du lierre. Le 28 août 1959, la municipalité de Duclair, présidée par Henri Denise, décide de raser la chapelle qui, à ses yeux, présente des dangers. On prévoit de transférer les sépultures à Duclair et viabiliser les terrains pour la construction de logements.


La porte de la chapelle, son maitre-autel furent transférés à l'église de Duclair ainsi que ses statues en bois de saint Joseph et sainte marie. Quant à sa cloche, bénite en 1711, elle alla dans le jardin du presbytère. La haie qui entourait le cimetière fut arrachée pour permettre l'élargissement dans la route.


C'est en mai 1970 que fut finalement démolie la chapelle. Les ouvriers commencèrent par descendre la croix du clocher. Elle portait en son centre la représentation d'un oiseau. Chat-huant pour les uns, pélican pour les autres. Bourdon, le maire de l'époque, promit aux habitants que cette croix serait réinstallée sur un socle tandis qu'un muret délimiterait l'ancien édifice.
Le lendemain, on démonta le clocher. Le troisième jour fut abattue la façade. On ne garda que quelques sépultures et le mur du chœur offert à la végétation. La croix ne fut jamais réinstallée.


Source

ADSM 4V/128. Documents numérisés par Jean-Yves et Josiane Marchand. Rédaction : Laurent Quevilly.

L'ancienne chapelle du Vaurouy, Jean-Pierre Hervieux, Le Pucheux, 2007.

Le Courrier cauchois, 1962, 1970.


Photo

Jean-Pierre Hervieux, décembre 2006.