En 1897, à la veille des révélations de Zola dans l'affaire Dreyfus, l'abbé Capron, curé d'Anneville-sur-Seine, fit les choux gras de la presse en déchirant une affiche signée Brisson.
Henri Brisson était alors président de la chambre des députés. Franc-maçon, son discours placardé fut jugé insultant par certains à l'égard de la religion catholique. Le préfet de Seine-Inférieure ôta aussitôt l'indemnité du curé. Et comme ce préfet, Ernest Hendlé, était juif, l'affaire prit une tournure antisémite...


Ainsi privé de ses indemnités, Capron écrit au préfet dans une lettre rendue publique par la presse :

Anneville-sur-Seine, le 8 juillet 1897.

Monsieur le Préfet,

Mon indemnité de desservant est, paraît-il, supprimée à dater du 14 juin. Je serais heureux de connaître les raisons que vous avez invoquées contre moi et qui ont pu, de la part du ministre, motiver cette mesure.

Telles que je puis les connaître, ces raisons sont mensongères et je ne puis croire qu'elles vous aient suffi, car je me verrais alors en droit de vous dire qu'un honnête homme n'agit pas ainsi à la légère, même envers un curé.

Qui est le curé Capron ?


Marie Elie Zéphirin Capron (1850-1935) est né à Orival. Ordonné le 26 juillet 1874, il fut nommé aussitôt professeur au Petit Séminaire. Deux ans plus tard, il est vicaire de Saint-Nicaise puis curé de Gouy en 1882.
On le retrouve à la cure de Moulineaux en 1884 et c'est en 1891 qu'il arrive à Anneville où il remplace l'abbé Dausbourg après un très bref ministère.

On m'a accusé (et condamné sans preuves ni jugement) d'avoir déchiré une affiche officielle, posée dans un cadre officiel. Or, je nie absolument ces deux assertions.

1° Je n'ai déchiré aucune affiche officielle. Vous me permettrez, en effet, de croire, jusqu'à preuve du contraire, que les élucubrations haineuses et athées du premier venu, fussent-elles d'un Brisson et eussent-elles les hontes d'un affichage public, grâce à 2 ou 300 sectaires, ne constituent pas un acte gouvernemental. Le Sénat s'est-il prononcé? Un ministre quelconque a-t-il contre-signé l'affiche? Non.

2° Le discours Brisson n'a point été posé dans un cadre officiel. Il y a, à Anneville, sur le mur du presbytère, trois cadres pour affiches. Deux sont clos et grillés, répondant ainsi à l'article 15, chap. a de la loi du 29 juillet 1881. Le troisième, ouvert à tout venant, offre de temps à autre, dans un agréable assemblage, les foires, les oies, les francs-maçons de la ligue d'enseignement, les maquereaux de Dieppe, les fruits de la presqu'île, voire même les étalons et les vétérinaires du canton.

Henri  Brisson

C'est dans ce cadre, livré à tout afficheur, que l'on a donné asile à Brisson, c'est de ce cadre que je l'ai délogé, trouvant que sa présence était à la fois un outrage à la morale publique et une insulte à mes paroissiens, très catholiques.

Vous m'avez condamné, Monsieur le Préfet, sans même vous informer si ce que l'on vous disait était vrai, sans vous inquiéter si j'étais dans mon droit.

Vous avez frappé un Français usant de la plénitude de son droit, un prêtre défendant son Dieu, un chrétien vengeant le Dieu des chrétiens qui est aussi le Dieu des Juifs, votre Dieu, outragé par un franc-maçon et un mauvais Français.

Je n'invoque pas les circonstances atténuantes

Ce que j'ai fait, je l'ai fait avec réflexion et préméditation, quoi qu'il m'en dût coûter. Je l'ai fait parce que j'ai l'honneur d'être chrétien, prêtre et Français et que, présentement, tout chrétien, tout prêtre, tout Français, doit être prêt à verser son sang aussi bien que ses larmes pour la défense de Dieu et de l'Église que la Franc-Maçonnerie persécute, pour la France que les sans-patrie avilissent.

Vous m'avez honoré, Monsieur le Préfet aussi je ne viens pas réclamer le rétablissement de mon indemnité volée contre toute justice; je proteste simplement et à la face des honnêtes gens, contre le mépris que vous faites d'un catholique et d'un Français en le mettant indignement hors la loi.

Maintenant, et pour terminer, permettez-moi une simple question à laquelle vous ne refuserez pas de répondre.

Que pensez-vous faire à l'égard d'un maire reléguant, il y a quelques mois, le discours Hémon loin du cadre soi-disant officiel et faisant fi de ce discours tout aussi officiel, à votre sens, que celui de Brisson ? car Hémon ou Brisson c'est tout un : leurs discours ont été voués tous deux au pilori infamant de l'affichage dans la France catholique.

De deux choses l'une si le maire avait le droit de mettre le discours Hémon sur le mur d'une étable à 50 mètres du cadre, sans être coupable, j'avais, moi aussi le droit, sans être plus coupable, d'enlever le discours Brisson de ce même cadre.

Le vulgaire bon sens dit qu'ils auraient dû être tous deux à la même place, étant tous deux députés, tous deux dignes l'un de l'autre.

Le maire et le curé étaient donc dans le même cas, et vous deviez les frapper tous les deux, ou (ce qui était plus prudent pour vous) les laisser tous deux tranquilles. Oh ! je ne demande pas vos rigueurs contre le maire d'Anneville à cause d'Hémon ! Au contraire, je trouve qu'il a fort bien fait et qu'il pouvait sans injure, mettre Hémon à l'étable comme j'ai mis Brisson dans la boue.

Cependant, comme il y a inégalité dans votre manière d'agir, et que cette inégalité est de votre part et envers moi une injustice, vous me devez et vous vous devez a vous-même de la faire cesser et de la réparer publiquement.

Jusque-là, je livre à l'appréciation de tout vrai Français et de tout bon catholique votre conduite absolument illégale et arbitraire.

Recevez, Monsieur le Préfet, l'expression de ma considération.

CAPRON, curé volé d'Anneville-sur- Seîne.

Blâmé par le vicaire général

« Monsieur le Curé,

« La Croix du Havre du 14 juillet et la Croix de Rouen du 18 ont publié une lettre adressée par vous à M. le Préfet de la Seine-Inférieure, à la date du 8 juillet.

« Cette lettre m'a d'autant plus surpris que, dans notre entrevue du 28 juin, vous avez de vous-même reconnu l'impossibilité de continuer votre ministère dans la paroisse d'Anneville et m'avez assuré que, personnellement, vous ne vous occuperiez plus de cette affaire.

« On lit dans cette lettre les passages suivants : Parlant du premier représentant du gouvernement dans la Seine-Inférieure, vous lui refusez la qualité d'honnête homme, par ces mots : « un honnête homme n'agit pas ainsi. » Ailleurs, parlant du Président de la Chambre, vous le qualifiez de « mauvais français » et vous vous vantez « de l'avoir mis dans la boue..

« Obligé en ma qualité d'official diocésain de veiller au maintien de la discipline, j'ai le devoir de vous adresser un blâme et de vous rappeler au respect de la loi divine et de la loi ecclésiastique.

« La loi divine nous recommande, par les deux grands Apôtres, de combattre l'erreur, sans outrager les pouvoirs publics, fussent-ils d'ailleurs complices de cette erreur. En voyant, avec douleur, la haute doctrine de l'Église sur la Providence, travestie à la tribune et dans les affiches officielles, le clergé français a pratiqué unanimement une conduite conforme à ces principes.

« En publiant cette lettre sans autorisation, vous n'avez tenu aucun compte des actes de NN. SS. les Archevêques de Rouen qui « dans l'intérêt de la religion et de l'ordre, ont prié de la manière la plus instante tous les ecclésiastiques de ne rien publier en quelque matière et sous quelque forme que ce soit, en signant comme en ne signant pas, dans un ouvrage à part comme dans une feuille périodique quelconque, sans les avoir auparavant consultés sur l'utilité d'une telle publication et sans avoir obtenu leur agrément formel. »

« Puisque vous prétendiez obéir à votre conscience, vous deviez vous inspirer de ces règles : vous les avez violées et vous avez donné la publicité à votre faute. Vous avez par là porté atteinte à la discipline ecclésiastique, j'ai le devoir de donner la même publicité au blâme formel de vos supérieurs.

« Ce blâme s'étend à tous ceux qui, étant de foro Ecclesiæ, auraient participé à la publication de votre lettre.

« Veuillez, monsieur le Curé, m'accuser réception de cette lettre et soyez sûr que nous sommes prêts à honorer votre soumission, comme nous avons toujours reconnu les mérites de votre ministère sacerdotal.




Réactions dans la presse

Un des prêtres les plus distingués du diocèse de Rouen, M. le curé d'Anneville, a eu, on le sait, le courage d'arracher des murs les blasphèmes de l'affiche Brisson, le sectaire franc-maçon.

Il l'a fait avec éclat et a répondu au préfet juif, qui lui a enlevé son indemnité, une noble lettre, où il parle comme les premiers chrétiens parlaient aux préfets qui leur proposaient d'adorer les idoles.

Ces premiers chrétiens brisaient courageusement les idoles devant le peuple, les traînaient dans la boue, disaient publiquement au préfet païen : « Privez-moi de mes biens et de ma vie, vous ne m'enlèverez pas la suprême consolation de proclamer les droits du vrai Dieu. »

Dans la lettre où le juif Hendlé dépouillait le prêtre, sans enquête, sans l'avoir fait interroger, il alléguait des choses matériellement fausses, que l'affiche était officielle et qu'elle était dans le cadre réservé aux actes officiels, choses inexactes.

A ces allégations fausses, le prêtre du Christ avait répondu sans crainte au magistrat du peuple déicide, qu'en vengeant Jésus-Christ il avait agi avec préméditation, attendu que « tout chrétien, tout prêtre, tout Français, doit être prêt à verser son sang, aussi bien que ses larmes, pour la défense de Dieu et de l'Église que la Franc-Maçonnerie persécute, pour la France que les sans-patrie avilissent. »

Il ne réclamait pas contre son indemnité volée, mais protestait à la façon des honnêtes gens.

Il se présente deux questions. Fallait-il dire la chose et la chose est-elle vraie? Le mot vol, admis en pareil cas est-il exagéré? Non. Le traitement ne pouvant être supprimé, puisqu'il est une indemnité consentie par le Concordat pour des biens abandonnés à l'État, tous les honnêtes gens, à la suite des théologiens,considèrent que c'est un vol.

Cependant, selon le Talmud, le vol fait aux chrétiens par les juifs serait légitime ils ne doivent tenir les engagements vis-à-vis des chrétiens qu'autant qu'on y a intérêt pour continuer les affaires un juif, qui vend un bijou, ne garde pas l'argent sans livrer le bijou, le Talmud le permet, son propre avantage le lui interdit, cela nuirait à son commerce.

En ce sens, M. Hendlé, en tant que juif, n'est pas du tout voleur; mais c'est en tant que chrétien que nous le tenons pour tel. C'est une distinction que M. le curé d'Anneville a omis.

Il a oublié autre chose, c'est que nous ne vivons plus sous les empereurs païens que l'Église ne voulait pas connaître et auxquels on devait obéissance comme à César, mais à qui tous pouvaient répondre librement toutes les fois qu'il s'agissait de défendre le vrai Dieu contre leurs dieux.

Nous avons un Concordat. En ces conditions, les prêtres qui rentrent dans le cadre de la hiérarchie établie par ce Concordat ne peuvent pas compromettre officiellement pour un fait particulier, les rapports de l'Église et de l'État. Dans ces circonstances, afin de maintenir à la correspondance de M. le curé son caractère privé, l' « official » de l'archevêché de Rouen, ne voulant pas qu'eIle prenne le caractère officiel d'une rupture avec le préfet et le gouvernement, a donc écrit à ce prêtre qu'il aurait dû combattre l'erreur sans outrager les dépositaires du pouvoir.

« En voyant, avec douleur, la haute doctrine de l'Église sur la Providence travestie à la tribune et dans les affiches officielles, le clergé français a pratiqué unanimement une conduite conforme à ces principes. »

L'« official » ne blâme point l'acte courageux du prêtre, ni ses protestations contre les blasphèmes mêmes de M. Brisson, puisque ce tribunal ecclésiastique déclare que ce discours est plus qu'un mensonge, c'est, dit-il, un travestissement de ce qui est le plus sacré. Mais, M. le vicaire général rappelle à M.le curé d'Anneville qu'un statut, connu, du diocèse, exige que tous les écrits publics des prêtres aient l'approbation préalable de l'autorité ecclésiastique.

Etant donné ce statut, la lettre publique, dans laquelle M. le curé traite si mal le premier magistrat du département, et le président officiel du Parlement de « mauvais Français » devenait, en quelque sorte, l'œuvre personnelle de l'autorité; une telle déclaration de guerre, les évêques ne la font qu'à l'heure qu'ils choisissent et dans les formes qu'ils jugent préférables.

Certains articles de journaux, en attaquant l' « official », n'ont point compris la portée de cet acte.

Le Moine 4 août

M. l'abbé Capron, curé d'Anneville-sur-Seine, vient d'avoir son traitement supprimé par ordre ministériel, dit La Croix du Havre. Le motif ? Il avait déchiré l'abominable blasphème du F. Brisson, collé sur les murs de son presbytère.

C'était son droit rigoureux, d'après, la jurisprudence actuelle qui veut qu'on ne puisse rien affficher sur les murs d'un immeuble dont on est propriétaire ou simplement usufruitier.

Nos félicitations à M. le curé d'Anneville.

Nous avons annoncé que M. l'abbé Capron, curé d'Anneville, avait été transféré au poste équivalent de Blosseville-en-Caux.

Un journal annonce aujourd'hui que le traitement de M. l'abbé Capron supprimé à la suite des incidents de l'affiche Brisson, lui a été rendue.

Certes, c'était justice, puisque les faits allégués par le préfet, sans enquête, étaient inexacts.

N CURE


Début août, La Croix de Rouen publie la lettre suivante

Monsieur le Rédacteur en chef,

C'est un laïque qui vient vous prier d'insérer dans La Croix de Rouen quelques réflexions sur l'affaire d'Anneville-sur-Seine.

Elles vous sembleront peut-être dignes d'intérêt. En tout cas, soyez sans crainte, elles n'offenseront personne.

J'ai eu la curiosité de savoir ce que pensait le clergé de tout ce qui vient de se passer et pour cela je me suis adressé à divers ecclésiastiques, en état de me bien renseigner.

Voici le résultat de ma petite enquête :

1° Sur la lacération de l'affiche Brisson. Il n'y a qu'une voix pour l'approuver, quelques-uns auraient hésité à la conseiller; personne ne fait un reproche à l'abbé Capron d'avoir osé! L'un d'entre eux m'a dit à peu près textuellement ceci : « Lacérer une affiche qui insulte le bon Dieu, rien de plus juste, surtout pour un prêtre. Cela est même un devoir quand une affiche pareille souille les murs de son presbytère. On ne peut moins faire que comparer sa conduite à celle d'un homme de cœur qui ne voudrait pas tolérer sur sa maison un placard injurieux pour son père ou sa mère. »

2° Sur la lettre au préfet. On en regrette les termes un peu trop vifs. Il est vrai qu'il y avait lieu d'être indigné. A ce propos, un vénérable chanoine a posé, pour la correspondance, une règle bonne à retenir :

« Il n'est jamais prudent, m'a-t-il dit, d'écrire sous le coup de la colère, même légitime, ou, si on le fait, il faut cacher son papier au fond d'un tiroir, et ne l'en extraire qu'après qu'il y aura fait un bon somme de 24 ou même de 48 heures. De son côté, un jeune ecclésiastique a fait remarquer que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a pas toujours été tendre pour certains hommes, pour les membres du Sanhédrin, par exemple, qui étaient des sectaires haineux et des hypocrites. « Race de vipères, sépulcres blanchis, etc. »

3° Sur la lettre de M. l'official. Ici on s'observait, on répondait plus difficilement et par monosyllabes; et j'ai compris combien, en somme, le clergé a le sentiment du respect qu'il doit à ses supérieurs, même quand il est attristé par quelque événement qui lui est particulièrement douloureux. La réserve dont il a fait preuve dans l'expression de sa peine, m'a vivement impressionné et, je me plais à le dire, édifié. Je ne puis mieux faire que d'imiter ce bon exemple, en ne livrant pas à la publicité ce que j'ai entendu.

Ma curiosité devait être satisfaite, et je pouvais m'arrêter là. Cependant, comme l'appétit vient en mangeant, mon désir de m'instruire allait grandissant, et je profitai de l'occasion pour poser encore quelques questions, purement spéculatives, sur la qualité d'official, les attributions d'une officialité, Ainsi j'ai appris qu'une officialité, régulièrement constituée, est un vrai tribunal, exerçant au for ecclésiastique, la juridiction contentieuse; qu'un officiai est une sorte de magistrat, investi du droit de juger les clercs, avec cette réserve toutefois qu'il observera (comme au for civil), certaines formalités, certaine procédure, sous peine de voir sa sentence réformée en appel par les Congrégations romaines.

Et ce que j'ai le plus admiré, dans les explications qui m'ont été données, c'est le soin qu'a pris le législateur de protéger les faibles et de les entourer de toutes les garanties possibles. « Cela vous étonne, m'a dit un excellent et savant abbé, eh bien lisez ces paroles et cette citation de Bossuet.., »

et pendant qu'il me tenait sous les yeux un gros livre ouvert, j'y cueillis la phrase suivante, accompagnée d'une belle comparaison de l'évêque de Meaux : « L'Église a de tout temps limité l'autorité religieuse, en la rendant dépendante de certaines règles précises qu'elle a posées. Ce n'est pas diminuer la plénitude de la puissance que de la subordonner à l'observation des Canons ; l'océan même a des bornes dans sa plénitude, et s'il les outrepassait sans mesure aucune, sa plénitude serait un déluge qui ravagerait tout l'univers. »

Excusez mon long ramage, Monsieur le rédacteur en chef, et agréez mes respectueux sentiments.

E. LAURENT,
90, route de Darnétal



Epilogue

Capron fut effectivement muté à Blosseville en 1897. Il fut remplacé par l'abbé Le Meudec. Quant à Brisson, il fut nommé président du conseil l'année suivante et prit ardemment la défense d'Alfred Dreyfus.







 
HAUT DE PAGE


 N'hésitez pas à participer
_