Par
Laurent QUEVILLY.
| Les révoilà ! Durant un siècle, fondée par des Norvégiens, la clouterie Mustad fit la bonne fortune de Duclair. Elle procura du travail aux Normands... et des maris à quelques Normandes. Etude de ces unions franco-scandinaves, mille ans après les raids vikings... |
Deux sœurs de ma grand-mère, Martine et Marie Chéron, vécurent une histoire d'amour avec un Norvégien. Raconter leur destinée, c'est éclairer sous un angle inédit l'implantation de Mustad à Duclair. Car nos deux Normandes côtoyèrent les acteurs les plus en vue de cette épopée industrielle. Mais tout d'abord une date :
| 1832 | C'est dans le petit village de Gjøvik que débute notre aventure. Là, un fermier du nom de Hans Schikkelstad fonde sur la ferme de Brusveen une fabrique de clous, de fils d'acier et de divers produits métalliques. |
Le bon génie des Mustad
Mathias
Topp est né le 16 mai 1840 à Vardal, dont
l'agglomération est commune avec Gjøvik. Fermier,
son père était aussi
cordonnier. On prête donc à Mathias des
activités de ce type, voire
de tailleur dans ses jeunes années. Mais très
tôt,
il s'intéresse surtout à la mécanique.
A
l'âge de sa confirmation, il va de ferme en
ferme réparer les horloges. Il en aurait
même
inventée une qui porte toujours le nom d'une commune :
Toten.
Après des études générales, il se fait apprenti menuisier et se forme au dessin industriel sous la houlette du constructeur Aschenbach. En 1862, le voilà engagé chez Mustad comme charpentier. Bonne place. Malgré les infrastructures médiocres de la région, malgré les sombres prédictions du ministère de l'Industrie, malgré la récession, oui, malgré tout cela Mustad réussit à briguer la première place des producteurs d'objets métalliques. A 25 ans, engagé dans cette solide entreprise, Mathias Topp peut fonder un foyer. En 1865, il épouse Eline Larsdatter Bakkom, elle aussi fille d'agriculteur. Très vite naît Olaf, le premier de leurs neuf enfants. La famille vit dans la ferme urbaine d'Heimdal, dans le quartier ouvrier de Briskebyen qui s'étend autour de la rue Storgata avec ses maisons de bois.
Inventeur puis directeur...
Avec leur regard perçant, Ole Mustad et son
fils Hans ne
sont pas longs à repérer les qualités
de leur
nouvelle recrue. Propulsé parmi les chercheurs de
l'entreprises, Topp va concevoir, seul ou en collaboration,
des
machines
destinées à fabriquer toutes sortes d'objets
comme
les chevilles de cordonnier. En 1871, il met au point une
machine
à carder la laine, toujours en usage sur le site de Mustad
à Brusveen. On lui
doit tantôt une agrafeuse, tantôt un
système de
fabrication d'emballages
carton. A l'exposition internationale de Christiania, en 1876, il
étudie de visu une machine américaine
à fabriquer
les fers à cheval à la chaîne. De
retour dans son
atelier, il tente de la reconstituer. Et il y parvient ! Mathias Topp et sa fille, Marie,
selon Tore Topp
selon Tore Topp
Mais sa trouvaille la plus retentissante portera sur la fabrication des hameçons en série qui jusque là étaient fabriqués un à un manuellement. Topp a commencé à dessiner une machine où un fil d'acier entrait d'un côté et des crochets de haute qualité en sortaient de l'autre. En novembre 1877, la "Hook Maker" était prête. Et là, Mustad devient très vite le premier fournisseur des pêcheurs de la planète. Beaucoup de gens vivaient alors tout l'hiver sur un barril de poisson salé capturé à l'hameçon. En inonder le marché était la réussite assurée. Son secret de fabrication sera le mieux gardé de Mustad qui développe des trésors d'ingéniosité pour préserver ses chaînes de production de l'espionnage industriel. Les plans de Topp sont cryptés, l'emplacement de la machine inconnu du public, les ouvriers liés au secret professionnel à vie. La devise des hookmakers : Agis, ne parle pas ! "Même ma femme n'approchera pas de la machine à hameçons", jure Hans Mustad. D'ailleurs, un de ses fils fut un jour expulsé de l'atelier par un nouveau gardien qui ne l'avait jamais vu.
Fondateur de la clouterie de Duclair
Mais Mathias Topp ne sera pas qu'inventeur. Il occupera aussi un poste de dirigeant au plus haut niveau. Lorsque Even Amlund fut nommé à l'usine Mustad de Lilleaker, fondée près d'Oslo en 1876, Topp lui succèda à la direction de la maison mère de Brusveen, à Gjøvik, réputée comme un modèle social. Topp va aussi parcourir le monde pour y développer les intérêts de sa firme...
Depuis la guerre de 70, la France freine ses importations. Aucun clou ne vient de l'étranger, même si le fer peut encore passer. Or Mustad entend se développer hors de Norvège et charge Mathias Topp de lancer la construction d'usines. On le retrouve en Finlande en 1886. Et bientôt en Normandie. Nous y voilà ! Durant l'été de 1891, Hans Mustad sillonne en effet la France pour y créer une usine de clous à cheval. Il jette son dévolu sur Duclair qui a son port, sa gare. Les négociations se déroulent en septembre 1891 avec une demande de création d'usine auprès de la préfecture et l'achat du lieu-dit le moulin des Bouillons. Peu de temps après arrive Mathias Topp qui lance le chantier. Si les 28 machines de l'appareil productif viendront de Norvège, une partie des matériaux de construction ouvriront déjà le chemin. L'usine commence à s'élever au cours de l'automne. Certains assurent même que la production débuta dès décembre 1891 avec un succès immédiat. Ce qui semble aller bien vite en besogne.
Les pionniers
L'usine étant en tout cas dans sa phase de démarrage plusieurs Norvégiens mais aussi quelques Suédois sont déjà sur place en 1892 et composent l'encadrement de l'usine. En témoignent les quatre naissances recensées cette année-là. Elles ont pour noms Bernhard, Nettum, Nordlie, Tellefse... Aucun mariage n'est encore signalé. Seuls les ouvriers sont Normands et ils doivent faire serment de discrétion sur les processus de fabrication, même s'ils viennent à quitter l'usine.
C'est Kristen Helmer qui, chapeauté par Clarin Mustad, sera le directeur de l'usine jusqu'à sa mort. Alors que les bâtiments continuent de s'élever, brique après brique, avec des fenêtres situées en haut des murs pour empêcher les regards indiscrets, les naissances de Scandinaves se poursuivent en 1893 : Trugve Lindgren le 24 janvier, Valborg Rokvan en mars. Et voilà que le 9 avril, c'est la catastrophe. Un incendie ravage l'usine. Le Journal de Rouen :
INCENDIE A DUCLAIR 170,000 fr. de dégâts — 130 ouvriers sans travail.
Un violent incendie s'est déclaré samedi vers une heure du matin dans la clouterie de MM. Mustad et fils à Duclair. Réveillés par les flammes, des ouvriers ont donné l'alarme, et en quelques instants toute la population était réveillée par les appels du clairon et par les cloches qui sonnaient le tocsin.
Les secours furent rapidement organisés ; la compagnie des sapeurs-pompiers de Duclair auxquels les compagnies des communes environnantes venaient bientôt prêter leur concours, attaquaient le feu de toutes parts, mais déjà les flammes avaient gagné l'usine tout entière, et les pompiers durent se borner à préserver les bâtiments voisins.
Après plusieurs heures de travail, le feu était éteint ; mais de l'usine de MM. Mustad et fils il ne restait plus qu'un monceau de décombres calcinés.
Les pertes causées par cet incendie atteignent la somme de cent soixante-dix mille francs. Elles sont, croyons-nous, couvertes par une assurance. Malheureusement, ce sinistre aura des conséquences terribles pour les cent trente ouvriers qui y étaient employés et qui vont se trouver sans travail ; un grand nombre d'entre eux sont sans ressources et on se demande comment ces infortunés vont supporter le coup qui les frappe si on ne leur vient pas en aide.
Toute la population de Duclair est profondément attristée ; il est, paraît-il, question d'ouvrir une souscription en faveur des ouvriers ainsi réduits au chômage. La gendarmerie de Duclair a commencé une enquête sur les causes de cet incendie ; mais jusqu'ici il n'a pas encore été possible d'établir s'il était accidentel ou s'il était dû à la malveillance.
Les bâtiments abritant la machine à vapeur et l'atelier d'affilage sont partiellement détruits. Il va falloir reconstruire. En juin 93, Mustad demande l'autorisation au maire de Duclair, le pharmacien Ménielle. Celui-ci l'en dispense au motif que la production n'a rien d'insalubre. Alors, les travaux reprennent. Les naissance aussi. Chez les Hansen, Jacobson, Tonsager...

D'abord de l'entre soi...
Dans la décennie qui vient, on comptera une quinzaine de mariages à Duclair dans la communauté scandinave dominée par Clarin Mustad, l'un des cinq fils de Hans promu directeur du site duclairois. Les mariés passent comme tout le monde devant le maire, et malheureusement les archives de Duclair ont été détruites par les bombardements à la Libération. Après les formalités républicaines, le mariage religieux se fait selon le rite luthérien, sans le concours de l'abbé Baudouin, curé de Duclair. D'ailleurs, les trois premiers mariages observés se font entre Norvégiens. Le 28 mars 1894, Edvard Linguist prend pour épouse Anna Johansen. Peu après, un double mariage est célébré le même jour. Le 14 avril 1894, Anton Antonsen Nettum convole avec Olava Olsen. Lui est né en 1867 à Froknestad, elle en 1873 à Gjøvik. Après avoir eu plusieurs enfants à Duclair, ce couple retournera en Norvège en 1898 puis s'établira en Suède où Mustad aura aussi une usine et se lancera même dans la fabrication... de Margarine. A côté de ces jeunes mariés, ce jour d'avril 94, Jens Martin Johansen et Inge Marie Olsdatter échangement également leur consentement.
La première union franco-norvégienne
Selon Paul Bonmartel, le premier clou fut fabriqué le 15 novembre 1894 par les 200 salariés du site normand. Pour d'autres, avant. On sait en tout cas quand intervint le premier mariage franco-norvégien : ce fut le 15 février 1896 entre Gabrielle Eugénie Auzou et Lars Petersen, Ils seront bientôt suivis par Elie Georgette Longuemare et Ludvig Hansen... Entrer dans la commmunauté nordique suppose de se plier à ses règles, notamment sur le plan confessionnel.
Si, depuis 1891, les scandinaves étaient disséminés dans des maisons du bourg de Duclair, les premiers logements de la cité Rollin s'ouvrent aux ouvriers à partir de 1901. Il y a là demeure du directeur, celle des cadres. Mais revenons aux Topp...
Le rêve américain...
En 1887, le fils aîné de Mathias Topp, Olaf, a
émigré aux Etats-Unis, bientôt
rejoint par sa
future, Anna Jansen, avec qui il va fonder une famille. A Pittsburg, le couple servira de tête de pont pour accueillir les autres membres de la familles tentés par le rêve américain.
Olaf
Topp
le pionnier !
Loritz Topp
Toujours en 1891, Einar Topp, autre fils de Mathias, ingénieur de formation est déjà cadre dans l'usine Mustad dirigée par son père, à Gjøvik, tandis que celui-ci part lancer la construction de la clouterie de Duclair. Etonnant Mathias Topp qui apprend seul l'anglais et l'allemand pour pouvoir comprendre les revues professionnelles. En dehors des Mustad, Topp est non seulement le personnage le plus puissant du groupe, mais il l'est aussi au niveau de l'industrie nationale norvégienne. Pour preuve : en 1893, il reçoit une bourse d'État pour participer à l'exposition universelle de Chicago. Le voilà en quelque sorte ambassadeur du savoir-faire scandinave. Et quelle tribune : la manifestation totalisera 27 millions de visiteurs en six mois !
le pionnier !
Le 4 avril 1891, Loritz Topp
s'embarque à son tour en compagnie de sa soeur Marie à
bord du Kristiana. Cao sur Pittsburg. Mais Marie va bientôt
s'établir à Chicago où elle fait ses débuts comme apprentie photographe...
Loritz ToppToujours en 1891, Einar Topp, autre fils de Mathias, ingénieur de formation est déjà cadre dans l'usine Mustad dirigée par son père, à Gjøvik, tandis que celui-ci part lancer la construction de la clouterie de Duclair. Etonnant Mathias Topp qui apprend seul l'anglais et l'allemand pour pouvoir comprendre les revues professionnelles. En dehors des Mustad, Topp est non seulement le personnage le plus puissant du groupe, mais il l'est aussi au niveau de l'industrie nationale norvégienne. Pour preuve : en 1893, il reçoit une bourse d'État pour participer à l'exposition universelle de Chicago. Le voilà en quelque sorte ambassadeur du savoir-faire scandinave. Et quelle tribune : la manifestation totalisera 27 millions de visiteurs en six mois !
Durant son séjour,
Mathias
a bien entendu retrouvé ses fils Olaf et Loritz. Aux
USA, l'aîné des Topp sera un architecte
réputé. On lui devra notamment l'arcade Jenkins,
l'une
des fierté de Pittsburg près de l'Empire
Building. Mais
Mathias Topp retrouve aussi sa fille aînée, Marie,
émigrée deux ans plus tôt et
installée
précisément à Chicago.
Célibataire, Diplômée, elle
s'y livre pleinement à cette profession que son père n'apprécie guère : la photographie.Einar Topp
Le studio de Marie Topp

Un des ateliers de Marie Topp
En
1897, Marie Topp retrouve la Norvège. Elle réside d'abord
chez son père, à Heimdal mais nourrit le projet d'ouvrir
un studion à Gjøvik. Mathias Topp à beau sommer sa fille d'abandonner cette profession jugée
précaire, elle tient tête. Le 1er novembre 1900, elle
reprend
un studio à l'adresse au
6 de Storgata. Celui-ci a été
fondé une dizaine d'années plus tôt par Hilda Julin. Secondée par deux employées, Marie Topp va se
tailler une belle réputation, surtout dans les portraits
d'enfants
Une photo
signée "Marie Topp, Gjøvik" en incrustation Elle
représente trois sœurs vivant au moulin Røyse.
Mathias Topp a contrarié à tort la
vocation de sa fille. Ses
images sont aujourd'hui des pièces de musée...Marie aura croisé brièvement son frère Einar qui, à son tour, part pour les USA. Il embarque à Liverpool à bord de Campana et touche New York le 16 avril 1898. On le retrouvera à Pittsburg avec la qualité d'ingénieur.
Pendant ce temps, le patriarche continue son épopée industrielle chez Mustad. À la fin des années 1890, il commercialise une machine à coudre avec Clarin Mustad et Peder Løken. On lui doit aussi une machine d'allumettes appelée "machine à cuillère supérieure", vendue par Rødfos Match Factory. A l'approche du nouveau siècle, l'usine de Djovik fait tourner à plein régime une vingtaine de machines à fabriquer les hameçons inventées par Topp
A côté de ses activités purement professionnelles, Mathias Topp dirigera la construction d'une pompe à eau sur la rivière Hunnselva pour alimenter le quartier de Briskebyen. Il présidera aussi le comité de construction de l'école de Gjøvik et comptera parmi les responsables des travaux d'éclairage la ville.
Premier deuil familial...
A Gjøvik,
au
recensement de 1900,
le couple Mathias Topp vit avec trois de ses filles, Marie, Klara et
Amalie ainsi que Anna Kristine Kristensen, femme de service de 17 ans.
1900, c'est l'année où un autre fils de Mathias,
Markus
Topp, ingénieur lui aussi, part rejoindre ses
frères aux USA. Il y restera jusqu'en 1904.Markus Topp.
Entre temps, on déplore un décès dans la famille. La femme de Mathias Topp meurt de tuberculose à 59 ans.
Une famille sportive
En
1905, Marie Topp fonde le tennis-club de Gjøvikavec
son frère Markus et trois autres passionnés qui
formeront
le premier conseil d'administration.
Ce sport, d'abord méprisé au niveau national,
aurait
été introduit en ville par des
employés
britanniques de Mustad. Une tradition orale voudrait que ce soit Markus
Topp qui, ingénieur, ait ramené cette discipline
d'Angleterre. Un autre frère Topp, Bernt, était
marié à Pollie Haynes, fille d'un
Anglais de Vardal,
Henry. Photo : Bernt Topp
On note par ailleurs que des villes voisines, Hamar et Lillehamer, avaient déjà leur club quand les Topp fondèrent celui de Gjøvik. Mais il est temps de retourner à Duclair...
Bref conte de fée
Passeur
et pêcheur de Seine, mon
arrière-grand-père, Pierre
Delphin Chéron, avait fini par poser sac à terre.
Avec sa
femme, Pascaline Mauger, il tenait depuis 1902 un débit de
boisson, "quai Mustad", non loin de l'usine. Il
est
recensé comme tel sur les listes électorales de
1903.
Avant
lui, la
veuve Samson, Marie Arson, débitante et
épicière, avait exercé ses talents
dans le
quartier. Pour entrer en possession du "Café du Quai", route
de
Caudebec, les Chéron avaient traité avec
Célestin Lamy, du Mesnil,Le 10 septembre 1904, Pierre Delphin Chéron fut certainement témoin de l'accident qui survint tout près de chez lui, sur le chantier naval Frébourg. Pour des raisons obscures, une gribane bascula sur trois ouvriers. L'un d'eux fut tué, écrasé par le navire. C'était à l'heure de la sortie de l'usine. Devant ce spectacle terrible, un employé de chez Mustad perdit connaissance...
On ne sait si c'est sur ce café en bord de Seine qu'était affiché à l'époque ce panneau : "Vaut mieux boire ici qu'en face". Reste que près de Mustad, le bistrot des Chéron est idéalement placé. Oui bel emplacement car en 1906, Einar Topp, qui a quitté les Etats-Unis, travaille à Duclair comme ingénieur. Il partage un petit logement au hameau de Saint-Paul avec un compatriote, Andréas Ripaas. Les scandinaves sont si bien implantés qu'en septembre 1906, à l'Anerie, Christian Christiansen tente de sauver de la noyade Robert Trevet, 18 ans. Mais-celui si s'agrippe à ses jambes. Deux autres Norvégiens interviennent alors : Hans Pedersen et Martin Neggum. Et tout le monde est sauvé.
De l'usine à l'estaminet des Chéron, il n'y a
qu'un pas...
Il est franchi car le 15 mai 1907, à Duclair, Topp
épouse
une fille de la maison, Martine Chéron. Pour la
septième
enfant du vieux bistrotier, c'est un conte de fée. Pierre
Delphin Chéron peut se réjouir de cette union. Il
se
souvient de sa belle-sœur, Désirée
Mauger, qui portait si bien son prénom. Après
avoir été fille-mère, elle avait
épousé le Dr Cavoret, fils du maire de Duclair.
Là, Einar Topp est le fils de l'inventeur le plus en vue de
Norvège...Martine Chéron a été élevée à Yainville. Elle y eut son certificat d'études en 1894 en compagnie de Henri Chauvin, Eugène Cuffel, Ernestine Delestre, Amable Eloi. Elle reçut du nouveau maire, Patrice Costé et de l'instituteur, M. Hébert, un livret de 10 F abondé par les dons de la veuve Silvestre, ancien maire brutalement disparu cette année-là.
Martine Chéron.
Quinze de jours avant ce mariage, Le 20 avril 1907, le steamer Flandria apportait un nouveau chargement de fer suédois chez Mustad. Ses rotations sont très rapides. Le 24 juin suivant, il effectue un autre débarquement...
Si,
hélas, les
archives de Duclair ont été
détruites sous les bombes de la Libération, on
peut tenter d'imaginer qui participa à ce mariage
célébré civilement par
l'administration de Joseph
Panthou.
Six mois plus tôt, à Boscherville, une
sœur de Marie
Chéron
se mariait, réunissant la famille autour d'elle. Il y avait
là bien sûr Pierre Delphin
Chéron et Pascaline Mauger, les parents cafetiers de
Duclair,
les Poulard et les Chandelier de Boscherville dont les maris sont
respectivement grainetier et charcutier, les Lemaréchal, et
les
Mainberte, de Yainville, l'un agriculteur, l'autre batelier alors que
sa femme tient café, Pierre Chéron, lieutenant
des
douanes et son épouse, peut-être son
frère Gustave,
marin, pas toujours présent dans les parages à
l'époque. Et puis il y a la sœur Marie, 22 ans. Photo : Marie Chéron,
sœur de Martine,
en octobre 1906.
en octobre 1906.
Il est souvent dit que les mariages chez Mustad se font selon le rite luthérien et que le curé de Duclair en est exclu. Il existait, route de Caudebec, un oratoire norvégien. On y voit officier notamment le pasteur d'Elbeuf, M. Rœhrich. Les protestants ne considèrent pas le mariage comme un sacrement. Complément du mariage civil, c'est une cérémonie tout de même rythmée par des lectures, prières et cantiques et l'engagement mutuel des époux devant Dieu et la communauté. Il s'achève par cette formule : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ». Après la signature du registre par les mariés et leurs témoins, le pasteur remet généralement une bible aux nouveaux époux.
Doit-on exclure un repas de noces à l'hôtel de la Poste ? Le marié est d'un milieu aisé, n'est-ce pas. Propriétaire des lieux, Henri Denise est alors l'adjoint du maire.
La mention de ce mariage fut brièvement portée deux jours plus tard par Charles Guérin sur le registre d'Heurteauville où était née la jeune femme, section du Passage du Trait.
On ne sait quand et à bord de quel navire le couple partit pour la Norvège. Pourquoi pas à bord du Flandria ? Lancé en 1898, il s'agit d'un steamer suédois de 1.300 tonneaux doté donc de cabines passagers. Duclair n'est pour lui qu'une escale sur sa route allant du port de Gothembourg à Rouen.
Martine Chéron
Cliquer pour agrandir
La photo ci-contre représente Martine dans le studio de sa belle-sœur, Marie Topp, à Gjøvik. Elle n'est pas signée mais le panneau décoratif en fond d'image est bien celui de la photo des trois sœurs du moulin. Le visage de Martine ne reflète pas vraiment la gaité sur cette image où elle est richement vêtue. La fille du mastroquet fut-elle accueillie à bras ouvert par son beau-père, Mathias Topp, le génie des Mustad pour qui sa propre fille pratiquait un métier de saltimbanque ? Souffrait-elle déjà ?
La fatigue, une toux qui devient sanguinolente, des douleurs thoraciques... Martine rend l'âme le 14 septembre 1907 à la ferme d'Heimdal, maison familiale des Topp. Cinq mois après son mariage. A 25 ans. Les causes de son décès ? Tuberculose. Le 17, c'est Marie Topp qui déclara le décès aux autorités. L'acte fut rédigé par un certain Marcussen. Einar était alors en France, sans doute à Duclair. Maintenant, le jeune veuf va se consoler dans les bras de sa belle-sœur...
Seconde histoire courte...
Le cas n'est pas exceptionnel. Les généalogistes rencontrent parfois de ces veufs qui refont très vite leur vie avec la jeune sœur de leur épouse trop tôt disparue. Ainsi continuent-ils de voir en leur nouvelle compagne un reflet vivant de celle qui n'est plus. Et trouvent enfin l'occasion de concevoir l'enfant qu'il n'a pas eu de la première...
![]() |
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| Montage prophétique. voilà Marie seule... |
La tradition familiale veut que, malade, Martine Chéron ait eu à son chevet sa sœur Marie. La voici donc, peu après la mort de sa sœur, dans le studio de Gjøvik. Et cette prise de vue est scénarisée. La jeune femme de 23 ans lit une lettre censée sans doute venir de Normandie. Penché derrière elle, Einar déchiffre lui aussi cette missive. Cette photo n'est pas de Marie Topp. Le 15 juin 1908, elle cèda son studio à Anna Olsen,
Bien avant photoshop et l'IA, celle-ci réalisa une seconde version de cette prise de vue en effaçant Einar Topp pour ne laisser que Marie seule à l'image. Et c'est bien le paraphe de Marie Olsen qui apparaît en bas du tirage. Marie Topp, elle, au grand bonheur de son père, se lance cette année-là dans la confection. Il est permis de penser que cette soudaine vocation pour la couture lui a été transmise par les sœurs Chéron. Son entreprise ne sera portée au registre du commerce qu'en 1915."
Les
histoires d'amour finissent mal en général... "
La suite
donne raison à la chanson. Le 25 août 1908, Marie
Chéron
accouche
à Rouen d'une fille que l'on prénomme Christiane
Mariette. Mais elle n'est pas déclarée. Sans doute Pierre Chéron, le Saint-Bernard de la famille, a-t-il insisté pour régulariser la situatiion car il sera témoin de la chose : le 1er octobre suivant, Einar Topp et Marie Chéron se rendent à Rouen pour reconnaître l'enfant. A temps. Deux jours plus tard, le 3, c'est seul que Topp rallie Le Havre et grimpe à bord du luxueux paquebot la Touraine, fleuron de la Compagnie générale transatlantique commandé par le capitaine Mourand. Il laisse derrière lui sa belle-sœur, mère de l'enfant qui porte désormais son nom...
Pour l'anecdote, c'est durant cette traversée que fut inaugurée une nouvelle pratique : le tri postal à bord. Huit jours plus tard, Illis Island est déjà en vue. Quelque 5000 arrivants défilent chaque jour devant les agents de l'immigration. Topp, de nationalité norvégienne, se dit ingénieur et déclare Duclair pour dernière résidence. Un nom à citer ? Oui, lâche-t-il , Théophile Chevallier, de Duclair aussi. Un ami... Seulement, nous ne retrouvons pas trace d'un Duclairois de ce nom. Aux USA, déclare-t-il encore, il se rend encore une fois chez son frère, Olaf Topp, à Pittsburg...
Que devinrent nos personnages ? Au recensement de 1910 à Gjøvik, Einar Topp demeure avec son père. Tous deux sont dits veufs. Au même 45, rue Storgata, quartier de Briskebyen, il y a aussi Marie et Marcus Topp, restés célibataires.
Mathias
Topp. Au recensement de
1910, à Gjøvik, Topp est nanti de la profession
de "Directeur d'usine
d'hameçons, crochets, épingles à
cheveux, aiguilles, boutons, épingles de
sûreté, cartes..." Ouf !Hans
Mustad le 1er janvier 1910.
Derrière lui : Mathias Topp...
Derrière lui : Mathias Topp...
Le 1er décembre 1919, Marie Topp ouvre un magasin de produits manufacturés dans l'immeuble Byegarden, à Storgata.
Le vieux Topp n'a pris sa retraite qu'en 1920, à l'âge de 80 ans. Et il a survécu encore dix ans. Il avait installé dans sa maison un petit atelier de menuiserie où on le voyait chaque jour à la fin de sa vie. Hans Mustad, avant sa propre mort, avait exigé dans son testament que les funérailles de Mathias Topp soient aussi fastueuses que les siennes. Hans est mort en 1918, Mathias en 1930. La fanfare de l'usine précéda son cortège funèbre. Une barrière d'honneur était dressée à l'entrée de la fabrique tandis que le personnel s'alignait des deux côtés de la route. Une route porte d'ailleurs aujourd'hui le nom de Mathias-Topp. Elle mène de Mustadflåa au nord de Gjøvik.
L'année ou mourut son père, Marie céda son atelier de couture de Heimdal. Elle décéda quatre ans plus tard.
Marie Topp. Elle avait revenu son atelier de photographie le 15 juin 1908. En 1911, Anna Olsen le revend à Hellbjørg Gjørvad. Avec ses grandes baies vitrées, il fermera en 1923, la construction d'un immeuble voisin lui obstruant la lumière du jour.
Entre temps, Marie avait créé une entreprise de confection qui fut officiellement enregistrée en 1915. Le 1er décembre 1919, Marie ouvrit un magasin de produits manufacturés dans l'immeuble Byegården, à Storgata. Elle mit fin à l’atelier de couture de Heimdal en 1930, et céda le commerce de Storgata à Nora Olufsen en décembre 1932. Marie est décédée le 14 décembre 1934, sans postérité.
Einar Topp.
Après un court séjour aux
USA, on
le retrouve en Norvège en 1910 chez son père
Mathias, il
est dit "temporairement absent" et l'agent recenseur note qu'il
réside sans doute à Faaberg, village au
nord de Lillehammer. Et puis il se marie à Gjøvik avec Jenny Eline Gaalaas le 17 juillet 1913. C'est à Trondheim que naîtra leur fils, Gunnar Magnus Topp, le 18 mai 1917. Ce garçon est étudiant à Oslo en 1937 puis inspecteur de police. Marié à Aud Høyem-Johansen il eut descendance.
Quant à Einar, il fut fabriquant de lampes et mourut à un âge vénérable semble-t-il mais nous ignons encore où et quand.
Marie
Chéron. Après avoir
accouché
à Rouen, elle vécut un temps
à Boscherville
en exerçant le métier de couturière
puis
revint à Yainville gérer le café
du Passage laissé par
ma défunte grand-mère, à Claquevent.
Marie demeura
mère célibataire. Vivant avec sa fille, elle a
fini ses
jours près de l'église d'Yainville. Je l'ai bien
connue. Plutôt taiseuse. Très
attachante. Ma tante Marie est
décédée
en 1966 à 82 ans. Photo
: Christiane Topp à Rouen
Christiane Topp. Elle grandira sans son père. Eut-elle signe de vie de celui qui l'avait reconnue ? Connaissait-elle seulement l'existence d'un demi-frère et d'une demi-sœur en Norvège, Gunar et Elsa ? Mesurait-elle quelle sommité était là-bas son grand-père Mathias ?
Curieusement, on la surnommera Hjoerdis, ce qui veut dire Christiane en Scandinavie. Qui, diable, a bien pu l'affubler d'un ssurnom si particulier. Il apparaît même dans certains recensements de la population!
Christiane Topp fit ses premiers pas à Rouen, peut-être chez son oncle Pierre Chéron, un temps douanier et bienfaiteur de la famille. Après quoi elle fut scolarisée à Saint-Martin-de-Boscherville où les familles Chéron et Mainberte formaient un clan uni contre l'adversité.
Puis Hjoerdis et Marie vinrent s'installer à Yainville dans le bistrot laissé vacant par la mort de ma grand-mère. J'évoque ailleurs ce café que tenait Christiane Topp à Claquevent, au bord de la Seine puis celui dont elle se rendit propriétaire près de l'église d'Yainville. Elle possédait par ailleurs du bien à Gisors. Veuve de Pierre Macchi, un maçon italien, Hjoerdis fut pour moi un substitut maternel à la mort de ma mère. Notre destinée fut un temps commune et laissa des liens indéflectibles jusqu'à sa dispartion en 1995. Cet article lui est dédié.
Laurent
QUEVILLY.
SOURCES
Recensement et état-civil de Duclair, Rouen, Heurteauville...
Registres de l'immigration américaine.
Recensements de Norvège.
Jørgen Hurum. A History of the Fish Hook and the Story of Mustad, the Hook Maker.
Kristine Bruland, Jean-Marc Olivier. Essays on Industrialisation in France, Norway and Spain.
Paul Bonmartel, le patrimoine industriel de Duclair...
Fortidsminneforeningen.
Tore Topp, descendant direct de Mathias Topp.





