Ah ! Les farineux. Toujours prompts à vous rouler dans la farine. Toujours prompts à se chicaner entre eux...

Juste avant la Révolution, Antoine Vallois avait supplanté Claude Mabille dans les trois moulins de Duclair mais aussi celui de Launay. Seulement Mabille, bien connu des Duclairois, avait alors construit un nouveau moulin, bien placé, près de l'embouchure de l'Austreberthe. Du coup, la Révolution étant passée par là, Vallois s'en était plaint aux tenants du nouveau régime.

Propriétés de l'abbaye de Jumièges, les moulins à blé de Duclair 
sont attestés de longue date. Depuis 1027 au moins. Dressons-en l'inventaire...

Les deux moulins de Bas, dits encore les moulins jumeaux, attestés en 1447.

Le plus imposant des deux, appelé aussi vieux moulin, est sur un îlot et tire donc son énergie de deux tournants.

Chacun des deux moulins à son logement mais les moines ont fait édifier près de là une habitation indépendante.

A côté vit Callouel, le premier maire de Duclair.


Le moulin de Haut, ou moulin Bulteux. Attesté dès 1230 sous le nom de Moulin-Neuf. Signalé en 1651 sous celui de Moulin aux Boulangers.
Il se trouve en aval du moulin Martin, établi sur un bras de l'Austreberthe, à Varengeville.

Celui-là est un moulin à huile...


Le moulin de Launay, situé sur Saint-Paër avec une masure contant une acre et une vergée de terre.

Vallois contre Mabille

Du 14 juillet 1781 au 15 décembre 1784, c'est Claude Mabille qui est le fermier de nos moulins à blé. Il est supplanté par Louis Vallois qui les loue à l'abbé de Jumièges pour 6.000 livres de fermage, 24 poules tendres et 1.800 livres de pots de vin.

A sa mort, le 13 janvier 1788, Vallois transmet le relais à son fils. Sacré personnage, Antoine Vallois ! Le mardi soir, 17 février 1789, il est blessé place du marché, devant les halles, par Balthasar Leprêtre, clerc en chirurgie.

On ne trouve pas trace d'un mariage d'Antoine Vallois dans le canton de Duclair. Ni de son père Louis. En revanche, à Duclair, la fille de Claude Mabille, Marie Madeleine Reine, convola à 25 ans avec Pierre Nicolas Bérenger, un pêcheur originaire d'Anneville, le 10 Vendemaire de l'an VIII. On apprend que Claude Mabille était l'époux de Marie Madeleine Lesage et que sa fille était née à Radepont, dans l'Eure, le 28 novembre 1773.

A la Révolution, dépossédé, on l'a vu, des moulins de l'abbé mais encouragé par les libertés nouvelles, Mabille construit, sans autorisation, sa propre usine, le moulin du Bouillon, et fait ainsi une sérieuse concurrence à Antoine Vallois. Il est situé en aval, près de la grand route, là où l'Austreberthe se jette dans la Seine. C'est François-Amédée Cavoret, marchand en chirurgie à Duclair qui a fieffé ce terrain à Mabille le 14 septembre 1790.

L'affaire part en justice
alors que Vallois va  perdre très vite ses prérogatives sur ses moulins...


La genèse d'un conflit

21 mars 1791. Le moulin de Haut est adjugé à Charles Dumont, de Saint-Wandrille avec demi acre de masure et deux vergées de prairie par le prix de 20.100 1ivres.

25 mars 1791.
Vallois demande la destruction du batardeau établi par Mabille et qui refoule l'eau vers les moulins jumeaux. Quatre jours plus tard, à la demande de Mabille, des experts examinent le cours d'au.

1er avril 1791, le juge de Paix du canton de Duclair ordonne la destruction demandée par Vallois.

17 avril 1791.
Mabille est autorisé à établir un vannage.

3 juin 1791. Les moulin de Bas sont adjugés à Jean-Charles (ou Jacques) Savalle pour 45.100 livres. Le même jour, le moulin de Launay va à Charles-Antoine Secard, meunier aux Vieux, pour 15.700 livres.

23 juillet 1791. Vallois n'est pas encore parti car il se plaint du moulin Mabille. Voici sa protestation.


A Messieurs les administrateurs composant le Directoire du District de Caudebec.



Expose Antoine Vallois, meunier, demeurant au bourg et paroisse de Duclair,

Qu’il aurait pris à loyer des fermiers du ci devant abbé de Jumièges quatre moulins dont trois situés audit lieu de Duclair et le quatrième connu sous le nom du moulin de Launay avec la pêche de la rivière de Sainte-Austreberthe depuis ce moulin jusques à son embouchure dans la Seine moyennant six mille livres de fermage annuel payables par quartiers.

Lorsque l’exposant a fait ce marché, les droits féodaux n’étaient pas encore abolis, il n’y avait pas d’autres moulins que les siens et ils jouissait exclusivement de la pêche, mais depuis que les sages et bienfaisants décrets de l’assemblée nationale ont anéanti le régime féodal et rendu le sol de la France libre comme les citoyens qui l’habitent, chaque propriétaire a profité des avantages que la loi lui accorde et a pêché devant son héritage, de sorte que l’exposant n’a pu tirer aucun produit de cette pêche qui lui en procurait un assez considérable parce qu’elle s’étend au moins une lieue en longueur et que cette partie de la rivière est assez poissonneuse, surtout vers son embouchure.

Ce n’est pas le seul tort qu’éprouve l’exposant par la suppression des droits féodaux, aussitôt après la promulgation de loi qui les a abolis, un sieur Claude Mabille qui a été fermier des mêmes moulins qu’occupe maintenant l’exposant et qui connaît parfaitement toutes les pratiques à fieffé un petit terrain à l’embouchure de la rivière de Sainte-Austreberthe sur le bord de la grande route proche de la rivière de Seine et il y a fait construire un moulin qui, depuis plus de six mois, est en activité.


On ne peut se dissimuler que la construction de ce moulin ne cause un préjudice considérable à l’exposant. D’abord, il est évident qu’il doit moudre moins de grain puisqu’ils feront à cinq moulins ce qu’il faisait lui seul avec les quatre moulins qu’il loue.

Secondement, le sieur Mabille qui a quitté il y a peu d’années les moulins de Duclair et qui connaît non seulement les personnes de Duclair mais encore celles de toutes les paroisses voisines à deux ou trois lieues à la ronde a un grand avantage sur l’exposant qui n’a pas eu encore le temps de se procurer ces connaissances.

Troisièmement, la place qu’occupe le moulin de Mabille sur le bord d’une grande route où l’on accède aisément et où il y a toute espèce de facilité pour embarquer les sacs de farine quand le grain est moulu. Tous ces avantages multipliés lui donnent sur l’exposant une prépondérance à laquelle il lui est impossible de résister de sorte qu’il dira avec vérité que si les choses eussent été en cet état lorsqu’il a contracté il n’aurait pas pris les moulins qu’il tient six mille livres pour quatre mille.

Cependant quelqu’avantage que le moulin du sieur Mabille ait sur les siens, il se contentera d’une indemnité proportionnelles et la nation est trop juste pour la lui refuser, il l’ estime donc et elle ne peut être moindre que de douze cents livres.

La pêche dont l’exposant est aussi privé depuis la promulgation de la loi sur la suppression des droits féodaux est aussi un juste sujet d’indemnité, elle ne peut être moindre vu l’étendue de rivière sur laquelle il exerçait ce droit et la quantité de poisson qui se trouvait dans cette portion de rivière qu’à une somme de six cents livres, c’est dans cette circonstance qu’il a l’honneur de vous présenter sa requête.

Ce qu’il vous plaise, Messieurs, vu l’énoncé en la présente, lui accorder une indemnité de douze cents livres pour la perte qu’il éprouve pour la construction du moulin du sieur Mabille et six cents livres pour la suppression du droit de pêche, le tout par chaque an à ce moyen son bail demeurera réduit à quatre mille deux cents livres et vous ferez justice.
Présentée en directoire ce vingt trois juillet mil sept cent quatre vingt onze.
Vallois

Soit la présente communiquée à la municipalité de Duclair pour, par elle, vérifier les faits, donner son avis sur l’indemnité réclamée, de renvoyer le tout au Directoire dans le plus bref délai .

Qu'en disent les élus ?

Les maire et officiers municipaux et… de la commune qui ont pris communication de la présente estiment que l’indemnité demandée par le sieur Vallois relativement à la construction du moulin de Mabille est juste et qu’elle doit lui être accordée quant à celle réclamée pour la perte elle peut être modérée à trois cents livres, fait en en municipalité à Duclair ce 25 octobre 1791. Callouël, maire etc. dont Leblond, Grenier ? Le Couteur

Le verdict du Directoire

Les administrateurs composant le Directoire du District de Caudebec qui ont pris communication de la requête présentée par Antoine Vallois, meunier, demeurant à Duclair, expositive qu’il a pris à bail du ci-devant abbé de Jumièges quatre moulins situés audit lieu de Duclair, par le prix de six mille livres par an, avec le droit de pêche de la rivière de Sainte Austreberte, que lors qu’il a fait ce marché, les droits féodaux n’étaient pas abolis, qu’il n’y avait pas d’autres moulins que ceux qu’il faisait valoir et qu’il jouissait exclusivement du droit de pêche, mais que depuis la suppression des droits féodaux, chaque propriétaire a pêché dans ladite rivière chacun devant son héritage. De sorte qu’il n’a pu retirer aucun produit de cette pêche.

Enfin qu’un sieur Mabille a fait construire un moulin sur ladite rivière, lequel est d’une activité continuelle, pourquoi il demande une indemnité qu’il porte ou douze cents livres par an pour la perte qu’il éprouve de la construction du moulin de Mabille et dix cents livres pour la privation du droit de pêche, vu aussi l’avis de la municipalité de Duclair.

Considérant que le décret du quinze mai 1790 laissait au sieur Vallois la faculté de continuer son bail, s’il le croyait avantageux à ses intérêts ou d’en abandonner l’effet dans le cas ou par quelqu’innovation il en fut résulté un tort pour lui, considérant encore que le sieur Vallois ne se plaint qu’après qu’il n’est plus fermier de ces moulins puisqu’il a cédé l’effet de son bail à autrui, enfin que le droit de pêche n’est pas supprimé.
Ouï le procureur sindic
Sont d’avis qu’il y a lieu de bouter l’exposant des fins de la requête.
En Directoire à Caudebec le vingt deux décembre mil sept cent quatre vingt onze.
Le Marié, Neufville.


Caudebec, le 24 décembre 1791

Monsieur, j’ai l’honneur de vous adresser la requête du sieur Vallois qui réclame une indemnité pour un droit de pêche qu lui a été loué par le ci devant abbé de Jumièges et pour la construction d’un moulin voisin de ceux qu’il avait loués, le Directoire à souscrit cette requête d’un avis de déboute.

Le suppléant le procureur syndic du District de Caudebec. Neufville.

Le dénouement

Le 4 janvier 1792, les biens d'Antoine Vallois seront saisis pour loyers impayés. Le 24 avril suivant, Mabille et Savalle se débattent devant le juge de Paix... Mais les deux hommes finiront par s'arranger. Et les Savalle s'installent au moulin du Bouillon.


Que devinrent nos moulins ?

Les moulins de Bas. Le vieux moulin est le plus connu. On le désignera longtemps encore sous le nom de moulin Savalle.
Un troisième moulin à blé ainsi qu'une filature compléteront l'ensemble au cours du XIXe. Lenepveu et Caron-Quévremont en devinrent propriétaires en 1842. Un incendie ravage la corderie en 1876. Le feu détruit encore le moulin à blé en 1894. Mustad fera ici un générateur. 

Quel contraste entre ces deux images ! Le feu est passé par là...

Le moulin de Haut. Il fut, on l'a vu, racheté par Charles Dumont. Qui le vendit à Charles Brohy en 1820. Il en fit une filature. Puis ce sera un moulin à blé. Le moulin fut détruit par un incendie en 1968.


Le moulin Dumas, usine à Martinet, fut édifié près du moulin de Haut en 1795 sur une demande de la Marine. Actionné par une roue hydraulique, il travaillait le fer, notamment pour la fabrique de limes à Caumont. Une boulonnerie y fonctionnera de 1921 à 1964. La matière première arrivait par la gare de Duclair.

Le moulin du Bouillon. A la mort de Mabille, il devint la propriété des Savalle qui finirent par se déchirer entre frère et soeurs. Soeurs qui vont construire leur propre moulin en amont quand leur frère en édifiera un second. Au fil des héritages, ces trois usines finiront dans l'escarcelle de Mustad. Elles ont aujourd'hui disparu.

Le moulin Martin. Qu'il soit à huile, à papier ou à blé, il aura participé largement au concert des chicanes entre meuniers. Absorbé par la commune de Duclair, ll fut transformé en bâtiment rural en 1908. Puis en maison d'habitation.

Le moulin Launay. Situé sur Saint-Paër, fut exploité, on l'a vu par Charles-Antoine Secard, meunier aux Vieux. Mais quelle fut son devenir ?...


Fait divers

En 1853 Vimard, garçon de moulin à Duclair, devait une rente viagère à Leriche. Il chargea un journalier de se débarrasser de cet encombrant créancier.  Voilà le vieux domestique qui offre à boire à Leriche. Avant de lui remettre une brioche. Soupçonnneux devant tant de générosité, Leriche fit analyser la chose par le pharmacien. Le gâteau était parfumé... à l'arsenic ! 20 ans de travaux forcés pour Vinard.


Note

Le blé préparé pour la bière était connu sous le nom de braise ou de gru, et les usines où il subissait cette préparation sous celui de moulins à braise ou à gru. Sur les moulins de Duclair, les gens du roi prenaient 1 somme de gru. (Etude sur la condition de la classe agricole, Léopold Delisle).
 
Le 19 avril 1900, dans l'étude de Me Hervieu, le moulin de Duclair fut en vente par adjudication. "Moulin à blé sur la rivière de Sainte-Austreberthe. Trois chutes d'eau pouvant être réunies. En communication avec la Seine et la gare de Duclair. Situation exceptionnelle pour une industrie."


SOURCES

L'affaire Vallois-Mabille, ADSM 1 QP 428, documents numérisés par Jean-Yves et Josiane Marchand, transcription : Laurent Quevilly.
Histoire des moulins à eau de Duclair du XIe au XIXe siècle, par Patrick Sorel et Francis Aubert.

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