La mission est au baptème ce que la piqure de rappel est à la vaccination. En 1749, durant un mois, Duclair fut le cadre d'un stage intensif aux précepts de la religion. Compte-rendu du curé.

Une dizaine de prêtres mobilisés


Le dimanche 28 septembre 1749 a commencé la mission sous la conduite du révérend père d'Irlande, de la compagnie de Jésus, et parent de Monsieur le curé de cette paroisse. Lequel était accompagné de Monsieur Marc, prêtre du diocèse de Bayeux et de Monsieur Duval, prêtre du diocèse de Rouen demeurant au séminaire de Saint-Patrice.

Ils ont été secondés pour la confession par plusieurs Messieurs curés et vicaires du canton auxquels on avait donné tous les pouvoirs nécessaires à cet effet. Savoir Monsieur d'Irlande, curé de Ducler, Monsieur Perier, son vicaire, Monsieur Le Vallois, curé d'Anneville, Monsieur Deschamps, son vicaire, Monsieur Vignerot, curé de Notre-Dame-de-Varengeville, Monsieur Bocquet, curé de Vaurouy, Monsieur Mongnot, curé de Sainte-Marguerite et Monsieur Blis, son vicaire. Lesquels ont beaucoup confessé pendant le cours de la mission quelques cents à Duclair, la plupat dans leurs paroisses y joignant les instructions et exhortations nécessaires pour exciter leurs paroissiens à profiter de la mission.

Une grande procession

L'ouverture s'est faire par une procession solennelle du Saint-Sacrement à l'issue des vêpres du jour susdit à laquelle avaient été invités Messieurs les curés ci-dessus dénommés et quelques autres du voisinage, plusieurs s'y trouvèrent.

La procession partit par la grande porte du cimetière et prit sa marche vers le bourg en haut duquel on avait préparé un reposoir et une chaire. Ce fut là que le RP D'Irlande annonça le sujet de sa venue avec les indulgences et avantages attachés à la mission avec sa force et éloquence qui lui sont naturelles. Ensuite, il indiqua les exercices qui se feraient pendant les cinq semaines que la mission devait durer et donna des règles pour en profiter.
On retourna à l'église et l'on fit le salut et donna la bénédiction du Saint-Sacrement.


L'intérieur de l'église de Duclair vu par Louis-François Lesage (1763-1851).

Le lendemain commencèrent les exercices qui consistaient, savoir le matin on sonnait à 4h, à 4h et demi on disait une messe pendant laquelle on chantait le Veni creator, pange lingua, avec Maris stella et. A 5h la prière du matin après laquelle on chantait un cantique puis un des Messieurs prêtres missionnaires faisait l'exhortation qui durait jusqu'à 6h. On disait une seconde messe avant laquelle on donnait la bénédiction du Saint-Sacrement et pendant la messe on récitait en chaire les actes nécessaires pour faire entrer le peuple dans l'esprit du sacrifice. L'après-midi, à 1h, on faisait le catéchisme en chaire auquel les trois missionnaires assistaient ordinairement et n'épargnaient rien pour donner de l'émulation aux enfants. On chantait des cantiques en commencement et à la fin.
Le soir, par les 4h, il y avait sermon par le RP D'Irlande. Lequel était précédé de quelques cantinques et, à la fin, au disait la prière du soir qui était suivie de la bénédiction du Saint-Sacrement.

La venue d'André Marescot


Les quinze premiers jours furent destinés à préparer les femme et les filles à une communion générale, laquelle fut faite le dimanche 12 octobre suivant. Près de 450 femmes et filles assistèrent à la procession du Saint-Sacrement et à la cérémonie qui fut faite le dit jour, toutes un cierge à la main et avec la modestie convenable à une action si sainte.
La seconde quinzaine fut destinée à préparer les hommes à une communion générale. Laquelle fut faite le dimanche 26 dudit mois avec les mêmes cérémonies que celles des femmes. Il communia près de 300 hommes.

Le mercredi 29 fut la communion générale des jeunes gens, garçons et filles, qui avaient fait leur première communion depuis deux ou trois ans (Monsieur le curé n'ayant pas jugé à propos de faire faire des premières communions sans cette circonstance, ayant fait cette cérémonie peu de temps avant). Les enfants furent préparés à cette grande action par Monsieur Marescot, curé de Saint-Niçaise de Rouen par une retraite de deux jours dans laquelle cette jeunesse donna toute la consolation imaginable. Grand nombre de jeunes gens des paroisses voisines se joignirent à cette communion et l'on fut obligé de donner à dîner à près de 70 qui étaient trop éloignés pour retourner chez eux. On donne André Marescot tantôt né à Duclair en 1709, tantôt au Mesnil-sous-Jumièges où cette famille vécut au manoir d'Agnès Sorel. Après de brillantes études chez les Jésuites, il fut choisi par le cardinal de Saulx de Tavannes, archevêque de Rouen, pour diriger les études des jeunes clercs. Il fut ordonné prêtre par ce prélat et nommé curé de la paroisse de Saint-Nicaise de Rouen. Pourvu d'un canonicat dans l'église métropolitaine, l'abbé Marescot devint professeur de théologie. Dans sa jeunesse, en 1731, il avait été couronné à l'Académie des Palinods de Rouen pour une pièce de poésie latine.

Marescot mourut à Rouen, le 22 juin 1780, et fut inhumé dans la cathédrale.

L'après-midi on leur distribua des récompenses dans l'église où ils firent paraître tout le fuit de leur assiduité et de leur attention. Le soir, ils assistèrent tous au Salut, un cierge à la main, comme ils avaient assisté le matin à la communion.

Un cavalier irlandais abjure

Le matin s'était fait le renouvellement solennel des vœux avant la procession du Saint-Sacremnt et la communion.

Et après ce renouvellement, il y eut une abjuration d'un jeune cavalier irlandais de nation, âgé de 22 ans, du régiment de Fitz-James, dont sa compagnie était pour alors en quartier en ce bourg.

Deux prêtres nommés d'Irlande pour faire abjurer un cavalier irlandais, on ne s'étonnera pas du résultat.
Mais le 19 octobre, soit 10 jours plus tôt, le curé de Jumièges avait ramené lui aussi à la religion catholique un cavalier du même régiment, Ecossais celui-là et âgé de 19 ans...
Cavalier irlandais du régiment Fitz-James


Le dimanche, jour de la communion, des hommes avaient commencé la neuvaine en l'honneur de la Sainte-Vierge selon qu'elle se fait en Italie et en Espagne et elle finit le lundi, jour des morts, 3e novembre.

La veille, il y eut communion générale pour les morts qui fut beaucoup plus nombreuse que les autres. Il y eut au moins mille communiants.

La quête de Mlles Neufville et Leblond


Le mardi 4, la clôture de la mission se fit par la bénédiction et la plantation de la croix. Les paroissiens avaient demandé dès le commencement de la mission un calvaire. Marie-Rose Neufville, fille du sieur Jacques Neufville, syndic de cette paroisse et Marie-Françoise Leblond, fille de Charles Leblond, commencèrent à quêter la deuxième semaine pour cet effet et avant la fin de la mission ont eut les fonds suffisants pour faire un calvaire décent et convenable, l'arbre ayant été donné par une personne charitable d'une paroisse voisine qui, par humilité, n'a pas voulu se faire connaître.
Le temps n'avait pas permis de l'achever avant la conclusion de la mission, mais cela n'empêcha pas que la cérémonie ne s'en fit le dit jour, mardi 4 ci-dessus. La place avait été bénie le jeudi 30 d'octobre avec un grand cours de peuple et la première pierre placée par Messire Charles Nicolas de Moy, écuyer. Neufville, Leblond, des noms bien connus à Duclair. On voit que Jacques Neufville est syndic de la paroisse. L'un des fils de ce marchand le sera également jusqu'en 1789 et sera destituté de son poste.
Quant aux Leblond, ils donneront un maire à Duclair.


Le lundi 3 et 4 novembre, on eut peine à suffire l'empressement du peuple qui voulait faire venir des crucifix, des chapelets, images et scapulaires. Un très grand nombre s'est fait agréger dans la confrérie du Scapulaire. Le jour susdit de la conclusion de la mission, le RP D'Irlande annonça pour le lendemain le commencement d'une neuvaine au calvaire pendant laquelle, par permission de Mgr l'archevêque, on devait continuer de donner la bénédiction matin et soir à la fin des exercices que Monsieur le curé et Monsieur le vicaire ont eu le zèle de s'en charger pour continuer après le départ des missionnaires.
Le RP annonça aussi que tous les pouvoirs de la mission étaient continués à Messieurs les confesseurs qui s'étaient associés jusqu'au premier dimanche de l'avent inclusivement et ce, en faveur de ceux qui n'auraient pas encore commencé leur confession pour gagner la mission, ce qui fait une continuation de mission jusqu'au dit jour.

Des esprits mal intentionnés

Dans tout le cours de cette mission, on peut dire que chacun a signalé à l'envi son zèle et sa piété. On ne dira rien de ceux qu'ont fait éclater les missionnaires et Messieurs les ecclésiastiques chargés de les seconder. Mais dans le peuple, Monsieur le curé de Duclair a eu la satisfaction de voir tout répondre à ses désirs et même surpasser ses espérance malgré les efforts qu'avaient pu faire quelques esprits mal intentionnés de différents états. La mission a eu tout le succès qu'on pouvait en attendre et on a cessé de la regarder avec indifférence dès qu'on a vu par soi-même ce que c'était.

Le don de Jean Durdent


Monsieur le curé a trouvé dans la bourse de ses paroissiens une partie des secours dont il avait besoin pour ses œuvres. On s'est disputé la gloire de fournir une place pour le calvaire et le sieur Jean Durdent qui l'a fournie a vu avec joie rompre le mur de son jardin pour le placer. Chacun s'est fait un devoir de contribuer au luminaire abondant qui a brûlé pendant toute la mission. Non content d'un calvaire, on a voulu avoir un Christ, quelque chose qui coûta. La mission étant prête de finir, on a offert à Monsieur le curé de nouveaux secours s'il n'eut fallu que cela pour la prolonger. Les lieux circonvoisins ont envié ce bonheur à sa paroisse. La ville de Caudebec demande une mission, le bourg de la Mailleraye a déjà pris des engagements avec le père D'Irlande pour en avoir une.



Le cimetière entourait alors l'église. Lors d'une visite de l'archevêque,
30 ans avant cette mission, on note qu'il est clos de murs bas au nord et à l'est et de haies sèches sur les autres côtés. La croix du calvaire figurant ici sur le plan terrier de 1672 fut relevée en 1749. Le nouveau cimetière sera ouvert en 1835 avec la destruction d'une partie des anciennes fortifications du Catel.
En 1959, on y a transféré les sépultures du Vaurouy.


Duclair le voit partir avec regret, se reprochant de n'avoir peut-être pas assez profité de ses premières instructions quelque bien réparée que soit cette espèce de négligence par la ferveur des dernières semaines, tous semblent donner des assurances d'une ferveur persévérante et se montrer dignes de posséder longuement un pasteur qui, non content de travailler avec zèle au salut de son troupeau, ne rougit point de chercher ailleurs des secours qui lui seraient moins nécessaires qu'à personne, heureux de les trouver au sein de sa famille même.


Il subsiste un calvaire près de l'église privé de sa croix. De quand date-t-il ?
(Photo : Alain Guyomard)


Notes

Né à Grand-Camp, près de Bernay, le 8 juillet 1706, Joseph Jean-Baptiste d'Irlande, curé de Duclair, est issu d'une famille noble qui l'on dit originaire d'Irlande et attestée à Rouen en 1533. Fils de Michel Dirlande, escuyer, et de Magdelaine Pousset, noble dame de Montauban il eut pour parrain Jean Baptiste Desperiers, escuyer, maréchal des logis des chevaux léger de la garde ordinaire du Roy. Sa marraine fut Catherine Prudhomme, noble dame de Montauban. Il exerça d'abord son ministère à Saint-Quentin-des-Iles.

Nommé à Duclair après que l'abbé Foucques eût résigné en 1742, il eut la bonne idée de consigner le compte-rendu de cette mission dans les registres paroissiaux. Plus tard, il reçut en son presbytère une fille de son frère. Hélas, elle mourut à 26 ans. Le 8 octobre 1760, on inhuma en effet à Duclair le corps de noble damoiselle Marie Madeleine Geneviève d'Iralnde, fille de feu Messire Louis Jacques Mathieu d'Irlande, écuyer, sieur du Bosc-le-Conte et de noble dame Barbe la Vigne. C'est l'abbé Mouchard, curé du Trait, qui procéda à l'inhumation assisté de Le Chartier, vicaire de Duclair.

Le prédicateur qui vint lui prêter secours en 1749 était son oncle, Jean-Baptiste. Celui-ci s'était taillé une réputation de missionnaire dans toute la Normandie. Il est mort le 16 septembre 1761 à Caen.

Le curé de Duclair, est décédé quant à lui le 22 septembre 1770 à 64 ans. Il était alors doyen de Saint-Georges. C'est l'abbé Mauger, curé de Saint-Pierre de Varengeville, qui procéda à l'inhumation en compagnie des abbés Levallois, curé d'Anneville, Grenier, curé de Jumièges, Agasse, curé de Launay, Foutrel, curé du Vaurouy. Messire d'Irlande, neveu du défunt, était présent.


Sources

Registres paroissiaux de Duclair, année 1749 CLIQUER ICI pour voir les documents originaux
Les cimetières de l'agglomération de Rouen, Jean Tanguy, 2012.
Nobiliaire universel de France, Saint-Allais, 1818