Ce n'était pas un oncle d'Amérique. Mais un cousin de Jumièges. En 1912, quarante Normands héritèrent d'un parent qu'ils ne connaissaient pas : Théodule Beauvet...

Né en 1797 à Jumièges, Jean Pierre Valentin Beauvet avait vite tutoyé la réussite. Fils de cultivateur, il était devenu notaire. Cette belle ascension sociale lui avait valu d'épouser la fille d'un confrère, maître Malot. Oui, Malot, le père du romancier. Ainsi, ayant quitté son pays, Monsieur Beauvet figurait-il parmi les notables de La Bouille.

L'étude de Me Beauvet à La Bouille.

L'âge et la calvitie venant, pour asseoir pleinement sa réussite, Jean Pierre Valentin Beauvet brigua l'écharpe de maire dans son village natal, faute de conquérir celle de La Bouille. Il avait gardé à Jumièges la maison de ses aïeux et de solides appuis, notamment dans les rangs de la garde nationale qui le sollicitait à corps et à cris. Mais certains de ses compatriotes, voyant en lui un adversaire politique indésirable, lui mirent aussitôt des bâtons dans les roues. On lui reprochait d'avoir sa résidence principale à La Bouille. Il lui fallut surmonter bien des imbroglios pour devenir enfin maire de Jumièges. Son mandat dura peu. Deux ans. Jean Pierre Valentin Beauvet tâta encore des affaires publiques puis il mourut et bien après lui sa femme, laissant deux enfants. Et deux maisons...

Olympe, la fille hérita, de la fameuse demeure de La Bouille qui avait valu tant d'ennuis à son père. C'est là qu'elle décéda à son tour en 1900. Quant au fils, Théodule, il resta célibataire et mena dans la maison de Jumièges une existence singulière. Notre vieux garçon en sortait peu et restait confiné entre de vieux bibelots, des instruments de musique de toutes natures et une demi-douzaine de pendules qu'il entourait de soins particuliers pour le seul plaisir de les entendre sonner à l'heure de midi.

En avril 1906, à 72 ans, sur un matelas de billets, Théodule poussa son dernier soupir dans sa demeure jumiégeoise. Hector Malot, son oncle romancier, fit aussitôt apposer les scellés sur le domicile du défunt. Avant de trépasser à son tour. 

C'est alors que l'on trouva un testament par lequel feu Théodule léguait sa petite fortune à la fabrique de l'église de Jumièges. Seulement, quand ce document fut ouvert, on vivait depuis quelques mois sous le régime de la séparation des Eglises et de l'Etat. Il n'existait plus à Jumièges la moindre association cultuelle pour recueillir le fruit de cette manne providentielle. Du coup, un petit groupe de parents du disparu se syndiqua pour la revendiquer.

Buste d'Hector Malot à La Bouille.

Un procès s'engagea qui suivit son cours et le tribunal de Rouen rendit enfin son jugement. La famille obtenait gain de cause. Seulement, des parents, le défunt en avait laissé un grand nombre a des degrés parfois fort éloignés. Maître Rousée, le notaire de Jumièges, se fit généalogiste pour en établir la liste. Après qu'il eut achevé cette longue et fastidieuse opération, Rousée se chargea de convoquer tous les héritiers pour les informer de la situation de fortune du regretté Beauvet.

Pas un ne manqua le rendez-vous. Pas un ! Il en vint de l'Eure, il en vint des confins les plus éloignés de la Seine-Inférieure...
A l'arrivée, on en compta une quarantaine dont beaucoup ne s'étaient jamais vus, l'un ignorant totalement l'existence de l'autre.

Comme la demeure de Beauvet était sensiblement distante du centre de Jumièges, il fallut penser à la subsistance de cette nombreuse assemblée. Maître Rousée y pourvut en traitant avec un entrepreneur qui dressa sur l'herbe de la cour-masure sa tente réservée aux fêtes foraines. Depuis maintenant quatre ans, le bois laissé par Théodule avait largement eu le temps de sécher à point parmi les toiles d'araignées du bûcher. Il servit à chauffer l'assistance qui, ainsi réconfortée, exprima à l'organisateur de ce rassemblement ses plus vifs remerciements pour tant de prévoyance.

Théodule Beauvet avait toujours vécu sans nourrir aucune relation avec les siens. Néanmoins, durant le copieux repas ou rien ne manquait, pas même la gaieté, on ne cessa de louer sa mémoire. A la fin même, certains qui, de leur vie, n'avaient jamais mis le pied à Jumièges, s'imaginaient vraiment avoir connu ce bon cousin que les circonstances avaient rendu équitable et généreux malgré lui. Puis chacun repartit de son côté, un peu plus riche qu'il ne l'était en arrivant.

Il va sans dire que cet événement alimenta les conversations des Jumiégeois pendant un bon bout de temps.


Source

Coupure de presse conservée par Agnès Thomas-Malville, descendante d'Hector Malot.