Par Laurent QUEVILLY.

500 ans ! Durant 500 ans, les chantiers navals de la Mailleraye ont lancé foule de navires. Aidez-nous à en reconstituer la liste et leurs fortunes de mer. Elles ne manquent pas...

Premier épisode

De l'ancien régime à la Révolution

"Le Trait, berceau de 200 navires", écrivait Maurice Quemin. Comment faudrait-il titrer l'histoire des chantiers de la Mailleraye : berceau de mille, deux mille navires ? Oui, combien car dès le XVIe siècle, la paroisse de Guerbaville aligne en son village de Meslerée de nombreux chantiers de construction navale qui, dit-on, occupent tout le quai au pied du château. Disons plutôt les abords de la cale du bac. Car le seigneur du cru détient un droit de passage lié au marché très fréquenté qui se tient ici. Depuis Rouen, c'est là que s'élargit soudain le lit de la Seine, endroit propice au lancement des navires de fort tonnage. 



Vue du château de la Mailleraye. Dessin de Louis-François Le Sage (1762-1851) réalisé avant l'avènement de la vapeur. On aperçoit en haut à gauche la carcasse d'un navire en construction.

On dit que lors de l’invasion Romaine, un centurion de César contacta le Gaulois Inul et lui promit la fortune s’il construisait des bateaux pour traverser la Seine. Inul organisa donc des chantiers à  Aizier  et  à  Vieux-Port  en  utilisant  le  bois  de  la  forêt. 
Le plus vieux témoignage de la construction  navale dans nos parages date de 1040. Guillaume d’Arques fait alors don de terres et privilèges aux abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille qui pourront disposer de la forêt de Brotonne, non seulement pour le chauffage mais aussi pour leurs navires. Quelques temps après, nombre de batels employés par Guillaume le Conquérant pour rallier l'Angleterre n'ont-ils pas été construits dans ce bois-là. Au XIIe siècle, les corvéables d'Heurteauville, étaient tenus de tirer au sec les barques de  l'abbaye  et  de  les  mettre  sur  béquilles  lorsqu'elles  avaient  besoin  deréparation.

On sait qu'à port Jumièges furent lancés de nombreux navires et qu'il y mouillait une importante flottille, pionnière sur les côtes du Brésil et les bancs de Terre-Neuve. Port de Guerbaville, la Mailleraye avait aussi son importance au point d'imposer peu à peu son nom à la paroisse. Alors que les abbayes avaient le privilège des passages sur la Seine, Colard de Moÿ obtint, le 8 mars 1485 le droit de posséder un bac. Voici le texte : 

 Accord entre Guillaume, comte de Tancarville et de Montgomery, seigneur de la seigneurie du Trait et de Sainte-Marguerite, et Colart de Mouy, seigneur de Mouy, de Bellencombre et de la Mailleraye, conseiller et chambellan du roi et son bailli à Rouen, en vertu duquel le comte de Montgomery permet aux seigneurs de la Mailleraye « d'édifier, construire et entretenir bateaux pour faire passage du vasier du dit lieu du Trait jusques à la Mailleraye et d'icelluy lieu de la Mesleraye au dit vasier. de jour et de nuit ; d'établir un passagier à l'endroit du lieu nommé et appelé le Becquet de l'Isle de la Hogue. »

Jusque là, la construction navale se concentrait sur deux hauts-lieux : Harfleur et Rouen qui disposaient d'arsenaux. Mais Harfleur s'envase. En 1517 est créé Le Havre de Grâce comme avant-port de Rouen dont l'accès devient difficile. Si Le Havre est maintenant le chantier le plus important, il en existe bien d'autres...

1530 : le Saint-Pierre

A deux pas de la forêt de Brotonne, les chantiers de La Mailleraye ont obtenu leurs lettre de noblesses lorsque Charles de Moy, sieur dudit lieu, amiral de France, fut gouverneur du Havre de 1528 à 1560. Souvent, il réserva à La Mailleraye la construction de navires pour les besoins de François Ier puis d'Henry II. C'est ainsi que dans les années 1530 fut lancée ici une galéace du nom de Saint-Pierre. C'est aussi cette année-là que Charles de Moy établit l'usage pour les navires passant devant le château de le saluer de trois coups de canon en abaissant pavillon, politesse qui leur était rendue. Cet usage résista à la Révolution et les plus optimistes vous diront qu'il perdura à titre gracieux jusqu'en 1830 voire même la guerre de 70, ce qui prête à sourire : le château ayant été rasé depuis longtemps, on ne risquait pas de vous répondre...

En 1538, on radouba au Havre trois galéasses destinées à transporter en Angleterre la Duchesse douairière de Longueville qui allait y contracter mariage avec le roi. L'une d'elles, de cent quarante hommes d'équipage était notre Saint-Pierre appelée encore Galéasse de La Mailleraye pour « là avoir esté basti ».

On veut aussi que le premier terre-neuvier du Havre, la Catherine, partie pêcher la morue en janvier 1544 ait été construit à la Mailleraye. Alors, quand, en 1545, De Moy fut chargé d'organiser une grande armée de mer, gageons qu'elle comptait quelques unités lancées à Guerbaville.

D'autres terre-neuviers furent manifestement construits en ces années là à la Mailleraye. On les imagine recevant la bénédiction de Robert de Boishyon, curé de Guerbaville, précepteur de Jeha, de Moÿ. Heureux saint homme qui, en 1559, voyait s'achever la nouvelle église entreprise quarante ans plus tôt. 
Le 10 janvier 1568, au Havre, on voit Nicollas Duchesne, de Guerbaville, maître et bourgeois pour trois quarts et demi sur un navire neuf, la Licorne, 80 tx, vendre à Pierre Martel, d'Anneville, "
 un demi-quart du corps et des victuailles du navire prêt à aller de La Mailleraye à Terre-Neuve pêcher la morue." Comme les charpentiers, les marins maillochiens se dinstinguent très tôt. Citons Jehan Duquesne, sieur de la Mare-Bosc, en 1579, Jehan de La Haye, de Bliquetuit, qui effectuent un voyage aux côtes d'Afrique pour servir le Roi à bord du Charles, 200 tonneaux.

On ne trouve aucune allusion à la constrution navale, dans le chartrier du marquisat de La Mailleraye, si ce n'est une vague affaire concernant l'équipement d’un navire et de sa patache, mettant en scène un François Lemonnier et un capitaine Brothonne. Bref, rien de consistant.

1655 : le Bon-Espoir

En 1664, un rapport sur tous les navires du port du Havre fut transmis à Colbert. On n'y relève alors qu'un seul navire construit à Guerbaville : 

Par ledit Nicolas de Longuemare a esté dit et déclaré qu'il commande le navire nommé le Bon-Espoir, prest à partir pour le voiage de Terre Neufve, pesche des molues, où, depuis l'année 1655 qu'il a esté construit à la Maillerais, il a tousjours navigué estant de six à sept-vingts tonneaux, à trois ponts, le premier de 3 pieds 10 poulces de haulteur ou viron, le second de 4 pieds six poulces aussi de haulteur jusques au 3me pont, son arrière carrée ; esquipé et armé de 5 pièces de canon, et en a porté aultrefois jusques à 10 pièces ; n'est redoublé; et peut aller en toutes mers au cas qu'il feust redoublé ; ne peult dire le temps que led. navire pourra encore servir, et â signé :

De LONGUEMARE.

Au cours de ce XVIIe siècle, un nombre considérable de navires jaugeant de 30 à 70 tonneaux furent lancés à La Mailleraye, soutient l'historien Joachim Darsel. On aimerait en savoir plus. Les gros chantiers sont alors dans l'estuaire, particulièrement au Havre. Sur le parcours de la Seine, la construction reste artisanale à Villequier, Vatteville, la Mailleraye, le Croisset, Val-de-la-Haye Quant à Rouen, des chantiers se trouvent à l'île Lacroix et dans l'anse de la Barbacane mais souffrent des conditions de navigation fluviale.
A la Mailleraye, la construction navale semble  même disparaître un temps, du moins celle des grosses unités. On notera simplement à la date du
10 septembre 1693 une justification de la permission accordée à François d'Harcourt et à son épouse Angélique de Faber, marquise de la Mailleraye  d'édifier, de construire et d'entretenir bateaux et autres choses nécessaires pour faire le  passage de la Mailleraye.

Dans la première partie du XVIIIe siècle, un seul homme porte le titre de charpentier. Mais est-il de navire ? Il s'agit de Jean Le Prince, inhumé le 30 novembre 1739 en présence de Louis Le Villain et Louis Languette. En feuilletant le registre des désarmements du quartier de Rouen pour l'année 1746, unique tome qui a échappé à la destruction à cette époque, on ne trouvera strictement aucun navire construit à Guerbaville. Beaucoup viennent de Villequier, Dieppedalle, Rouen, la Hollande... Nombre de bateaux sont notés, il est vrai sans lieu de construction. Et puis le scribe semble ignorer les petites unités de pêche de un tonneau. Au Havre, notre pêche ne sera pas plus fructueuse. Dans une décennie allant de 1750 à 1760, les registres ne révèlent aucun navire maillochien enregistré par l'Inscription maritime.
Sur les quais de Guerbaville, on imagine donc une flottille très clairsemée. Un bac à quille de deux tonneaux, une chaloupe d'un demi-tonneau pour porter de Caudebec au château le courrier destiné au duc d'Harcourt, gouverneur de la province. Et puis les barques de quelques pêcheurs, profession dont ne parlent guère les registres paroissiaux jusqu'à la Révolution. 

La relance de 1764


En fait, à cette époque, trop de navires sont construits en Hollande. Trop peu dans notre région, aux yeux de certains. Construire au loin pénalise nos négociants, notamment pour l'écoulement du hareng, la pêche à la morue... Alors, la chambre de commerce de Normandie se décide à développer ce secteur d'activité. A partir de 1764 une activité de construction navale semble balbutier à Guerbaville avec le lancement de trois grosse unités...

Les déboires de l'Aimable Société


En 1764 est lancé à la Mailleraye le brigantin l'
Aimable Société, du port de 80 tonneaux, tirant d'eau chargé : huit pieds. Le principal propriétaire est Jean-Baptiste Petit capitaine du navire, les autres sont la veuve Charles, Jean Simon, Thomas Petit, le sieur Guemonneau, Rémi Pierre, Pierre Quibel et Delasalle. Le navire a une courte carrière dans nos parages. Un voyage à Bordeaux en 1765 puis à Londres et Rochefort la même année. Hélas, on le dit ensuite perdu corps et biens. 
A l'auberge de la Place Victoire...

A Guerbaville, les charpentiers de marine se délassaient à la grande auberge de la Mailleraye, sise au bord de la Seine à l'enseigne de la Place Victoire, tenue par Jacques Michel Douche, un quinquagénaire natif de Jumièges et filleul d'un conseiller du Roi. A sa mort prématurée, en 1770, le sieur Duvrac, propriétaire des lieux, mit de nouveau l'auberge en location. Cette année-là, un 
relais de Poste lui fut attaché. Dans le logement nouvellement bâti, on pouvait y mettre une vingtaine de lits.  


Toujours en 1764, lancement du senau Charlotte-Thérèse, 160 tonneaux, immatriculé au Havre. Propriété des sieurs Martel père et Préménil. On le verra revenir et repartir en Martinique en 1776 sous le commandement du Dieppois Philippe Augustin Premeny. Il est entouré de trois officiers, un officier marinier, quatre matelots, deux novices et un mousse. Onze passagers sont à bord. De retour le 15 janvier 1777, le navire est dépecé. Il
inaugure en tout cas à la Mailleraye la construction de navires transatlantiques.

1764 encore, lancement du senau La Victoire, 150 tonneaux, armateur Loisel fils représentants plusieux actionnaires de Rouen, du Havre etc. Enregistré au Havre le 24 janvier 1765, il part le 29 pour la Martinique et la Guadeloupe avec le Dieppois Adrien Lefevre comme capitaine. Equipage: 22 personnes dont un officier qui trouve la mort et un autre qui débarque. On compte aussi trois engagés et un passager. Retour le 25 octobre (N° 142) avec deux soldats congédiés pour maladie.
Le 21 mars 1766, commandé par le le capitaine Pierre Loisil, le navire affectait un jauge de 180 tonneaux et rentrait de voyage lorque l'on mit en vente pour un quart et une vingtième d'intérêts.
7 juillet 1766 : départ pour la Guadeloupe, commandé par le Havrais Douyère. Il emporte 19 hommes. Le mousse déserté avant le départ, un matelot à l'arrivée aux Antilles. En revanche, dix jours après l'appareillage, on trouva un Corse caché dans l'entrepont. Il y a aussi deux engagés et cinq passagers. Retour le 27 octobre 1767
(N° 190).
A partir de 1769, année où il est rebaptisé la Charlotte-Thérèse, Moutton prend le commandement plusieurs années. On le retrouvera aux Antilles avec d'autres capitaines.
(Source Matricules 1764-1775, p 25).

On ne connaît pas pour l'heure les constructeurs de ces unités. Sont-ils seulement le fait de chantiers permanents. Les registres paroissiaux mentionnent alors rarement les professions des habitants de Guerbaville, si ce n'est lors des décès. On sait que Joseph Louvet est charpentier en 1763 après avoir exercé à Caudebec, Jean Niel maître toilier... En revanche, en 1768, on note à Villequier Pierre Bouvier, charpentier de navire. En 1744, il y avait là-bas Phlippe Barbet, en 1739 Joachim Lefèbvre. Pierre Tocque en 1737.

Des chantiers à Rouen


A partir de 1765, la chambre de commerce de Normandie est en quête d'un terrain à Rouen pour y développer la construction navale. On louche sur les terrains de l'ancienne Gabelle, à Saint-Sever, pour y attirer des constructeurs dont on facilitera l'installation. Mais deux professionnels, Hubert et Caplet, crient à la concurrence déloyale. Alors, un sieur Letellier propose d'acheter et d'aménager un terrain au mont Riboudet permettant d'implanter quatre vastes chantiers avec possibilité d'extansion. Or Hubert et Caplet y sont déjà établis, ce qui lève leur opposition. L'utilité publique est décrétée par le roi en 1766 et les travaux commencent.

Le premier chantier va à François Hubert et Pierre Caplet, le second à Jacques Malleux qui ferme son établissement de Dieppedalle. 
Alors que des ateliers de corderie ou encore de poulayeur sortent de terre, le troisième chantier va Guillaume Thibault, du Val-de-la-Haye. En 1769, le budget ne permet plus de construire le quatrière chantier. Il y aura pourtant des candidats, comme on va le voir...

Affaires de famille

Né Vieux-Fouillé, près de Vire, en 1730, François Hubert, charpentier de navires à Rouen, fut trois fois marié. De son second lit, il eut Pierre Hubert qui épousa Rustique Malleux, fille de Jacques Malheux, charpentier de navires à Dieppedalle.
Il eut aussi  Reine Victoire Hubert qui épousera Louis Saillanfest, charpentier de navire à la Mailleraye mais aussi présent à Rouen et au Havre...
En l'an 2, il est au service de la République avec le grande de Contre-Maître. Mourra le 6 pluviose de l'an 7.

Dans le même temps, depuis nos lancements de 1764, la construction navale semble avoir marqué le pas à La Mailleraye. Semble, car en 1774, nous avons à Notre-Dame-de-Bliquetuit un cordier du nom de Jean Léveillard. Il donne cette année-là naissance à une petite Marie qui sera plus tard une célébrité du pays en dépassant l'âge de cent ans. Nous avons aussi un artisan qualifié de maître charpentier. Mais était-il de marine ? Natif de Sotteville où il conservait du bien, Jacques Degoy s'est marié en 1777 à Guerbaville avec Anne Heutte. C'est donc un contemporain du marquis de Nagu, brigadier du roi, qui décéda en son château le 23 septembre 1777. Degoy eut à Guerbaville une demi-douzaine d'enfant de 1779 à 1791. Sa sœur, veuve Chapuy, se maria à Notre-Dame de Bliquetuit avec Robert Grainville en l'an 92. Mais tout laisse à penser qu'il s'agit là d'un artisan du bâtiment.

C'est à partir de 1780 que la collection complète des registres de désarmements est conservée à Rouen. Celui de la première année n'indique aucun navire de la Mailleraye en circulation. Mais alors que sont actifs les chantiers de Villequier, Honfleur, Dieppe, Dieppedalle ou encore Val-de-la-Haye, sans parler du Havre et de Rouen, la construction navale semble se réveiller à la Mailleraye. "A la fin du XVIIIe, à Guerbaville, on mettait sur cale des unités de 150 à 300 tonneaux", affirme Darsel. "Rien qu'en 1783 furent lancés quatre ou cinq navires de plus de 250 tonneaux." Alors, tentons de les retrouver... 

1783 : le chantier Saillanfaits

Louis Saillanfaits est le maître d'œuvre de lancements en 1783. L'orthographe de Saillanfest est capricieuse. On retrouvera le nom sous la forme de Saillanfaits, Saillanfaist, Saillenfest... Né à Norrey, près de Caen, diocèse de Bayeux, en 1732, ce fils d'agriculteur travailla au Havre et fut reçu maître charpentier le 18 janvier 1763. Avec son épouse, Marie Marguerite Lerat, il habite rue de la Vierge puis rue du Grand-Croissant, chez M. Rondemare. On le retrouve, en 1780, constructeur de navires à Pont-Audemer où sa femme, de dix ans son aînée, décède le 5 décembre 1781, à 59 ans, lui laissant une fille, Christine.
Veuvage de très courte durée. Deux mois ! Et il fallut une dispense de l'évêque de Lisieux pour que Saillanfaits épouse le 4 février 1782, à Saint-Gervais de Rouen, Victoire Hubert, une jeunette de 18 ans issue d'une famille de charpentiers de marine. Mariage précipité par la nature. Reine est enceinte. Le curé précise que notre quinquagénaire est "charpentier depuis huit mois" dans cette paroisse et auparavant de Pont-Audemer où donc sa première femme était restée et agonisait tandis qu'il batiffolait à Rouen. Cousin du marié, Philippe Saillanfest, de Sainte-Croix Saint-Ouen, est témoin de ces curieuses noces.

En juillet 82, on localise le nouveau couple ainsi formé à Guerbaville où lui vient une première fille. Puis un garçon l'année suivante, lorsque sont lancés les navires. On en fera plus tard un matelot. 

Détail de la gravure de Le sage. Le bâtiment à droite, entouré d'un mur, est le relais de poste édifié en 1770.

L'équipe de Saillanfaits

Nous allons assister à un mariage qui met en scène les charpentiers de marine de Guerbaville et date leur arrivée ici. C'est celui de Charles Bataille. Lorsqu'il se marie à Guerbaville, le 12 novembre 1782, cet orphelin mineur, natif de Pont-Audemer est dit demeurer ici "depuis environ quatre mois." Et qui sont les témoins de son mariage ? Comme par hasard le sieur Louis Saillanfaist que l'on dit "second maître de construction de navire". C'est le seul qui porte ce titre. Il y a là aussi trois charpentiers de navire : Antoine Cornillon, de Pont-Audemer, François Richard, de Martigny, enfin Augustin La Vallée, 18 ans, de Bény, diocèse de Bayeux. Né le 13 février 1764, fils d'un aubergiste, ce dernier a été compagnon charpentier au Havre, avec Saillanfaits, et  demeurait quai au Videcoq, chez Madame Régnier. Son frère, Pierre, était dans la même situation mais alors que l'on célébrait ces noces, il était levé par la Royale à Brest. 
Ces trois charpentiers, note le curé, demeurent dans cette paroisse "depuis environ cinq à six mois. Bref, voilà les compagnons qui travaillent alors à la construction des naivres lancés en 83. Mais tous ces gens sont encore des étrangers. Alors, le curé Dumesnil les interroge pour s'assurer "si le dit futur est sous puissance de père ou mère, tuteur ou curateur et si Jacques Bataille qui était présent est véritablement le frère aîné dudit futur, lequels ont répondu après que je leur ai lu l'article de l'édit du mois de mars 1697 concernant les témoins qui disent le faux lors de la célébration des mariages et peines auxquelles ils doivent être condamnés que le père et la mère dudit futur sont morts, qu'il n'a point eu de tuteur ni curateur nommés en justice et que ledit Jacques Bataille qui était présent est véritablement le frère aîné dudit Charles Bataille et est charpentier de profession et demeure en cette paroisse depuis environ six mois..."  

Outre les témoins déjà cités, il y avait encore là Jacques Rocher, beau-père de l'épouse, Marie-Barbe Lemarié, mère de ladite. Eux sont de Guerbaville. Louis Turpin, de la paroisse du Manoir. C'est un nom que l'on retrouvera dans la construction navale locale. Pierre Lemoine, de Sully-sur-Loire, François Turgis, de la paroissse d'Hermanville. C'est aussi un charpentier de marine qui va connaître un triste destin. Enfin on note Thomas Languette, oncle de l'épouse, de Villequier.

Avec sa femme, Marie-Anne Languette, nous verrons Charles Bataille fonder une dynastie de charpentiers de marine. En attendant, la construction navale est cette fois bien relancée à la Mailleraye. Le 17 juillet 1784 est enregistré au Havre la Marie Thérèse, brigantin de 215 tonneaux dont on ignore la date exacte de construction. Le même jour, le capitaine Belhomme la mène vers Port-au-Prince et s'enregistre sous le n° 96. Le propriétaire est Jacques Colleville puis la famille Famin. En 1886, le navire rallie Cherbourg avec le capitaine Prévost. En 1887, il change de nom et de propriétaires. Les sieurs Lebrun et Isabelle le rebaptisent la Bien-aimée. Le navire butine Cadix, puis Léogane en 1788 et Cap-Français en 1790, dans notre colonie de Saint-Domingue alors en ébullition. En l'an 7e (1795), il est localisé à Nantes.

Les mariages de 1783

Trois mariages nous permettent d'élargir encore l'équipe de Sainllanfaits. Le 3 mars 1783, à Guerbaville, on marie Charles Etienne Lemoine, "charpentier", originaire de la paroisse de Sully-sur-Loire, dans le diocèse d'Orléans, "demeurant en cette paroisse depuis temps de droit". La promise est Marie-Anne Sainsaulieu et le capitaine Bignon apporte le consentement de Marie Galocher, mère de l'époux. Louis Saillanfaits figure parmi les témoins. Ce Lemoine aura un fils à Guerbaville avant la fin de l'année. Son parrain fut le cocher de la marquise de Nagu, Joseph Lepage, un Champenois. Lemoine quitta La Guerbaville par la suite et trouva la mort à Brest en 1795.

Le lendemain de cette union, on marie cette fois Louis Pierre Turpin, "charpentier de profession", natif du Manoir, diocèse de Bayeux, "demeurant en celle-ci depuis environ six mois". Il épouse la fille d'un journalier, Marie-Marguerite Folatre. Et Louis Saillanfaits, "constructeur de navires" est encore là avec Augustin La Vallée, charpentier. François Richard, entrevu l'an passé aux noces de Bataille signe aussi. Ce jeune couple eut une fille avant la fin de l'année dont la marraine fut l'aubergiste des quais.

Le même 4 mars 1783, on marie aussi le "charpentier" Adrien Varin, un veuf originaire de Caudebec qui épouse une veuve, Marie Glatigny.

Les lancements de 1783...

L'Affriquain, du port de 25 tonneaux. Il appartient à la veuve Jean Feray Massieu. Du Havre, le navire rallie le Sénégal en 1785, commandé par Bréard. Il est toujours attesté au Havre en l'an 11. Puis on est longtemps sans nouvelles. En 1810, le sieur Dumesnil, qui l'a commandé pour la Compagnie du Sénégal, finira par le dire dépecé en Afrique depuis plusieurs années.

Le Saint Pierre le Désiré, 20 tonneaux, propriété pour moitié de Joseph Varet, de Tancarville et Guillaume Du Genetais pour l'autre. Navigue encore en 1785 avec trois hommes à bord dont Varet patron et son fils pour mousse, destination Tancarville. Dépecé en l'an 7e.

L'Aimable Adélaïde, brigantin de 226 tonneaux. enregistre au Havre le 9 décembre, propriété du sieur Jacques Colleville. Capitaine Hervieux puis le Cherbourgeois Henry. Effectue plusieurs voyages à La Martinique. En 1790, commandé par le Malouin  Jean Duval, puis par Becquet en 91. Il fut vendu le 17 avril 1793 par les sœurs Cellery et Boismarsar à un négociant du Havre pour le compte des sieurs Helckell et Eimbecke, de Hambourg.
Un charpentier se marie...

Originaire du diocèse de Bayeux, Louis-Pierre Turpin, charpentier, se marie à Guerbaville le 4 mars 1783 avec Marie Marguerite Follatre. Les témoins sont Louis Saillanfest, "constructeur de navires" et Auguste Lavallée, charpentier de marine, époux d'une Saillanfest. Louis Turpin aura son propre chantier.

... un autre se noie


Le 19 juillet 1783, Louis Saillanfaits assiste à Guerbaville à l'inhumation d'un charpentier de navire, François Turgis, natif d'Hermanville, diocèse de Bayeux, 29 ans, "retrouvé submergé dans la rivière de Seyne, vis-à-vis du quai de la Mailleraye". Louis est entouré de François Richard et Augustin La Vallée, charpentiers de navires. 

Retour à Rouen


En octobre 1784, c'est à Saint-Gervais que la jeune épouse de Louis Saillanfaits, Victoire Hubert, met au monde un nouvel enfant. Saillanfaits semble redevenu simple charpentier de marine dans le chantier de son beau-père, François Hubert. Le mois suivant, Saillanfaits marie sa fille aînée, issue de son premier lit, avec l'un des ses charpentiers, Augustin Lavallée, 20 ans. Voilà trois mois que les Saillanfaits ont quitté Guerbaville pour Rouen. Les amis de l'époux sont Jean-Baptiste Sageot et Jacques Bataille, que nous connaissons déjà. Ceux de l'épouse, Louis Turpin et Jean-Baptiste Delandes.

Mais le quatrième chantier du Mont-Riboudet demeurait toujours vacant. Le 12 janvier 1785, Joseph Rivette, charpentier et constructeur de navires, demande une concession pour y construire des "canots à l'anglaise". Rivette est un nom que l'on retrouvera à la Mailleraye. Son projet restera sans suite. 

Le 26 du même mois, voici Louis Saillanfaist, qui se dit "maistre constructeur du Havre". Brandissant des attestations d'officiers de marine de ce port, il sollicite à son tour un terrain. Sans succès. Alors, Saillanfaits revient exercer ses talents à Guerbaville. 

Le 4 mai 1785, avec la qualité de "constructeur de navire", on retrouve encore Louis Saillanfaits comme témoin d'un mariage de charpentier à Guerbaville. Cette fois, il s'agit d'un certain Jean-Baptiste Deslandes, fils d'un paysan de Cully, diocèse de Bayeux. Il épouse Catherine Regnier, fille d'un laboureur de Notre-Dame-de-Bliquetuit. Mais les deux amoureux habitent en réalité à Rouen, paroisse de Saint-Gervais. Augustin La Vallée et Jacques Bataille entourent les mariés. Cette cérémonie montre que la parenthèse rouennaise de Louis Saillenfaits ne semble pas avoir interrompu ses activités à Guerbaville dans la construction navale. Le voilà en tout cas solidement établi et c'est ci que va naître, en 1787, son fils Etienne. Lui, on en fera plus tard un charpentier de marine.

Le Jeune Victor, sloop de 52 tonneaux, est lancé à Guerbaville en 1788. Il aura pour maître Antoine Abraham Levasseur. Il aura Pierre Dominique Fessard, du Mesnil, pour matelot, Pierre Boudier, Ambroise Richard, Louis François Amable Godefroy, tous de Guerbaville...

En s'installant sur les quais de La Mailleraye, Saillanfaits a fait le bon choix. Bientôt, les chantiers de Rouen battent de l'aîle. La cale de Malheux est hors d'usage, le site de Hubert et Caplet n'est plus qu'un entrepôt de bois et de charbon. On les menace de leur retirer leur bail. Un jour s'implanteront ici les chantiers Lemire. Mais voici la Révolution...

 Le fameux an 89


Trois charpentiers sont identifiés à Guerbaville durant la Révolution. Il s'agit de Jean-Marie Delpeche en 1794, mais est-il spécialisé dans la construction navale ?
Jumiégeois d'origine, Thomas Valentin Monguerard est également charpentier en 1797 et domicilié au Valrebours.  Le 29 août 1797, Charles Bataille, charpentier de navire, est témoin de la mort de Benoît Fresse, 53 ans, originaire de la ci-devant province de Forêt, "charpentier de profession, domicilié en cette commune depuis environ 16 ans et décédé au domicile de la veuve Claude Brument, section du bourg". Il se serait donc établi à Guerbaville en 1781. Lui, il est certain qu'il s'agit d'un charpentier de navire. Il figure en effet au rôle des "Tour de service des gens de mer non navigans du quartier de Rouen pour servir tant sur les vaisseaux du roy que dans les ports et arsenaux", registre 1785-1796. Le 11 octobre 1787, il avait été levé quelques mois pour Brest.

Quels sont les navires lancés en 1789 à La Mailleraye ? On n'en retrouve que deux :

Le Saint-Michel, sloop de 15 tonneaux, immatriculé au Havre. On le verra désarmer au Havre en 1791 sous le commandement de Louis-Philippe Harel. 

Le Michel, sloop de 21 tonneaux pour maître Duval, d'Aizier. Passe à Laurel, de la Haye-Aubrée, en 1817. Inscrit à Fécamp en 1824 après sa vente à Durocher fils.

Quels sont par ailleurs les navires maillochiens en circulation cette fameuse année 89 ? Les registres rouennais de désarmement ne nous montrent que trois navires construits à La Mailleraye et étant encore en Seine : 

La Duchesse Pauline, galiote lancée en 1785, du port de 75 tonneaux, appartenant à Cheminel, Rouen, capitaine Hébert, d'Aizier, venant de Dunkerque. 

L'Aubin Stanislas, galiote construite en 1787, 60 tonneaux, capitaine Antoine Delamare, naufragée à Saint-Jean-de-Luz le 10 mars 89 "avec sauvement". 

Le Jeune Victor, sloop de 50 tonneaux, construit en 1788, maître Antoine Abraham de Brasseur, d'Aizier, avec un matelot de Guerbaville, Louis Lefebvre, venant du Havre.

Dans le registre du Havre de 89, on trouve :

La Bien Aimée, brigantin de 215 tonneaux, lancé à la Mailleraye en 1788, appartenant au sieur Isabelle et au capitaine, Jean-Baptiste Brun, 50 ans, destination : Léogane, Saint-Domingue, notre plus juteuse colonie en proie aux révoltes et qui bientôt va s'émanciper. Sur les quatorze homme d'équipages, l'un va se noyer, deux vont déserter à Jérémie, un autre sera hospitalisé au Port-au-Prince. Il emportait par ailleurs six passagers. 

On tient Jean Martin Cottard, facteur de bois, pour premier maire de Guerbaville. Un poste qu'il occupera de février 1793 jusqu'en frimaire de l'an 3. Jacques Philippe Duvrac lui succède quelques mois puis part à Vatteville. Le boulanger, Philippe Delahaye, mènera un plus long mandat, jusqu'en l'an 8.

Les registres paroissiaux commencent à délivrer quelques pêcheurs qui ont nécessairement leur barque. François Levreux décède le 28 floréal de l'an 6 (17 mai 1798) à 57 ans. En septembre, c'est Noël Thirel qui se signale en accueillant un fils dans son foyer.

Voilà qui fait peu de navires construits à Guerbaville et répertoriés en 1789. Même si, là encore, tous les lieux de construction ne sont pas renseignés, même si cette année-là les marins étaient fort occupés à terre pour les raisons que l'on devine, c'est un nombre dérisoire. Le XIXe siècle sera nettement plus florissant...


                       
Les "80" noyés de Caudebec

Nos éphémérides maritimes ont pour événement majeur le naufrage du bac de Caudebec, le samedi 14 janvier 1792. En surnombre, dira le Journal de Rouen, 80 paysans allant vendre leurs denrées en ville firent chavirer l'embarcation trop vétuste d'un passeur trop avide de gains. Les 18 passagers que l'on pensait avoir sauvés périrent très vite "dans les bras des médecins". Le registre de N.-D.-de-Bliquetuit fait état de trois enterrements le 15 et deux le 16, soit cinq femmes "à cause de la submersion du bateau du passage de Caudebec". Quatre femmes sont inhumées le 15 à Saint-Nicolas-de-Bliquetuit sans précision sur la cause de leur mort. Idem à Vatteville où quatre femmes aussi sont enterrées du 15 au 17. On est donc loin du compte. Reste que le citoyen Duval, greffier du juge de Paix de Guerbaville, reçut une prime de 500 livres pour le courage dont il fit montre ce jour-là. Salué par la Convention, il sauva deux femmes...

Nicolas Alexandre Bourdon sera maire de Guerbaville de l'an 8 à l'an 12.
Une date : le 9 juillet 1796, la citoyenne Adélaide-Louise Duhamel, veuve Nagu, rachète  2,640 f la chapelle dont l'une de ses devancières avait fait don aux Capucins de Caudebec.

1796 est aussi l'année où fut construit à Guerbaville un brigantin du port de 86 tonneaux, la Seine-Inférieure. On le verra faire le voyage de Guerbaville à Rouen à cheval sur les ans 9 et 10. Son capitaine est du cru, il s'agit Nicolas Tournois, il a pour matelot Pierre François Bourdon et Pierre Joseph Monguerard pour mousse.


Sources
Le Constitutionnel
Le Journal de Rouen
La Presse
Le Journal d'Honfleur
Cherbourg Eclair
Archives de l'Inscription maritime de la Seine-Inférieure
Jean Pierre Derouard, A rames ou a voile, bacs et passages d'eau de la Seine en aval de Rouen
Site Le Désarmement havrais
La Seine, mémoire d'un fleuve.
Etat des vaisseaux du port du Havre, transmis à Colbert en 1664, Ch de Beaurepaire.
Le Groënlandais, Thierry Vincent 1994. (Pour le Pie IX)
Discours de réception de Pierre Abbat, Académie de Rouen, 1942.
L'amirauté de Normandie, Darsel. Annales de Normandie, 1972.
Dossier Légion d'Honneur de Jean-Louis Miniou.
Site Histoire maritime de Bretagne nord
François Vivien, Quelques éléments sur la construction navale dans la Vallée de Seine
Pierre Le Verdier, Précis des travaux de l'Académie des sciences de Rouen, 1895, P. 263
Madeleine Jotte, La traversée de la Seine, Bulletin municipal d'Aizier; 2015.
Nathalie Quillet Bailey - Souvenirs de la Mailleraye-sur-Seine