Moines paillards, nonnes lubriques, voilà qui fait partie des grands fantasmes du XVIIIe siècle. Fantasmes illustrés par un flot de gravures libertines circulant sous le manteau. Qu'en était-il dans le triangle des abbayes. Enquête de moralité...

Ils fument !

On imagine facilement nos moines d'antan mener une vie d'ascète. Le plus souvent, ils ne crachaient pas sur le bon vin. Mais aussi le tabac ! A Caudebec, en 1704, les Capucins avaient même leur plantation personnelle. Un domaine inviolable...

"J'ai l'honneur de vous informer que les commis de la brigade, étant à Caudebec, sont entrés chez les capucins, dans le jardin desquels, ayant vu plus de trois cents plantes de tabac, et cela dans un endroit dudit jardin entouré de fortes haies et fermé à clef, duquel ayant demandé l'ouverture auxdits pères, ils en auraient été refusés, ils prirent le parti d'aller requérir un juge qu'ils eurent beaucoup de peine à trouver, et l'ayant mené comme à force jusqu'au couvent, il fit ses interpellations auxdits pères qui vinrent tous à leurs portes en communauté.
"Mais ils n'y répondirent que par des injures et menaces de coups de bâton; ils firent même sonner le tocsin, et toute la populace assemblée aurait avalé les commis s'ils ne s'étaient prudemment retirés, en sorte que le tabac est encore planté ; les capucins ont eu même l'effronterie de répondre aux commis qu'ils y resteraient même malgré M. de Chamillard (le contrôleur des finances de l'époque) ; les commis ont dressé le procès-verbal de tout cela, mais le juge qui avait été forcé de les accompagner a refusé de donner son procès-verbal et de recevoir l'affirmation de celui des commis." Petit rappel historique

1492 : Christophe Colomb ramène en Europe le tabac découvert à Cuba.

1560 : Jean Nicot popularise le tabac en France... pour ses vertus médicinales.

1674 : Colbert instaure un “Privilège de fabrication et de vente” du tabac. Il est d'abord affermé à des particuliers puis devient le monopole de la Compagnie des Indes.

1704 : nous sommes dans les jardins des Capucins de Caudebec. Une culture illicite est découverte...

Ils boivent !


Au fil des siècles, les périodes de relachement des mœurs alternent avec les remises au pas. Déjà, vers 1250, on ne voyait guère l'abbé de Saint-Georges-de-Boscherville se plier aux rites de la vie monastique. Ses moines n'observaient pas la règle du silence, ils mangeaient de la viandre et précipitaient l'heure des repas pour abréger le jeûne. Rares étaient leurs confessions et ils possédaient des biens personnels. Il n'y avait même pas une seule bible convenable dans la maison.

En 1638, l'abbaye comptait onze moines et trois novices. Il éclata un conflit entre le prieur nommé par l'abbé et celui désigné par la communauté. Pire. Un rapport nous apprend qu'il y règne un grand désordre, "n'y ayant point de clôture. la communauté n'y étant point observée, les religieux hantaient les cabarets et sortaient le plus souvent sans congé du supérieur et en habit court."

Ils accueillent des femmes !

En 1642 un pugilat éclate. Il met aux prises le précepteur du noviciat, "armé d'un gros baston et un cousteau". Il est dépeint comme un ivrogne chantant des chansons blasphématoires. 

Son adversaire, un novice, nous est lui aussi présenté comme un "blasphémateur ordinaire".

1656. Les moines fréquentent toujours les cabarets du bourg malgré les interdits. 

Mais que viennent donc faire ces dames au sein du vieux moutier : "Les femmes parentes et autres entrent souvent dans l'abbaye et départements des religieux sans en solliciter de permission."

Tout le monde connaît la légende du corset rouge qui veut qu'au XIe siècle, l'abbé Capelli se rendait chaque jour au château de Bardouville pour honorer la châtelaine, Yolande de Montigny. Jusqu'au jour où, de retour de croisade, le mari trompé découvre les amants, tue son rival et enferme à jamais dans le donjon son épouse infidèle, ceinte de son corset ensanglanté... 

Le moine libidineux. un thème récurrent dans l'imagerie érotique...

Sacré Dom Bernard !

Dans la presqu'île de Jumièges, on vous affirmait qu'en l'absence du roi Charles VII, Agnès Sorel s’en allait rouler dans l’herbe en compagnie d'un moine, Dom Bernard, son bien dévoué confesseur. Leurs ébats s’accomplissaient au vu de tous, là,  dans la prairie du Vasier, tout au bord  de la Seine. Si bien que de l’autre rive, les habitants d'Yville prirent l'habitude de venir les huer. L’endroit où s’assemblaient ces joleux, autrement dit les moqueurs, s’appelle encore la Holerie.

Si la Belle des Belles avait bien un confesseur, il répondait au nom de Denis. Historien de l'abbaye, Charles Antoine Deshayes affirmera qu'un confusion s'est peut-être opérée dans la mémoire populaire entre Agnès et une certaine Mme Leguerchois, fille du marquis de Quevilly, qui, bien après elle, était paraît-il de mœurs légères...

L'abbé aimait trop les femmes

Né à Paris en 1665, l'abbé François de Harley fut un cumulard. Archevêque de Rouen et abbé de Jumièges à 26 ans, il devint archevêque de Paris vingt ans plus tard. C'est lui qui célébra le mariage secret de Louis XIV et de Mme de Maintenon. « C'était le plus beau, le plus avenant et le plus habile des prélats du royaume. » nous dit Sainte-Beuve. Son seul défaut : il aimait trop les femmes. Mais il avait des principes : il refusa la sépulture religieuse à Molière. 

Le cellérier amoureux

Peu de temps avant la Révolution, vraisemblablement en septembre 1788, Dom Antoine-Joseph-Alexandre de Saulty, cellérier de Jumièges est envoyé en disgrâce à Saint-Étienne de Caen pour se rafraîchir les sens. Il avait "jeté les yeux sur une très belle fille du bourg, Mlle D..." Comment ne pas reconnaître la fille aînée de Monsieur Dinaumare. De retour à Jumièges, c'est chez elle qu'il mourra en 1826.

Cette assiette sculptée est accrochée depuis toujours dans le bar de l'auberge du bac de Jumièges. Elle représente un moine tutoyant Bacchus en compagnie d'un compagnon de beuverie.

Ils jouent !

A Jumièges, en 1790, un conflit oppose le sous-prieur au reste de la communauté. Dom Banse accuse. On dispose ici d'un costume séparé, on va en bonnet de nuit et robe de chambre, fumer jusqu’au bord de la Seine, n va jouer et boire avec la canaille… Mais surtout, 4 à 5 religieux ont voulu le forcer, en le prenant à la gorge, le jeudi 22 avril, de leur livrer la sacristie et le trésor au pillage ; "que s’il n’avoit pas appelé quelques domestiques, on lui auroit fait un mauvais parti."

La communauté contre-attaque : " c’est lui qui a scandalisé le public par ses allures, ses grimaces, son costume quand il sort, qui l’a fait méconnoitre et prendre pour un roulier, qu’il se fit insulter l’été dernier dans la cour d’un café où l’on jouait, vis à vis de notre abbaye, qu’il y a joué lui-même il y a deux mois avec un particulier qui refusé de boire ce que dom Banse avait perdu, lui disant qu’il étoit trop près de son monastère pour boire avec lui ; qu’aucun religieux de la maison n’a fait d’éclats scandaleux comme dom Banse."

Finalement, tout ceci reste bien anecdotique quand on imagine le nombre infini de moines qui, durant mille ans, se succèdèrent dans le triangle des abbayes.



SOURCE


Lettre à la Compagnie du sieur Bosnière, agent des affaires de la ferme de Rouen, 7 juillet 1704. (Histoire du gouvernement de Normandie)

Annales historiques de la Révolution française. Albert Mathiez, Georges Lefebvre, Société des études robespierristes, 1965.


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