Tout est parti d'un commentaire sous une photo: "Le Trait centre". Réaction immédiate de Jean-Pierre Derouard: "Un centre au Trait ? Il y a de nombreux Traitons qui ne seraient pas d'accord !" S'en sont suivis entre nous des échanges à ce sujet. Donnez-nous vous aussi votre sentiment sur la question et surtout des anecdotes sur l'ambiance qui régnait là...


Permettez-moi, mon cher Jean-Pierre, de vous répondre qu'à mon sentiment, même dans une ville-rue (j'allais dire surtout dans une ville-rue!), vous avez des constructions qui se situent topographiquement en sortie de ville. Et d'autres qui manifestement semblent plutôt se situer au centre de la ligne urbaine en question. Oui, au centre, pardonnez-moi cette expression.! D'autant qu'il y avait là une place de marché, une mairie et une certaine concentration commerciale à l'époque de la photo qui vous fait réagir.



Enfant, et je parle des années 50 (voilà qui ne nous rajeunira pas!) j'accompagnais mon père à la Coop. Et comme nous étions le samedi, une visite au marché s'imposait. Ce jour-là, tous les jeunes gens convergeaient vers cet endroit (qu'il ne faut surtout pas appeler centre !) et nombre de mariages se sont scellés dans les parages de chez Castaing et de la station Esso. Le dimanche, j'allais aussi au cinéma qui, si je suis bien votre raisonnement, avait eu l'idée saugrenue de se poser ici. Curieusement, c'est encore là qu'avait lieu la fête patronale. Barbe-à-papa, auto-scooters... Mes vêtements étaient taillés en face, chez Papazian. La grenadine se consommait à la Civette. Et quand je réclamais un "petit livre", mon père finissait par pousser la porte de la maison de la presse.
Je vous concède cependant qu'en rentrant sur Yainville, nous nous arrêtions parfois chez le père Huré pour y acheter un rosbif passé à l'attendrisseuse. Il nous est même arrivé de faire des infidélités à la Coop en nous ravitaillant au Familistère. Mais n'allez surtout pas le répéter. Je compte sur vous....

Bref, des constructions en sortie de ville, des constructions au "centre", oui, je pense que ça tient la route. Je parie même qu'en vous penchant sur une carte, vous finirez par en trouver dans une position parallèle, d'autres en diagonale, d'autres encore perpendiculaires. Comme quoi! Il faut de tout pour faire un monde...


Alors qu'elles sont totalement excentrées par rapport au reste du territoire communal, l'ancienne mairie et l'église constituaient jadis le centre urbain du Trait. Entre les deux, sur la route de Yainville, les cartes-postales de l'époque nous présentent cet établissement comme étant le "Restaurant du centre".

Je crois me souvenir que jadis, il y avait ce que l'on coutume d'appeller aujourd'hui le Vieux-Trait. Avec son église, son château du "Malaquis" cher à Leblanc, sa mairie d'alors, son bac, son école.... Bref, c'était ça le Trait. Et puis sont venus les chantiers qui ont développé notre tissu urbanistique en direction de Caudebec. Que le centre de gravité du Trait se doit déplacé alors vers l'endroit en question me semble échapper à ma responsabilité. Je salue en tout cas votre élan généreux tendant à défendre ceux que vous appelez "certains Traitons".

Amicalement
Laurent Quevilly


Bravo ! Mettez immédiatement votre réponse en ligne, après bien sûr quelques aménagements ! Je vois que nos souvenirs sont quasiment les mêmes. C'est la même chose que nous allions faire dans cette partie du Trait. Castaing, c'était le garagiste chez lequel mes parents ont acheté mon 1er vrai vélo, il y avait aussi la "mère David" qui vendait de l'éléctro ménager et même des disques (je me souviens y avoir acheté mon 1er 45 tours: Aufray chante Dylan) et il y avait aussi le bazar incroyable du père Simon où l'on trouvait de tout dans un incroyable fratras... et la mère Bideau chez qui, pour notre part nous allions chercher du lait, avec un broc évidemment. Nous allions également au marché le samedi quand on pouvait... C'est là qu'avait lieu la fête foraine. La mairie, le cinéma, c'est par là. La Civette et l'Escale étaient certainement les cafés les plus fréquentés.

Mais (car il y a toujours un mais) je persiste et signe : pas de centre au Trait. On pourra évidemment ergoter sur le mot centre.

Une charcuterie avec un café-bar-tabac-jeux et même à un moment une librairie (Guillichini) en face ou presque de la rue Pierre Leroux, de l'autre côté de la route nationale.
Enfin, même si l'on est un mécréant comme moi, l'église... son vaste parking, je ne sais pas s'il est entièrement occupé chaque semaine pour les dimanches et les fêtes carillonnées... Mais il est rempli pour les mariages et les enterrements. Et même s'il s'agit du Vieux-Trait il y reste tout près certains commerces (boulangerie, charcuterie...).

Même s'il y en a peut-être un plus important que les autres un village-rue (quoique le Trait ne corresponde pas tout à fait à cette définition qui est rurale à l'origine) ne peut voir un seul centre. On ne me dira pas que les habitants des HLM proches de l'église allaient chercher leur "menteux" (comme un de nos amis appelait le journal) à la maison de presse de votre "centre"...

cordialement et au plaisir
Jean-Pierre Derouard

Un simple détail pour peut-être ajouter un peu de pittoresque : la mère David, dont je parle, nous faisait déjà rire sous cape car elle prononçait toujours dix au lieu de disque.
Peut-être pourrez-vous tirer quelque chose de ces souvenirs.

Bien à vous
Jean-Pierre Derouard


Bonne idée Jean-Pierre, je vais mettre nos échanges en ligne. Voilà qui incitera peut-être d'autres Internautes à apporter leur pierre au débat.

Pas de centre au Trait ? Je vais reprendre différemment mon raisonnement.

Un centre au Trait, il y en eut un incontestablement avant 1917, date à laquelle fut posée la première pierre des maisons liées au chantier. Face à l'église, près des ruines de l'ancien château, dans la rue dévalant jusqu'au bac, il y avait là la mairie et un café-épicerie sur une place de village qui drainait alors l'essentiel de la vie communautaire. J'enfonce là des portes ouvertes.

Et puis, au fil des ans, la ville-rue s'est développée vers Saint-Wandrille avec l'essor des chantiers. Par tranches successives. Sous le crayon d'architectes différents. Autant le dire sans plan d'urbanisation d'ensemble. Et, effectivement, sans centre-ville défini, avec du reste des stations ferroviaires en sorties de ville. Mal foutu!

Mais l'objectif de cette "cité idéale" était que chaque quartier puisse subvenir à ses besoins, trouve une réponse immédiate aux besoins élémentaires de la vie. Notamment en terme d'alimentation. Oui, chaque quartier du Trait disposait de son potentiel commercial. Sur un mode autonome. Le centre historique du Trait avait vécu.

Maintenant, tout organisme est nécessairement doté d'un centre de gravité. Il en va d'une commune. Avec le développement des constructions dans l'entre-deux guerres, celui-ci s'est du coup déplacé. Mais où? C'est là la question de notre débat. Car encore une fois, et je vous le concède volontiers, nos bâtisseurs de l'époque n'avaient pas prévu de lieu central à l'image d'une agglomération traditionnelle.


Avant l'implantation des commerces et de la station-service, cette portion de la rue Clemenceau n'a aucune allure de centre-ville. L'arrivée d'une épicerie, d'une maison de la presse, d'un photographe, d'une pharmacie, d'un opticien va contribuer à bouleverser la donne...

A la Libération, nos élus ont hérité de cette situation. Mais aussi d'un souci qui préoccupe la plupart d'entre eux: celui de donner du sens au paysage urbain. Que l'on ait voulu doter le Trait d'un centre d'attractivité me semble lisible dans différentes réalisations. C'est pourquoi l'on retrouve à l'époque de notre charmante photo des années 60 une barre de commerces déjà ancienne dont la locomotive est alors la Coop, plus loin la place du marché, capitale quant à son rôle fédérateur d'une communauté humaine, plus loin encore cette autre façade commerciale avec la maison de la presse. Sans compter toutes les enseignes que vous citez judicieusement.
Et puis on a manifestement voulu donner du volume à cette disposition rectiligne en implantant la mairie et le cinéma en retrait, sur une perpendiculaire. J'ajoute à cet ensemble de services (et je l'avais oubliée dans mon dernier message) la poste sur les marches de laquelle j'ai donné rendez-vous à l'une de mes premières fiancées (forcément le plus jolie des Traitonnes!). Car, voyez-vous, c'était là une constante. Quand les jeunes des communes voisines se décidaient à venir faire un tour au Trait, le samedi après-midi, qu'ils soient en stop, à vélo, à Solex, à Mobylette ou à moto, leur itinéraire les dirigeait tout naturellement vers cette portion comprise schématiquement entre le kiosque à musique et le Normandy hôtel. C'était comme ça. On n'allait pas à la Haute-Ville, on n'allait pas à la cité de la Maison-Blanche. Non, on allait là. Bêtement. Les yeux fermés.


L'édification de la mairie en retrait de la rue témoigne de l'intention de fixer là le centre ville. Mais l'effet est alors raté. Le jardin situé devant l'édifice s'apparente à un vaste no man's land. La mairie-cinéma semble simplement en retrait. Isolée presque. Le traitement paysager des années 90 s'attachera, par des effets de perspective
et de profondeur humaine, à redonner à l'ensemble la cohérence qui lui faisait défaut tout en gommant l'aspect rectiligne du site.

Alors, vous me dites que le Trait n'a pas de centre. Concédez-moi au moins qu'une ligne de quatre kilomètres a forcément... un milieu. Et quand celui-ci est fortement animé, alors oui, il incarne me semble-t-il ce fameux centre de gravité introuvable depuis qu'il a quitté le Vieux-Trait. Faut-il l'appeler épicentre agglomératif, centre par procuration, centre à temps partiel puisqu'il ne se révélait réellement que le samedi. Je persiste tout de même à l'appeler centre. La preuve: j'y avais fixé rendez-vous à ma fiancée. Et, tenez-vous bien, elle est venue!

Amicalement. D'autant plus que j'ai moi aussi adoré Auffray chante Dylan et que je l'écoute encore. Je vois que nous avons les mêmes valeurs...
Laurent Quevilly.





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