Cinq vaches, trois chevaux et surtout une belle ferme... A Sainte-Marguerite, les époux Breton faisaient figures de paysans aisés. Quand un ouvrier agricole fit tout basculer.
Fulgence Breton passait pour un homme doux, serviable et sobre. Quant à sa femme, Véronique-Delphine Robert, de 14 ans sa cadette, elle lui donnait enfant après enfant. 13 en tout ! Bref, l'archétype de la famille modèle. Seulement, leur union avait été un peu précipitée. Blanche, la fille aînée, leur était venue hors mariage le 19 février 1860. Mais ils avaient régularisé leur situation devant Monsieur le curé au mois d'octobre suivant.

Et puis, très vite, on murmura que la femme Breton était volage. Un certain Duval aurait prêté sa verdeur à ses tentations adultérines. L'apprenant par la rumeur, le mari se promena dans le bourg de Sainte-Marguerite avec une cocarde jaune barrée de cette inscription destinée aux mauvaises langues: "je le suis".


Le jeune amant

A la Saint-Jean de 1876, Émile-Ernest Després, né à Anneville, entra au service des Breton. Pas bonne réputation, Després. De caractère sombre, dissimulé, on le redoute dans le pays. Jeune, jusqu'à ses 20 ans, il a tâté de la maison de correction pour vol. 50 F. Il fallait toute la bonté du maître pour l'accepter. A Sainte-Marguerite, il n'aurait sûrement pas trouvé de travail ailleurs.

Très vite, le domestique de 21 ans et demi, devient l'amant de sa patronne qui en a 36. De ses 13 enfants, huit sont encore en vie et le dernier bézot est toujours à la mamelle.

 L'idylle dure six mois. Rupture. Puis on se réconcilie. Le 9 novembre 1877, par trois fois dans la journée, la Breton harcèle Després :
 — Vas-tu pas le fout' bas cette nuit ! si tu l'tues pas, j'vas m'faire un mauvais coup tu sais!

 Véronique lui promet le mariage. La ferme... Et lui sert de l'eau de vie,

Arrive le soir. On soupe en commun: Fulgence, sa femme, Després, les enfants. Tous assis à la même table.


Dix minutes après le repas, Breton, soucieux de la fermentation de son cidre, se lève pour se rendre au pressoir. Son valet le suit. "J'vas t'aider".
Véronique décoche une œillade complice à son amant. Elle sait que le grand soir est enfin arrivé. Elle, va vite coucher les gosses. "Vot' pé est parti chez Gueudry. Y r'viendra pas avant deux heures..."

V
oilà les deux hommes dans le réduit. Quand soudain la lanterne s'éteint. Breton entreprend alors de sortir. Derrière son dos, Després s'empare d'un énorme gourdin qui s'abat aussitôt sur la tête du pauvre fermier. Fulgence s'affaisse comme une masse sur le seuil. Le sang a jailli sur les vêtements du meurtrier, sur le pressoir, sur la muraille. Mais l'autre va s'acharner. Il saisit cette fois d'un palonnier de voiture qu'il savait être là. Et frappe. Et frappe encore... Brisant les os et défigurant les traits de son maître.

Sur le pas de sa porte, Véronique a compris. Tenant une chandelle allumée, elle s'avance jusqu'au pressoir. Després en sort, les mains maculées de sang, les yeux hagards.


— Est-y fait ?
— Oui, répond l'assassin

—  Mais t'es bien sûr qu'il est mort ?

Il a son compte, lâche entre ses dents Després. Y finit...

Et ils font l'amour !

Est-il mort, est-il seulement agonisant, Véronique ne se pose pas la question.  Pour elle, Breton n'est déjà plus là. Et sa seule envie est de récompenser sur le champ l'assassin. Elle le tire jusqu'au lit conjugal. Et ils font l'amour. Enfin libres...
Les sens repus, les nerfs relâchés après cette folle soirée, Després s'endort. A minuit, Véronique le réveille. Il faut cacher le cadavre. Le déposer loin d'ici, près de la forêt, est un bonne idée. On pensera à une agression alors que Breton rentrait chez lui...
— Le qu'va est oco garni...
— T'y penses pas ! Un ch'va blanc ! On verra qu'lui dans la nuit. Prends putôt la jument grise...
Alors le couple diabolique attelle la voiture, la femme tient la bride, le valet hisse le corps ensanglanté.
— Vas le bailler près d'chez Gueudry.
Desprès mène le funèbre convoi à trois, quatre kilomètres de là, au lieu-dit Les Habitres, dans le chemin de la Vieille-Rue, celui qui mène à Saint-Wandrille. Près de là habite en effet Gueudry, un ami de Breton. Est-ce pour porter les soupçons sur lui ? Est-ce pour faire croire à une mauvaise rencontre avec un gars du pays, avec un bandit de grand chemin ? Il jette en travers de la route la dépouille de Fulgence Breton. Puis s'en revient au logis. L'assassin fait boire la jument, nettoie la voiture, le harnais.
Ce soir, Després ne dormira pas à l'écurie. Mais dans le grand lit. Auprès de sa bien-aimée. Il est enfin le maître...
A 6h, le couple se lève. Véronique s'efforce de faire disparaître les dernières traces de sang sur la charrette. Maladroitement...



La foule accuse

Il est 7h du matin. Des paysans se rendent au labeur. Près de la forêt, dans le chemin de Vielle-Rue menant à Caudebec, on retrouve le cadavre à la tête éclatée, étendue en travers de la voie.  Sa casquette repose près de lui. On reconnaît Fulgence Breton.
La foule grossit. le garde-champêtre court avertir les gendarmes de Duclair. Un autre prévient M. Foucault, le maire de Sainte-Marguerite. Les gendarmes arrivent bientôt, flanqués de M. Chardine, le juge de Paix. Il y a là Després. On l'interroge.
— Hier soir, mon mait a dit qu'il allait voir Gueudry. Depuis, je l'ai pas r'vu...

Non, le crime n'a pas eu lieu ici. Voyez ces gouttes de sang qui conduisent à Sainte-Marguerite. Alors la foule murmure, accuse. Plus de cent voix désignent le garçon de ferme qui, tout le monde le sait, culbutait la patronne depuis une quinzaine de mois.

L'enquête sera un jeu d'enfant. Il suffit de suivre les traces de sang, le sillon des roues de la charrette. Parvenus à la ferme, ils découvrent une voiture fraîchement lavée mais encore souillée d'hémoglobine. Devant le pressoir, un monceau de paille porte aussi les mêmes indices.
— Vous êtes complice de crime, lâche le gendarme à la Breton, et je le prouverai !
Et comme arrive Després, Bozel tonne :
— C'est toi qui a commis l'assassinat !

Després balbutie, se trouble. Et finit par avouer. Oui, il a tout fait. Oui, il est coupable. Mais il en parlera plus tard.

Le brigadier Bozel le fait conduire sous bonne escorte à la prison de Duclair.

Véronique, elle, nie d'abord, proteste, injurie. A bout de forces et d'arguments, elle passe aussi aux aveux. On l'arrête. Elle est incarcérée à la prison de Duclair avec son plus jeune enfant.
Le dimanche, le parquet de Rouen se rendit sur place. L'enquête passa entre les mains de Delavigne, juge d'instruction, qui entend de nombreux témoins. On plaça les huit enfants dans différentes maisons et les coupables furent conduits à Rouen. Séparément. La femme Breton arriva au palais de justice, conduite par un paysan à l'air triste.






C'est dans cette église que fut baptisé Armand Fulgence Breton, né de Pierre et Rose Pélagie Langlois le 28 octobre 1825.
 
Il s'y maria le 29 octobre 1860 avec Véronique Delphine Robert, née le 3 octobre 1839.

On l'y inhuma après son assassinat survenu le 9 novembre 1877.


Le titre d'un roman

Le 14 février, devant la cour d'assises de Rouen s'ouvre le procès de la Vénus de Sainte-Marguerite. C'est ainsi que la vox populi a surnommé l'affaire. Du titre d'un roman provençal d'Adolphe Belot et d'Ernest Daudet, La vénus de Gordes. Fin 1866, cette histoire de mari empoisonné par l'amant de sa femme, un valet de ferme, avait été publiée en feuilleton dans le Figaro. A la différence que Véronique Delphine est nettement moins jolie que l'héroïne du livre. Tout au plus est-elle aussi lascive.

La séance est présidée par le conseiller O'Reilly. Chrétien, avocat général, occupe le siège du ministère public. Me Gosset défendra Després, Me Blondel la veuve Breton. Deux avocats du barreau de Rouen. La salle d'audience est comble.
Després est vêtu d'un paletot sombre, pommadé comme un paysan endimanché. Elle a une coiffe blanche, les bras croisés sur la poitrine.


Haine, jalousie, préméditation

L'acte d'accusation accable Després : «Il avait alors conçu contre son maître les sentiments de haine et de jalousie qui lui avaient inspiré l'idée de l'assassinat. Depuis longtemps, dit il, son projet de tuer Breton était arrêté. C'est dans la nuit du 9 novembre qu'il le mit a exécution...

« Les aveux de Després sont complets. C'est lui qui a donné la mort à son maître. Ii reconnaît avoir agi avec préméditation et avoir depuis longtemps formé le dessein de le tuer. Mais il ajoute qu'il n'a accompli ce dessein qu'à la suite des obsessions et incitations réitérées de la femme Breton, complice de la mort de son mari, dont elle voulait, dit-il, se débarrasser.

« La femme Breton, qui prétend avoir seulement « laissé faire », ne peut nier avoir eu connaissance des projets homicides de son amant, elle avoue les avoir connus depuis plusieurs mois, mais n'avoir pas su qu'il les mettrait a exécution vendredi soir.

« Sa conduite démontre qu'elle ne s'est pas contentée de ce rôle passif qu'elle invoque, mais qu'elle a aidé et assisté Després dans l'exécution du crime...

« Non-seulement Després n'aurait osé porter le coup fatal, s'il n'eût été sûr du silence de la femme Breton mais il n'aurait pu le faire si elle n'eût été de connivence avec lui...

« La femme Breton est une, femme méprisable, affolée de Després, selon son expression, et que la débauche a poussé au crime.

«Il a accompli, avec un horrible sang-froid, un assassinat que sa haine envers son maître, sa passion pour la femme Breton et son intérêt propre l'ont poussé à commettre.

En conséquence, les nommés Émile-Ernest Després et Véronique-Delphine Robert, veuve de Fulgence Breton, sont accusés d'avoir

« Després, à Sainte-Marguerite-sur-Duclair, le 9 novembre 1877, commis volontairement un homicide sur la personne de Fulgence Breton, avec préméditation.

« Et la veuve Breton, avec connaissance, aidé ou assisté l'auteur de l'homicide volontaire ci-dessus spécifié, dans les faits qui l'ont préparé, facilité ou commis, de lui avoir donné des instructions pour le commettre, et par promesses ou menaces de l'avoir provoqué à commettre ledit crime.»


Les amants se déchirent

A cette lecture, devant le jury, Véronique-Delphine se tient impassible. Les bras croisés sur la poitrine.

Une déposition très émouvante: celle de la fille Breton que les accusés ont rendue témoin de leur commerce adultérin.


Interrogé, Després raconte qu'après avoir commis le crime, il s'était retiré dans l'écurie pour y finir la nuit. Mais qu'il fut alors appelé par sa maîtresse qui se livra complètement à lui pour le récompenser. D'ailleurs il rejette toute la responsabilité de son crime sur sa coaccusée, disant que c'est elle qui l'a excité à le commettre et qu'elle lui avait même promis de l'épouser.


« Després, notent les journalistes, a l'air très intelligent, la femme Breton est plutôt laide, elle conteste avec violence les dires de son amant.»


Oui, la Vénus de Sainte-Marguerite traite son complice de "vieux menteur" et se débat avec acharnement contre ses révélations. Jamais, à l'en croire, elle n'a consenti au crime.


— Pourquoi avez-vous accompagné Després lorsqu'il transporta le cadavre de votre mari.


— J'avais peur qu'y m'en arrive autant.


— Mais c'est vous qui avez eu l'idée de transporter au loin le corps de votre mari, c'est vous qui lavez la charrette pleine de sang !


— J'avais pas d'intérêt à m'débarrasser de mon mari.


— Vous y aviez intérêt! Parce que le soupçon lui était venu et qu'il pouvait renvoyer Després.


Les témoins entendus furent Eléonor Montier, le docteur Cavoret, Hippolyte Lefèvre, Anatolie Vermont, Louis Leroy.
A 9h30, le verdict tombe. Coupables: oui. Circonstances atténuantes: oui. Travaux forcés à perpétuité.


Le compte-rendu du Figaro


Rouen, 15 février, 11 h. soir.

L'audience est très suivie. Cette histoire sanglante d'une femme, mère de treize enïants, faisant assassiner son mari par un valet dont elle est la maîtresse, a excité ici une très vive émotion.
Després, l'accusé, est un paysan à la physionomie sournoise et comme hébétée. La femme Breton, dont la laideur repoussante rend inexplicable l'empire qu'elle exerçait sur l'assassin, est d'un calme cynique. Elle persiste dans ses dénégations, comme son complice persiste dans ses aveux.

La déposition la plus émouvante a été celle de l'une des petites filles de la femme Breton, cette enfant a été témoin oculaire de l'assassinat.

Détail curieux M. l'avocat-général Chrétien, qui soutenait l'accusation, a été plus sévère contre Després que contre la femme Breton, qu'il regarde comme une hystérique.

Mes Gosset et Blondel, du barreau do Rouen, ont plaidé, le premier pour Després, le second pour la femme Breton. Tous deux ont obtenu le bénéfice des circonstances atténuantes. Les deux assassins sont, en effet, condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Fernand de Rodays.

Notes

Le père assassiné, la mère emprisonnée, que devinrent les huit enfants (douze, treize affirment certains journaux!) . On sait que la victime avait au moins un frère, Jacques Aristide Breton, époux de Prudence Désirée Louvet. Les enfants furent manifestements dispersés entre plusieurs fermes de Sainte-Marguerite.

Ces enfants Breton, on en connaît deux: Louis Auguste, journalier, 1875-1955, mort à Barentin. Blanche, née en 1866. Le 12 juillet 1892, alors repasseuse, elle épouse à Canteleu Hypolite Moulin, soldat de réserve. Une présentation de l'extrait des minutes du greffe de la cour d'appel de Rouen en date du 14 février 1878 atteste que la mère de la future se trouve dans l'impossibilité de donner son consentement. Et pour cause...

Sources

Le Gaulois et Le Temps du 16 février 1878.
Le Figaro du 17 février 1878.
Le Petit Parisien, février 1878.
Le canton de Duclair à l'aube du XXe siècle, Gilbert Fromager.
Loups, sorciers et Criminels, Jean-Claude Marquis.
Géographie de la Seine-Inférieur, Bunel et Tougard.





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