Par Laurent QUEVILLY.

Précurseur de la révolution romantique, Ulric Guttinguer ne manquait pas une occasion de faire visiter Jumièges à ses amis. En 1839, il publia un recueil en prose et en vers sur ses ruines. L'ouvrage fit alors grand bruit. Il est aujourd'hui oublié...


Le plaisir aime les voyages,
Amis, parents, accourez tous.
Jeunes et vieux, folles et sages,
Embarquez-vous!

 
 
Qui, dans la rue, se souvient de vos vers, Monsieur Guttinguer?
Vous avez vu le jour à Rouen, le 31 janvier 1787.
Votre père, Jean-Ulric, y était né lui aussi. En 1742. C'était un négociant d'origine suisse...
En 1798, le voilà élu pour un an député de la Seine-Inférieure. Puis membre du conseil des Anciens. A Paris, son rôle est inexistant. Mais son adhésion au coup d'état du 18 Brumaire le propulse au Tribunat. Il y restera jusqu'à sa suppression, en 1807.

Retour à Rouen...




La fille du boucher de Duclair

Vous habitez au 35 de la rue Fontenelle. Près de chez vous, au 32, réside le procureur des finances, Jacques-Antoine Gueudry.  Ancien boucher à Duclair, il a fait fortune dans les fournitures de l'armée. Sa fille est fort jolie. Elle s'appelle Virginie.

Le vieux Gueudry meurt. Sa femme aussi. Vous êtes bon danseur. Le tuteur de la belle orpheline, M. Endeline, tenta bien de s'y opposer. Mais vous avez fini par l'épouser, la riche héritière de 18 ans. C'était le 21 février 1811. Elle vous apportait une dote de quinze millions de francs. Protestant, vous vous engagiez à respecter sa religion. Et permettre aux enfants qui vous viendraient de grandir dans le catholicisme.
 

 Vous faites de Virginie une femme. Votre femme. Et vous-vous installez à la Mi-Voie, propriété qu'elle possède près de Rouen. Belle demeure de style Louis XVI. Mais elle a aussi hérité de la plupart des bois qui couvraient Saint-Gatien, près d'Honfleur. 


Avec elle, vous entreprenez, face à la mer, la construction d'un chalet. Un chalet inspiré de ceux de la Suisse, le pays de vos racines.


Las, Virginie meurt en 1819, vous laissant deux filles. La légende veut qu'une nuit, un orage sur le chalet lui occasionna une telle frayeur qu'elle développa dès lors la maladie qui allait la conduire au tombeau. On désignera le domaine du nom de Fontaine Virginie...

Virginie ! Vous tenterez de vous en consoler par l'écriture et le libertinage. En fumant des cigarettes de tabac turc...

La Mi-Voie
En 1820, vous habitez le château de Mi-Voie, à Amfreville.  Vous y êtes encore en 1829 quand Musset vous publie dans ses Premières poésies. Votre inspiration vous vient, dira-t-on, d'une peine de cœur qui, alors que vous aviez plus de 40 ans, a traversé comme l'éclair toute une vie de plaisir.

Dès lors, vous vivrez dans votre chalet de Saint-Gatien. Recevant Hugo, Dumas, Sand, Sainte-Beuve, Chopin, Gautier, Flaubert... Les chefs de file du romantisme vous hissent dans leur nacelle. Charles Nodier, Alfred de Vigny tiennent votre poésie en haute estime. Vous collaborez à La revue du Corsaire.


En 1826, vous êtes publié dans les Annales romantiques qui reproduisent votre poème Charles VII à Jumièges. Un livre va suivre...

Jumièges

Souvent, cher Casimir, je pense à vos ruines
Qu'entourent au printemps les blanches aubépines


 En 1839, Nicétias Périaux, l'éditeur de Rouen, publie le Jumièges d'Ulrich Guttinguer. Voilà déjà dix ans que Charles-Antoine Deshayes a signé chez Baudry sa fameuse Histoire de l'abbaye royale. Si l'on exclut le Voyage pittoresque de Taylor et Nodier, on peut donc considérer l'ouvrage de Guttinguer comme le second consacré exclusivement à Jumièges. A cette époque, des vapeurs déversent déjà des flots de visiteurs à travers les ruines. Guttinguer se dit parmi les premiers à avoir arpenté de longue date Jumièges. Il y est revenu régulièrement. Écrivant au fil du temps plusieurs poèmes qu'il se propose de rassembler, d'agrémenter dans un recueil. Certains sont ainsi datés : "Jumièges, 25 août 1833". Cet été-là, un couple d'érudits anglais, les Foloppe, visitèrent l'abbaye. Et ne purent éviter Deshayes qui, à l'auberge Savalle, vendait son ouvrage à l'aide d'une affiche.

Guttinguer aurait écrit un jour sur les murs du chapitre de l'abbaye :

Du besoin du passé notre âme est poursuivie
Et sur les pas du temps l'homme aime à revenir
Il faut au jour présent de la plus belle vie
L'Espérance et le Souvenir

J'ai ici entre les mains l'édition originale de Jumièges. 216 pages de taille inégale, roussies par le temps.

De quoi se compose cet objet rare ?

1 D'abord d'une évocation en prose de Jumièges, divisée en huit chapitres.

2 Suit une dissertation sur la légende des Énervés.

3 Viennent ensuite sept poésies sur Jumièges.

4
Le tout s'achève par des poèmes divers.

 Des lithographies de Nicolas Périaux illustrent ces pages. Feuilletons-les...

"Qu'on nous permettre cette opinion peut-être présomptueuse : l'histoire de l'abbaye de Jumièges peut avoir été écrite, soit dans des ouvrages consciencieux et estimables, soit dans des articles agréables et spirituels ; mais la véritable impression de ces lieux n'a point été rendue..."

Telles sont les premières lignes qui justifient toutes celles qui vont suivre. Pour Guttinguer, aucun écrit n'a encore restitué la poésie du lieu. "Châteaubriand ! Voilà l'historien, le poète que nous implorons pour Jumièges, car le génie du christianisme est là aussi..." Guttinguer recommande cependant la lecture du Voyage pittoresque. Mais aucune allusion à Deshayes dont le livre est pourtant en vente sur place. Deshayes à qui Taylor et Nodier doivent leur chapitre sur Jumièges.

 Au voyage en vapeur, Guttinguer préfère la calèche. "Les chevaux attelés, vous irez à Jumièges. En sortant de Duclair, le postillon se jette subitement à main gauche dans une traverse assez triste, mais aussi bonne qu'une traverse peut l'être...
Sommes-nous loin de Jumièges, postillon...? — A deux pas. — L'impatience vous prend, car vous ne savez
pas peut-être ce que c'est que les deux pas d'un paysan normand : on dirait qu'il les fait avec des bottes de sept lieues.
Jumièges !  Jumièges  !... Où donc est Jumièges ?
Des terres maigres, quoique cultivées, des champs, de courtes forêts se succèdent sans que vos regards qui interrogent l'horizon, découvrent autre chose que des blés ou des avoines.
Jumièges, au fond d'un bourg et d'un pli du terrain, ne vous apparaîtra que lorsque vous pourrez, pour ainsi dire, le toucher de la main."












L'une des illustrations contenues dans le livre de Guttinguer. Ici, l'abbaye coiffée d'un seul clocher. Le premier est tombé en 1829.









Guttinguer a manifestement pris la route de Yainville pour parvenir, "à la fin d'un beau jour d'été, à l'entrée du bourg de Jumièges".

 
Et de brosser, à son arrivée aux ruines, l'historique sommaire qui, selon lui, manque au visiteur. Dans cet exercice, Guttinguer se montre meilleur poète qu'historien. Il situe en 1777 le saccage du tombeau d'Agnès Sorel par les Calvinistes et attribue aux Révolutionnaires de 93 sa dispersion. 
La nuit tombe. Nous allons visiter le vieux moutier à la lueur des torches. Guttinguer va se servir d'un personnage pour brosser avec lyrisme l'épopée de l'abbaye.  "Un voyageur suivait ces flambeaux, et, m'avançant vers lui, je reconnus pour un ami, peintre et antiquaire distingué que je n'avais pas vu depuis longues années." Il venait, nous dit-il, contempler l'abbaye encore une fois. Depuis longtemps, il visitait chaque année ce lieu où ses crayons et sa plume trouvaient sans cesse un nouvel aliment." On pense à Langlois. Et Langlois se livre à un long descriptif des murs. "En 1820, vous eussiez vu encore, au sommet de ces murailles, les quatre évangélistes et un ange adorateur d'une admirable exécution. Tout cela, et les chapiteaux des colonnes, a été conquis par l'Angleterre en pleine paix, et on ne saurait dire comment." C'est là un des thèmes récurrents de l'époque : les Anglais ont pillé l'abbaye, emporté pierre par pierre le cloître...

Au fil des pages, Guttinguer nous fait visiter les chapelles, les souterrains d'où fuient des nuées de chauve-souris. Ce soir-là, Guttinguer dormit dans la Chambre des Dames.
Le lendemain fut pour le manoir d'Agnès, au Mesnil : "
Éveillés de bonne heure par le beau temps et par notre désir, nous prîmes, dans la rosée, le sentier du jardin qui conduit à la porte d'Agnès. Elle ouvre sur le chemin rural qui porte le même nom. La route est fort agreste ; et parée seulement de ces galants églantiers si fleuris au mois où nous la parcourions. Ce sont ces buissons que les Anglais nomment si bien sweet briard, douce bruyère.

Guttinguer
L'un des thèmes du livre : les deux moines retrouvant dans les ruines de l'abbaye l'effigie de Philibert.

Nous arrivâmes promptement à un carrefour nommé carrefour du Roi, où nous nous reposâmes sous de grands chênes, ruines et vestiges aussi des grandes forêts qui couvraient les communes entre Jumièges et Le Mesnil. Excepté ces beaux arbres, rien n'en paraît plus ; mais le blé et l'avoine semblent ne pousser qu'à regret sur cette terre défrichée, et leur maigreur apparaît comme un châtiment.

Les chemins et les champs répandus à l'entour, portent des noms bien faits pour éveiller les douces réflexions et les souvenirs poétiques. Ce sont : la rue Main-Berthe (sic), le Val-Rouge, le Hamel, le Druglan, le Cols de la Ruine, les Fonds du Roi, les Quatre-Camps, le Tombeau des Sarazins, les Anneaux, le Camps des Vieux, etc. Chacun d'eux est comme le titre d'une chronique."
La manoir déçoit Guttinguer. Tout à disparu. Si ce n'est de grandes fenêtres, quelques bancs de pierre. "Enfin, vis-à-vis de ces fenêtres, une salle où l'œil découvre, avec quelque peine, près du plafonds, une ligne d'écussons effacés par la haine et l'envie révolutionnaire plus que par la main du temps.
De tous ces bâtiments, on a composé un corps de ferme très sombre, qui donne peu d'émotions..."

Guttinguer et ses amis passèrent encore quelques nuits à Jumièges. Ce séjour n'est malheureusement pas daté. Puis un post-scriptum
(chapitre VIII de la première partie) fait état d'un nouveau voyage. "Le relais de Duclair se faisait attendre (espérer, comme on dit en Normandie); on vint nous avertir que nous n'aurions de chevaux que dans la vesprée (soirée)". Nouvelle description des ruines. Mais cette fois, on se met en tête de reconnaître l'endroit où débarquèrent les Énervés. "Un bateau de pêcheurs, au moment où nous arrivions, arrêté sur l'onde molle et soulevée, à cette heure, du flux que les marins appellent étale, ravivait en nous ce lointain et triste souvenir..."


Illustration de la quatrième de couverture.

Aux chapitres en prose succède justement une dissertation sur la légende des Énervés. Guttinguer y croit. L'affaire est alors en débat. Viennent alors sept poèmes. Le premier dédié à Charles Nodier. Le second, Méditation, va à Mme la Comtesse d'A... et parle encore d'Agnès Sorel. Le troisième, voué à Casimir Caumont, reprend le thèmes des deux moines, Gaudouin et Gandoin, qui relevèrent les ruines. Le quatrième s'intitule Charles VII à Jumièges. Il est daté du 25 août 1833. Une note de bas de page laisse entendre que Guttinguer a eu entre les mains le manuscrit sur l'histoire de Jumièges. Un cinquième, Gemitus ou Gemma, s'interroge sur l'éthymologie de Jumièges. Le dernier, Minuit, date de juillet 1838.

L'ouvrage se termine par des poésies diverses sans rapport avec le sujet principal.

La critique

Aussitôt sa publication, la critique est favorable. Voici ce qu'en dit la Revue de Rouen et de Normandie.

Jumiéges ! Voici un nom bien populaire dans notre belle province, un nom poétique et rêveur entre tous ceux qui consacrent le sol de la Normandie , un de ces noms qui réveillent le mal du pays quand on les entend prononcer sur la terre étrangère. N'y a-t-il pas, en effet, des lieux qui semblent caractériser la patrie dans tous ses attributs, et la peindre avec tous ses enchantemens ? Et, pour nous du moins, Jumiéges est un de ces lieux idéalisés : nous y retrouvons la Normandie tout entière ; sa poésie d'abord dans ces ruines grandioses qui témoignent d'une foi maintenant à demi éteinte ; son génie matérialiste et puissant, dans ce beau fleuve qui en paraît l'emblème ou plutôt le Dieu protecteur ; enlin la magnificence de sa richesse et de sa beauté , dans ces horizons immenses où resplendissent et s'accumulent toutes les productions de la nature. Que notre antique Jumiéges ait donc chaque jour ses visiteurs et ses pèlerins , il a de quoi justifier cet empressement. Toutefois, et même en mettant à part les étrangers, combien, parmi ces curieux qui, fidèles à l'activité normande, s'en vont à l'échappée visiter la pieuse abbave, combien, dis-je, l'ont vue sans la connaître, ou, qui pis est encore, sans l'apprécier ! Et cela seulement faute d'un poète ou d'un historien qui leur servît de guide et de compagnon. Aussi est-ce comme possédant toutes les qualités que réclament ces bienveillantes fonctions, que nous signalons aujourd'hui à nos compatriotes le livre de M. Ulric Guttinguer.

La mission d'historien y est suffisamment remplie à l'aide de quelques notes succinctes sur les principaux événements dont Jumiéges a été le théâtre et le témoin, et sur tous les faits relatifs à l'abbaye ou à ses chefs spirituels. L'auteur n'a point ménagé avec une attention moins scrupuleuse la place que réclamait la tradition locale : dans une critique spécieuse et entraînante en faveur de la légende des Enervés, M. Guttinguer nous donne quelques extraits du poème de Sainte Bautheuch. Nous le félicitons d'autant plus de ce soin, qu'il en a complété l'effet en accompagnant ces citations d'une traduction en vers qui révélera aux lecteurs peu érudits les beautés de cette poésie naïve et originale , trésors brillans enfouis sous des mots obscurs , beautés attrayantes déguisées par les tours surannés du vieux langage. Puis encore, à chaque pas de son pèlerinage, M. Guttinguer retraçant à nos regards les images vivantes du passé, harmonise la scène avec les événemens, les paysages avec les souvenirs, dans des tableaux pittoresques et animés dont la succession produit une sorte d'enivrement poétique qui doit exalter les imaginations les plus froides.

Toutefois, notre conscience de critique nous contraint à rejeter l'une de ces fantaisies. Nous voulons parler de la scène nocturne où Jeanne d'Arc nous est montrée sous les traits d'un ange contemplant tristement le supplice éternel infligé à ses bourreaux et à ses détracteurs. Au nombre de ces derniers, l'auteur n'a pu manquer de placer Voltaire en première ligne. (...)

Lisez encore l'épilogue, que nous voudrions reproduire en entier, pièce pleine de chaleur et d'entraînement, et qui, au milieu de l'expression du plus vif enthousiasme pour la patrie, trahit, par quelques accents d'une tristesse déchirante, les regrets navrans des souvenirs éteints.
Aussi le poète s'écrie-t-il :


Heureux, vous qui venez sur cette belle rive,
Sans avoir dans le sein cette note plaintive :
Le souvenir amer d'un passé sans retour ;
Oh ! vous ne verrez pas mon pays sans amour !

En lui tout doit parler à vos ames éprises ;
Les arbres et les tours, les tombes, les églises,
L'océan où le fleuve, en ses détours fleuris,
Vous conduit et se perd devant vos yeux surpris.
La Suisse et ses chalets, les Alpes dentelées,
N'ont rien de plus riant que nos fraîches vallées ;
Ses glaciers et ses lacs n'ont point d'aspects plus beaux
Que nos golfes d'azur sillonnés de vaisseaux.
Les donjons féodaux des Hautes-Pyrénées
Ne parlerons pas mieux aux âmes étonnées,
D'armes, de chevaliers, de nains, de négromans,
Que les murs écroulés de nos vieux chefs normands.


Puis, en regard de ces poésies touchantes, voyez ce spirituel sonnet sur l'étymologie de Jumièges.

D'où vient ton nom, Jumiége ? Ils ne sauraient le dire ;
O vanité de l'homme et surtout du savant !
Gemitus ou Gemma : « douleur » ou « diamant » :
Il faut vous décider, mes confrères, sans rire.

Cela vaut l'in-quarto : mettez-vous à l'écrire.
L'auteur, de l'Institut sera correspondant ;
Si le monde moqueur rit du livre pédant,
A lui seul reviendra le plaisir de le lire ;

C'est quelque chose encore. En attendant, je veux
Sur un sujet si grave émettre un avis sage ;
Ce n'est ni l'un ni l'autre, ou bien c'est tout les deux,

Choisissez : tous les deux me plairait davantage ;
L'histoire de ce cloître et de ces monuments
Montre autant de trésors que de gémissements.


Nous ajouterons seulement à cela que tous ceux qui feront le pèlerinage de Jumiéges par un temps propice et en compagnie aussi bonne que le livre de M. Ulric Guttinguer, trouveront assurément que la terre gemétique est plutôt la terre des trésors que celle des gémissements.

A. B.

Derrière ces initiales, on reconnaîtra Amélie Bosquet, aux racines jumiégeoises. On voit aussi où Frédéric Bérat est allé puiser son inspiration pour composer Ma Normandie : "La Suisse et ses chalets, les Alpes dentelées, N'ont rien de plus riant que nos fraîches vallées..."


Son œuvre

Qu'avez vous encore écrit, Monsieur Guttinguer? Mélanges poétiques, Arthur, des fables dédiées au duc de Montpensier, une tyrolienne à la gloire de la princesse Louise, la fille du roi...
Mais qui se souvient de vos vers, Monsieur Guttinguer?

Un temps, on polémiquera sur l'orthographe de votre nom. Vous appeliez-vous Guttinguer ou Guttinger?  La Revue anecdotique de 1862 assure que le vrai nom de notre poète est Guttinger ; "mais il faut faire observer qu'Ulric signait comme son père, tribun sous le Consulat, lequel, Allemand d'origine, avait jugé opportun de franciser son nom." Votre père, Jean-Ulric, tenait en réalité  ses origines de Wilfenden, en Suisse, où il naquit de Daniel Guttinguer et d'Elizabeth Notzby. En avril 1785, à Rouen, Jean-Ulric, alors marchand, épouse Marie-Rose Filleul, demeurant Saint-André-de-la-Ville. Elle est la fille de Nicolas Marchand, lui même marchand à Journy-en-Vexin et de feue Marie-Catherine Catel.


Bref, la notoriété s'attachait encore à vous qui êtes mort le 21 septembre 1866. Vous habitiez alors au 6 de la rue Frochot, à Paris. Vos héritiers avaient déjà vendu la Mi-Voie à l'industriel Édouard Rondeaux, le grand-père maternel de Gide. Le chalet près d'Honfleur fut cédé à un certain Dubourg.

L'hommage de l'Académie de Rouen

Un des plus anciens membres de l'Académie, M. Ulric Guttinguer, est également décédé, à Paris, depuis la clôture de nos séances, à l 'âge de quatre-vingt-trois ans.
Né à Rouen, et fils d'un ancien député de l'Empire , il se livra, dès sa jeunesse, à la littérature. Il débutait, en 1812, par un poème, ayant pour titre : Godfin, ou les Mineurs sauvés. Associé plus tard au mouvement romantique, il devint un des collaborateurs du journal La Muse française. Ses Mélanges poétiques, qui ont eu plusieurs éditions, reproduisent les nombreuses et remarquables pièces qu'il avait publiées dans ce Recueil littéraire.
 On lui doit encore : Charles VII à Jumièges et Edith, poèmes ; un Recueil d'Elégies ; des Fables et des Méditations ; Les deux Ages du poète ; Un dernier Amour, ouvrage en vers et en prose ; des romans, des lettres critiques, et des articles extraits de divers journaux et particulièrement du Corsaire, dont il fut longtemps un des rédacteurs.

M. Guttinguer avait été élu membre résidant de l'Académie, en 1813; la présidence lui fut conférée en 1825. En 1829, il passa dans la classe des correspondants.

L'Académie a publié dans ses Précis annuels, plusieurs de ses compositions. La lecture de ses fables, dont il lui réservait habituellement les prémices, était toujours accueillie par elle avec une faveur méritée. Homme du monde, en même temps que littérateur, il se faisait remarquer par la distinction et par l'urbanité de ses manières. Son discours de réception à l'Académie présentait le développement de cette pensée: que le plus doux emploi que l'homme du monde puisse faire de ses loisirs, est de les consacrer à la culture des lettres. Il fut lui-même, pendant toute sa vie, fidèle à ce précepte. Vétéran des lettres françaises, il écrivait encore, dans ses dernières années, des œuvres qui avaient conservé toute la chaleur du jeune âge.


Dans les anthologies

Guttinguer [Ulric], fils d'Ulric Guttinguer, député, tribun, puis directeur de la banque de Rouen, est né dans cette ville en 1785. Adonné avec ardeur, depuis l'âge de vingt-cinq ans, à la culture des lettres, M. Ulric Guttinguer a soupiré des vers charmants, pleins de grâce, de fraîcheur et d'abandon. Président de l'Académie de Rouen, lié d'amitié avec les chefs hardis de la croisade romantique, il a brillé parmi eux par l'élégance rêveuse de sa poésie. La Muse française, recueil publié sous les auspices de MM. V. Hugo, A. de Vigny et Ém. Deschamps, et qui fut comme le miroir de ce temps de passion littéraire, accueillit ses confidences élégiaques. En 1821, il réunit ces pièces dans ses Mélanges poétiques, et publia successivement le roman religieux d'Arthur, un recueil d'Élégies, des Fables, des Nouvelles, les Deux âges du poète, les Pensées et impressions d'un campagnard, et beaucoup de morceaux détachés qui révèlent tous un homme d'esprit, de talent et de cœur. [Voyez un article de M. Sainte-Beuve dans la Revue des Deux-Mondes, 1836, t. VIII, reproduit dans les Critiques et portraits, t. IVj et la France littér., t. III, p. 552.]

1. — Recueil d'élégies, sans titre, imprimé chez Foumier, 1829, in-8,gr. papier. Distribué par l'auteur et non mis en vente.
2. — Arthur, roman. Paris, Renduel, 1836, 1 vol. in-8.
3. — Fables et méditations. Paris, Joubert, 1837, in-8 [3 fr.].
4. — Jumiéges. Rouen, Périaux, 1839, in-18 de 216 pag., avec 1 lith.et t frontispice. Vers et prose. Suivi de poésies diverses.
5. — Les Lilas de Courcelles, poésies. Saint-Germain, imp. de Beau, 1842, in-8 de 88 pages.
6. — Les Deux âges du poète. Paris, Charpentier, Fontaine et Dauvin, 1844, in-12 [3 fr. 50 c.].
7. — Pensées et impressions d'un campagnard. Paris, Dauvin et Fontaine, 1847, in-12. C'est un recueil fort spirituellement écrit d'articles publiés dans divers journaux, et, entre autres, dans le « Corsaire.»

On doit encore à M. Ulric Guttinguer : La Source divine. A S. A. R. Mgr le duc de Montpensier, le jour de sa première communion 22 mai 1837 [en vers, 1837, in-81; — Le Pont de Neuilly [en vers, 1837, in-8] ; — Méditations sur le saint temps de carême [poésies, 1838, in-12]; — Pallida Mors. A M. Victor Hugo [en vers, 1844, in-s] ; — Les Funérailles de Charles Nodier ; 29 janvier 1844 [en vers, 1844, in-8] .

Plusieurs pièces de vers de M. Guttinguer ont été mises en musique. L'une d'elles, La Suissesse au bord du lac, eut jadis un très grand succès.


Haut de page