14 avril 1786. Il est 3h du matin. Pierre Bigot s'apprête à haler un navire d'Heurteauville vers la Roche. Lorsqu'il est agressé par deux concurrents. De son lit de souffrance, il raconte...

A Monsieur le bailly de Ducler, juge civil criminel et de police dudit lieu

Suplie humblement Pierre Bigot, dit Brouaise, laboureur et haleur de navires, demeurant en la paroisse de Jumieges, hameau de Herteauville.

Et vous remontre que depuis très longt temps, les nommés Fauvel frères, aussy haleurs de navires, cherchent l'occasion favorable de la maltraitter à leur aise.

Première victime : le fils Bigot

Cette haine des nommés Fauvel s'est manifestée dès il y a trois ans. Ils commencerent alors par accabler de coups Pierre Bigot, fils du supliant, qui resta au lit malade et ils ne le quittèrent qu'en disant qu'au premier jour, ils en donneraient autant à son père.

Le supliant méprisa alors cette querelle et les menaçes, bien résolù d'en éviter l'effet, à quoy, il est toujours parvenù depuis ce tems, non sans de grandes précautions et par le mépris de leurs injurres.

Mais l'instant fatal est enfin arrivé, et avec toutes les précautions possibles, le supliant n'a pù l'évitter, leur rage a enfin éclatté et le supliant a été leur victime.

Jacques Pignon, pilote de Villequier

Le jour d'hier, quatorze de ce mois, le supliant fut requis par le nommé Jacques Pignon, pilote demeurant à Villequier, conduisant pour lors un vaisseau holandois qui étoit au quay du capitaine Vauquelin a Jumiège hameau de herteauville aux fins de haler jusqu'à La Roche le navire holandois dans lequel il étoit.

Les injures les plus atroces

Les chevaux de halage, Achille Giroux

Le suppliant s'y transporta à cet effet avec ses chevaux par les trois heures du matin. Il rencontra chemin faisant les dits Louis et Jean Fauvel frères aussy haleurs de profession de la même paroisse de Jumiege, même hameau de Herteauville, qui luy dirent les injures les plus atroçes et auxquelles il ne repondit rien ; le supliant et les Fauvel etoient seuls et il vouloit evitter l'effet de leurs menaçes anterieures.

Parvenus enfin vis a vis dudit navire hollandois le pilotte cria Pierre Bigot dit Broüaise estes vous la ? Oui répondit le supliant me voilà et j'attends votre trait.

Alors les Fauvel frères redoublerent d'injures et dirent au supliant qu'il ne le haleroit pas

On se dispute le trait

Le pilotte temoin de cette querelle et voulant partir crut y mettre fin en disant qu'il vouloit que ce fut le suppliant qui le halat et non d'autres et alors il luy envoat le trait ; mais nonobstant la reclamation du pilotte les Fauvel freres s'en saisirent et voulurent haler le navire.

Le supliant leur fit le plus honnestement possible touttes les representations qu'il crut devoir leur faire mais voyant qu'ils persistoient toujours il se saisit du trait en leur disant que c'étoit lui seul qui etoit requis et qu'il falloit qu'ils s'en raportassent au pilote.

Mais les Fauvel freres sans plus d'explication se jetterent aussitôt sur luy le prirent à la gorge et le terrasserent.

Sauvé par un particulier

Tandis que Louis Fauvel le tenoit dans cette position et luy donnoit des coups de poing sur la teste et sur le corps, Jean Fauvel luy donna des coups de sabot sur la teste et sur le visage de maniere qu'il luy a fait sur l'oeil gauche une plaÿe de huit lignes de longueur sur quatre lignes de largeur et deux lignes de profondeur par laquelle il a perdù condiserablement du sang : Et il auroit sans doutte été tué s'il ne fut parvenu un particulier qui retira le dit Fauvel de dessus luy et le reconduisit en son domicille ou il n'auroit pù retourner seul tant il etoit maltraitté et ouu= il est gissant au lit extremement malade et en danger au moins de perdre la vie.

Le supliant dans cet etat pitoyable eut recours au sieur Bairie chirurgien dont il a été tiré le certifficat cy joint.

Un assassinat prémédité

Cet assassinat est d'autant plus punissable qu'il etoit prémédité en ce que ainsy que le supliant le fera demeurer constant les dits Fauvel frères n'ettoient partis de chez eux que dans l'intention de le commettre pourquoy il a été conseillé d'avoir l'honneur de vous donner la présente..

A ce qu'il vous plaise Monsieur sur les conclusions de M. le procureur autthoriser le supliant de faire informer des faits mentionnés en la presente et circonstances et dependances a laquelle fin il vous plaira luy accorder mandement pour faire assigner temoins aux jour et heure qu'il vous plaira indiquer pour sur la dïtte information etre prononce tels decrets il appartiendra et conclù en telle provision que de raison le cas echéant le tout vu ce qui resulte du certifficat cy joint et pour touttes reserves generallement qu'elles consygnes et vous rendrez justice....


Les lieux de l'agression

Sur cette carte de Cassini datée de 1755, soit 31 ans avant les faits, on remarque la matérialisation de deux bacs. Celui de Jumièges à Heurteauville et celui du Conihout du Mesnil à la Roche, en bas à droite.

 Entre les deux, d'amont en aval, deux lieux-dits ont accueilli eux aussi des passages d'eau : le Gouffre, la Foulerie où sont dessinées des chapelles, comme sur la plupart des autres lieux-dits.

Hors cadre, un passage est alors matérialisé à Claquevent (Yainville) et un bac au Trait, face à Guerbaville.

Autre détail intéressant : une île de dimension respectable en amont du passage d'Heuteauville. Mais Cassini ne lui donne aucun nom alors qu'il le fait ailleurs.

Derrière l'église Saint-Valentin se desse un moulin à vent, approximativement rue Mainberte.

A la sortie du bourg de Jumièges, à gauche, en direction de Yainville est matérialisée une chapelle.


En l'absence du procureur fiscal Maître Pigeon, avocat, et Hébert, pour le bailly, signèrent ce document et les témoins furent assignés pour être entendus sur ces faits le samedi et jours suivants "tant que besoin". On ne sait ce qu'écopèrent les frères Fauvel.

Le certificat du chirurgien

Je sousigné Jean Baptiste Benoist Berries (… ) demeurant au bourg et paroisse de St Denis de Ducler certifie m'estre exprets transporté aujourd'huy quatorze avril mil sept cents quatre vingt six sur les huit heures de matin en la paroisse de Jumieges hameau d'erthauville pour y voir et visiter le nommé Pierre Bigot agé de quarante cinq ans que j'ai trouvé au lit malade après avoir visité touttes les parties exterieures de son corps je remarque une plaie ressente et sanglante située sur la partye moyenne de la paupiere de l'oueil gauche de la longueur de viron huit lignes, de la largeur de quatre lignes et deux de profondeur. 

Cette playe a rendu une quantité prodigieuse de sang, ce qui m'a été prouvé par la coagulation sur l'oueil qui en enpeschoit l'ouverture pour le moment : je remarque en outre beaucoup de sang sur les hardes du dit Pierre Bigot. Je aplique sur la playe un plumaceau trempé dans l'eau pluvieuse et je apliqué un bandage convenable a la situation de la playe. Je en outre remarqué beaucoup d'emotion dans le pouls je prescrit au malade un regime convenable a son estat pour prevenir les accidents qui pourais en resulter fait et delivre le present le jour et an que dessus ; le malade m'a certifié que cette blessure luy avoit esté faitte ce jourd'huy quatorze avril l'an mil sept cent quatre vingt six a trois heure du matin.

Bairie Me chirurgien

COMMENTAIRE

Pierre Ambroise Bigot, la victime, était fils d'autre Ambroise et de … Françoise Fauvel, du nom de ses agresseurs. S'agit-il d'un conflit entre cousins ? Bigot avait épousé Catherine Duval en 1761. Devenu veuf, il s'était remarié avec Geneviève Hue en 1767. S'il était laboureur et haleur de navires, il avait pratiqué aussi le métier de bourrelier. Il avait plusieurs soeurs. Françoise, l'épouse de Raphaël Bucquet, Marie Barbe, mariée à Nicolas Dosemont, Marie Thérèse, épouse de Jean Levillain.
Un an après les faits, le fils Bigot, victime de la première agression, allait prendre pour épouse Catherine Françoise Varin. A 21 ans, il se mariait le même jour que sa sœur, Catherine, 25 ans, qui elle convolait avec Jacques Michel Varin. C'était le 13 février 1787.

Jean-Baptiste Benoît Bairies dont le nom est parfois orthographié Bairier a épousé à Duclair, le 31 août 1763, Marie Rose Lasne. Il est fils de Jean et de Catherine Vastey. Originaire du Gers, installé un temps à Caumont, Jean Bairyes père a été médecin à Jumièges et appelé au chevet de victimes de nombreux faits-divers que nous traitons par ailleurs. L'une des filles de Jean Baptiste Bairies, Marie-Catherine, épousera en 1793 Jean-Baptiste Durand, homme  de loi à Duclair. Ses parents sont alors décédés. 

Source ADSM, Cote  199BP61,  recherche et numérisation : Jean-Yves et Josiane Marchand, rédaction et commentaires  : Laurent Quevilly.