Alain Joubert


5.5 – La représentation de l'espace

5.5.1
– Les différentes visions de la Basse-Seine

La cartographie mentale produit des constructions sociales et non des productions individuelles comme le prouvent les travaux de Denis Jodelet et Stanley Milgram sur Paris (Jodelet 1977). A partir des cartes que nous avons fait dresser par les enquêtes sur la Basse-Seine entre Rouen et Le Havre (figures 51 à 56), on peut essayer d'établir des typologies bien que le nombre de cartes exécutées soit tout à fait insuffisant pour en tirer des statistiques.

Deux visions de la Seine s'opposent :

un champ restreint Caudebec-Duclair (fig. 51)
et une vision large (fig.52)

Dans la façon de représenter la Basse-Seine, on peut percevoir :
  • Un souci d'exactitude et de perfection marqué (fig. 51, 52, 54)
  • des représentations beaucoup plus fantaisistes des méandres (fig. 53)
  • une exagération de la largeur de la Seine (fig. 55)
  • une mise en perspective inverse de tous les schémas classiques : la personne exécute le dessin comme si elle se trouvait sur la rive droite en regardant vers le sud (fig 56).

A partir des cartes dressées par les interviewés, nous avons tenté de dresser la vision que chacun se faisait de son espace de représentation, c'est-à-dire l'étendue de cet espace à partir des lieux cités.

On perçoit très nettement sur les cartes dressées deux types de vision :
  • une vision centrée sur un univers restreint (fig. 58 et 59).
  • une vision étendue à l'ensemble de la vallée (fig 57, 60 et 61).
5.5.2 Interprétation de l'ordre de dessin des éléments de la carte.

La question était posée de la façon suivante :

Dessinez la vallée de la Seine, de Rouen à la mer (parfois de Rouen au Havre), en faisant figurer les villes principales et les passages (ponts ou bacs).

Neuf personnes ont répondu à cette question.

On constate que la plupart place d'abord la côte nord (3/9) ou l'estuaire (3/9) puis la côte sud ensuite. Puis, il dessinent la trace de la Seine, soit d'un seul trait (6/9), soit par deux traits figurant les deux rives (3/9). Ensuite, ils placent les villes et passages. Un seul des interviwés dessine la côte sud en premier, ne faisant pas d'ailleurs figurer la côte nord. Le dessin du fleuve est toujours effectué de la mer vers l'intérieur, alors que la façon de poser la question incitait à faire l'inverse.

L'ordre de placement des villes (fig. 62) est le suivant :

Le Havre (6/9) (un enquêté le place même avant de tracer la Seine), le pont de Tancarville, Quillebeuf, Caudebec, Jumièges, le pont de Brotonne, Villequier, Duclair, Rouen, La Mailleraye, Heurteauville, Le Trait, Yainville, La Bouille, Vatteville. On voit que le placement des villes s'effectue aussi de la mer vers la terre, mais que les enquêtés se reprennent et reviennent parfois sur leurs pas. Les deux pont de Tancarville et Brotonne figurent d'emblée sur ce placement.

En ce qui concerne la fréquence de citation des localités dans les cartes mentales, c'est Jumièges qui vient en tête (9/9), suivi du Havre, de Caudebec et de Duclair (8/9), puis de Quillebeuf, Yainville, La Bouille et Rouen (7/9), enfin de Heurteauville (6/9) et de La Mailleraye, Le Trait, le pont de Brotonne, le pont de Tancarville et Villequier (5/9).

Quand on demande de localiser les passages d'eau sur la carte mentale dressée, l'ensemble des enquêtés (8) cite Jumièges et Yainville (8/8), le pont de Brotonne et le bac de Duclair sont cités par 7/8 d'entre eux, et le bac de Quillebeuf par 6. Paradoxalement, le pont de Tancarville, qui revenait 5 fois sur 9 dans le positionnement général de la carte mentale, ne revient plus que 3 fois, sans doute parce que l'on considère qu'on l'a déjà placé.

L'ordre de citation des passages d'eau (fig. 63) est le suivant : pont de Brotonne, bac de Quillebeuf/Gravenchon, bac de Jumièges/Heurteauville, bac de Yainville/Heurteauville, bac de Duclair/Ambourville, bac de La Bouille/Sahurs, pont de Tancarville, bac du Mesnil-sous-Jumièges/Yville-sur-Seine.

Certains bacs disparus depuis plusieurs années, comme celui de Caudebec ou de La Mailleraye, ainsi que celui de la Fontaine sont même encore cités.

Que conclure de ceci, sinon que notre habitude d'écrire de gauche à droite et de haut en bas reste prégnante et nous impose inconsciemment le dessin de gauche à droite et de haut en bas.
Il est toutefois frappant de constater que ce sont les localités de la rive droite de la Seine qui sont le plus souvent citées dans les cartes mentales (8/12), et en particulier les quatre premières qui sont toutes de la rive droite.

Seuls les passages d'eau les plus proches (Jumièges, Yainville, Duclair, pont de Brotonne) sont cités fréquemment. Le passage du Mesnil-sous-Jumièges, qui ne sert pas directement aux habitants d'Heurteauville, est fréquemment oublié (5/6 Heurteauvillais). Le bac de Quillebeuf, en revanche, bien que peu utile aux habitants d'Heurteauville, est fréquemment cité, mais peut-être est-en raison de l'actualité dont il bénéficie dans la presse à cause des menaces de suppression qui pèsent sur lui.
On ne saurait donc conclure de cet exercice la matérialisation d'une frontière mentale entre les deux rives puisque les localités de la rive droite et celles de la rive gauche sont également citées.
Il ne faut pas sous-estimer cependant dans cet exercice, inspiré de la méthode appliquée par Jodelet et Milgram, le rôle de la profession (par exemple de quelqu'un qui a été transporteur), et la mémoire visuelle qui varie selon les individus.

5.5.3 Le placement des sites sur une carte déjà établie

Cet exercice n'a pas apporté d'éléments décisifs quant à la façon dont les personnes interviewées conçoivent l'espace de la vallée de la Seine entre Rouen et la mer.

Ils partent en général de la côte (Honfleur, Le Havre, Tancarville, Quillebeuf) puis ensuite s'intéressent plus particulièrement à la zone délimitée par le périmètre Yvetot – Bourg-Achard – Duclair – Lillebonne. La connaissance de la zone proche semble la meilleure, avec toutefois quelques erreurs de localisation dues peut-être aussi à l'aspect de la carte, les points à localiser permettant parfois la confusion, par manque de précision. Ce fut le cas de Bolbec/ Lillebonne avec Gravenchon, du Trait avec Yainville, et d'Heurteauville avec La Mailleraye. Les lieux les plus souvent localisés avec exactitude sont Quillebeuf, Caudebec et Jumièges.
Les moins fréquemment localisées sont Aizier, Barentin et Rouen. Le cas de Rouen est à mettre à part, les interviwés ne pensant sans doute pas avoir à le localiser, car la ville apparaissait comme une zone et non un point.

Pour résumer les conclusion de cet exercice, je dirais qu'une logique dans le placement des sites n'apparaît pas de toute évidence, sinon en localisant plus facilement les villes de la vallée que celles du plateau. Mais ceci est assez logique car les emplacements des villes de la vallée sont plus reconnaissables par le relief, leur place par rapport à la Seine que celles du plateau.

Il aurait été intéressant de partir aussi, comme l'ont fait Jodelet et Milgram pour Paris (Jodelet et Milgram, 1977), des associations verbales que chaque ville évoquait et que nous avons recueillies, pour essayer de déterminer des motivations positives ou négatives, des associations de lieux... mais nous n'avons pas eu le temps de le mener à bien.

5.5.4 La reconnaissance des sites.

Parmi les monographies présentées, trois sites ont été reconnus pour tous ceux qui ont fait le test (10 personnes) : Etretat, Honfleur et l'église d'Yvetot.

C'est la reconnaissance par tous de l'église d'Yvetot qui nous a le plus surpris, mais peut-être cela est-il à mettre au compte des nouvelles habitudes d'approvisionnement détectées depuis l'ouverture du pont de Brotonne.

Parmi les sites les moins reconnus, Quillebeuf et le château d'Etelan. Si le premier n'est pas pour nous étonner, la ville étant réellement à l'écart des flux de circulation, la méconnaissance du second surprend car il s'agit d'une des châteaux les plus visités de la région. Mais peut-être cela tient-il au fait qu'il n'est ouvert au public que depuis huit ans.

L'analyse de la fréquence de citation des lieux (tableau 20) n'apporte pas beaucoup de renseignements car la chronologie a trop affecté la démarche des personnes interrogées. Ainsi, bien que l'on ait éliminé quatre citations qui étaient purement chronologiques (de 1 à 15), on s'aperçoit que la chronologie reste prégnante et que l'ordre de citation des lieux est directement inspiré de l'ordre de présentation et ce, d'autant plus qu'il était nécessaire de tourner la page pour poursuivre l'exercice.

On s'attachera toutefois à noter les anomalies par rapport à cette chronologie, car elles peuvent avoir une signification.

  • le moulin de pierre (n° 3) est cité avec la même fréquence que l'abbaye de Saint-Wandrille (n° 2)
  • l'église d'Yvetot (n° 8) vient en 5e position, de même que Honfleur (n° 10) et le Gros horloge à Rouen (n° 9) en 8e position.
  • Il y a lieu de faire un classement distinct pour les cinq derniers numéros car, figurant au verso de la page, ils ont, dans tous les cas, été classés après le recto.
  • On notera la place occupée par Jumièges (n° 14) à la 12e place et par Moulineaux (n° 15) à la 13e place.

Compte-tenu des nombres infimes mis en oeuvre, je ne pense pas qu'on puisse tirer de cette analyse autre chose qu'une notoriété plus grande des monuments dont le classement recèle une anomalie par rapport à la chronologie proposée.


Synthèse des enquêtes historique, ethnologique et statistique.

6.1. De l'enclave infériorisée au désenclavement identitaire. 
Il est tout à fait perceptible que la commune d'Heurteauville a opéré en un siècle une complète mutation. Son univers jusqu'en 1868 était entièrement enclavé, centré sur Jumièges, la commune-mère.

A partir de cette époque, la rupture douloureuse entre les deux communes va se traduire par une exclusion réciproque des deux communes qui vont se tourner le dos.

C'est sans doute la matérialisation de cette rupture qui apparaît de façon très nette à travers différents marqueurs comme la langue, les dictons, la mentalité relevés dans les enquêtes. Les habitants d'Heurteauville marginalisent les Jumiégeois, différents d'eux, en se moquant d'eux. Ces derniers le leur rendent bien en les écrasant de leur supériorité, réelle ou supposée.


Même s'il reste à l'état de vestiges des traces de ce rattachement antérieur à Jumièges (et surtout au canton de Duclair qui n'a pris fin qu'en 1971), il apparaît clairement par les enquêtes et les cartes mentales dressées qu'Heurteauville est en train d'évoluer dans deux directions :
  • d'une part, inconsciemment, la communauté se forge une identité de rattachement à la presqu'île de Brotonne qui est censée être ancienne : « autrefois, on se mariait de la presqu'île », même si elle est démentie par les faits.
  • Et d'autre part, profitant de la multiplication des transports individuels ainsi que de l'ouverture du pont de Brotonne et de ses accès, elle se désenclave complètement dans les habitudes de fréquentation (achats, loisirs) ou les étapes de la vie (naissances, mariages...) vers des centres de l'autre côté de l'eau dans le Pays de Caux, ou de l'autre côté de la forêt dans l'Eure.
  • L'outil de ce désenclavement, le pont de Brotonne, fait l'objet d'une célébration de la part des habitants de la presqu'île (fig. 64, 65 et 66), qui se traduit par des manifestations diverses défilés, articles dans la presse hebdomadaire et par une absence totale de critique vis-à-vis de l'ouvrage d'art.

6.2. – La persistance d'une frontière mentale entre les deux rives.

L'hypothèse de départ qui consistait à voir dans la Seine une frontière physique étant totalement caduque, il n'en reste pas moins que le fleuve, par la discontinuité qu'il introduit dans l'espace et par les contraintes qu'il crée, génère des différences de comportements qui s'apparentent à une frontière mentale.

L'une des personnes interviewées ne dit-elle pas : « Y a quand même une frontière de mentalité entre la rive droite et la rive gauche... J'ai l'impression que les gens de la rive droite et de la rive gauche ont du mal à s'entendre... est-ce que d'un côté c'est plus riche que l'autre ? J'sais pas... c'est pas pareil, on le sent ».

La notion même « d'autre côté de l'eau » utilisée de façon privilégiée par les habitants de la rive droite à l'encontre de la rive gauche traduit dans la bouche de ceux qui l'emploient la supériorité supposée des habitants de la ville sur les gens de la campagne, des ouvriers et des usines sur les agriculteurs et les champs, des citadins parlant correctement sur le ruraux utilisant le patois, et même des actifs sur les retraités.
Ai-je besoin de préciser sur quelle rive vivent les premiers et sur quelle autre rive vivent les seconds : « l'autre côté de l'eau, c'est le pays des oyes et des piots », déclare un habitant de Duclair.
Un autre fait est à rapprocher de ceci : la notion de « no man's land » (le mot a été prononcé)à, désignant la presqu'île de Brotonne.

« Les gens de l'Eure, quand ils viennent ici, amènent toujours leur notaire... Remarquez ici, c'est un peu un no man's land parce que les gens de l'Eure viennent avec leur notaire, les gens de Caudebec viennent avec leur notaire et jamais je ne vais à Caudebec ni dans l'Eure ».

Cette affirmation est d'ailleurs corroborée par Monsieur J.P. De Jumièges qui déclare: « quand j'ai acheté cette maison (à Heurteauville), je me suis fait accompagner de mon notaire... par habitude ».

De fait, la presqu'île de Brotonne apparaît comme un terrain neutre, un espace de transition entre deux mondes : la Seine-Maritime urbaine et l'Eure rurale.

Enfin, même si la notion de barrière mentale apparaît ancienne (l'outreleau des textes du XVIIIe siècle), il semble qu'elle s'est renforcée depuis la guerre, époque à laquelle disparaîtront en quantité importante les barques des riverains et où s'imposera l'automobile. Ayant oublié qu'ils pouvaient passer individuellement sur la Seine, et tributaires des passages à horaires fixes pour leurs véhicules, les riverains s'accommodent de plus en plus mal de la discontinuité introduite par le fleuve et des attentes à prévoir au bac. C'est probablement notre vision « automobiliste » des choses qui nous donne aujourd'hui une idée fausse de la Seine et de la barrière mentale qu'elle représente quant à la circulation transversale.


6.3. – Conclusion : vers une identité des boucles de la Seine.

Région naturelle qui forme un étroit ruban entre les plateaux qui l'enserrent, la vallée de la Seine est-elle ressentie comme un espace vécu particulier par ses habitants ? Les boucles de la Seine constituent-elles chacune une micro-région vivant sur elle-même ?
Assurément, les habitants de la vallée de la Seine se sentent différents de ceux des plateaux, par la présence de la Seine, le microclimat et les cultures qu'elle induit, ainsi que par la langue qui y est parlée.
Les expressions et accents des Cauchois ou des habitants du Roumois font sourire les habitants de la vallée.
De là à dire qu'ils forment à l'intérieur d'une boucle un groupe homogène, nous ne le pensons pas. L'exemple de Vatteville-la-Rue et du rejet dont son victimes les habitants de la part de ceux d'Heurteauville, est caractéristique.

Toutefois, cela n'empêche pas, nous n'avons vu, la communauté d'Heurteauville, de se forger inconsciemment une identité de rattachement ancien à la presqu'île de Brotonne.
Par ailleurs, il est probable que le désenclavement constaté à Heurteauville pourrait être observé dans les autre boucles de la Seine.
Il nous semble que, pour compléter l'étude que nous avons entreprise, il serait souhaitable de dégager les traits caractéristiques d'une identité des habitants de l'ensemble de la presqu' île de Brotonne tels qu'eux-mêmes l'imaginent, et tels que les habitants de l'autre côté de la Seine la voient, en prenant soin de distinguer entre les riverains de la Seine et les habitants du plateau.


On pourrait citer en guise de conclusion ces lignes de Françoise Zonabend (Zonabend, 1984, p. 163) :

« Il est des territoires, ni complètement perdus en mer, ni tout à fait tenus à la terre, dont l'on ne sait à priori qui, de la terre ou de la mer, l'emporte; Il en est ainsi des presqu'île, espaces géographiques hybrides, dont jusqu'à présent les ethnologues ne se sont guère souciés, du moins dans une telle perspective. »

Cette définition pourrait-elle être étendue aux presqu'îles de la Seine, sortes de no man's land, d'espaces de transition entre deux mondes, et à leurs rapports avec la « mer intérieure » que constitue le fleuve, ses rives et les plateaux qui les surplombent, comme en « une série de cercles emboîtés les uns dans les autres » ?

1er octobre 1988.










Source: L'autre côté de l'eau, Alain Joubert.

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