C'est Saint-Simon lui-même qui obtint pour son neveu l'abbaye de Jumièges. Il allait s'y révéler un abbé détestable. Etienne Allaire en brosse ici un court portrait...


« J'avais représenté à M. le duc d'Orléans, dit Saint-Simon (1), la triste situation de la branche aînée de ma maison, et je l'avais supplié de donner au jeune abbé de Saint-Simon, qui avait une vingtaine d'années, une abbaye dont il pût aider ses frères, parce que je n'aime pas la pluralité des bénéfices. »

Comment refuser cette demande ? Messire Claude de Saint-Simon (né le 20 septembre 1695) était clerc tonsuré du diocèse de Paris; il fut nommé par le Régent (janvier 1716) abbé commendataire de Jumiéges (2). Obligé d'attendre assez longtemps les bulles du Pape, il suivit son oncle dans la fameuse ambassade d'Espagne, et ne prit possession de son abbaye que le 30 avril 1720. Mais alors, hautain, processif et âpre à la curée, il arracha tout ce qu'il put à ses religieux (3). Au lieu du tiers du revenu qui, d'après le concordat de François 1er et Léon X, appartenait à l'abbé, il s'en adjugea les deux tiers, environ 50.000 fr. par an, non compris les constructions et autres dépenses qu'il imposa aux moines.

Jumiéges était donc une riche abbaye. Ses ruines même, que l'on admire sur les bords de la Seine, attestent la beauté de ses édifices et sa grandeur (4). « Oui, répondait le procureur de Jumiéges, la maison est riche pour l'abbé commendataire, et non pour les religieux, qui ont été considérablement lésés par les partages. D'ailleurs, ses charges sont grandes. Le noviciat de tout temps a été attaché à cette maison. Il est ordinairement nombreux et les places sont gratuites. » Non seulement les moines de Jumiéges prodiguaient, par de nombreuses largesses, avec une sympathie infatigable, a tous ceux qui en avaient besoin, cette nourriture de l'âme qu'on appelle la Science et la Foi; mais encore ils distribuaient le pain et la nourriture du corps à tous les pauvres qui se présentaient a eux en réclamant les secours de leur charité. Souvent le nombre des indigents était considérable : en 1740, année de famine, il s'éleva jusqu'à six ou sept cents par jour (5).
En temps ordinaire, tous les matins vers 10 heures, la grande porte du monastère était ouverte a plus de cent pauvres, qui recevaient de la soupe, du linge et des habits. Chaque dimanche, M. le Prieur distribuait douze sols à chaque pauvre. Les malades qui demeuraient aux environs de l'abbaye étaient visités et soignés à domicile. Les voyageurs étaient reçus avec tous les égards de l'hospitalité chrétienne : pendant trois nuits, ils avaient le lit, le feu et la lumière ; et la nourriture pendant trois jours. Il en fut ainsi à Jumiéges Vaumônier jusqu'à la fin du xviiie siècle, malgré la rapacité de l'abbé de Saint-Simon (6).

Pour subvenir aux besoins les plus pressants avec des ressources diminuées de moitié, il fallut faire de sévères économies. On réduisit à vingt le nombre des moines ; mais comment réduire toute cette colonie de frères lais, de jardiniers, de menuisiers, de serruriers, de tailleurs et autres ouvriers attachés à cette maison ? Aucune réforme ne pouvait satisfaire l'Abbé. Le Cellerier voulut lui démontrer qu'il n'était plus possible de pourvoir à la nourriture du couvent. L'Abbé lui commanda de baiser la terre ; le moine s'inclina, l'Abbé lui asséna un coup de canne sur la tête (7).

Ce procédé n'était point conforme à la règle de S. Benoit. Le Prieur intenta un procès à l'Abbé devant le lieutenant criminel du bailliage de Rouen.
L'Abbé menaça le Prieur et le Cellerier de lettres de cachet. Ils allaient être mis en prison, comme de mauvais sujets en révolte contre l'autorité, lorsqu'ils s'enfuirent et se cachèrent l'un à Fécamp, l'autre à Bourgueil. Alors M. l'Abbé se vantait hautement de ruiner son abbaye de Jumièges : l'on savait par expérience qu'il était capable d'exécuter ces menaces.

Du reste, cela ne pouvait suffire longtemps à son ambition. Évêque de Noyon en 1731, évêque de Metz en 1732, pair de France en 1733, il pressura de la même façon deux monastères de Lorraine, et il eut de vifs démêlés avec le Parlement de Metz (8). Il aspirait à devenir aumônier du Roi et crut un moment avoir obtenu cette place si enviée, lorsqu'il fut envoyé en disgrâce dans son diocèse (9).
Il y mourut en 1760, sans avoir cessé de tourmenter les religieux de Jumièges (10). « Passons légèrement sur cet article, dit le moine historien de cette abbaye, pour ne pas condamner un mort don la fin nous apprend que Dieu a jugé les justices mêmes. »

(1) Mémoires de Saint-Simon , édition Chéruel, t. XIII, p. 185.
(2) Saint-Simon aimait son neveu: il lui légua en mourant ses lettres et manuscrits. — Cf. Le duc de Saint-Simon, sou cabinet, etc., par Armand Raschet, p. 14, 46-52,70-78, 85-92. etc.
(3) Histoire de l'abbaye de Jumiéges, par un bénédictin de Saint-Maur, publiée par l'abbé Julien Loth, pour la Société des Antiquaires de Normandie. Rouen, 1883-1886, 3 vol. in-8.
(4) Cf. Manuscrit de dom de Courdemanche, t. II, p. 599.
 (5) Histoire de l'abbaye de Jumiéges, par Deshayes. Rouen, 1819, 1 vol. in-8, p. 51, 118, 143, 162.
(6) Les derniers moines de l'abbaye de Jumiéges, par E. Savalle. Rouen, 1 vol. in-8.
(7) Hist . de L4abbaye de Jiuniêges, par un bénédictin de Saint-Maur.
(8) Mémoires du duc de Luynes, t. I, p. 285, 306, 315, 316, et t. IV, p. 100.
(9) Journal de l'avocat Barbier, 15 décembre 1756.
(10) Hist. de Jumièges, t. III, p. 201.





SOURCES


Le duc de Penthièvre, mémoires de Dom Courdemanche, documents inédits sur la fin du XVIIIe siècle / par Étienne Allaire -E. Plon, Nourrit et Cie (Paris)-1889.