Par Laurent QUEVILLY
Marchons Joli coeur
La lune est levée...
A Jumièges, venue du fond des âges, la confrérie du Loup Vert fêta la Saint Jean jusqu'en 1921. Perpétuant peut-être un rite païen, elle s'inspirait d'une légende. Celle de l'âne chargé de porter le linge des moines de Jumièges aux nonnes de Pavilly. Un loup dévora l'aliboron, un loup que charma Austreberte. Si bien qu'il reprit docilement la tâche de sa victime. Curieusement, ce mythe et ce rite furent exportés en Picardie. Voici la saint Jean, l'heureuse journée...

Mais d'abord, qui est cette Austreberte qui inspira fêtes et confréries du Loup Vert? Enfants, dans la presqu'île de Jumièges, nous connaissions tous la légende de son âne. Rien de sa vie. La voici vue par un moine de Saint-Saulve de Montreuil, peu de temps après sa mort. Du même sang que Clotaire II, son père, Badefrid, était conte du palais à la cour de Dagobert Ier. Il avait épousé une princesse allemande: Framechilde. Celle-ci allait accoucher quand, dit la folle chronique, un ange lui apparut et lui suggéra d'appeler sa fille Austreberte. Un joli nom après tout qui signifie brillante, illustre. A sa naissance, poursuit notre scribe, sa chambre fut inondée de clarté et d'une odeur de sainteté. Cela se passait en 630, à Marconne, qui n'était pas encore en Pas de Calais. A 10 ans, la fillette visite églises et monastères. Un jour qu'elle se mire dans l'eau d'une fontaine, sur la rive gauche de la Canche, elle voit soudain descendre un voile qui lui enveloppe la tête. Ce signe du Saint-Esprit est clair: la religion l'appellera le jour venu. Le village et la fontaine où s'opéra ce miracle s'appellent de nos jours Sainte-Austreberte. En attendant les joies de mortification, près de sa mère, Austreberte passe son temps en oraison. Mais son père prévoit pour elle un autre destin. Il la promet en mariage, en fixe la date. Alors, nuitamment, avec son frère Adalscaire et ses compagnes, elle s'enfuit de la demeure familiale pour s'en aller trouver l'évêque de Thérouanne, en sa maison de campagne de Wavrans. Mais la Canche en cru avait emporté les ponts. Qu'importe. Elle entraîna son frère par la main... et marcha ainsi sur la rivière, suivie de toute sa troupe. Arrivés à Thérouanne, les enfants réveillèrent saint Omer, l'évêque, qui, instruit de ce miracle, promit incontinent le voile à Austreberte. Il lui fut ensuite aisé de convaincre ses parents. C'était en 648.
VICTORIEUSE DU FEU
CONTESTÉE PAR SES NONNES
Austreberte
hérita de ses parents de juteuses possessions aux fins d'y
bâtir un monastère.
Ce qu'elle fit avec des filles de Port-le-Grand puis elle transporta
cette
fondation à Marconne. Austreberte avait
épousé la vie monastique depuis une
douzaine d'années quand, vers 660, un seigneur de Normandie,
Amalbert, fit
construire dans les environs de Jumièges une abbaye pour sa
fille Aurée et 25
religieuses. Il confia à Philibert le gestion spirituelle du
lieu. L'abbé de
Jumièges alla lui-même, après une
ambassade infructueuse, proposer l'abbatiat à
Austreberte qui vouait au saint homme déjà
réputé une bonne dose d'admiration.
L'insistance du prélat, conjuguée à
celle de l'évêque d'Amiens, Bertefrid,
finit par convaincre Austreberte. Accompagnée en Neustrie
par deux moniales,
elle fut bénie pour sa mission par saint Ouen de qui elle
reçut la crosse
abbatiale. On ne sait pour quelles raisons, sûrement
l'œuvre de Satan, mais
deux ou trois religieuses à la dévotion affadie
ne tardèrent pas à la
contester, allant jusqu'à verser du poison dans sa pitance.
En songe,
Austreberte en avait été avertie. Elle avala son
mortel repas puis se tourna
vers les coupables: "Mes
filles, qu'avez-vous fait? Que Dieu pardonne
le mal que vous avez entrepris" Austreberte, bien entendu,
resta de ce
monde. Alors, des religieuses firent courir les bruits les plus
infâmes sur la
prétendue méchanceté d'Austreberte
à l'égard d'Aurée. Averti, son
père
Amalbert, prompt à s'emporter, accourut à
Pavilly. Il brandissait son épée
quand Austreberte tendit le cou. Alors l'homme rengaina son glaive et,
fâché
envers lui-même, s'excusa de son caractère
influençable. Mais le démon ruminait
sa vengeance...
UN TREMBLEMENT DE TERRE
Un dernier trait noté par le scribe de la vie d'Austreberte? Après l'office de nuit, la sainte avait pris l'habitude de parcourir le dortoir pour s'assurer du repos de ses filles. Une fois, la prieure prit cette ombre pour une religieuse en faute. "Que troublez-vous notre repos ma sœur! Allez à la croix!" Au matin, la prieure y trouva la pénitente en prière. C'était son abbesse! Alors, à genoux, la religieuse implora son pardon. Pour toute réponse, Austreberte l'embrassa...
LA FIN D'AUSTREBERTE
Quand
Philibert eut quelques ennuis avec ses pairs, on l'accusa de relations
coupables avec l'abbesse. C'est elle qui, en tout cas, insista alors
auprès de
saint Ouen pour que Philibert retrouve l'abbaye de Jumièges
au terme d'un exil
en Poitou. Dans cet épisode, certains auteurs glissent que
Philibert, dès lors,
ne supporta plus d'autres linges d'autel "qu'il n'eust
été lavé par ses
bonnes religieuses".
Nous y reviendrons bientôt. Et puis le temps
passa. A la Purification de 704, Austreberte rêvait quand
elle apprit d'un ange
qu'elle mourrait huit jours plus tard. Alors elle réunit ses
filles autour
d'elle et leur redit le mépris du monde.
Ecclésiastiques et fidèles accourent
près d'elle, priant et implorant sa
bénédiction. "Faites silence mes
frères! Ne voyez-vous pas quelle admirable procession
descend ici? Tous les
saints que vous invoquez sont présents pour recevoir mon
âme et me conduire au
Paradis." Ce
matin du dimanche 10 février 704, elle fut
emportée par
les anges jusqu'aux cieux. Elle avait 74 ans. Austreberte allait rester
patronne des lavandières, des impotents et des captifs.
Fêtée le 10 février,
elle accompagnera la fécondité
féminine qui débute le 1er avec la Sainte
Brigitte et se termine le 14 avec la Saint Valentin, patron de
Jumièges. Elle accompagnera aussi la verdeur de la terre jusqu'aux premiers feux de l'été.
APRÈS SA MORT
ET LES MIRACLES CONTINUENT !
Bien entendu, sa source passe pour être miraculeuse.
LA FUITE A MONTREUIL
DES RELIQUES TRÈS CONVOITÉE
LA FIN D'UNE ABBAYE
UNE LÉGENDE APPARUE TARDIVEMENT
Ce
que n'écrivit pas le rédacteur de la vie
d'Austreberte, c'est que devenues
toutes des anges à l'apparence humaine, les religieuses de
Pavilly eurent pour
tâche de laver le linge des moines de Jumièges.
Dans la rivière, cela s'entend,
qui porte aujourd'hui le nom de la sainte. Austreberte, forte de ses
pouvoirs,
avait dressé un âne, flanqué de deux
paniers, pour assurer la navette entre les
deux abbayes. Un jour, dans la forêt, au niveau de Yainville,
un loup se jeta
sur l'animal pour le dévorer.
Inquiétée par le retard de la bête,
Austreberte
découvrit les restes de son fidèle
aliboron, le linge
tâché de sang. Elle comprit. Appelant le
prédateur qui accourût,
envoûté,
domestiqué, elle l'obligea à remplacer le pauvre
grison. Ce dont il s'acquitta docilement
jusqu'à la fin de ses jours.
On remarquera la similitude entre ces deux gravures représentant des sculptures. La position du loup est identique. Même si le personnage est différent...
Ce type de légende n'est pas un cas isolé. saint Malo condamna lui aussi le loup qui avait dévoré l'âne d'un pauvre hère à reprendre sa tâche et dormir à la bergerie. Sans risque pour les brebis. Il était devenu herbivore. Au Mont Saint-Michel, les moines voyaient venir chaque jour un âne chargé de vivres et adressé par un ecclésiastique. Un jour, ce fut un loup, puni d'avoir dévoré le livreur habituel. On connaît aussi le loup de Gubbio converti par saint François d'Assise.
Ce n'est qu'à partir du XIIIe siècle que ce miracle est bien présent dans le patrimoine livresque de Jumièges. Livresque et lapidaire. A l'abbaye, trois sculptures évoquent l'âne et le loup, tantôt auprès de Philibert, tantôt d'Austreberte. Une statue subsiste à l'église Sainte-Austreberte de Pavilly où la scène était peinte jadis sur le petit autel. Statue encore à l'église de Gerponville. A Tournus, où repose Philibert, un bas-relief représente le loup et l'âne. Est-ce allusion directe à la légende ou à la victoire du saint sur Ebroïn, félon maire du palais, surnommé le loup furieux?
Maintenant, certains indices laissent à penser que la légende est bien antérieure au XIIIe siècle. Car il est dit dans certaines chroniques que, sur le lieu supposé du drame, on éleva au début du VIIIe siècle une chapelle dédiée à sainte Austreberte. Soit peu de temps après sa mort. Elle aurait été détruite par les vikings. Alors on planta une croix connue dans le pays sous le nom de Croix-l'âne et qui traversa les siècles. La croix disparue à son tour, un chêne voisin fit l'affaire dans lequel on ficha quelques statuettes. Ce sanctuaire est toujours visible aujourd'hui. Quant au loup, nous dit la tradition populaire, il possède foule de descendants parmi la gent canine de la péninsule gémétique.
VOICI LA SAINT-JEAN
Le solstice d'été préside aux retrouvailles des paysans pour les travaux agricoles qui vont débuter. La Saint-Jean fut établie au IVe siècle par l'Église pour christianiser des coutumes préexistantes. Saint-Jean qui passe souvent pour guérir la peur du loup... Canteleu, Le Chêne-à-leu, ces noms de lieu témoignent de la présence du loup dans la région de Jumièges. Sa domestication par Philibert ou Austreberte veut-elle marquer la suprématie de la religion sur les antiques croyances? Mannahardt et Fraze ont comparé ce rite avec de nombeux autres en Europe. Ils y ont vu le souvenir d’un antique sacrifice de l’esprit de la végétation dans le feu du solstice.
LA CÉRÉMONIE PICARDE
La cérémonie du Loup vert se déroula, pense-t-on, à Marconne, mais essentiellement à Montreuil. Depuis au moins la fondation de l'abbaye, en l'an mil, une confrérie du Ver Montant s'élisait chaque année un président qu'elle baptisait le Loup. Cette confrérie étaient attachée à une dédiée à saint Jean. Aussi, la veille de la fête du saint, le 23 juin, le président revêtait une large houppelande verte et se coiffait d'une tête de loup aux yeux rouges et à la gueule ensanglantée. Portant une charge de linge, le loup partait des bords de la Canche à la tête de ses confrères et remontait la rue du "Ver-Montant" en chantant l'hymne à saint Jean.
L'abbesse et l'aumônier apparaissaient alors sur le seuil de l'église abbatiale et bénissaient le Loup ainsi que sa troupe. Au chant des psaumes, ils le conduisaient alors jusqu'à l'autel tandis que les assistants imitaient les hurlements du loup tout en décrivant mille extravagances. Après l'office, un repas maigre réunissait tous les confrères. Portant croix et bannière, le clergé sortait de l'église pour bénir le bûcher de la Saint Jean, allumé au son des clochettes du Loup par un jeune homme et une jeune fille parés de fleurs. Le bûcher était composé de fagots rangés symétriquement autour d'un mât que couronnait une enseigne représentant les armoiries de la ville. Puis le clergé s'en retournait au chant du Te Deum. Le Loup et ses confrères, parodiant l'Ut queant laxis, se tenant tous par la main, poursuivaient autour du feu celui qu'ils avaient désigné pour être le loup de l'année suivante. Une fois pris, on feignait de le jeter aux flammes. Le peuple dansait une partie de la nuit, s'adonnait à la débauche autour du brasier et emportait des charbons éteints pour les conserver religieusement toute l'année. C'était un préservatif assuré contre les maladies et les misères de la vie...
Le lendemain, à la suite d'un nouveau repas maigre durant lequel, jusqu'au dessert, toute parole licencieuse était passible d'un pater noster à réciter debout, la fête se poursuivait. La confrérie, dont plusieurs membres portaient un énorme pain béni orné de rubans et de verdure, se rendait à nouveau à l'église Sainte-Austreberte. Les mêmes bouffonneries recommençaient. Après quoi, les clochettes, déposées sur les marches de l'autel, étaient confiées comme insignes de dignité au nouveau loup. On sait, en 1435, la part que prenaient les maires et échevins de la ville de Montreuil à ces manifestations. Invités par l'abbesse à dîner à Sainte-Austreberte, ils apportaient quatre "quennes" de vin. Ils se rendaient ensuite au pré Benson, ancien pré aux Clercs, où les reliques de sainte Austreberte étaient solennellement exposées. Là, ils assistaient à la "prédication qui est en la charge desdictes religieuses et au retourner, mesdits seigneurs reconvoient lesdites religieuses jusques à leur église et tonpient tout autour et au retourner prendent congié sans enstrer dans l'esglise".
LOUP VERT OU LOUP VER ?
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D |
Le "ver montant" est le nouvel élu, le "ver descendant" l'ancien...
Comme beaucoup de fêtes de ce type, celle du Ver Montant dégénéra. En 1478, le vertueux Dom Lobain, abbé de Saint-Saulve, crut devoir intenter un procès à la confrérie pour immoralité. Avec les mystères, la cérémonie fut frappée d'interdit par la Réforme et les sévères règlements du concile de Trente. Elle tomba définitivement en désuétude au milieu du XVIe siècle. Celle du Jumièges lui survécut trois siècles...
LOUP VERSE ?
On donne aussi "loup vert" comme découlant du vieux français "loup verse", autrement dit loup renversé, loup converti. Certains livres de légendes n'hésitent pas à situer l'épisode de l'âne dévoré par le loup sur un chemin allant de l'abbaye de "Port-sur-Somme" à celle de "Pavilly-sur-Somme".
LA CÉRÉMONIE DE JUMIÈGES
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O |
Chaque 23 juin, la confrérie de Saint-Jean Baptiste, vêtue de chaperons, avait pour habitude de se rendre au Conihout chez celui qui avait été élu l'année précédente. Le Loup Vert! L'homme était nécessairement un habitant de ce hameau. Mais il n'était pas forcément membre de la confrérie qui avait son grand maître. Le vieux Loup revêtait son costume de cérémonie. Une longue robe verte lui tombant jusqu'aux talons, agrémentée de rubans, un haut bonnet pointu sans rebords, couronné d'un pompon. Les yeux des gamins s'écarquillaient... En début d'après-midi, il se mettait en tête d'un cortège, encadré de croix et bannières, flanqué d'un jeune garçon en surplis agitant deux clochettes. Ce pouvait être aussi le Loup lui-même qui agitait en cadence ces grelots.
Langlois publia lui-même sa gravure en 1838 dans son essai sur les Enervés de Jumièges. Elle est en tous points semblable à la première. Mais cette fois, il a rajouté des aplats sombres... |
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De premières salves de mousqueterie et des jets de pétards annonçaient la mise en route du Loup. En chantant l'hymne de saint Jean, l'Ut queant laxis, les frères empruntaient le chemin de la Haisette qui mène à la place du Chouquet, au pied de l'abbaye, qui jadis était le lieu du gibet. Une seconde salve salue l'arrivée du Loup. Si le cortège parvenait ici avant le curé, alors, on se devait d'attendre. Croix et bannières sont posées contre un mur. Et l'on s'assied, on s'étend sur l'herbe.
Averti par la pétarade, le clergé arrive enfin. Après une nouvelle salve, l'abbé mène cette bruyante procession à l'église Saint Valentin pour les vêpres. Le bourg est traversé au chant de l'hymne de saint Jean. "Ut queant laxis... Resonare libris... Mira gestorum... Famuli tuorum... Solve polluti... Labii reatum... Sancte Joannes... " C'est cet hymne qui servit au moine Gerbert d'Aurillac à donner un nom aux notes de la gamme: Ut queant... Resonare... Mira... Famuli... Solve... Labii...
Les vêpres dites, clergé en tête, on s'en retourne chez Messire Loup où la confrérie soupe maigre. Ce qui laisse entendre que la cérémonie remonte au temps où l'on s'abstenait encore de viande le jour de la vigile de saint Jean. Vers les 10h du soir, alors que la nuit tombait, le curé s'apprêtait à bénir le bûcher. Parés de rubans et de bouquets, un jeune garçon et une jeune fille embrasaient les fagots. Sortis de la maison au son des clochettes avec croix et bannières, les frères chantaient le Te Deum autour du feu, un grand concours de peuple à leur suite. En patois normand, quelqu'un entonnait ensuite une parodie de l'Ut Queant laxis .
L'ÉLECTION MOUVEMENTÉE DU LOUP
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I |
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En 1840, le Magasin pittoresque publie cette fois une autre version très édulcorée de la gravure Langlois. Les ruines de l'abbaye n'apparaissent plus, l'image est inversée, moins nombreux, les personnages diffèrent. |
Sans rompre cette file, il fallait par trois fois saisir et envelopper le futur loup. Bien entendu, seuls le frère de tête ou le frère de queue pouvaient attraper l'homme de leur main libre. Il y avait foule autour du feu. Alors, celui qui tenait la baguette en profitait pour une belle partie de cache-cache. Il surgissait pour frapper vigoureusement les frères sur les épaules. Ceux du milieu de la colonne, bien-sûr. Cette cavalcade malhabile provoquait un beau remue-ménage et, parmi les spectateurs, il n'était pas rare que quelques dames se retrouvent cul par-dessus tête sur le champ de bataille. "Au feu le loup! Au feu le loup!" Comme on n'arrivait pas à saisir le joyeux drille, on finissait pas parlementer et l'on faisait semblant de le jeter au feu après l'avoir porté en triomphe. Il est arrivé que la cérémonie revête une forme plus simple. Le loup, en tête de file, devait simplement frapper de la baguette le dernier de la queue.
Alors, un ancien du pays entonne la ronde de la Saint Jean, accompagné par un violon mal accordé:
Voici la Saint Jean / L'heureuse journée / Que nos amoureux / Vont à l'assemblaye / Marchons, joli cœur / La Lune est levée / Que nos amoureux / Vont à l'assemblaye / Le mien y sera / J'en suis assurée/ Marchons, joli cœur / La Lune est levée / Le mien y sera / J'en suis assurée/ Il m'a apporté / Ceinture dorée / Marchons joli cœur / La lune est levée / Il m'a apporté / Ceinture dorée / Je voudrais ma foi / Qu'elle fut brûlée / Marchons, joli cœur / La lune est levée / Je voudrais ma foi / Qu'elle fut brûlée / Et moi dans mon lit / Avec lui couchée / Marchons joli cœur / La lune est levée / Et moi dans mon lit / Avec lui couchée / De l'attendre ici / Je suis ennuyée / Marchons joli cœur / La lune est levée...
J'ai retrouvé une version légèrement plus patoisante dans un ouvrage du XIXe siècle, Les Français peints par eux-mêmes:
Voichi la Saint-Jean / L'heureuse journaie / Que nos amoureux / Vont à l'assemblaie / Marchons Joli Coeur / La leune est levaie / Le mien y chera / J'en suis assuraie / Il m'a appourtai / Ceinture doraie / je voudrais ma fouai / Qu'alle fût brulaie / Et moy dans mon lit / Avec lui couchaie / de l'attendre ichit / Je suis ennuyaie.
Nos érudits du XIXe pensaient que cette ronde, ainsi que d'autres chants malheureusement inédits, était spécifique à Jumièges. Mais par le plus pur des hasard, j'en ai retrouvé une variante en Vendée où elle se chantait à trois temps avec un si bémol à la clef. Le refrain est le même. Les paroles diffèrent quelque peu.Voici la Saint Jean / La belle journée / Où les amoureux / Vont à l'assemblée/ Le mien n'y s'ra pas / J'en suis assurée / Il est dans les champs / Là-bas à la mée / La figure au vent / Chev'lure dépeignée / L'mien est à Paris / Chercher ma livrée / Que t'apport'ra-t-il / Mignonn' tant aimée / Il doit m'apporter / Une ceinture dorée / Un anneau d'argent / Et sa foi jurée.
J'ai
appris par la suite que cette ronde était en fait
très répandue. Jusqu'au
Canada. On la chantait notamment en Provence où
là se glissait dans le refrain "gai
joli cœur". Elle comportait ce couplet
supplémentaire: "et
puis le bouquet pour sa fiancée". Mais son origine
serait Engelberg,
en Suisse. Serait!..
NUES DANS LE SEIGLE
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L |
Cette nuit-là, à Jumièges, était aussi celle où l'on s'emparait d'une poignée de seigle dans le champ du voisin. Tressée, passée autour du ventre d'un animal souffrant, elle assurait sa guérison. Il arrivait aussi que des femmes, attendant le douzième coup de minuit, s'en aillent se rouler nues dans le champ pour se préserver des maux de ventre. Il y avait à l'église Saint Valentin une ancienne statue d'un saint Jean rebaptisé saint Vimer, expert à guérir les douleurs abdominales.
ET LA FETE CONTINUE !
| « A un moment donné, le grand maître élevait un morceau de pain bénit à la pointe de sa fourchette et entonnait le chant du pain béni. Puis il passait sa fourchette à son voisin. Quand la chanson avait fait le tour de la table et fermé le cercle, il était permis de s’enivrer et de parler en toute liberté… » | A
table, les frères ne mangent que des légumes.
Souvenir du loup privé de viande.
Il est interdit de tenir des propos inconvenants. Le Loup a les
clochettes à
portée de main pour mettre à l'amende le
contrevenant. Il doit alors, tête nue,
réciter le pater noster. Sur la tables voisine
dînent les invités du Loup.
Dehors, on danse. De derniers coups de fusil portent au loin le
déroulement de
la cérémonie. A minuit, ou bien dès que le dessert apparaît, tous les convives chantent encore chapeau bas un dernier hymne religieux. L'Ut queant, "Pain bénit"... Cette fois, l'assistance empourprée peut pousser des couplets plus bachiques. Il est alors permis de tout dire... Le ménétrier du village a bien du mal à se faire entendre. Le vin coule à flot. |
LE RETOUR DE NOCES
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L |
frère tient la croix
dont le bâton est peint de
vert. Le second porte la bannière montée sur
velours vert et représentant saint
Jean enfant, un agneau aux pieds, une croix ornée d'une
bandelette prophétique
à la main. Le Loup, marche au milieu du cortège
dans l'attitude du pénitent,
les bras croisés. Place du Chouquet, on retrouve
là un pain bénit à trois
étages surmonté de bouquets ou d'une grande
asperge ornée de rubans. Nous
sommes à la fin de la récolte. Le pain
béni est porté sur un brancard par deux
frères. Procession jusqu'à l'église.
Grand-messe. Le Loup, paré de son costume,
effectue la quête. Puis il dépose ses clochettes,
son bonnet et sa houppelande,
insignes de dignité, sur les marches de l'autel. Le nouveau
Loup s'en empare.
La passation de pouvoir est ainsi faite. Pendant ce temps,
derrière le chœur,
les frères tirent des coups de pistolets. Puis,
clergé en tête, la procession
se remet en route vers un repas plus plantureux chez le Vieux Loup.
Selon sa
fortune, il gardera sa société plusieurs jours
à table. On brûle de nouvelles
cartouches dans les oreilles des passants. Ce qui ne plaît
pas toujours. Une
fois, le pistolet d'un frère éclate
et lui
arrache trois doigts. On arrêta de
ce jour l'usage des armes à feu.
Une cérémonie parallèle
Voilà pour fameuse cérémonie. Mais il en existait manifestement une autre. Elle se tenait en forêt près de la chapelle Mère-de-Dieu. Là se trouve une excavation, dénuée de tout vestige de déblai et connue sous le nom de Trou de poule. "Elle le doit, nous disent les Antiquaires de France, à des redevances féodales en œufs, que les vassaux de l'Abbaye venaient avant la révolution y acquitter le jour ou la veille de la Saint-Jean. C'était dans le fond de la mardelle que s'opérait la perception de ces redevances. Elle est très près d'une petite chapelle rustique de la Vierge entre Yainville et Saint-Paul; les dimensions sont d'au moins 100 pieds de diamètre et 70 à 80 de profondeur."
LA FIN D'UN RITE
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E |
La cérémonie de Jumièges a son pendant à Duclair, en témoigne le Journal de Rouen, du 31 août 1836 :
« On nous communique les réflexions suivantes sur un usage assez bizarre, soigneusemest observé chaque année par les bouchers de Duclair
« Les bouchers de Duclair ont pris saint Barthélémy pour patron. Le jour de sa fête, ils se réunissent tous chez l'un d'eux, où se joignent des amis et amies invités; le cortége part processionnellement, violon en tête, portant sur une civière décorée un pain ou plutôt une brioche garnie de fleurs et de rubans pour être bénite, à l'église, où une messe solennelle est célébrée; après cette cérémonie, le cortège danse sur la place publique, puis chaque boucher réunit chez lui à dîner bon nombre d'amis et connaissances; d'amples libations y sont faites le reste de la journée; le soir, les danses se renouvellent, le tout à l'honneur de saint Barthélémy, comme patron des égorgeurs ! Dans notre église, son image le représente un poignard à la main. Cela se fait de la meilleure foi du monde, car nos bouchers, tous fort honnêtes gens d'ailleurs, ignorent entièrement que l'anniversaire qu'ils célèbrent est celui du massacre des huguenots, en 1572. »
La fin du siècle approchant, pour le repas maigre du soir, on substitua aux légumes des œufs et du poisson. Le rituel se vida de son sens. Et, privé de symboles plus ou moins compris, n'attira plus son monde. Quand on l'interrogeait, un ancien maître de la confrérie pensait que si sa robe était verte, c'est que celle de saint Jean l'était aussi sur le vitrail le représentant à l'église. Il n'en savait pas plus. En 1862, personne parmi les frères verts, ne voulut reprendre la charge de maître. Alors, en bons normands, on vendit la tunique et le bonnet. Mais la procession perdura. Non plus à pied, mais en voiture à cheval. Et l'on ne donna plus de coups de baguettes au cours de la soirée pour désigner le nouveau loup. La fête du lendemain n'attirait plus guère de monde. La confrérie de saint Valentin, vêtue de rouge, et celle de la Vierge, en blanc, y participaient toujours vers 1910. A cette époque, Pierre Paôn, l'instituteur, note qu'il n'existe plus que la procession et la flambée du soir. Les superstitieux emportent toujours quelques tisons.
LA MORT D'UN GRAND MAITRE
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E |
Dans la cour, on psalmodie la prière des morts. Coiffés de chaperons noirs à tête de mort, les charitons porteront son cercueil. Ce sont les héritiers des pestes du moyen âge. Les confréries de charitons comptent généralement douze membres. Leur vêture s'inspire de celle des prêtres. Quand le cortège se forme, l'un d'eux, vêtu d'une dalmatique noire bordée de blanc, agite sa campanelle. C'est le tintinellier, cliquetant comme au temps où l'on écartait les vivants des pestiférés conduits au tombeau. Il marche aux côtés de la bannière verte de saint Jean. Saint Jean qui, tourné vers le cercueil, la dextre levée, semble bénir le mort. Puis vient le porte croix du clergé, puis celui de la confrérie, les enfants de chœur aux soutanelles pourpres, surplis blancs et calottes rouges, le curé en étole et barrette, le chantre qui le cantonnent et chantonnent, la confrérie en chaperon vert, celle du Rosaire en chaperon blanc. Tous ces gens entourent le cercueil. Puis vient la famille, les proches, en redingote et gros souliers cloutés. Cinq kilomètres jusqu'à l'église. Les membres des trois confréries se relaieront pour porter le cercueil. Chaque nouveau porteur ôtant alors son chaperon. On se découvre aussi au passage du cortège. Dans le bourg désert, comme si tout le monde suivait le mort, un vieux chariton cassé se joint encore à la procession d'où s'élève de funèbres chants. La voilà dans le cimetière.
Les portes de l'église s'ouvrent soudain. On s'engouffre dans la nef. Le cercueil est déposé sur des brancards parmi une multitude de cierges tachetés de noir. Aux quatre coins sont plantés les flambeaux de la confrérie des charitons. A l'église, ils disposent d'un banc près duquel ils posent leur bâton de charité, torchères et bannières. Mais aussi d'une chambre de charité où sont conservés leurs vêtements. La confrérie de saint Jean a aussi , dite des Frères verts. On y voit une statue de saint Jean qui a eu un destin vagabond. Elle était autrefois à l'abbaye. Quand celle-ci fut dépecée, le curé du Mesnil s'en porta acquéreur. On ne sait par quel enchantement on la retrouva en l'église Saint-Valentin. Chaque groupe, précédé de sa croix, chaque participant aspergera le cercueil. Viendra l'office des morts entonné au lutrin par trois chantres en chape noire. Bientôt retentissent les cloches.
Le cortège se reforme. Plus dense. Car d'autres membres s'avancent avec le flambeau et la bannière du rosaire, celle de saint Jean suit celle de saint Valentin. Au dessus de la fosse, le cercueil reste longuement suspendu, posé sur les brancards. Au vent, quatre membres des confréries maintiennent tendu le drap noir, chargé du chaperon vert. Les assistants passent, bénissent sous le claquement des bannières. Les charitons resteront là pour ensevelir le mort.
Avant d'aller au café. "Boire comme un chariton" est un proverbe normand. Si bien que le clergé de la province fut souvent tenté de supprimer ces groupuscules qui lui disputent l'organisation des offices. Dans l'église, l'autel restera un temps tendu de noir. On y laissera la bannière de saint Valentin, adornée d'un crêpe. Au banc du maître défunt, un gros cierge tacheté de noir brûlera aux offices. Avec cet enterrement, c'est toute une tradition qui disparaît.
LA MORT DE LA CONFRÉRiE
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A la fin de sa vie, vers 1967, Gabriel-Ursin Langé consacra une étude sur cette cérémonie. Il nous dit qu'elle avait son pendant ailleurs, notamment à Châlons-sur-Marne. Que la gravure consacrée à Jumièges illustra des cahiers d'écoliers. On y apprend encore que, François Berge, en menant ses recherches sur les traditions de la Basse-Seine, s'entretint avec l'un des derniers Loups Verts, Aimable Lambert, que lui présenta Détienne, le gardien de l'abbaye.
EN GUISE DE CONCLUSION
L'étonnante similitude entre le cérémonial normand et celui de Picardie est indéniable. Ce qui pourrait nous faire croire que les religieuses de Pavilly, fuyant les vikings, transportèrent le mythe de loup vert à Marconne dans les années 750. Puis à Montreuil un siècle plus tard. Restent les confréries. La picarde est attestée en l'an mil, la normande en 1350. Certains y voient à l'origine des confréries de tailleurs de pierre se saisissant d'une légende commune, le loup d'Austreberte, pour pratiquer leur rite en plein jour sous couvert de religion.
D'autres y verront la réminiscence de rites païens christianisés.
Bref, le secret du loup vert reste entier...
Pour l'anecdote et pour rester toujours dans le vert, terminons par une dernière similitude entre la région de Montreuil et nous. Jadis, les Picards pratiquaient le "jeu du verd" qui consistait à mettre à l'amende tous ceux qui étaient pris sans "verd" sur eux, autrement dit sans verdure. Or, à Yainville, dans les années 60, nous avons été les derniers à perpétuer la tradition du "cresson". Le nom est trompeur. Vous deviez toujours avoir sur vous quelques feuilles… d'aubépine. Quand un gamin s'approchait de vous et vous criait "cresson", il vous fallait exhiber un peu de verdure. Sinon, vous en étiez quitte pour un gage. J'y ai laissé une bague de pacotille gagnée à la fête foraine.
Laurent QUEVILLY.
SOURCES
Mes sources pour
la vie d'Autreberte et la confrérie de
Jumièges:
Gabriel-Ursin Langé "Le loup vert de Jumièges", "L'enterrement à Jumièges". D'un anonyme, sans doute Deshayes:. "Notice rédigée par un habitant de Jumièges" (1819). "Histoire de l'abbaye royale de Jumièges par un religieux bénédictin" (1760). "Géographie de la Seine-Inférieure", abbés Bunel et Tougard. Souvenirs de Sévère Boutard, ancien maire de Jumièges (1909). Edmond Spalikowski: "Jumièges hier et aujourd'hui" (1935). Charles Antoine Deshayes: "Histoire de l'abbaye royale de Jumièges" (1829). "Jumièges, congrès scientifique du XIIIe centenaire" (1955), Hyacinthe Langlois: "Essai sur les énervés de Jumièges" Amélie Bosquet: "La Normandie romanesque et merveilleuse" (1845). "Vita Austrebertae" (Anonyme du VIIIe siècle). Joseph Daoust, "Jumièges; la paroisse de jadis". "L'abbaye de Jumièges", Edward Montier. "Jumièges", Pierre Paôn, 1913. La Normandie de 1900 à nos jours, collectif, Privat. Gorce et Mortier, histoire générale des rezligions. Pour la cérémonie de Montreuil: Charles Henneguier (site collège Ste-Austreberte). Mémoires de la société nationale des Antiquaires de France, 1838.
Les ouvrages qui m’ont été signalés par Frédéric Brasseur sur la confrérie du Ver Montant à Montreuil:"Souvenirs et légendes du pays de Montreuil", baron de Calonne. Comte de Loisne: ", "Le cueilloir de l'Hôtel-Dieu" original de 1477 en dépôt au musée Rodière, de Montreuil, "Superstitions, croyances et usages particuliers d'autrefois à Montreuil-sur-Mer et dans le Bas-Ponthieu, d'après des documents inédits" (1905). "Les Corps Saints". Roger Rodière: "Notice sur les anciennes églises et monastères de Montreuil/Mer". "Histoire des rues de Montreuil-sur-Mer", Philippe Valcq (2000). L'église de l'abbaye royale de Ste-Austreberte à Montreuil-sur-Mer, son histoire, sa description, son trésor (1892), "Le cabinet historique de l'Artois et de la Picardie", Auguste Braquehay. "Histoire de Montreuil-sur-Mer", B.Béthouart, J.-M. Monnet, J.-C. Routier (1998). "Légendes et croyances en Boulonnais et Pays de Montreuil", Bernard Coussée.
On peut visiter le site de
Frédéric Brasseur
sur Montreuil-sur-Mer en cliquant ICI.
NB : Tout ce travail, qui m'a pris beaucoup de temps et que j'ai rédigé absolument seul, de la première à la dernière ligne, a été reproduit dans son intégralité par "La violette", magazine d'histoire de la ville de Montreuil, N°7, premier semestre 2003. Revue soumise comme toute publication à la loi concernant la propriété intellectuelle. Or, à mon grand étonnement, on attribue la paternité de cette étude à quelqu'un d'autre. Voilà qui ne sent guère la violette...
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