Par Laurent QUEVILLY

Marchons Joli coeur
La lune est levée...



A Jumièges, venue du fond des âges, la confrérie du Loup Vert fêta la Saint Jean jusqu'en 1921. Perpétuant peut-être un rite païen, elle s'inspirait d'une légende. Celle de l'âne chargé de porter le linge des moines de Jumièges aux nonnes de Pavilly. Un loup dévora l'aliboron, un loup que charma Austreberte. Si bien qu'il reprit docilement la tâche de sa victime. Curieusement, ce mythe et ce rite furent exportés en Picardie. Voici la saint Jean, l'heureuse journée...
Mais d'abord, qui est cette Austreberte qui inspira fêtes et confréries du Loup Vert? Enfants, dans la presqu'île de Jumièges, nous connaissions tous la légende de son âne. Rien de sa vie. La voici vue par un moine de Saint-Saulve de Montreuil, peu de temps après sa mort. Du même sang que Clotaire II, son père, Badefrid, était conte du palais à la cour de Dagobert Ier. Il avait épousé une princesse allemande: Framechilde. Celle-ci allait accoucher quand, dit la folle chronique, un ange lui apparut et lui suggéra d'appeler sa fille Austreberte. Un joli nom après tout qui signifie brillante, illustre. A sa naissance, poursuit notre scribe, sa chambre fut inondée de clarté et d'une odeur de sainteté. Cela se passait en 630, à Marconne, qui n'était pas encore en Pas-de-Calais.


A 10 ans, la fillette visite églises et monastères. Un jour qu'elle se mire dans l'eau d'une fontaine, sur la rive gauche de la Canche, elle voit soudain descendre un voile qui lui enveloppe la tête. Ce signe du Saint-Esprit est clair : la religion l'appellera le jour venu. Le village et la fontaine où s'opéra ce miracle s'appellent de nos jours Sainte-Austreberte.
En attendant les joies de mortification, près de sa mère, Austreberte passe son temps en oraison. Mais son père prévoit pour elle un autre destin. Il la promet en mariage, en fixe la date. Alors, nuitamment, avec son frère Adalscaire et ses compagnes, elle s'enfuit de la demeure familiale pour s'en aller trouver l'évêque de Thérouanne, en sa maison de campagne de Wavrans. Mais la Canche en cru avait emporté les ponts. Qu'importe. Elle entraîna son frère par la main... et marcha ainsi sur la rivière, suivie de toute sa troupe. Arrivés à Thérouanne, les enfants réveillèrent saint Omer, l'évêque, qui, instruit de ce miracle, promit incontinent le voile à Austreberte. Il lui fut ensuite aisé de convaincre ses parents. C'était en 648.

VICTORIEUSE DU FEU



Accompagnée par sa famille, Austreberte entre au monastère de Port-le-Grand, sur la Somme. Sous l'abbatiat de Burgoflède, elle y montre tant de zèle qu'elle sera bientôt nommée prévôte. Un jour, qu'elle cuit du pain au four, elle entreprend d'ôter quelques braises inutiles. Son balai s'enflamme avec une telle violence que la ration quotidienne de la communauté est en péril. Placide, Autreberte calme les religieuses affolées, se signe, puis, entrant dans le four embrasé, elle le nettoie de ses manches sans que le feu ne l'affecte, ni sa peau, ni même ses habits. Bien après sa mort, au XVIIe siècle, le feu se déclara à Montreuil-sur-mer, là où l'on conservait ses vêtements. Quand on les présenta aux flammes, elles s'apaisèrent immédiatement. Ce qui, dit-on, se reproduisit plusieurs fois.

CONTESTÉE PAR SES NONNES



Austreberte hérita de ses parents de juteuses possessions aux fins d'y bâtir un monastère. Ce qu'elle fit avec des filles de Port-le-Grand puis elle transporta cette fondation à Marconne. Austreberte avait épousé la vie monastique depuis une douzaine d'années quand, vers 660, un seigneur de Normandie, Amalbert, fit construire dans les environs de Jumièges une abbaye pour sa fille Aurée et 25 religieuses. Il confia à Philibert le gestion spirituelle du lieu. L'abbé de Jumièges alla lui-même, après une ambassade infructueuse, proposer l'abbatiat à Austreberte qui vouait au saint homme déjà réputé une bonne dose d'admiration. L'insistance du prélat, conjuguée à celle de l'évêque d'Amiens, Bertefrid, finit par convaincre Austreberte. Accompagnée en Neustrie par deux moniales, elle fut bénie pour sa mission par saint Ouen de qui elle reçut la crosse abbatiale. On ne sait pour quelles raisons, sûrement l'œuvre de Satan, mais deux ou trois religieuses à la dévotion affadie ne tardèrent pas à la contester, allant jusqu'à verser du poison dans sa pitance. En songe, Austreberte en avait été avertie. Elle avala son mortel repas puis se tourna vers les coupables: "Mes filles, qu'avez-vous fait? Que Dieu pardonne le mal que vous avez entrepris" Austreberte, bien entendu, resta de ce monde. Alors, des religieuses firent courir les bruits les plus infâmes sur la prétendue méchanceté d'Austreberte à l'égard d'Aurée. Averti, son père Amalbert, prompt à s'emporter, accourut à Pavilly. Il brandissait son épée quand Austreberte tendit le cou. Alors l'homme rengaina son glaive et, fâché envers lui-même, s'excusa de son caractère influençable. Mais le démon ruminait sa vengeance...

UN TREMBLEMENT DE TERRE



Il est possible qu'après ce schisme, Austreberte quitta l'abbaye primitive, proche de Jumièges, pour s'établir à Pavilly, vers 662, en compagnie de 25 religieuses. La tradition rapporte qu'il y aura là six églises. La principale, dédiée à Notre-Dame, les autres à saint Martin, saint Pierre... Autour d'elle, Austreberte allait développer tant de prosélytisme que l'on donnait ses enfants à Dieu, que les couples se séparaient pour remplir les monastères. On rapporte encore cette légende de son ministère. Une nuit, par trois fois, une religieuse entend une voix. Par trois fois, elle lui ordonne d'avertir sa supérieure. Vite, il faut rassembler la communauté dans l'église. Ce qui fut fait et l'on commença l'office. Mais voilà que, causé à coup sûr par le démon, un tremblement de terre secoue longuement tout le monastère. Dans la panique, les religieuses tentent de fuir l'église qu'Austreberte leur interdit de quitter. Puis, lampe à la main, elle s'en va reconnaître les décombres du dortoir. Dans un recoin, deux novices ont été protégées du séisme. L'une dort sous une table, l'autre sur le rebord d'une fenêtre. Cependant, désobéissant à son abbesse, une religieuse avait fui l'église au moment du cataclysme. Autreberthe la retrouve sans vie, gisant sous les décombres. On la porte à l'infirmerie. Austreberte se prosterne au pied de l'autel. Puis prenant l'huile de la lampe, près du saint Sacrement, elle en oint la morte qui bien sûr ressuscite. Après quoi, les maçons opérèrent eux aussi des miracles. La catastrophe était intervenue au commencement du carême. Avant le dimanche de Pâques, tout était debout.

Un dernier trait noté par le scribe de la vie d'Austreberte? Après l'office de nuit, la sainte avait pris l'habitude de parcourir le dortoir pour s'assurer du repos de ses filles. Une fois, la prieure prit cette ombre pour une religieuse en faute. "Que troublez-vous notre repos ma sœur! Allez à la croix!" Au matin, la prieure y trouva la pénitente en prière. C'était son abbesse! Alors, à genoux, la religieuse implora son pardon. Pour toute réponse, Austreberte l'embrassa...

LA FIN D'AUSTREBERTE



Quand Philibert eut quelques ennuis avec ses pairs, on l'accusa de relations coupables avec l'abbesse. C'est elle qui, en tout cas, insista alors auprès de saint Ouen pour que Philibert retrouve l'abbaye de Jumièges au terme d'un exil en Poitou. Dans cet épisode, certains auteurs glissent que Philibert, dès lors, ne supporta plus d'autres linges d'autel "qu'il n'eust été lavé par ses bonnes religieuses". Nous y reviendrons bientôt. Et puis le temps passa. A la Purification de 704, Austreberte rêvait quand elle apprit d'un ange qu'elle mourrait huit jours plus tard. Alors elle réunit ses filles autour d'elle et leur redit le mépris du monde. Ecclésiastiques et fidèles accourent près d'elle, priant et implorant sa bénédiction. "Faites silence mes frères! Ne voyez-vous pas quelle admirable procession descend ici? Tous les saints que vous invoquez sont présents pour recevoir mon âme et me conduire au Paradis." Ce matin du dimanche 10 février 704, elle fut emportée par les anges jusqu'aux cieux. Elle avait 74 ans. Austreberte allait rester patronne des lavandières, des impotents et des captifs. Fêtée le 10 février, elle accompagnera la fécondité féminine qui débute le 1er avec la Sainte Brigitte et se termine le 14 avec la Saint Valentin, patron de Jumièges.
Elle accompagnera  aussi la verdeur de la terre jusqu'aux premiers feux de l'été.

APRÈS SA MORT



Défunte, Austreberte continua à opérer des miracles par l'entremise de ses servantes. Jusqu'au Mans où fut élevée une  en son honneur. Trois femmes recouvrèrent la santé en y brûlant des cierges et firent le voyage de Pavilly pour en remercier la défunte sainte. Là, les religieuses guérissaient à tour de bras les démoniaques, les fièvres de toutes sortes. La communauté cependant usa vite deux abbesses et Aurée leur succéda. Puis vint Bénédicte, dite aussi Bénigne. Enfin la sixième et dernière abbesse fut Julienne. Son état de basse roture lui interdisait le siège. Eh bien il est dit qu'Austreberte l'aida à s'y asseoir. En 723, Dieu recommanda à l'un de ses serviteurs, Hugues, archevêque de Rouen, de relever dans leur tombeau les reliques d'Austreberte où elles baignaient dans l'eau. Il en eut la révélation par l'entremise d'un ange. Cela donna lieu, le 10 octobre de cette année-là, à une fête qui se perpétua chaque année. Quand, peu après, les vikings ravagèrent l'abbaye de Pavilly, les religieuses gagnèrent le monastère fondé par Austreberte à Marconne. C'est là que Julienne fit écrire la vie de sa sainte protectrice. Les sœurs allaient ensuite se fondre avec la communauté des filles de Framechilde, communauté fondée par la mère d'Austreberte, elle-même aspirée par l'appel de Dieu. Dans le pays de Montreuil, Julienne sera vénérée le 11 octobre. En fuyant la Normandie, la communauté emportait peut-être une partie des saintes reliques. Elle emportait en tout cas l'étrange cérémonie du loup vert. Ce qui témoigne de son ancienneté.

ET LES MIRACLES CONTINUENT !



 A Pavilly, les habitants aussi avaient fui les vikings. A leur retour, ils bâtirent une  pour Sainte Austreberte. Mais on avait oublié que l'église primitive du monastère détruit existait encore. Du moins en partie. Le prêtre du lieu en eut la révélation et il l'entoura d'un enclos afin que le tombeau de la sainte ne fut foulé aux pieds. Les terres de l'ancien couvent furent réunies à celles des seigneurs de Pavilly. A leur tour, en 1091, ils en firent don aux moines du Mont Sainte-Catherine, près de Rouen. Aussitôt, leur abbé éleva là un prieuré qui accueillit quatre bénédictins. Cette maison allait rester ouverte jusqu'en 1717. Quand aux reliques de sainte Austreberte, du moins ce qu'il en restait, elles prirent très vite le chemin de Rouen. Mais il continua à s'opérer des miracles à Pavilly. Une jeune et pauvre muette, paralysée, fut apportée à l'église par son frère qui, pour toute offrande, posa un œuf sur l'autel. La gamine fut immédiatement guérie et affirma voir Austreberte. Un paysan n'avait pour bien qu'une vache aveugle. Il pria la sainte de lui rendre la vue contre son premier veau. Ce qui fut fait. La rivière qui va de Pavilly à Duclair, l'Esne, prendra le nom d'Austreberte.
Bien entendu, sa source passe pour être miraculeuse.

  

LA FUITE A MONTREUIL



Mais qu'est devenue l'ancienne communauté de femmes? En 835, les disciples d'Austreberte, venues un bon siècle plus tôt de Pavilly à Marconne, souffrirent encore des hommes du nord. Dans un premier temps, elles transportèrent leurs reliques de la sainte au mont Sithiu. Puis, le calme revenu, revinrent à Marconne. Mais en 850 et 861 réapparurent les Normands. Nos nonnes vinrent alors se mettre sous la protection de Helgaud, comte de la ville voisine et fortifiée de Montreuil. L'abbaye de Marconne ayant été détruite en 881, on établit à Montreuil un monastère en l'honneur de la sainte. Vers l'an Mil, elle fut érigée en abbaye royale. En effet, sous la direction d'Hildeburge, fille du Comte de Montreuil, Guillaume Ier, l'abbaye de Sainte-Autreberthe devint vite l'une des plus puissantes du Ponthieu. Elle était située rue du "Ver montant".

DES RELIQUES TRÈS CONVOITÉE



Le squelette humain est généralement composé de 200 os. Sans compter ceux des oreilles. Celui des saints en comporte manifestement beaucoup plus si l'on juge par le nombre de reliques revendiquées. Les uns vous disent que celles d'Austreberte restèrent à Pavilly avant de prendre la route de Rouen. Les autres qu'elles furent emportées par ses filles à Marconne d'où elles eurent encore à voyager beaucoup. D'autres versions circulent encore. On raconte qu'Hildeburge, abbesse de Montreuil, obtint en 1025 de Richard III, Duc de Normandie, par l'entremise de son père et d'Eustache de Boulogne, le transfert des reliques de Sainte-Austreberte de Pavilly à Montreuil. En 1035, note un historien normand, un marchand de cette ville descend à Pavilly en chercher une grande partie. Il est écrit encore qu'Eustache Ier, Comte de Boulogne, assiste à la translation des dites reliques en 1080. Elles sont enveloppées d'une étoffe précieuse due à la générosité d'un riche marchand de Montreuil, Wallon. Cette autre chronique vous dira que c'est Robert Talvas, dit "Robert le Diable", Comte de Bellême, d'Alençon, de Ponthieu et de Montreuil qui les transféra dans les années 1100. A la Terreur, on inventoria un os de la cuisse gauche, un autre de la hanche droite, le chef, les fameuses manches ignifugées... En 1883, une partie des ossements retourna à l'église de Marconne, ville natale d'Austreberte. Décidément...

LA FIN D'UNE ABBAYE



Comme les autres églises du pays, Sainte-Austreberte de Montreuil s'écroula en 1467 par le fait d'un séisme. Marguerite de Créqui en était alors abbesse. Elle la fit relever immédiatement. Après la prise de la ville, en 1537, le Comte de Roeux, Adrien de Croi, livre l'abbaye aux flammes. Les bâtiments souffrent encore lors du siège de 1544. En dix ans, Françoise de Boufflers releva deux fois la maison des sœurs. L'abbaye reçut, bien entendu, la visite de personnages illustres dont nombre de rois de France : Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier... Après que la Révolution eut dispersé la communauté, on en fit un casernement qui, en 1804, est lui aussi la proie des flammes. Depuis 1829, c'est un collège de la ville. A Montreuil, Sainte-Austreberte garde pour emblème une tête de loup. Datée de 1477, une miniature du cueilloir de l'Hôtel-Dieu, propriété de nos jours du centre hospitalier de l'arrondissement, est visible au musée Rodière de la ville. Une tête de loup...

 

UNE LÉGENDE APPARUE TARDIVEMENT



Ce que n'écrivit pas le rédacteur de la vie d'Austreberte, c'est que devenues toutes des anges à l'apparence humaine, les religieuses de Pavilly eurent pour tâche de laver le linge des moines de Jumièges. Dans la rivière, cela s'entend, qui porte aujourd'hui le nom de la sainte. Austreberte, forte de ses pouvoirs, avait dressé un âne, flanqué de deux paniers, pour assurer la navette entre les deux abbayes. Un jour, dans la forêt, au niveau de Yainville, un loup se jeta sur l'animal pour le dévorer. Inquiétée par le retard de la bête, Austreberte découvrit les restes de son fidèle aliboron, le linge tâché de sang. Elle comprit. Appelant le prédateur qui accourût, envoûté, domestiqué, elle l'obligea à remplacer le pauvre grison. Ce dont il s'acquitta docilement jusqu'à la fin de ses jours. 

Une autre version nous dit que ce fut Philibert, lui-même, qui vint punir le prédateur et le condamna de surcroît à ne plus se nourrir que de végétaux. Bref, il en fit un loup vert! Dans cette seconde version, l'âne est l'auxiliaire d'une blanchisseuse, nommée Gertrude, qui mourut âgée à l'abbaye en odeur de sainteté.

On remarquera la similitude entre ces deux gravures représentant des sculptures. La position du loup est identique. Même si le personnage est différent...

Ajoutons encore cette dernière version: c'est un moine qui porte le linge. Le loup le mange avant d'implorer pardon. Il remplaça le religieux et mourut saintement, demandant à reposer dans le cimetière des moines. Une croix de feu apparut au-dessus de la tête du loup mourant. (Dominique Chantal, La vie des bêtes, 1959).

Ce type de légende n'est pas un cas isolé. saint Malo condamna lui aussi le loup qui avait dévoré l'âne d'un pauvre hère à reprendre sa tâche et dormir à la bergerie. Sans risque pour les brebis. Il était devenu herbivore. Au Mont Saint-Michel, les moines voyaient venir chaque jour un âne chargé de vivres et adressé par un ecclésiastique. Un jour, ce fut un loup, puni d'avoir dévoré le livreur habituel. On connaît aussi le loup de Gubbio converti par saint François d'Assise. 

Ce n'est qu'à partir du XIIIe siècle que ce miracle est bien présent dans le patrimoine livresque de Jumièges. Livresque et lapidaire. A l'abbaye, trois sculptures évoquent l'âne et le loup, tantôt auprès de Philibert, tantôt d'Austreberte. Une statue subsiste à l'église Sainte-Austreberte de Pavilly où la scène était peinte jadis sur le petit autel. Statue encore à l'église de Gerponville. A Tournus, où repose Philibert, un bas-relief représente le loup et l'âne. Est-ce allusion directe à la légende ou à la victoire du saint sur Ebroïn, félon maire du palais, surnommé le loup furieux ?

Maintenant, certains indices laissent à penser que la légende est bien antérieure au XIIIe siècle. Car il est dit dans certaines chroniques que, sur le lieu supposé du drame, on éleva au début du VIIIe siècle une chapelle dédiée à sainte Austreberte. Soit peu de temps après sa mort. Elle aurait été détruite par les vikings. Alors on planta une croix connue dans le pays sous le nom de Croix-l'âne et qui traversa les siècles. La croix disparue à son tour, un chêne voisin fit l'affaire dans lequel on ficha quelques statuettes. Ce sanctuaire est toujours visible aujourd'hui. Quant au loup, nous dit la tradition populaire, il possède foule de descendants parmi la gent canine de la péninsule gémétique.

  Visiter la chapelle

VOICI LA SAINT-JEAN


Peut-être la cérémonie du Loup Vert, le 23 juin, puise-t-elle ses origines dans les rites païens. Que des hommes des temps anciens aient revêtu la peau du loup ne fait aucun doute. On prêtait souvent au roi de la forêt des pouvoirs fécondateurs sur la nature. Sans passer pour une divinité, il avait plutôt le statut de génie agraire, personnifiant même l'âme de végétation. Alors, il était vert. Après l'hiver, jeter le loup au feu purificateur pouvait symboliser l'année passée, défunte. L'élection d'un autre loup annonce de nouvelles moissons.

Signée E. Hyacinthe Langlois, la gravure de la procession du Loup Vert fut publiée en 1829 par Charles-Antoine Deshayes dans son histoire de l'abbaye royale de Saint-Pierre de Jumièges. Seuls les contours sont dessinés. L'abbaye est encore coiffée de ses charpentes. Le costume des hommes évoque encore celui de l'ancien régime.

Le solstice d'été préside aux retrouvailles des paysans pour les travaux agricoles qui vont débuter. La Saint-Jean fut établie au IVe siècle par l'Église pour christianiser des coutumes préexistantes. Saint-Jean qui passe souvent pour guérir la peur du loup... Canteleu, Le Chêne-à-leu, ces noms de lieu témoignent de la présence du loup dans la région de Jumièges. Sa domestication par Philibert ou Austreberte veut-elle marquer la suprématie de la religion sur les antiques croyances? Mannahardt et Fraze ont comparé ce rite avec de nombeux autres en Europe. Ils y ont vu le souvenir d’un antique sacrifice de l’esprit de la végétation dans le feu du solstice.

On pourrait oser une tentative d'explication plus prosaïque. Entre 673 et 675, la portion de forêt comprise entre le lieu de la légende et l'église Saint-Denis de Duclair fut attribuée à l'abbaye de Saint-Wandrille. Or, c'était précisément le chemin qui menait au couvent de sainte Austreberthe. Immédiatement, Philibert porta l'affaire en justice. L'abbé Lantbert, perçu comme un prédateur, entravait ainsi la liberté de circulation entre l'abbaye de Jumièges et celle de Pavilly. Saint Ouen finit par trancher en 676 en accordant le bois litigieux à l'église Saint-Denis. Et la route fut à nouveau assurée aux relations entre Philibert et Austreberte. Notre légende, après tout, aurait pu puiser sa source dans cet épisode judiciaire en le symbolisant. Mais on s’égare sans doute. Comment expliquaient les frères de charité leur danse autour du feu ? « Un souvenir de ce que saint Jean a eu la tête coupée par une danseuse… »

LA CÉRÉMONIE PICARDE



Amiens a eu son "homme vert" dit encore "compagnon du loup vert" jusqu'en 1727. Le bedeau de l'église Saint-Firmin-du-Castillon venait assister à l'Épiphanie et à l'office du 13 janvier, couvert de feuillage, et tenant à la main un cierge fleuri. Sur la place de l'Hôtel de ville, non loin de l'église, la foule se précipitait à sa rencontre pour lui arracher une feuille en guise de porte bonheur. 

La cérémonie du Loup vert se déroula, pense-t-on, à Marconne, mais essentiellement à Montreuil. Depuis au moins la fondation de l'abbaye, en l'an mil, une confrérie du Ver Montant s'élisait chaque année un président qu'elle baptisait le Loup. Cette confrérie étaient attachée à une  dédiée à saint Jean. Aussi, la veille de la fête du saint, le 23 juin, le président revêtait une large houppelande verte et se coiffait d'une tête de loup aux yeux rouges et à la gueule ensanglantée. Portant une charge de linge, le loup partait des bords de la Canche à la tête de ses confrères et remontait la rue du "Ver-Montant" en chantant l'hymne à saint Jean.

L'abbesse et l'aumônier apparaissaient alors sur le seuil de l'église abbatiale et bénissaient le Loup ainsi que sa troupe. Au chant des psaumes, ils le conduisaient alors jusqu'à l'autel tandis que les assistants imitaient les hurlements du loup tout en décrivant mille extravagances. Après l'office, un repas maigre réunissait tous les confrères. Portant croix et bannière, le clergé sortait de l'église pour bénir le bûcher de la Saint-Jean, allumé au son des clochettes du Loup par un jeune homme et une jeune fille parés de fleurs. Le bûcher était composé de fagots rangés symétriquement autour d'un mât que couronnait une enseigne représentant les armoiries de la ville. Puis le clergé s'en retournait au chant du Te Deum. Le Loup et ses confrères, parodiant l'Ut queant laxis, se tenant tous par la main, poursuivaient autour du feu celui qu'ils avaient désigné pour être le loup de l'année suivante. Une fois pris, on feignait de le jeter aux flammes. Le peuple dansait une partie de la nuit, s'adonnait à la débauche autour du brasier et emportait des charbons éteints pour les conserver religieusement toute l'année. C'était un préservatif assuré contre les maladies et les misères de la vie...

Le lendemain, à la suite d'un nouveau repas maigre durant lequel, jusqu'au dessert, toute parole licencieuse était passible d'un pater noster à réciter debout, la fête se poursuivait. La confrérie, dont plusieurs membres portaient un énorme pain béni orné de rubans et de verdure, se rendait à nouveau à l'église Sainte-Austreberte. Les mêmes bouffonneries recommençaient. Après quoi, les clochettes, déposées sur les marches de l'autel, étaient confiées comme insignes de dignité au nouveau loup. On sait, en 1435, la part que prenaient les maires et échevins de la ville de Montreuil à ces manifestations. Invités par l'abbesse à dîner à Sainte-Austreberte, ils apportaient quatre "quennes" de vin. Ils se rendaient ensuite au pré Benson, ancien pré aux Clercs, où les reliques de sainte Austreberte étaient solennellement exposées. Là, ils assistaient à la "prédication qui est en la charge desdictes religieuses et au retourner, mesdits seigneurs reconvoient lesdites religieuses jusques à leur église et tonpient tout autour et au retourner prendent congié sans enstrer dans l'esglise".
 

LOUP VERT OU LOUP VER ?


D

ans la région de Montreuil, il s'est trouvé des érudits pour penser que Loup Vert vient en fait de Loup Ver, l'autre nom du loup garou. Ver, en suédois par exemple, ne signifie pas autre chose que l'homme. Or, les compagnons bâtisseurs, organisés en confréries, avaient pour habitude de s'appeler entre eux loups. C'était le cas des enfants de Salomon. Ceux de Maître Jacques, les compagnons du Devoir, se nommaient quant à eux loups garous. Alors, on s'est permis de penser que la cérémonie de Montreuil constituait en fait l'élection du roi de la confrérie des tailleurs de pierre.

 Le "ver montant" est le nouvel élu, le "ver descendant" l'ancien...


Comme beaucoup de fêtes de ce type, celle du Ver Montant dégénéra. En 1478, le vertueux Dom Lobain, abbé de Saint-Saulve, crut devoir intenter un procès à la confrérie pour immoralité. Avec les mystères, la cérémonie fut frappée d'interdit par la Réforme et les sévères règlements du concile de Trente. Elle tomba définitivement en désuétude au milieu du XVIe siècle. Celle du Jumièges lui survécut trois siècles...

LOUP VERSE ?


On donne aussi "loup vert" comme découlant du vieux français "loup verse", autrement dit loup renversé, loup converti. Certains livres de légendes n'hésitent  pas à situer l'épisode de l'âne dévoré par le loup sur un chemin allant de l'abbaye de "Port-sur-Somme" à celle de "Pavilly-sur-Somme".

 Guiot nous apprend, que « dans un recueil de la bibliothèque de Jumièges, il existait une description en vers de la bannière de cette fameuse paroisse; — l'une et l'autre étaient de Sacquespée.  » »

Artiste natif de Caudebec, Adrien Sacquespée (1629-1692) maniait avec un même bonheur la plume et le pinceau...

LA CÉRÉMONIE DE JUMIÈGES


O

fficiellement, la confrérie du Loup Vert de Jumièges fut établie par l'archevêque, Jean de Vienne, en 1340. En témoigne une inscription dans l’église Saint-Valentin. Mais le rite existait peut-être avant cette date. On cite la fin du Xe siècle.

Chaque 23 juin, la confrérie de Saint-Jean Baptiste, vêtue de chaperons, avait pour habitude de se rendre au Conihout chez celui qui avait été élu l'année précédente. Le Loup Vert! L'homme était nécessairement un habitant de ce hameau. Mais il n'était pas forcément membre de la confrérie qui avait son grand maître. Le vieux Loup revêtait son costume de cérémonie. Une longue robe verte lui tombant jusqu'aux talons, agrémentée de rubans, un haut bonnet pointu sans rebords, couronné d'un pompon. Les yeux des gamins s'écarquillaient... En début d'après-midi, il se mettait en tête d'un cortège, encadré de croix et bannières, flanqué d'un jeune garçon en surplis agitant deux clochettes. Ce pouvait être aussi le Loup lui-même qui agitait en cadence ces grelots.

Langlois publia lui-même sa gravure en 1838 dans son essai sur les Enervés de Jumièges. Elle est en tous points semblable à la première. Mais cette fois, il a rajouté des aplats sombres...
 
De premières salves de mousqueterie et des jets de pétards annonçaient la mise en route du Loup. En chantant l'hymne de saint Jean, l'Ut queant laxis, les frères empruntaient le chemin de la Haisette qui mène à la place du Chouquet, au pied de l'abbaye, qui jadis était le lieu du gibet. Une seconde salve salue l'arrivée du Loup. Si le cortège parvenait ici avant le curé, alors, on se devait d'attendre. Croix et bannières sont posées contre un mur. Et l'on s'assied, on s'étend sur l'herbe.

Averti par la pétarade, le clergé arrive enfin. Après une nouvelle salve, l'abbé mène cette bruyante procession à l'église Saint Valentin pour les vêpres. Le bourg est traversé au chant de l'hymne de saint Jean. "Ut queant laxis... Resonare libris... Mira gestorum... Famuli tuorum... Solve polluti... Labii reatum... Sancte Joannes... " C'est cet hymne qui servit au moine Gerbert d'Aurillac à donner un nom aux notes de la gamme: Ut queant... Resonare... Mira... Famuli... Solve... Labii...

Les vêpres dites, clergé en tête, on s'en retourne chez Messire Loup où la confrérie soupe maigre. Ce qui laisse entendre que la cérémonie remonte au temps où l'on s'abstenait encore de viande le jour de la vigile de saint Jean. Vers les 10h du soir, alors que la nuit tombait, le curé s'apprêtait à bénir le bûcher. Parés de rubans et de bouquets, un jeune garçon et une jeune fille embrasaient les fagots. Sortis de la maison au son des clochettes avec croix et bannières, les frères chantaient le Te Deum autour du feu, un grand concours de peuple à leur suite. En patois normand, quelqu'un entonnait ensuite une parodie de l'Ut Queant laxis
.

 

L'ÉLECTION MOUVEMENTÉE DU LOUP


I

l fallait maintenant élire le nouveau Loup. Celui qui était désigné par avance s'emparait d'une longue baguette. S'il était trop âgé, un homme plus jeune pouvait se substituer à lui dans la drôle de poursuite qui commençait. Le Loup en titre et dix autres frères formaient une colonne en se tenant par la main, chaperon sur l'épaule, à la queue leu-leu. Un peu comme les enfants quand ils jouaient à la queue du loup. 

En 1840, le Magasin pittoresque publie cette fois une autre version très édulcorée de la gravure Langlois. Les ruines de l'abbaye n'apparaissent plus, l'image est inversée, moins nombreux, les personnages diffèrent.

Sans rompre cette file, il fallait par trois fois saisir et envelopper le futur loup. Bien entendu, seuls le frère de tête ou le frère de queue pouvaient attraper l'homme de leur main libre. Il y avait foule autour du feu. Alors, celui qui tenait la baguette en profitait pour une belle partie de cache-cache. Il surgissait pour frapper vigoureusement les frères sur les épaules. Ceux du milieu de la colonne, bien-sûr. Cette cavalcade malhabile provoquait un beau remue-ménage et, parmi les spectateurs, il n'était pas rare que quelques dames se retrouvent cul par-dessus tête sur le champ de bataille. "Au feu le loup! Au feu le loup!" Comme on n'arrivait pas à saisir le joyeux drille, on finissait pas parlementer et l'on faisait semblant de le jeter au feu après l'avoir porté en triomphe. Il est arrivé que la cérémonie revête une forme plus simple. Le loup, en tête de file, devait simplement frapper de la baguette le dernier de la queue.

Alors, un ancien du pays entonne la ronde de la Saint Jean, accompagné par un violon mal accordé:

Voici la Saint Jean / L'heureuse journée / Que nos amoureux / Vont à l'assemblaye / Marchons, joli cœur / La Lune est levée / Que nos amoureux / Vont à l'assemblaye / Le mien y sera / J'en suis assurée/ Marchons, joli cœur / La Lune est levée / Le mien y sera / J'en suis assurée/ Il m'a apporté / Ceinture dorée / Marchons joli cœur / La lune est levée / Il m'a apporté / Ceinture dorée / Je voudrais ma foi / Qu'elle fut brûlée / Marchons, joli cœur / La lune est levée / Je voudrais ma foi / Qu'elle fut brûlée / Et moi dans mon lit / Avec lui couchée / Marchons joli cœur / La lune est levée / Et moi dans mon lit / Avec lui couchée / De l'attendre ici / Je suis ennuyée / Marchons joli cœur / La lune est levée...

J'ai retrouvé une version légèrement plus patoisante dans un ouvrage du XIXe siècle, Les Français peints par eux-mêmes:

Voichi la Saint-Jean / L'heureuse journaie / Que nos amoureux / Vont à l'assemblaie / Marchons Joli Coeur / La leune est levaie / Le mien y chera / J'en suis assuraie / Il m'a appourtai / Ceinture doraie / je voudrais ma fouai / Qu'alle fût brulaie / Et moy dans mon lit / Avec lui couchaie / de l'attendre ichit / Je suis ennuyaie.

Écouter la mélodie

Nos érudits du XIXe pensaient que cette ronde, ainsi que d'autres chants malheureusement inédits, était spécifique à Jumièges. Mais par le plus pur des hasard, j'en ai retrouvé une variante en Vendée où elle se chantait à trois temps avec un si bémol à la clef. Le refrain est le même. Les paroles diffèrent quelque peu.

Voici la Saint Jean / La belle journée / Où les amoureux / Vont à l'assemblée/ Le mien n'y s'ra pas / J'en suis assurée / Il est dans les champs / Là-bas à la mée / La figure au vent / Chev'lure dépeignée / L'mien est à Paris / Chercher ma livrée / Que t'apport'ra-t-il / Mignonn' tant aimée / Il doit m'apporter / Une ceinture dorée / Un anneau d'argent / Et sa foi jurée.

L'Aunis et le Poitou possèdent aussi cette chanson, avec les variantes immanquables. Dans l'ouvrage de M. Bujeaud elle commence ainsi :

Voici la Saint-Jean,
La grande journée
Où tous les amants
Vont à l'assemblée ;
Le mien n'y est point,
J'en suis assurée :
Mignonne, allons voir
Si la lune est levée.



Il est impossible d'établir une comparaison entre l'air de la chanson normande et celui du Poitou ; ce dernier est lourd et gauche, tandis que le premier est un vrai bijou musical, parfaitement en harmonie avec les paroles. A croire que M. H. Reber le connaissait quand il a composé son joli duo des Papillotes de M. Benoist.


Une autre version du dessin de Langlois à la une du Penny Magazine.

J'ai appris par la suite que cette ronde était en fait très répandue. Jusqu'au Canada. On la chantait notamment en Provence où là se glissait dans le refrain "gai joli cœur". Elle comportait ce couplet supplémentaire: "et puis le bouquet pour sa fiancée". Mais son origine serait Engelberg, en Suisse. Serait!..

 

Dessin paru en 1840. Les chasseurs sont cette fois relégués au secon plan et la procession est représentée sous un autre angle.

En 1841, Eugène de La Bédollière donne une version patoisante de la chanson dans le second tome des Français peints par eur-mêmes, Province, p. 151 : 

Voichi la Saint-Jean / L'heureuse journaie / Que nos amoureux / Vont à l'assemblaie / Marchons Joli cœur / La leune est levaie...

Le mien y chera / J'en suis achuraie...  Il m'a appourtai / Cheinture doraie...   

Je voudrais ma fouai / Qu'elle fût brûlaie Et may dans mon lit / Aveu lui couchaie   
De l'attendre ichit / J'en suis ennuyaie.

Bedollière ne précise pas où il a puisé ce texte. Chez Deshayes ou Langlois en tout cas. Quant à sa traduction dans un prétendu patois local, elle est sujette à caution..

NUES DANS LE SEIGLE


L

a ronde de Saint Jean chantée, accompagnée du clergé, la confrérie rentrait dans la maison pour manger maigre une nouvelle fois. Une partie des villageois se dispersait. La jeunesse, elle, restait danser autour du feu. D'autres encore buvaient plus que leur compte sous la tente d'un mastroquet. Les plus supersititieux, eux, attendaient que le brasier fut presque consommé. Alors, à l'aide d'un tisonnier, ils s'emparaient de quelques braises qu'ils ramenaient chez eux pour se prémunir de la foudre et des maladies.

Cette nuit-là, à Jumièges, était aussi celle où l'on s'emparait d'une poignée de seigle dans le champ du voisin. Tressée, passée autour du ventre d'un animal souffrant, elle assurait sa guérison. Il arrivait aussi que des femmes, attendant le douzième coup de minuit, s'en aillent se rouler nues dans le champ pour se préserver des maux de ventre. Il y avait à l'église Saint Valentin une ancienne statue d'un saint Jean rebaptisé saint Vimer, expert à guérir les douleurs abdominales.
Le 19 juin 1852, dans le n° 486 de l’Illustration,  fut publiée cette gravure de Best, Hotelin et Cie, d'après un dessin de Freeman. Elle illustre un tiers de page sur la procession du Loup Vert. Plus trapues, vues sous un angle différent, les ruines réapparaissent mais ont perdu leurs toits. On y a hissé un drapeau tricolore. Beaucoup plus nombreux, entourés d'une végétation plus luxuriante, les personnages masculins portent le costume de leur époque. Notamment la blouse. Celui des femmes n'a pas évolué.

 

ET LA FETE CONTINUE !


 
« A un moment donné, le grand maître élevait un morceau de pain bénit à la pointe de sa fourchette et entonnait le chant du pain béni. Puis il passait sa fourchette à son voisin. Quand la chanson avait fait le tour de la table et fermé le cercle, il était permis de s’enivrer et de parler en toute liberté… »
A table, les frères ne mangent que des légumes. Souvenir du loup privé de viande. Il est interdit de tenir des propos inconvenants. Le Loup a les clochettes à portée de main pour mettre à l'amende le contrevenant. Il doit alors, tête nue, réciter le pater noster. Sur la tables voisine dînent les invités du Loup. Dehors, on danse. De derniers coups de fusil portent au loin le déroulement de la cérémonie.

A minuit, ou bien dès que le dessert apparaît, tous les convives chantent encore chapeau bas un dernier hymne religieux. L'Ut queant, "Pain bénit"...

Cette fois, l'assistance empourprée peut pousser des couplets plus bachiques. Il est alors permis de tout dire... Le ménétrier du village a bien du mal à se faire entendre. Le vin coule à flot.

LE RETOUR DE NOCES


L

e lendemain, une nouvelle procession se rend au Chouquet. En tête, un frère tient la croix dont le bâton est peint de vert. Le second porte la bannière montée sur velours vert et représentant saint Jean enfant, un agneau aux pieds, une croix ornée d'une bandelette prophétique à la main. Le Loup, marche au milieu du cortège dans l'attitude du pénitent, les bras croisés. Place du Chouquet, on retrouve là un pain bénit à trois étages surmonté de bouquets ou d'une grande asperge ornée de rubans. Nous sommes à la fin de la récolte. Le pain béni est porté sur un brancard par deux frères. Procession jusqu'à l'église. Grand-messe. Le Loup, paré de son costume, effectue la quête. Puis il dépose ses clochettes, son bonnet et sa houppelande, insignes de dignité, sur les marches de l'autel. Le nouveau Loup s'en empare. La passation de pouvoir est ainsi faite. Pendant ce temps, derrière le chœur, les frères tirent des coups de pistolets. Puis, clergé en tête, la procession se remet en route vers un repas plus plantureux chez le Vieux Loup. Selon sa fortune, il gardera sa société plusieurs jours à table. On brûle de nouvelles cartouches dans les oreilles des passants. Ce qui ne plaît pas toujours. Une fois, le pistolet d'un frère éclate et lui arrache trois doigts. On arrêta de ce jour l'usage des armes à feu. 

Une cérémonie parallèle


Voilà pour  fameuse cérémonie. Mais il en existait manifestement une autre. Elle se tenait en forêt près de la chapelle Mère-de-Dieu. Là se trouve une excavation, dénuée de tout vestige de déblai et connue sous le nom de Trou de poule. "Elle le doit, nous disent les Antiquaires de France, à des redevances féodales en œufs, que les vassaux de l'Abbaye venaient avant la révolution y acquitter le jour ou la veille de la Saint-Jean. C'était dans le fond de la mardelle que s'opérait la perception de ces redevances. Elle est très près d'une petite chapelle rustique de la Vierge entre Yainville et Saint-Paul; les dimensions sont d'au moins 100 pieds de diamètre et 70 à 80 de profondeur."

LA FIN D'UN RITE


E

n 1824, le notaire de Jumièges, Charles-Antoine Deshayes, écrit à Hyacinthe Langlois: "Cette cérémonie s'est célébrée cette année avec toute la régularité possible et le futur loup a mérité les plus grands éloges par l'active libéralité qu'il a mise dans la distributions de ces coups de baguette au Loup-Vert et à ceux de sa troupe. Gare à lui pour l'année prochaine !"


La fin du siècle approchant, pour le repas maigre du soir, on substitua aux légumes des œufs et du poisson. Le rituel se vida de son sens. Et, privé de symboles plus ou moins compris, n'attira plus son monde. Quand on l'interrogeait, un ancien maître de la confrérie pensait que si sa robe était verte, c'est que celle de saint Jean l'était aussi sur le vitrail le représentant à l'église. Il n'en savait pas plus. En 1862, personne parmi les frères verts, ne voulut reprendre la charge de maître. Alors, en bons normands, on vendit la tunique et le bonnet. Mais la procession perdura. Non plus à pied, mais en voiture à cheval. Et l'on ne donna plus de coups de baguettes au cours de la soirée pour désigner le nouveau loup. La fête du lendemain n'attirait plus guère de monde. La confrérie de saint Valentin, vêtue de rouge, et celle de la Vierge, en blanc, y participaient toujours vers 1910. A cette époque, Pierre Paôn, l'instituteur, note qu'il n'existe plus que la procession et la flambée du soir. Les superstitieux emportent toujours quelques tisons.

La fin de la soirée était destinée à Jumièges. Ces bords enchanteurs de la Seine ont le privilège d'élever encore vers le ciel leurs vieilles églises abbatiales, quelquefois, hélas I comme à Jumièges, à l'état de ruines encore imposantes. Qui peut se défendre d'un serrement de cœur lorsque au tournant de la descente il aperçoit tout à coup les deux belles tours de Jumièges et la partie conservée du transept dressant dans le ciel leur haute silhouette.

UN MAITRE DE 80 ANS


En juin 1911, l'archevêque de Rouen visite Jumièges. Le bulletin religieux s'en fait l'écho: "L'église paroissiale elle-même que les moines avaient fait élever pour le service paroissial, ressemble par les proportions de sa nef et de son chœur aux chapelles rayonnantes, à une vaste et antique collégiale ; mais dans quel état, hélas ! On maintient debout, on entretient, et c'est déjà une œuvre lourde, que d'empêcher le temps de continuer son œuvre. Là aussi les vieilles traditions se maintiennent. M. le Maire et les deux Conseils sont au complet pour recevoir Monseigneur l'Archevêque, et quand 171 enfants de Jumièges, de Mesnil-sous-Jumièges, du Trait-Yainville et d'Heurteauville auront reçu la Confirmation, ce sera une grande joie pour le bon Curé, qui depuis vingt-six ans prodigue à ce bon peuple son dévouement, d'offrir à Monseigneur ces trois célèbres confréries des blancs, des rouges et des verts (ceux-ci pour rappeler la fameuse légende de sainte Austreberthe). Monseigneur les loue fort de garder ces vieilles traditions et les exhorte, avec leur vénérable chef âgé de quatre-vingts ans, à assurer l'avenir en recrutant des jeunes."

LA MORT D'UN GRAND MAITRE


E

n 1914, le grand maître de la confrérie n'alla pas jusqu'au bout de son exercice. Car il mourut de sa belle mort. Dans son lit. Au Conihout. Le vieux paysan repose dans son cercueil sous un dais fait de draps de lit. Un cercueil adorné de croix et de larmes peintes en noir. Sur le couvercle, on a tendu un drap noir écartelé d'une croix d'argent entre les branches de laquelle sont brodés des têtes de mort sur des tibias croisés. Et puis il y a le chaperon vert, l'étole de maître qu'il portait pour la saint Jean. Y sont brodés un évêque, une Vierge, un saint Jean.

Dans la cour, on psalmodie la prière des morts. Coiffés de chaperons noirs à tête de mort, les charitons porteront son cercueil. Ce sont les héritiers des pestes du moyen âge. Les confréries de charitons comptent généralement douze membres. Leur vêture s'inspire de celle des prêtres. Quand le cortège se forme, l'un d'eux, vêtu d'une dalmatique noire bordée de blanc, agite sa campanelle. C'est le tintinellier, cliquetant comme au temps où l'on écartait les vivants des pestiférés conduits au tombeau. Il marche aux côtés de la bannière verte de saint Jean. Saint Jean qui, tourné vers le cercueil, la dextre levée, semble bénir le mort. Puis vient le porte croix du clergé, puis celui de la confrérie, les enfants de chœur aux soutanelles pourpres, surplis blancs et calottes rouges, le curé en étole et barrette, le chantre qui le cantonnent et chantonnent, la confrérie en chaperon vert, celle du Rosaire en chaperon blanc. Tous ces gens entourent le cercueil. Puis vient la famille, les proches, en redingote et gros souliers cloutés. Cinq kilomètres jusqu'à l'église. Les membres des trois confréries se relaieront pour porter le cercueil. Chaque nouveau porteur ôtant alors son chaperon. On se découvre aussi au passage du cortège. Dans le bourg désert, comme si tout le monde suivait le mort, un vieux chariton cassé se joint encore à la procession d'où s'élève de funèbres chants. La voilà dans le cimetière. 


Les portes de l'église s'ouvrent soudain. On s'engouffre dans la nef. Le cercueil est déposé sur des brancards parmi une multitude de cierges tachetés de noir. Aux quatre coins sont plantés les flambeaux de la confrérie des charitons. A l'église, ils disposent d'un banc près duquel ils posent leur bâton de charité, torchères et bannières. Mais aussi d'une chambre de charité où sont conservés leurs vêtements. La confrérie de saint Jean a aussi , dite des Frères verts. On y voit une statue de saint Jean qui a eu un destin vagabond. Elle était autrefois à l'abbaye. Quand celle-ci fut dépecée, le curé du Mesnil s'en porta acquéreur. On ne sait par quel enchantement on la retrouva en l'église Saint-Valentin. Chaque groupe, précédé de sa croix, chaque participant aspergera le cercueil. Viendra l'office des morts entonné au lutrin par trois chantres en chape noire. Bientôt retentissent les cloches.

Le cortège se reforme. Plus dense. Car d'autres membres s'avancent avec le flambeau et la bannière du rosaire, celle de saint Jean suit celle de saint Valentin. Au dessus de la fosse, le cercueil reste longuement suspendu, posé sur les brancards. Au vent, quatre membres des confréries maintiennent tendu le drap noir, chargé du chaperon vert. Les assistants passent, bénissent sous le claquement des bannières. Les charitons resteront là pour ensevelir le mort.

Lire le texte intégral :

Avant d'aller au café. "Boire comme un chariton" est un proverbe normand. Si bien que le clergé de la province fut souvent tenté de supprimer ces groupuscules qui lui disputent l'organisation des offices. Dans l'église, l'autel restera un temps tendu de noir. On y laissera la bannière de saint Valentin, adornée d'un crêpe. Au banc du maître défunt, un gros cierge tacheté de noir brûlera aux offices. Avec cet enterrement, c'est toute une tradition qui disparaît.
 

LA MORT DE LA CONFRÉRiE


S

ept ans et une Grande guerre plus tard, le soir du 23 juin 1921, l'abbé Grout vint encore au Conihout pour bénir le brasier, chanter le Te Deum et partager les repas. La confrérie de comptait plus alors que quatre membres qui remirent ensuite leur démission au curé. Celui-ci tenta bien de sauver la frérie. En vain. De juin, le rite du feu de la Saint Jean fut avancé à février et quitta le Conihout pour le fossé Piquet. La jeunesse y brûla encore, durant quelques années, 500 belles bourrées. Après six siècles au moins de tradition, je sais que l'un des derniers Loups verts fut quelqu'un de ma famille. Il s'appelait Aimable Lambert. Avec la confrérie du Loup vert s’éteignirent aussi les deux autres charités de Jumièges. Non loin de là, le feu de la Saint-Clair, œuvre de la confrérie de la Haie-de-Routot survécut. Aujourd’hui, les registres des frères de Saint-Jean-Baptiste sont introuvables. 

A la fin de sa vie, vers 1967, Gabriel-Ursin Langé consacra une étude sur cette cérémonie. Il nous dit qu'elle avait son pendant ailleurs, notamment à Châlons-sur-Marne.  Que la gravure consacrée à Jumièges illustra des cahiers d'écoliers. On y apprend encore que, François Berge, en menant ses recherches sur les traditions de la Basse-Seine, s'entretint avec l'un des derniers Loups Verts, Aimable Lambert, que lui présenta Détienne, le gardien de l'abbaye.

EN GUISE DE CONCLUSION



L'étonnante similitude entre le cérémonial normand et celui de Picardie est indéniable. Ce qui pourrait nous faire croire que les religieuses de Pavilly, fuyant les vikings, transportèrent le mythe de loup vert à Marconne dans les années 750. Puis à Montreuil un siècle plus tard. Restent les confréries. La picarde est attestée en l'an mil, la normande en 1350. Certains y voient à l'origine des confréries de tailleurs de pierre se saisissant d'une légende commune, le loup d'Austreberte, pour pratiquer leur rite en plein jour sous couvert de religion.
D'autres y verront la réminiscence de rites païens christianisés.


Bref, le secret du loup vert reste entier...

Pour l'anecdote et pour rester toujours dans le vert, terminons par une dernière similitude entre la région de Montreuil et nous. Jadis, les Picards pratiquaient le "jeu du verd" qui consistait à mettre à l'amende tous ceux qui étaient pris sans "verd" sur eux, autrement dit sans verdure. Or, à Yainville, dans les années 60, nous avons été les derniers à perpétuer la tradition du "cresson". Le nom est trompeur. Vous deviez toujours avoir sur vous quelques feuilles… d'aubépine. Quand un gamin s'approchait de vous et vous criait "cresson", il vous fallait exhiber un peu de verdure. Sinon, vous en étiez quitte pour un gage. J'y ai laissé une bague de pacotille gagnée à la fête foraine. 

Laurent QUEVILLY.

SOURCES


 

 Mes sources pour la vie d'Autreberte et la confrérie de Jumièges: 

Gabriel-Ursin Langé "Le loup vert de Jumièges", "L'enterrement à Jumièges". D'un anonyme, sans doute Deshayes:. "Notice rédigée par un habitant de Jumièges" (1819). "Histoire de l'abbaye royale de Jumièges par un religieux bénédictin" (1760). "Géographie de la Seine-Inférieure", abbés Bunel et Tougard. Souvenirs de Sévère Boutard, ancien maire de Jumièges (1909). Edmond Spalikowski: "Jumièges hier et aujourd'hui" (1935). Charles Antoine Deshayes: "Histoire de l'abbaye royale de Jumièges" (1829). "Jumièges, congrès scientifique du XIIIe centenaire" (1955), Hyacinthe Langlois: "Essai sur les énervés de Jumièges" Amélie Bosquet: "La Normandie romanesque et merveilleuse" (1845). "Vita Austrebertae" (Anonyme du VIIIe siècle). Joseph Daoust, "Jumièges; la paroisse de jadis". "L'abbaye de Jumièges", Edward Montier. "Jumièges", Pierre Paôn, 1913. La Normandie de 1900 à nos jours, collectif, Privat. Gorce et Mortier, histoire générale des rezligions. Pour la cérémonie de Montreuil: Charles Henneguier (site collège Ste-Austreberte). Mémoires de la société nationale des Antiquaires de France, 1838.

Les ouvrages qui m’ont été signalés  par Frédéric Brasseur sur la confrérie du Ver Montant à Montreuil:

"Souvenirs et légendes du pays de Montreuil", baron de Calonne. Comte de Loisne: ", "Le cueilloir de l'Hôtel-Dieu" original de 1477 en dépôt au musée Rodière, de Montreuil, "Superstitions, croyances et usages particuliers d'autrefois à Montreuil-sur-Mer et dans le Bas-Ponthieu, d'après des documents inédits" (1905). "Les Corps Saints". Roger Rodière: "Notice sur les anciennes églises et monastères de Montreuil/Mer". "Histoire des rues de Montreuil-sur-Mer", Philippe Valcq (2000). L'église de l'abbaye royale de Ste-Austreberte à Montreuil-sur-Mer, son histoire, sa description, son trésor (1892), "Le cabinet historique de l'Artois et de la Picardie", Auguste Braquehay. "Histoire de Montreuil-sur-Mer", B.Béthouart, J.-M. Monnet, J.-C. Routier (1998). "Légendes et croyances en Boulonnais et Pays de Montreuil", Bernard Coussée.

On peut visiter le site de Frédéric Brasseur  sur Montreuil-sur-Mer en cliquant ICI.

NB : Tout ce travail, qui m'a pris beaucoup de temps et que j'ai rédigé absolument seul, de la première à la dernière ligne, a été reproduit dans son intégralité par "La violette", magazine d'histoire de la ville de Montreuil, N°7, premier semestre 2003. Revue soumise comme toute publication à la loi concernant la propriété intellectuelle. Or, à mon grand étonnement, on attribue la paternité de cette étude à quelqu'un d'autre. Voilà qui ne sent guère la violette...


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