Gabriel Ursin Langé

 
C'est un matin que je revins dans mon pays pour suivre le 
chemin de la croix. Un matin de mai capricieux sur la Péninsule Gémétique avec des nuages qui roulent, se crèvent en nuées que les vents chassent... Des bandes roses -ô doigts de la diligente aurore! - tapissaient l'horizon sur quoi se détachait le vieux clocher roman d'Yainville, et j'allais longtemps sur la route déserte et désertée, avant de revoir, surgissantes, les tours abbatiales... Il y avait, dans le paysage, comme des frissons blancs.... C'étaient les pommiers en fleurs... Et voici que les ruines apparaissaient dans la vallée! Là-bas, sur les eaux séquaniennes, un feu se mourait, immobile, tandis qu'un autre feu, tremblant au mât de quelque bateau descendant vers le Havre, traçait une lumineuse et lente parabole. Sur le bourg endormi, l'Angelus tinta, et après l'Angelus, de minute en minute, ce fut le glas. On sonne à mort, dit une femme, et elle pleura...

Le Mort, lui, reposait, très loin, là-bas, au bord de la Seine, en attendant que l'on aille le chercher, avec croix et bannières. Et j'accourais, appelé en hâte, en ce pays inconnu presque, et qui a gardé en son âme l'orgueil de ses peupliers, et la timidité des saules au bord des fossés...

- Veux-tu l'vouër ?

Dans la chambre du mort, il y a des pleurs... Deux hommes entrent, l'un tient un marteau et l'autre un vilebrequin. Eux aussi disparaissent dans la chambre... Après, ils ont placé, sur deux chaises, à l'entrée sous la blanche chapelle faite avec des draps de lit, le cercueil de chêne, bien façonné, adorné de croix et de larmes peintes en noir. Et, comme le défunt était Maître de la Confrérie de Saint-Jean-Baptiste, l'on a recouvert, pour les derniers honneurs, le cercueil, du drap noir de Maître, écartelé d'une croix d'argent entre les branches de laquelle sont brodés, naïvement, des têtes de mort sur des tibias croisés, et, dessus le drap, l'on a posé le chaperon vert, ou la petite étole en baudrier, sur quoi sont brodés un Évêque, une Vierge, un saint Jean, et que le Maître portait aux cérémonies de la Confrérie. Tous ces ornements sont beaux, surtout parce qu'ils servent, et qu'ils ne sont point encore la proie du musée.

Ici, l'on pense un peu à l'Enterrement à Ronans, ou aux scènes décrites par Flaubert. Chapeaux hauts de forme démodés, à petits bords, tromblons, redingotes un peu fripées, parapluies aux soies grossièrement roulées, tout cela ferait rire le premier Parisien venu. En quoi il aurait tort, ce Parisien, qui n'a jamais regardé Courbet, ni lu Flaubert. Ces paysans ont avantage sur nous: ils ne savent point s'habiller, ils ignorent les futilités des guêtres et du pli.

Silences et pleurs...

Les prières des morts sont psalmodiées dans la cour, et les charités s'avancent. Les membres qui enlèveront, sur leurs épaules, le cercueil, ont ceint le chaperon noir brodé en blanc de têtes de mort. Au moyen âge, et depuis, ceux-là enterraient gratuitement les morts par les temps de peste, aujourd'hui encore, belle coutume conservée, ils continuent à enterrer pour le service de l'Église.

Le cortège se forme. Un membre des charités revêtu d'une dalmatique noire, bordée de blanc, s'avance, agitant une campanelle, à côté de la bannière de Saint-Jean. Le saint de la bannière est tourné vers le cercueil, et l'évêque d'or, la dextre levée, semble toujours bénir le mort. Puis, c'est le porte-croix rituel, le porte-croix de la confrérie, les enfants de chœur aux soutanelles pourpres, sous le surplis blanc, et aux calottes rouges, le curé avec étole et barrette, les chantres qui le cantonnent, puis les membres des confréries, ceux de Saint-Jean portant le chaperon vert, ceux du Rosaire sous le chaperon blanc - tous précédant ou accostant le cercueil recouvert de drap noir, écartelé par la croix d'argent, semé de têtes de morts. La route est longue, mais l'on ne s'arrête jamais. Et il y a ainsi cinq kilomètres pour atteindre le bourg... Quand un membre des confréries s'approche pour prendre la charge, il se découvre, alors l'autre, avec le même geste, transmet le fardeau, en silence. Entre les arbres, dans le vent qui fait bruire sur la plaine son éternelle chanson, la bannière claque comme un drapeau. L'évêque d'or apparaît, bénit, puis disparaît dans les plis. La route sinue, sous le soleil, en nuages poussiéreux, se formant sous les gros souliers cloutés qui, continuellement, hersent la route. Les redingotes craquent aux entournures, et les cols empesés, ceinturés de cravates neuves, congestionnent le cou... Un laboureur conduisant la charrue sur sa pièce, bloque le soc de l'araire dans le sillon et il attend, découvert, le passage du cortège. Et, le cortège passé, il reprend sa tâche. Cela, c'est la confiance en la terre, le mépris de la mort. Et toujours la poussière qui monte, toujours ce vent dans les peupliers et sous les saules, toujours le geste du petit évêque d'or qui nous devance... Ce qu'il y a d'admirable dans ces hommes, c'est qu'ils s'en vont à la suite du mort, fièrement résignés à demain, eux qui sont restés seuls parmi ces terres de la Péninsule, et qui gardent leurs costumes glorieux, eux restés héroïques sous l'habit enlaidi, uniformisé, par les modes importées des villes tentaculaires.

Jamais je n'ai pu y revenir, dans ce pays, sans ressentir en moi quelque chose de douloureux. J'errais dans les cours plantées de ces pommiers nerveux qui semblent mener, avec leurs troncs ravagés par la morsure des vents, comme d'épiques luttes. Mais les vieux logis plantés là, depuis des siècles, étaient les cathédrales de ces pourpris désertés. Eux, comme certaines églises, ils servaient parfois de resserres. Pourtant, des hommes en avaient fait le palais de leur existence; ils y avaient aimé, élevé leur famille dans l'obéissance du Seigneur, sous l'égide des cloches péninsulaires, dans l'amoureuse courbe de la terrible Seine.

En cette salle sombre, éclairée par une seule petite fenêtre, en le charme royal de la haute cheminée, je les vois, ces ancêtres, réunis autour de l'âtre - dans leurs costumes vrais, sans souci des richesses d'art qui les entourent, - deviser. Ils savent à peine qu'il y a des Villes, ou encore, les Villes à cette époque, ont elles-mêmes un caractère racique. Vie d'âme profonde, amour du pays, de la famille qui chante, de l'horloge qui tiquetaque... O fleur parfumée du pommier, redis-moi tout cela?

Un jour, j'ai trouvé, dans la grand-salle d'un de ces chaumes, un christ d'ivoire, sous des gravats. Ce christ était dans la poussière comme la Foi qui vire, s'en va, comme les vieux us!

 

Aujourd'hui, nous conduisons à sa dernière demeure l'un des ancêtres selon les anciens rites, avec les chaperons brodés d'évêques, de vierges et de sains, somptueusement, sous le salut des hauts peupliers que le vent balance, et dans le soleil printanier, sous le geste de l'évêque d'or qui apparaît dans les plis et replis de sa bannière, la dextre levée. Quelque chose encore meurt avec ce mort. Et cet enterrement est comme un chemin de la croix où l'on va crucifier l'âme pensive du Passé de chez nous.

 

 

Les tours ruinées de Notre-Dame de Jumièges surgissent au-dessus des silves tremblantes... De tous côtés, à travers champs, des gens vêtus de noir s'acheminent vers le cortège, tandis qu'au bout de la route, contre les murs de l'abbaye, s'agitent des points noirs...

Et c'est l'arrivée dans le bourg, en funèbres psalmodies - l'arrivée dans le bourg qui semble vide, et l'on a l'impression que tous sont là, derrière le mort. Un membre des charités, vieillard cassé, ceint du chapeau noir et blanc, se joint à la procession noire qui, lentement, surgit maintenant dans le cimetière, s'engouffre dans la nef dont les portes se sont brusquement ouvertes. Alors, l'on a déposé le cercueil, toujours recouvert du drap de Maître et du chaperon, sur les brancards, entre une multitude de petits cierges tachetés de noir; et aux quatre côtés, sont plantés les flambeaux de la Confrérie; puis se sont avancées pour l'adieu suprême, les confréries précédées du porte-croix; chaque membre a fait l'aspersion. Et ce fut l'admirable office des Morts... Trois chantres vêtus de chapes noires chantaient au lutrin. Ah! Cet office des Morts, dans le ton ordinaire, chef-d'œuvre de lamentation qui suscite les larmes, l'agenouillement. Ces quelques notes qui se traînent déchirent l'âme et l'apaisent. Il m'a semblé surtout qu'à ce moment, des gens pleuraient. Ils pleuraient pour le mort, sans s'apercevoir du chant, en quoi cette musique est sublime, puisqu'elle émeut les âmes en les pénétrant jusqu'à se confondre avec la douleur, à se simplifier tellement qu'elle disparaît et que l'âme attristée des assistants confond elle-même sa plainte avec cette plainte. Plainte du vivant venant de voir mourir l'être aimé, trouvant cette douleur injuste, finissant par s'incliner aux pieds du Seigneur, car sa justice est grande, et force à courber le front.

Tuba murum spargens sonum
Per sepulchra regionum
Coget omnes anté thronum...

Et pour l'obscur, comme pour l'illustre, n'est-ce pas toujours le même chant? Bientôt, sur la Péninsule, les cloches retentirent à toutes volées et, dans la petite église remplie de dépouilles de l'abbaye, dans la petite église que l'abbé de Fontenai voulut, en vain, rendre moins mérovingienne, ces chants, ces cloches, ces pleurs, émouvaient plus qu'en aucun autre lieu parce que l'église est restée seule glorieuse, au milieu de ses charniers, dans la plaine tourmentée par les vents, avec le décor des anciennes cérémonies...

C'est maintenant la dernière station. Le cortège s'est reformé, plus dense, car d'autres membres s'avancent avec le flambeau, la bannière du rosaire, la bannière de saint Jean suivant la bannière de saint Valentin. Le cercueil n'a pas été descendu immédiatement; il reste suspendu au-dessus de la fosse, posé sur les brancards. Quatre membres des confréries maintiennent le drap noir semé de têtes de morts, chargé du chaperon vert. Ce sont les derniers honneurs. Les assistants passent, bénissent, sous le claquement des bannières, et les charités restent pour ensevelir... Dans Saint-Valentin, l'autel est demeuré tendu de noir, la bannière du Saint patron, adornée d'un crèpe, et, au banc du Maître défunt, un gros cierge tacheté de noir brûlera aux offices.

Je l'avais bien connu ce paysan, il avait l'âme d'un laboureur mystique du moyen-âge. Il disait souvent, avec une sorte d'effroi, dans sa solitude séquanienne, où l'on n'entend guère que le halètement des hélices des gros bateaux remontant vers Rouen, ou descendant vers la mer: "La Mort, c'est la Mort!"... Raisonnement rudimentaire pour nous mais qui, dans ce cerveau de paysan, suscitait d'étranges pensées sur l'Inconnaissable. Parce que, toute sa vie, il avait travaillé, remué sa terre, il lui en coûtait de partir, de ne plus voir le retour des saisons - bonnes ou mauvaises - de ne plus rien faire... "Va falloué mouri... Va falloué mouri"... Comme on la sent mourir, ici, la terre!...

L'égoïsme du paysan, sa grossièreté, ce sont choses bien faciles à affirmer en manière de plaisanterie! On ne sait pas assez quel mal il éprouve à la cultiver, cette terre si avare de ses fruits... Et il y a encore non seulement les mauvaises saisons, mais les intermédiaires qui achètent à vil prix ce avec quoi ils feront de l'or à la ville... On parle beaucoup de décentralisation, de décentralisation artistique. Cela intéresse les artistes, car c'est principalement une question archéologique. Au fait, c'est très bien, mais il faudrait aussi s'occuper de l'intérêt du paysan; alors, les fils, sitôt leur service terminé, reviendraient sûrement, ne resteraient pas à la ville.

Le paysan, il a tout simplement conservé la beauté du dialecte... Parler avec lui, c'est reprendre contact avec les divines sources de la langue. Le parler des villes est une langue échauffante, sans goût, sans fraîcheur, mise en formules, rendue boiteuse par de sautillants paperassiers. Elle est banale parce qu'elle s'efforce à l'uniformité, comme le costume, comme l'architecture. Le paysan, il a des tendresses d'âmes trop ignorées. Parlez-lui de sa terre, de ses bestiaux - du bestial plutôt, car ce n'est pas au paysan qu'il faut s'en prendre des règles de Vaugelas - et il deviendra érudit. Il saura le nom de tel arbre, comme il saura le nom de telle herbe. Il reste conquérant à sa manière, à force de travail, car il faut livrer assaut à l'immensité des plaines abandonnées. Et l'âme de ce paysan, c'était la vie héroïque qui s'en allait. Sur cette péninsule de Jumièges, où, chaque jour, le vent venu de la mer souffle, la culture fut toujours pénible. Ce n'est pas sans raison qu'il y a "gémier" dans Jumièges...

Aussi, nous l'avons déposé dans la terre qu'il aimait, ce paysan. Nous l'y avons déposé comme un chef, ainsi qu'on inhumait autrefois les ducs "conquéreurs". Il repose près de l'abbaye où les rois vinrent prier, où travaillèrent les grands abbés et, il a, pour bercer son sommeil, le majestueux frémissement des hauts peupliers.

Conihout de Jumièges, 1914.



Gabriel-Ursin Langé, écrivain né à Rouen, membre de la société des Amis de Huysmans, il revint souvent d'où sa mère était originaire. Il est l'auteur de L'enterrement à Jumièges, dans la revue Normande, Le Loup Vert, Six croquis de la campagne de Jumièges suivis de La mort des cloches, Ombres à Jumièges, Jumièges.



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