Par Laurent QUEVILLY.

Août 1842 : les loups attaquent dans la presqu'île d'Anneville. Mars 1845 : ils infestent la forêt de Brotonne. Vers 1880, on en signale plus de 300 venus  de Mauny. Voici quels furent nos derniers rapports avec les rois des bois...


 Janvier  1840, le Journal de Rouen :

Un très-vieux et énorme loup a été abattu le 17 de ce mois dans la forêt de Mauny, par M. Levreux, garde de M. Remy-Caban. L'animal, malgré une balle reçue dans les flancs, s'était relevé et a pu courir encore pendant quatre a cinq cents pas, au bout desquels il a été atteint et terrassé à la main par M. Levreux.

Le 1er septembre 1842, voilà ce que l'on peut encore lire dans le Mémorial de Rouen :

« On nous annonce qu'une bande de loups, dont le repaire est dans la forêt de Mauny, exerce depuis quelque temps d'affreux ravages dans les communes d'Yville, Anneville et Bcrville. Ces animaux sont si voraces qu'ils s'attaquent jusqu'aux chiens des garde de la forêt.

Le chien de garde de M. Darcel

« Il y a huit jours, le garde de M. Darcel faisait sa tournée, lorsqu'il aperçut tout coup un loup sortir d'une boulaie et se lancer sur son chien, à quarante pas de distance. Pour lui faire lâcher prise, il tire un coup de fusil chargé à petit plomb; mais, sans s'émouvoir, la bête emporte le chien aux yeux du maître et va le dévorer dans le bois voisin.

Le mouton du sieur Perdrix

« A quelques jours de là, le berger du sieur Perdrix, fermier à Yville, ramenait ses moutons, sur le soir un loup tombe à l'improviste au milieu du troupeau, enlève un mouton avec une prestesse prodigieuse. Le gardien court à la poursuite, et parvient à saisir le mouton par la tête, tandis que l'intrépide voleur le tient à belles dents par la queue. Les cris, les coups de bâton rien ne l'effraie ; il dispute intrépidement sa proie ; enfin la victoire demeure au berger, mais il ne rapporta à la bergerie qu'un cadavre.

Le troupeau de Mauger

« Jeudi dernier, ce fut le troupeau de M. Mauger, d'Anneville, qui servit de pâture à ces terribles animaux. Ils ont dévoré neuf moutons, blessé dix-huit, et, malgré le berger et quelques personnes accourues à ses cris, ils poussèrent toute la troupe vers la forêt pour la disperser ensuite et la ravager plu. facilement.

Nous ne saurions trop appeler l'attention des autorités sur ces ravages qui jettent l'épouvante dans toute la contrée, au point que les cultivateurs n'osent plus faire pâturer leurs bestiaux. Nous avons cependant des louvetiers; c'est un devoir pour eux de se signaler en pareille occurrence, ils ne doivent pas s'arrêter devant des intérêts mal entendus, ils ont le droit de faire des battues, d'ordonner leur chasse comme ils l'entendent, sans s'inquiéter de certaines clameurs d'amour-propre. Nous pouvons leur assurer à l'avance le concours de tous les habitants de la contrée. »

Une vieille connaissance

Voici ce qu'écrivait l'abbé Cochet vers cette époque :

«  Des bandes de loups ravageaient autrefois le pays de Caux, couvert de bois et de forêts. Les légendes du Loup de Bouteilles et du Loup vert de Jumièges, de vieilles traditions, et surtout des noms de lieux, attestent encore le passage de ces cruels ennemis de nos troupeaux et de nos bergeries. Les noms de Canteleu (près Rouen), de Canteloup (Ecrainville), de Chanteloup, de la Chapelle-du-Loup (Ypreville), du Chène-à-Leu (forêt de Roumare), de Loumare (Ecalles-Alix), de la Mare-à-Leux (Fréauville), de la Mare-aux-Loups (Croixdalle), du Val-à-Leux (Saint-Vaast-d'Equiqueville), du Val-des-Leux (carrières de Caumont, château de Duclair), du Val-aux-Loups (Criquetot-le-Mauconduit), de Louvicamp (canton de Forges), de Pisseleu (canton de Londinières), de Heurteleu (Antifer), de la Peau-de-Leu (Sommery), et de la Chambre-aux-Loups (Nesle-en-Bray), prouvent leur existence dans nos contrées aussi bien que leurs ossements exhumés de la Cité de Limes.
Les sept loups de Jehan Vaquelin

Le 27 mai 1454, un laboureur de Quevillon, Jehan Vaquelin, demeurant en l'hôtel de la Rivière-Bourdet, reçut du vicomte de Rouen, Guillaume Gombault, 45 sols tournois dus en vertu d'une ordonnance royale. On le récompensait d'avoir "prins et desniché de dessoubz dune vielle souche dun gros arbre estant en une halte et espesse touffe de genetz, en la forest de Roumare, environ dessus Dieppe Dalle, en la garde Jehan Briffault, sergent de la dite forest de Roumare, cinq leups et deux leupves, petits, jeunes, de ceste anne présente. Lesquelz il a apportez a justice et exhibez ainsi quil appartient (...) Devant Guillaume Duval, clerc, tabellion a Rouen (...) present Pierre Vincent et Colin Le Conte.

Annales de Normandie

« Grâce à Dieu, ajoute l'abbé Cochet, le pays de Caux est à peu près délivré de ces féroces mangeurs de moutons. Les troupeaux paissent paisiblement dans les champs et dans les prairies, ils pourraient même y pâturer la nuit, comme en Angleterre; car ce n'est qu'à de bien rares intervalles que les journaux signalent dans nos contrées l'apparition de loups égarés et perdus. Ce bienfait vient autant de la culture des terres, du défrichement des bois, que des chasses féodales et de la grande louveterie; on le doit autant à la bêche du moine qu'à l'épieu ou à la meute du grand seigneur. »

Battue en forêt de Brotonne

A peu près délivré... l'abbé se montrait encore prudent. Car les loups étaient toujours à nos portes en 1845. En témoigne le Journal de Rouen :



« Dimanche dernier a eu lieu dans la forêt de Brothonne une battue générale en exécution de l’arrêté préfectoral du 27 janvier.

« Depuis longtemps, les riverains de la forêt explorée se plaignaient vivement de la présence de loups nombreux, marchant par bandes, et dernièrement un jeune homme avait trouvé dans un fourré cinq à six petits de ces dangereux animaux qui étaient nouvellement nés ; il avait même, dans le but de les enlever, été chercher de l’aide au village voisin, mais à son retour ils étaient disparus.

 « Chacun se prêta donc avec zèle à la battue ordonnée ; à neuf heures du matin, quatre cinq cents personnes, traqueurs et tireurs, se trouvèrent réunies et l’exploitation commença, dirigée par l’inspecteur des forêts et par le lieutenant de louveterie. La gendarmerie, conduite par son brigadier, s’était aussi réunie aux chasseurs.

Deux blessés !


 « Malheureusement le résultat n’a pas répondu à ce que l’on avait dû espérer et, après plusieurs heures de fatigues, quand chacun se retira, on n’était parvenu qu’à faire lever quatre loups, dont un fut blessé, et qui tous quatre disparurent.

 
« Cette journée a été marquée par deux accidents : l’inspecteur fut emporté par son cheval, qui le jeta rudement à terre, mais sans le blesser grièvement. Le cheval du brigadier de gendarmerie s’est abattu, et ce cavalier, ayant eu la jambe pressée violemment sous l’animal, n’a pu continuer la chasse.

« La présence inquiétante des loups dans ces parages ayant été de nouveau constatée dans cette battue, nous espérons qu’il sera pris promptement de nouvelles et efficaces mesures pour délivrer les habitants voisins de ces hôtes dangereux. »

Dangereux, les loups ? Manifestement, les chevaux l'étaient aussi pour les gendarmes...

Octobre 1845...

Le piéton et les loups. — Il y a quelques jours, le sieur Eugène Bardel, marchand de fruits à Heurteauville, commune de Jumiéges (Seine-Inférieure), traversait la forêt de Brothone, lorsqu'il entendit des cris en tout semblables à ceux que produirait une portée de jeunes chiens. Piqué par la curiosité, il avança dans la direction de ces cris et vit une louve occupée à promener sept ou huit petits. La louve fit aussitôt face en arrière et montra les dents; mais notre homme, qui n'est point peureux et qui d'ailleurs se trouvait armé d'un solide bâton, se mit à en frapper les arbres et à faire autant de bruit que possible. La louve effrayée se sauva, et son adversaire la poursuivit si vigoureusement qu'il parvint a lui enlever un de ses petits. Les habitants de Caudebec ont pu voir, mercredi dernier, le sieur Bardel promener triomphalement son louveteau par les rues de cette ville, et provoquer les chasseurs du pays à courir sus au reste de la famille. (Journal des Chasseurs)

Encore 300 loups en 1884 !

La revue Lecture pour tous de 1914 tente encore de nous faire peur. "il y a une trentaine d'années, au début de l'hiver, ils apparurent soudainement en Normandie dans les communes d'Yville, d'Anneville et de Berville. Ces animaux paraissaient provenir de la forêt de Mauny ; leur nombre, considérable, fut évalué à plus de 300."


La dernière louve

C'est en 1911 que fut tuée la dernière louve de Normandie dans la forêt de Roumare. Elle est aujourd'hui au Museum d'histoire naturelle de Rouen. A la sortie de Canteleu, sur la route de Boscherville, une statue rappelle l'événement. Canteleu, les loups pouvaient-ils trouver un lieu-dit mieux nommé pour nous donner leur chant du départ.





SOURCES

Le Mémorial de Rouen, 1er septembre 1842 (Laurent Quevilly)
Journal de Rouen du 1er mars 1845. Numérisation : Jean-Yves et Josiane Marchand.
Les églises de l'arrondissement d'Yvetot, article Louvetot, abbé Cochet.
Annales de Normandie (Rapporté par Quevillon pile et face).





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