Par Laurent QUEVILLY.

Maire de Jumièges de 1804 à 1808, De Saulty est l'un des personnages les plus controversés de l'histoire du village. En 1954, au congrès scientifique du XIIIe centenaire de l'abbaye, on évoqua cet ancien moine "dont l'existence mouvementée, estimait-on alors, mériterait une curieuse étude." L'idée est aujourd'hui reprise...

Dom Antoine-Joseph-Alexandre de Saulty est né le 26 avril 1747 (selon lui) ou le 14 juillet 1746 (selon d'autres) à Béthonsard, diocèse d'Arras (Pas-de-Calais). Il fut profès à Saint-Evroult le 20 janvier 1768 et les archives de l'Orne conservent la trace de ses vœux . Après quoi, la revue bénédictine Mabillon le donne cellérier de l'abbaye de Saint-Ouen, à Rouen, en 1790.

Emile Savalle, enfant de la presqu'île, a une autre version : Dom Antoine-Joseph-Alexandre de Saulty fut bien cellérier. Mais d'abord à Jumièges. "Il avait spécialement le service de la cave et de la bouche, se rendait chaque année, après les vendanges, en Bourgogne, d'où il revenait avec un chaland plein de fûts de vin pour les besoins de l'infirmerie, des églises et de l'hôtellerie."

Un moine amoureux

Peu de temps avant la Révolution, vraisemblablement en septembre 1788, Dom Antoine-Joseph-Alexandre de Saulty est envoyé en disgrâce à Saint-Étienne de Caen. Le temps de se rafraîchir les sens. Il avait "jeté les yeux sur une très belle fille du bourg, Mlle D..." On est tenté d'y voir une fille de Monsieur Dinaumare, bientôt juge de Paix, bientôt adjoint au maire de Jumièges. Car c'est chez une demoiselle Dinaumare que De Saulty finira ses jours. Mais laissons Savalle poursuivre...

"Il a raconté qu'étant procureur à Caen, à l'époque des élections aux États généraux, les curés des environs se réunirent à Saint-Étienne, lieu de convocation, et que telle était leur animosité contre le clergé régulier, accapareur des grosses dîmes, qu'ils décrottaient par mépris leurs souliers couverts de boue sur les toiles cirées des tables du réfectoire." Où diable Savalle a-t-il entendu cette anecdote !

Retour à Jumièges


Après la dissolution de son ordre, De Saulty ne tarda pas à reparaître à Jumièges.

Le 8 juin 1791, on vend une partie des meubles de l'abbaye. L'ancien moine se porte acquéreur de deux lits à baldaquin, l'un en toile de Jouy, l'autre en cotonnade à grandes raies rouges d'Angleterre avec leurs pentes, dossiers, paillasses et contrepointes. Il repartit aussi avec des chenêts à deux branches, des pincettes à tête de cuivre et quatre chaises à fond de jonc.

15 août 1791, jour de l'Assomption. La municipalité, la garde nationale, toute la population est là, debout, silencieuse. Douze jeunes citoyennes tiennent un drapeau déployé. Marie-Françoise Dinaumare, la fille aînée de l'adjoint, se tourne vers l'abbé Adam :

"Monsieur, ce drapeau que nous vous présentons à bénir dit nous être, à l'avenir, un monument des sentiments dont nos cœurs sont animés en faveur d'une Constitution qui, à l'aide de Dieu, fera le bonheur commun des Français, pourvu cependant qu'ils se souviennent que ce précieux présent qu'il nous a fait, la liberté, ne consiste point à faire indifféremment tout ce qui peut être dicté par une volonté déréglée, mais à obéir scrupuleusement à la Loi, à la Nation et au Roi, obéissance sans laquelle il ne peut y avoir aucun bonheur dans la société. Quelle calamité pour notre chère Patrie si, à l'instant où nous allons jouir des bienfaits que nous promettent les nouvelles lois qui sont promulguées, des mains perverses venaient à détruire un ouvrage aussi sagement entrepris que courageusement exécuté..."

On murmure que De Saulty est le véritable auteur de ce discours. Effectivement, on reconnaît là son style opportuniste. En attendant, cette demoiselle Dinaumare serait-elle la cause de sa disgrâce ? Non. Celle-là, Marie Françoise Sophie, épousera bientôt un paysan aisé, Jean-François Danger. Elle fut richement dotée par son père et sa tante, tous deux originaires de Caudebec et établis à Jumièges depuis des années...

Revers électoral

En 1792, il brigua les suffrages des habitants pour être nommé officier municipal ; mais un assistant, bedeau de la paroisse, ayant déclaré avec fermeté à l'assemblée électorale qu'on n'avait pas besoin de calotins, M. de Saulty, grâce à cette opposition inattendue, fut évincé.

En 1793, sans doute inspiré par le bedeau anticlérical, il dépose ses lettres de prêtrise et renonce ainsi à toute fonction ecclésiatique. Un engagement sur lequel il reviendra.

Fermier puis militaire


« Il s'associa bientôt avec un ex-Bénédictin, Dom Catelain, poursuit Savalle, et tous deux allèrent s'établir sur une ferme de Saint-Wandrille. Leur accord fut de courte durée, et M. de Saulty entra dans l'armée par la protection d'un représentant du peuple, Lenud.  Etait-il tenu en suspicion et à l'écart en sa double qualité de ci-devant noble et d'ex-Bénédictin ? C'est bien possible. Mais il était intrigant et clairvoyant. En ces temps de danger public, la présence sous les drapeaux faisait tout oublier, purifiait tout et pouvait seule lui donner un certificat de civisme incontestable et lui rouvrir la carrière.
Il servit vraisemblablement avec peu d'éclat, et au bout de peu de temps était de retour à Jumièges. »

Enfin élu

En août 1797, le voilà enfin agent municipal de Jumièges. Et voici l'intégralité de l'un de ses discours...

L'agent municipal de la commune de Jumièges à ses concitoyens réunis en assemblées primaires, (An 5)

Citoyens,

Un des plus précieux avantages de l'homme libre est de choisir ceux qui doivent s'asseoir parmi ses représentants, ses magistrats et ses juges. Un des premiers devoirs de l'homme sage et du citoyen vertueux est d'apporter dans ce choix tout le discernement et toute la sagesse qui caractérisent le vrai civisme. De bons choix doivent assurer le bonheur des Français et consolider le triomphe de la liberté. De mauvais choix ramènerraient parmi nous tous les malheurs qu'entrainent l'ignorance, l'immoralité, la licence et l'anarchie.

Ces principes dont je ne puis que vous présenter ici l'imparfaite esquisse sont écrits au fond de nos coeurs, vous tous, citoyens, amis de votre pays et des lois, vous qui, fidèles à la constitution, venez aujourd'hui acquitter le tribut civique que la Patrie attend de nos soins, de nos efforts et de notre amour.

Réunis, selon le voeu de la Loi, en assemblée primaire, chargés d'être nous mêmes en ce moment les artisans de notre propré félicité, vous saurez vous prémunir contre les pièges de la séduction et de l'erreur, et repousser loin e vous les ténébreuses machinations de l'ambition, de la malveillance et de l'intrigue. Vos suffrages ne se porteront point sur ces hommes (s'il en existoit dans ce canton) qui n'ont que l'hypocrisie du patrotisme et qui, servilement dévoués à tous les partis, à toutes les factions qui ont déchiré la France, ne veulent encore conduire le char révolutionnaire que pour écraser de nouveau sous ses roues ensanglantées, les véritables amils de la Constitution et de la Liberté. Vous éloignerez également de toutes les fonctions publiques ces vils supports du despotisme, ces lâches valets de la tyranie qui ont encensé Marat, préconisé la Montagne, fléchi le genou devant Robespière et vu couler pendant quinze mois, avec la joie féroce des canibales, les flots du sang innocent des plus estimables Français...

Vous saurez distinguer dans vos élections les mérites le mérite timide, la vertu modeste et le patriotisme sans exaltation, sans grimace et sans enflure. Vous ne perdrez pas de vue que les intérets de la république sont essentiellement liés avec les vôtres et que, si des électeurs immoraux et corrompus nous ont donné des Représentants qui vous ont gouverné par la crainte et par la terreur, des électeurs probes, courageux et éclairés choisiront des législateurs dignes de vous attacher au Gouvernement par les bienfaits et par l'amour.

Puissent les nouvelles élections réaliser les espérances que semblent faire naître les glorieuses destinées de la France, les victoires éclatants de nos invincibles armées et les triomphes d'un héros qui vient de conquérir l'Italie, en moins de temps qu'il n'en faut pour la parcourir et qui semble être le précurseur heureux de la paix générale.

Livrons nous tous à l'espoir consolateur de voir bientôt fleurir parmi nous tous l'olivier fortuné de cette paix si désirée et disons tous en signe d'union et de fraternité : vive la Constitution de l'an trois, vive la République !

 Agent de Jumièges

Désavoué, il démissionne

Son premier mandat est de courte durée. Susceptible, De Saulty démisionne le 2 avril 1798.
 
Jumièges, le 13 germinal an 6



Citoyens administrateurs,

Je suis instruit par voie indirecte que ma nomination à l’agence de Jumièges fait peine aux administrateurs du canton. Quelle que soit la décision du Département à cet égard, je vous remets sans hésiter ma démission et une réserve de preuves aux administrations supérieures que les délations faites contre moi sont destituées de tout fondement. En tout temps, en toute circonstance, j’ai donné des preuves de ma soumission aux lois et mes principes seront toujours invariables. Je ne cesserai de faire des vœux pour le salut et la prospérité de ma patrie.

Salut et fraternité.
Desaulty.

Nommé adjoint

En avril 1800, le nouveau préfet entreprit de nommer un maire à Jumièges. Jusque là, Nicolas David Foutrel, l'ancien organiste de l'abbaye occupait la fonction depuis des années. Il eut ses partistans. Mais surtout des adversaires. Dont Desaulty qui briguait la place...
 
Jumièges, Canton de Dulair, le 29 germinal an 8

Citoyen Préfet,

Il est du devoir d’un bon Français ami de l’ordre et des lois de vous donner à votre arrivée des renseignements sur les localités qu’il habite. Se taire dans un moment où tout s’organise pour établir un gouvernement sage, faste et stable serait un crime. C’est dans ce seul point de vue, citoyen Préfet, que j’ai interrompu un instant vos occupations.

Il ne faut pas douter qu’il est des hommes de haut rang et de tout état qui s’agitent en tous les sens pour avoir accès auprès de vous et peut-être tromper votre religion, mon but, je le jure, est de l’éclairer.

Le choix du maire et adjoint va devenir votre ouvrage s’il est bon, le peuple suivra paisiblement ses lois et vous bénira. L’intrêt que je prends à une commune populeuse que j’habite depuis près de 20 ans, la confiance qu’elle a en moi m’oblige d’être aujourd’hui son organe auprès de vous. Elle voudrait avoir, pour la représenter et vous seconder vos travaux, deux hommes sages, prudent et éclairés ; les honnêtes gens, la très grande majorité de cette commune, sont instruits que l’agent actuel, qui ne doit sa place qu'à la journée du 18 fructidor et à la protection du nouveau commissaire dont la moralité et les principes ne sont que trop connus, se fait une pétition qui a été colportée plusieurs jours pour la faire revêtir de quelques signatures. Cette pétition vient, dit-on, de vous être présentées pour le continuer dans ses fonctions.
Je ne suis pas pour disssimuler, citoyen Préfet, que ce choix ne seroit ny digne de vous qui voulez le bien, ny digne du peuple de Jumièges qui veut être tranquil et heureux, parmi les cent et un défaut qui sont bien connus, un seul aurait dû l’exclure pour toujours des fonctions publiques, c’est la boisson à laquelle il se livre habituellement, je vous observe également que ce citoyen n’a aucun état, aucune propriété et qu’il ne paie pas même de contribution personnelle.

Je n’ai pas l’honneur d’être connu, citoyen Préfet, mais je vous parle avec la franchise et l’impartialité qui caractérisent l’honnête homme dont la conduite est intacte. J’ai été autrefois attaché à un corps célèbre dans l’état, Bédédictin de Saint Maure, j’y ai mérité pendant 16 à 18 ans, quuelques places distinguées et, rentré dans la société, mon plan de conduite n’a pas changé. J’ai cru devoir interrompre mes fonctions, pour être utile à ma patrie et à mes concitoyens j’ai rempli en l’an 3 avec autant de zèle que d’intégrité les fonctions d’agent de ma commune, j’ai même pour ses propres intérêts, refusé la place de président de mon canton où  m’appelloit le vœu général des administrateurs ; A la suite du 18 fructifor, j’eus le sort des perscutés. On crioit au Royalisme… nulle preuve ne venoit à l’appui de ces vociférations ; au milieu de cette calamité passagère, j’ai resté ferme et inébranlable dans mes principes.

Je m’apperçois, citoyen Préfet, que ma lettre est déjà bien longue. J’aime à m’entretenir avec l’homme de bien et je me trouverois trop heureux, si dans le courant de la semaine prochaine, je pouvais obtenir de vous un quart d’heure d’audience.
Salut, respect et fraternité
Desaultÿ.

Une pétition recouverte de nombresues signatures circula alors pour porter Desaulty à la mairie avec Dinaumare pour adjoint. Le préfet opta pour Jean Baptiste Hue comme premier magistrat et lui flanqua Desaulty à ses côtés.

Homme d'affaires véreux

Mandataire de Capon, un banquier parisien devenu propriétaire de l'abbaye, Saulty toucha en cette qualité les loyers des bâtiments et l'argent des fruits de l'enclos. Puis Capon voulut se séparer de l'abbaye. Saulty vendit d'abord à des habitants de Jumièges plusieurs bâtiments : granges, magasins, pressoirs, celliers... Le 29 octobre 1802, Saulty est en l'étude de Me Riquier, notaire  à Rouen. Intéressé, il s'interroge : est-ce en livres ou en francs que l'abbaye est vendue. Si c'est en francs, il lui en manque 2.000. Le notaire est prêt à lui en consentir l'avance quand Lefort fait irruption dans le bureau. En déposant 7.000 F sur la table, le marchand de bois de Canteleu emporta l'affaire.
Lefort avait déjà ses intentions bien arrêtées. Faire de l'ancien moutier une carrière de pierres. Si Saulty avait eu le temps de réunir la somme, l'abbaye serait peut-être encore debout.

Sous l'Empire, Desaulty s'assied enfin dans le fauteuil de maire. Le 8 juin 1807, il signa de sa main un état descriptif du maire et de son adjoint destiné à l'administration. Il est alors âgé de 60 ans. Desaulty rappelle ses fonctions avant 1789 : Bénédictin de St Maur, procureur de l'abbaye de St Etienne de Caen. Après la révolution : agent depuis l'an trois jusqu'en brumaire an 6 ; adjoint en l'an 8 et maire depuis l'an 13. Sa fortune personnelle : 700 F environ y compris 266 F comme pensionnaire de l'Etat. Observations : Le sieur de Saulty a été obligé, même étant Religieux, d'interrompre ses fonctions ecclésiastiques, à cause d'une infirmité dont il affecté depuis plus de vingt ans.

Jacques Dossier, son adjoint, est né le 29 Xbre 1776 et a alors 31 ans. Il est marié et père d'un enfant. Cultivateur avant 89, adjoint depuis l'an 13. Sa fortune s'élève à 1.500F.

Cette même année 1807, Hue, qui avait démissionné du poste de maire pour occuper la charge de percepteur revient sur sa décision. Il abandonne sa charge au profit de son fils et brigue à nouveau l'écharpe tricolore.


Parjure

Desaulty fréquenta semble-t-il une loge maçonnique à Caudebec en compagnie d'un autre ancien moine de l'abbaye, Montigny.

Ne disant plus la messe depuis longtemps, il assistait néanmoins depuis le Concordat aux offices religieux, et chantait au lutrin en costume laïque, c'est-à-dire sans être revêtu de l'habit de chœur.

Après 1808, époque où il fut destitué, ses ressources pécuniaires étant à peu près épuisées, il obtint assez difficilement du cardinal Cambacérès la permission d'exercer de nouveau le culte. A partir de 1811, il dit des messes peu productives (la quête ne lui rapportait guère que cinq à six sous) à Jumièges, au Mesnil, au Trait, au Vaurouy, à la Haie-de-Routot. Il protesta aussi de son royalisme. Ce qui en laissa plus d'un sceptique.

Il intervient auprès du préfet

Maire de Jumièges, Jean-Jacques Hue fut suspendu fin 1813. Au début de l'année suivante, Desauly  reprit la plume pour proproser au préfet un successeur.

A Monsieur de Girardin, grand dignitaire de l'ordre des deux Siciles, comte de l'Empire, et préfet du département de la Seine-Inférieure.

Monsieur,
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous. Retiré à Jumièges depuis plusieurs années, vivant seul et ne m'occupant que de mes affaires personnelles, je ne veux pas me rendre importun.

Ce n'est qu'à la sollicitation de plusieurs honnêtes gens de cette commune que je réclame en leur nom et pour le bien de la société votre sollicitude.

Le maire de cette commune, suspendu de ses fonctions depuis 8 à 10 mois, vient de finir sa carrière. Vous allez, sans doute, Monsieur, vous occuper à lui donner un successeur, et ce successeur doit être digne de votre confiance et mériter celle de ses administrés. Cette commune où l'on compte 16 à 1800 habitants à besoin d'un homme probe et impartial et quoique vous soyez peut-être à porté de la connoitre, vous voudrez bien pourtant me permettre de vous soumettre mes réflexions et vous donner quelques éclaircissements sur les individus de cette grande commune, leurs moyens et leur moralité.

Les préférés de Desaulty

Il est peut-être beaucoup de personnes qui se croiraient capables de remplir cette place mais ne sont en état d'en faire les fonctions. Pami celles qui pourraient mériter votre confiance, on pourrait distinguer.
1° Mr Chantin (Pierre) propriétaire. Ce n'est pas un génie mais il est plein de bons principes, il connaît les lois et bien capable de les faire exécuter.
2° Mr Bouttard (Pierre) également propriétaire; également apte à remplir les fonctions de maire.
3° Mr. Deshayes, notaire depuis 7 à 8 mois dans cette commune, plein d'esprit et de mérite.
4° Mr Lefort, ancien capitaine de navire retiré à Jumièges et y vivant de son revenu.
Voilà Monsieur les personnes que je crois les plus dignes et les plus capables de mériter votre confiance et je jure que je n'ai d'autre but, en vous les désignant, que celui de faire le bien et coopérer au bonheur des habitants.
Vous n'ignorez peut-être pas, Monsieur, que l'adjoint de cette commune (Nicolas Pierre Poisson) est un homme sans moyens et absolument nul et incapable de remplir cette fonction ; le greffier en qui il met sa confiance est un autre personnage qui, addonné à la boisson ne peut mériter en aucune manière l'estime et la confiance des administrés. Arrivé à Jumièges depuis 15 à 18 mois pour y faire les écoles, il n'a pas pu se conserver aucun élève et aujourd'hui ces malheureux enfants sont sans éducation et sans éducateur.
Il n'est peutêtre pas inutile, Monsieur, que vous sachiez que j'ai eu l'honneur d'appartenir à un corps autrefois distingué dans l'Etat (Bénédictins de Saint-Maur) que j'y ai occupé des places qui m'ont mérité la confiance de mes chefs et que revenu à Jumièges en l'an VIII et connu de Mr Beugnot, j'y ai rempli les fonctions de maire pendant cinq à six ans. Aujourd'hui et depuis que j'ai repris mes fonctions ecclésiastiques, je charme ma solitude par mes livres et au milieu de quelques amis.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Jumièges, ce 7 février 1814.
Desaultÿ

Le préfet prit en considération cet exposé. Il écrit dans la marge : M. Dubourg voudra bien prendre ses informations auprès de Madame Henne (?) sur  les personnes proposées pour remplir les fonctions de maire de la commune de Jumièges et il répondra ensuite à la personne qui m'a adressé cette lettre, le compte de la quelle il prendra aussi des renseignements.

On veut un maire du bourg

A la même époque, Desaulty intervint également dans une lettre collective.

A Monsieur de Girardin, comte de l'Empire et Préfet du Département de la Seine-Inférieure.

Monsieur, sollicité par plusieurs honnête gens de cette commune, animés comme nous, du bien particulier comme de l'intérêt public, nous avons cru pouvoir vous adresser, par notre organe, leur réclamation.
Il y a environ deux mois que le maire de Jumièges a fini sa carrière, plein de confiance en vous, Monsieur et en votre sagesse, pénétré de respet et de soumission pour tout ce qui émane d'elle, nous sommes bien voncaincus que vous allez vous occuper de donner à cette commune un maire digne de mériter votre confiance et celle de ses administrés.
Sans vouloir gêner ni captiver votre choix, nous nous croyons pourtant obligés de vous instruire comment est située cette commune, quelle est son étendue, qu'elle est sa population.

La commune de Jumièges, qui compte 1600 à 1700 âmes est composée de trois hameaux dont deux, quoi que dans notre extention de deux lieues, se rouches, se communiquent et ont des rapports entre eux et c'est ce qui forme le chef-lieu, où sont placés le bourg, l'église et la mairie. Le troisième, de 3 à 400 a^mes, en est séparé par la rivière de Seine. Mr votre prédécesseur, en choisissant un maire dans ce hameau, ignorait certainement que souvent les rapports et les communications étaient interrompus, la rivière, par ses débordements, par ses flots et ses fougues empêchaient nécessairement les correspondances et devenaient nuisibles aux administrés. Des événements imprévus pouvaient arriver, des gens suspects et sans avœux pouvaient voyager et passer impunément ; s'agissait-il de viser des passeports, des gendarmes, des officiers de recrutement, des commissaires envoyés par les autorités, des garnitaires arrivaient-ils dans cette commune, aucuns ne pouvaient faire valoir sa mission, ses pouvoirs. Le maire était de l'autre bord de la rivière, le passage en était difficile et quelquefois impossible et le service restait sans activités.

Il nous sera également permis, Monsieur, de vous représenter que les circonstances critiques et les dangers qui menacent la patrie exigent que le maire soit dans le centre de la commune, et toujours prêt à agir et à commander, qui soit présent à tous les mouvements qui pourraient survenir que dans le ou des pelotons d'ennemis se répendraient dans nos communes, il fut à portée de commander à ses admninistrés et de les lever en masse au besoin, pour arrêter les brigands et leurs brigandages.

Vous saurez aussi, Monsieur, qu'une route très fréquentée traverse le bourg de Jumièges pour accéder au passage de la rivière et se porter, delà, dans le Département de l'Eure.
Voilà, Monsieur, les observations que nous vacons cru soumettre à votre sagesse ; nous désirons qu'elles puissent obtenir de vous un accueil favorable et quelque soit votre décisioin, nous nous y soumettons d'avance et vous acquererez toujours de nouveaux droit à notre reconnaissance.

Dinaumare, 1er suppléant du juge de paix du canton de Duclair, Desaulty, ancien bénédictin et maire, Bouttard, Chantin, JB Lefort, Amand, Decaux.


Délateur

Ecarté du pouvoir local, Desaulty exerce encore sa rancune à l'égard de ses successeurs : les Hue père et fils. En 1815 Jean-Victor Hue fut cependant réélu triomphalement par ses concityoyens. En 1816, Desaulty écrit au préfet.

« A Monsieur le comte de Kergariou,

Monsieur,

C’est au moment où tout se régénère, ou un roi sage et vertueux ne doit avoir pour le servir que des sujets probes et fidèles, c’est à ce moment que tout Français ami se son Roi et de sa Patrie doit le seconder dans ses vües bienfaisantes, éclairer les autorités et leur dénoncer avec confiance les abus qui échappent à leur vigilance pour parvenir, après vingt cinq années de tempête, à rétablir l’ordre et la tranquillité.

Joseph François René Marie Pierre de Kergariou, chambellan de Napoléon 1er et comte d’Empire (1810), est nommé préfet d'Indre-et-Loire (décembre 1811- octobre 1814) Il est ensuite successivement préfet du Bas-Rhin (jusqu’en mars 1815) et préfet de la Seine-Inférieure (jusqu'en 1819). Il est conseiller d'État, député du département des Côtes-du-Nord (1820) et pair de France (1827-1830). Il s’intéresse à l’archéologie.

C’est donc, Monsieur, avec la confiance que m’imprime vos bontés et votre amour pour le bien que je vais vous parler comme doit le faire un bon Français.

Instruit, Monsieur, que vous vous occupez d’organiser les communes et d’y mettre à la tête des hommes sages, éclairés, aiant de bons principes et une opinion bien prononcée, je me crois obligé, comme ami de mon Roi et de ma Patrie, de vous donner sur cette commune des renseignements qui pouroient peut-être vous être de quelque utilité.

Aucun motif d’intérêt, aucune passion, aucune partialité, aucune considération de me dirigent dans le rapport que j’ai l’honneur de vous soumettre.

Il y a, Monsieur, trente-cinq ans que je demeure dans cette commune comme religieux bénédictin et ayant été officier dans l’abbaye qui existait alors ; comme Maire et en aiant occupé pendant près de sept ans la place ; Comme prêtre aiant repris depuis cinq ans les fonctions de mon état, je n’ai su dire que la vérité, mon but a été et sera toujours celui de chercher le bien et il n’y auroit que l’homme partial qui sut combattre mon opinion.

« Sa mort n'a laissé aucun regret »


Mr Hüe, maire de Jumièges, a succédé à son père suspendu de ses fonctions. Sa mort n’a laissé après lui aucun regret. L’opinion du fils est plus qu’équivoque, il paroit rarement ans les cérémonies où le peuple auroit besoin d’un régulateur. Dans cette fête religieuse qui a eu lieu à l’occasion du mariage de Monsgr le duc de Berri, ny maire, ny adjoint, ny conseil municipal, ny garde chapêtre, ny garde forestier, ny garde national, ny douaniers quoi qu’il y ait icy cinq brigades n’ont assisté à cette auguste fête ; il est rare et il faut un jour Pâques pour voir Mr Hüe à l’église.

« Un adjoint imbécile, un greffier ivrogne »

La place de maire lui plait, sans doute ; mais les fonctions qu’il avoit à remplir lui déplaisent, il laisse la charge et la besogne un vieux adjoint imbécile qui laisse tout faire, le bien et le mal, par un greffier dont le moindre défait est celui d’être ivrogne ; c’est à ces trois êtres qu’un de nos hameaux, le plus étendu et le plus peuplé, a été inondé plusieurs fois cet hiver par les crues des eaux et que cinquante cultivateurs perdent leur récoltes et le fruit de leurs travaux, parce que les dignes et les fossés courants étoient dans un mauvais état.

«Il ravage les campagnes »

Un des grands défauts de Mr Hüe et ce qui occasionne de grands abus, c’est sa passion pour la chasse ; en tout tems et dans les tems même les plus précieux, Mr Hüe ravage les campagnes et culbutent (sic) tous les grains avec deux ou trois chiens qui l’accompagnent ; d’après sont exemple, vingt à trente braconniers chassent détruisent le gibier et assomment les pigeons.

J’aurai aussi l’honneur de vous observer, Monsieur, que Mr Hüe, à son domicile dans un hameau de cette commune séparé du chef lieu par la rivière de Seine que les rapports et les communications sont toujours difficiles et quelquefois impossibles et que cet inconvénient présente souvent de très grands obstables.

Voilà, Monsieur le comte, les observations que je crois devoir soumettre à votre justice, elles ne s’accordent pas peut-être avec celles que vous auriez pu recevoir. Quels que soint les motifs qui ont dirigé ceux qui m’ont précédés, je jure et atteste que les miennes sont vraies et que je défie à l’homme sage et impartial d’établir un doute.

J’ai l’honneur d’être, très respectueusement, Monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur.
Desaultÿ
Bénédictin
Jumièges, canton de Duclair
Ce 27 juin 1816.

Sa mort

Desaulty est mort à Jumièges en 1826, le 22 mai, à l'âge de quatre-vingts ans. 

C'est chez Mlle Dinaumare, face aux ruines de l'abbaye, qu'il rendit le dernier soupir. On y trouva plus tard des dalles tumulaires arrachées au monastère et servant de pavage dans l'entrée. Ses mauvais conseils en font l'un des artisans de la destruction de l'abbaye. On lui reprocha aussi le départ du bourdon pour Rouen.



NOTES

Outre notre personnage deux autres De Saulty, originaires du Pas-de-Calais, embrassèrent l'état monastique.

Adrien Placide de Saulty, né à Arras le 4 mars 1748, profès à Saint-Faron et 1769, cellérier à Saint-Germain en 1783. Il opta pour la vie religieuse en 1790.

Eloi Joseph de Saulty à Aubigny, né vers 1758, profès à Vendôme en 1779. Religieux à Moutier-Saint-Jean en 1790, il opta pour la vie civile. En 1817, il y touchait sa pension.

Notre De Saulty était-il de noble extraction ? Il signe Desaulty. Saulty est un village du Pas-de-Calais et fut le siège d'une seigneurie. Seule la profession de foi conservée aux archives de l'Orne pourrait nous permettre d'établir la généalogie du 6e maire de Jumièges.

SOURCES

Emile Savalle, Les derniers moines de l'abbaye de Jumièges.

Discour et démission de Saulty, AD76, numérisé par Jean-Pierre Hervieux.

Revue Mabillon.

XIIIe centenaire de l'abbaye de Jumièges.

Cote 3M1072, archives départementales de la Seine-Maritime, document numérisé par Josiane et Jean-Yves Marchand, transcription : Laurent Quevilly.