Fils et frère d'un conseiller général du canton de Duclair, Alfred Darcel, né en 1818, fut directeur du musée de Cluny, ancien conservateur de Louvre et administrateur des Gobelins, critique et historien d'art, officier de la Légion d'honneur. C'est un proche d'Amélie Bosquet. Journaliste, il signa de nombreux articles dans le Journal de Rouen, la Revue de Rouen, la Gazette des Beaux-Arts... Il s'opposa avec violence aux Impressionnistes et surtout aux peintres de l'Ecole de Rouen. Résidait au manoir Dupont, à Anneville-sur-Seine. Il est mort en 1893. Deux fils : Henri et René. René qui, époux de Lise Berthelot, aura Jacques, né en 1874, héros de la Grande guerre, élu maire d'Anneville en 1919, propriétaire de la Seigneurie.

LES RUINES DE L'ABBAYE DE JUMIÈGES

Par Alfred Darcel


Bien qu'elles soient encore importantes, les ruines de l'abbaye de Jumièges ne sont qu'une partie de ce qui était encore debout et intact, il y a un siècle. Presque tous les bâtiments claustraux ont disparu, et les arbres d'un parc couvrent aujourd'hui leur place. Il ne reste, au-dessus du sol, que ce qui était affecté au culte : la nef de la grande église précédée des deux tours qui l'annoncent au loin, quelques assises de son chœur; au sud, les murs d'une église plus petite communiquant, par une galerie, avec la première, et, entre les deux, à l'ouest de cette galerie, la salle capitulaire dont le sol montre les auges de pierre béantes où les abbés étaient inhumés. Puis, se soudant à angle droit à la base de la tour méridionale de la grande église, une vaste salle dont les voûtes qui s'effondrent reposaient leurs nervures sur des faisceaux de colonnes encore debout contre les murs.

A ces ruines, il faut ajouter les deux voûtes de l'ancienne entrée du monastère, transformées en musée lapidaire, que surmontent et accompagnent d'anciens bâtiments aujourd'hui radicalement transformés pour servir d'habitation au propriétaire des ruines et de l'ancien enclos monastique qu'enceignent encore, en partie, ses anciens murs.

Toutes ces constructions datent des époques les plus diverses, du Xe au XVIIIe siècle, et c'est
l'histoire en main qu'il faut suivre leur succession.

Terre des superstitions et des légendes, la presqu'île de Jumièges, enveloppée par une boucle de la Seine, était une île jadis, lorsque le fleuve coulait de Duclair au Trait dans la vallée qui la
sépare des coteaux que domine la forêt, longée aujourd'hui par un chemin de fer. A la défense
naturelle que formait cette vallée, les habitants, - mais lesquels ? — avaient ajouté un large fossé avec son rejet de terre encore visible par endroits.

C'est dans ce lieu retranché qu'au milieu du VIIe siècle saint Philibert, que les chroniques et les gens du pays appellent saint Filbert, fonda une abbaye sous la protection de Clovis II et de la
reine Bathilde. Le monastère était isolé, retranché presque du reste de la Normandie et du royaume, aussi prospéra-t-il, et, à la fin du siècle, prétend-on, il comprenait 900 religieux et 1500 serviteurs occupés à défricher les intelligences et les terres.


Mais l'isolement n'était pas tel qu'on n'y ressentit le contre-coup des événements qui frappaient
la province et le royaume.

D'abord, ce furent les Normands qui y débarquèrent au milieu du IXe siècle, saccageant, ruinant et emportant tout, si bien qu'il ne serait rien resté debout de l'abbaye, qui, construite probablement à la hâte, comprenait plus de bois que de pierre dans ses bâtiments qui devaient ressembler aux vastes métairies des rois mérovingiens.

Des religieux qui avaient fui il n'en restait que deux, assurent les chroniques, qui, revenus pour prier et mourir sur les ruines qu'ils avaient dû quitter bien jeunes, y furent  rencontrés par le duc Guillaume Longue-Epée un jour qu'il chassait dans la forêt de Jumièges. De cette rencontre est renée l'abbaye qui, se développant aux siècles suivants, a laissé les vastes ruines dont le pittoresque ensemble fut un des lieux où le romantisme fit ses premiers pèlerinages, suivi bientôt par la foule, qui ne cesse de les visiter.

C'est en 930 que le duc Guillaume établit, à Jumièges rebâti, des moines qu'il fit venir de Poitiers qui, depuis saint Philibert, avait toujours été en communion avec l'abbaye normande.

L'église, qui est le centre et le principe de tout monfastère, dut être rebâtie la première, et l'on doit voir, dans la plus petite des deux dont les ruines subsistent, celle qui est placée sous le vocable de saint Pierre, des vestiges importants des constructions du Xe siècle.

Ils comprennent le mur occidental percé d'une ouverture cintrée, qu'accompagnent, à l'intérieur, deux plus petites ouvertures qui accèdent à deux tours carrées dont il ne reste que les souches en  dehors de l'enceinte, de chaque côté de l'entrée: et, à gauche, un mur percé, au rez-de-chaussée de deux ouvertures cintrées, et, au-dessus, de deux autres ouvertures divisées en deux par une aeunttirees s oouu~veenrtun res divisées en deux ptar une colonne centrale, qui ne sont point des fenêtres, car rien n'y est disposé pour recevoir un vitrage.

Ces ouvertures, qui étaient enveloppées par un blocage et qu'un hasard a fait découvrir il y a quelques dizaines d'années, et qui devaient donner le jour à une galerie haute, par la forme fuselée de leurs colonnes, qui ne forment qu'un seul morceau avec leurs bases, lesquelles sont presque de même profil que l'abaque qui surmonte leur chapiteau, ne présentent aucun des détails ordinaires à l'architecture normande. Le profil indécis des moulures et ce détail que l'une des colonnes, pour le moins, est pourvue de son astragale, souvenir de l'antiquité, s'ajoutent à la physionomie de l'ensemble pour en accuser la forme insolite. De plus, une ligne de disques creux, qui règne sur les deux murs, au-dessus de leurs ouvertures basses, indiquent un autre art que l'art normand. Ils étaient peints, et l'on peut y discerner encore les contours de bustes qui étaient visibles il y a longtemps, avant que les pluies et les intempéries ne les eussent lavés et fait choir. D'ailleurs, d'autres peintures, malheureusement très effritées, recouvrent le pignon d'entrée. On peut en compter trois couches superposées. De la couche la plus ancienne, il est facile de reconnaître une grande figure de personnage, jeune et nimbé, vêtu d'une robe blanche, un ange probablement, d'un fort beau style gréco-romain. La seconde couche, dont il reste plus de vestiges, appartient probablement à la même époque que les bustes qui décoraient les disques. On y distingue plusieurs figures nimbées, au-dessus d'une large frise de grands anneaux encadrant des bouquetins. Ces peintures, d'une moins belle exécution que celles qu'elles recouvrent, sont certainement antérieures au XIVe siècle, et de beaucoup, car elles sont elles-mêmes recouvertes par un appareil de maçonnerie figuié, que coupent deux frises de grecques se prolongeant latéralement sur les remaniements que l'on sait être, du milieu de ce siècle. Il y avait là une église entièrement peinte, vers la fin du Xe siècle, à la façon bysantine, par des imagiers fort habiles formés à cette école. Leur œuvre fut recouverte un si après, environ, par d'autres peintures d'une exécution quelque peu maladroite, qui subit, plus tard, le même sort.

Cette église, de modestes proportions, devint bientôt insuffisante pour une communauté d'une soixantaine de moines, sans compter leurs serviteurs. A côté d'elle, et au nord, Robert de Champart, abbé de Jumièges, puis évêque de Londres et de Cantorbéry, de 1030 I052, commença de construire dans le romano-normand, la grande église dédiée à la Vierge. Il en reste debout les deux hautes tours qui encadrent le porche d'entrée à deux étages, la nef, ses bas-côtés, l'arc qui la terminait portant la face occidentale de la tour centrale, les murs occidentaux du transept profondément remaniés et les premières assises du chœur.

Se basant sur les chroniques, qui disent que l'abbé Robert de Champart ne fit que continuer les travaux commencés avant lui, l'on a prétendu que les tours occidentales et le porche à deux étages quelles encadrent, étaient d'époque antérieure à la nef, parce que leurs ouvertures sont moins ornées.

Mais il y a une telle liaison entre les assises des tours, dont les parties inférieures sont réellement fort simples, et celles de la nef, que le tout doit être du même jet. D'ailleurs, ce n'est guère par leur base que l'on commence les églises. La vue des tours qui accompagne cette étude, dispense de les décrire.

La nef est séparée de ses bas-côtés par des piles carrées, flanquées de quatre colonnes engagées, qui alternent avec de grosses colonnes, de façon à former huit travées, ou plus exactement, quatre travées égales en longueur et en largeur, séparées en deux par les colonnes cylindriques. Celles-ci ne portent que trois arcs : l'arc-doubleau du bas-côté, et les deux arcs des deux arcades adjacentes. Trois des colonnes engagées dans les piles remplissent les mêmes fonctions, mais la quatrième, celle dans la nef, dépasse le niveau des chapiteaux des premières, et s'arrête un peu au-dessus du cintre des fenêtres hautes, à une certaine distance de l'arasement du mur, c'est-à-dire du niveau de la corniche extérieure. Il est vrai que les chapiteaux des colonnes actuelles sont du XIVe siècle, et que celles-ci sont en plâtre, sur une partie de leur longueur. Mais leur socle ancien subsiste et le système de construction du XIe siècle dut être suivi au XIVe, lors des remaniements des toits dont le faîte dut être relevé deux fois, ainsi qu'en témoignent les trois solins qu'on voit encore contre le mur occidental de la tour centrale, le seul qui soit encore debout.

D'ailleurs, la nef n'a jamais été voûtée, ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte.

Sur le chapiteau des colonnes primitives un arc devait être jeté, qui portait un mur à deux rampans, sur lesquels reposaient les sous-chevrons de la charpente du toit ; mais comme ils eussent eu trop de portée ainsi jetés d'un arc à l'autre, une ferme complète : arbalétriers, entrait et poinçon, devait les alléger à l'aplomb des colonnes intermédiaires. En effet, il existait certainement, au niveau des chapiteaux des hautes colonnes, des corbeaux destinés à supporter le pied des goussets qui allégeaient les entraits. Un trou aujourd'hui béant dans les murs de la nef, à l'aplomb de chaque grosse colonne intermédiaire, indique la place de ces corbeaux, que l'on trouve figurés deux fois dans le volume des Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France de Taylor et Nodier, où se trouve le chapitre consacré à l'abbaye de Jumièges. La première fois on les voit en place dans une vue d'ensemble de la nef par Horace Vernet. La seconde, ils sont réunis à d'autres éléments d'architecture dans une planche de détails.

Ce système alternatif, d'un arc et d'une ferme pour supporter le toit, avait aussi été adopté pour couvrir la nef de l'église de Saint-Georges-de-Boscherville, ainsi qu'on peut s'en assurer en examinant les murs des combles au-dessus des voûtes que le XIIIe siècle a substituées à l'ancienne charpente apparente. C'était celui adopté pour les grandes églises normandes du XIe siècle : qui subsiste, pour ce qui était de pierre, dans les ruines de l'église de Cérisy (Manche) et que l'on peut encore voir complet, loin de la Normandie d'ailleurs, à San Miniato de Florence, qui est de l'an 1036, c'est-à-dire contemporain de la grande église de Jumièges.

Les bas-côtés, couverts de voûtes d'arête, portent des galeries supérieures, voûtées de même, et éclairées à l'extérieur, comme celles du rez-de-chaussée, par une fenêtre correspondant à chaque demi-travée. De plus, elles prennent jour sur la nef, par une ouverture aujourd'hui en ruines, mais  jadis formée de trois ares joints portant sur deux colonnes. Des contreforts mon~
au droit de chaque pile, auxquels on a substitué au XIVe siècle, des contreforts à ressaut. Un seul ancien existe encore, et il suffisait à donner du raide aux murs qui n'ont point bouclé. Toute cette partie de l'édifice formait un tout concret et solide, qui, privé depuis un siècle de ses couvertures, a pu résister presque jusqu'a nos jours, aux pluies, au gel et au dégel, ainsi qu'aux dislocations causées par la végétation.

Aujourd'hui, ces constructions du XIe siècle s'arrêtent au grand arc dont le mur soutenu par une tourelle d'escalier qui lui sert de contrefort, accompagne dans les airs les deux tours de l'entrée et forme avec les verdures qui l'encadrent, un ensemble des plus pittoresques dont l'héliogravure ici publiée donne une exacte idée.

Des peintures revêtaient cette architecture dès le XIIe siècle, et il en subsiste sur le chapiteau lisse de la dernière colonne, à droite de la nef. Moïse et Daniel y en pied, au milieu de rinceaux à feuilles trèflées. D'autres peintures d'ornement où l'ocre rouge domine, mais qui sont d'époques antérieures, n'ont point encore été détruites, étant à l'abri des vents et des pluies d'ouest, sur les piles du seul côté subsistant de la tour centrale. Il n'est point ici question des peintures de la fin du XVIe siècle, qui s'effritent sous quelques voûtes des bas-côtés.
Sur ces piles, dans le prolongement des colonnes de la nef, on voit encore deux colones romanes superposées, que recouvre en partie une colonne du XIVe siècle qui les enveloppait .
La colonne inférieure et la base d'une autre qui subsiste dans le même alignement avant les massifs qui devaient servir de base aux piles orientales de la tour, montrent qu'une tribune sur voûtes devait s'étendre sur les transepts, comme à Saint- Georges- de-Boscherville.

Au delà de ces piles ruinées sortent du sol les premières assises de l'enceinte était formé de trois travées suivies d'une partie semi-circulaire, et probablement voûtée en berceau car on reconnaît la saillie des bases des colonnes destinées à en porter les arcs-doubleaux.
Au XIe siècle appartient encore le mur occidental de la galerie qui se s oude  au pied de la tour sud d'entrée. Trois fenêtres y sont ouvertes. Deux sont aveugles et l'autre en arc trilobé dont un masque occupe le tympan. Des zigzags caractéristiques décorent leurs chambranle et leurs arcs.

Beaucoup de débris des constructions romanes existent encore, disséminés parmi les ruines et nous ne signalerons, parmi eux, qu'un chapiteau de la forme de ceux dits eubiques. Une de ses faces est ornée d'un ruban enlacé sur lui-même, absolument comme le sont les fibules et les agrafes mérovingiennes, précieux témoin de la persistance de certaines traditions dans l'art. Sur une autre face, un dragon à longue queue en spirale feuillue est sculpté suivant le système d'ornementation du XIe siècle.

Après le grand effort de ce siècle, les abbés de Jumièges se reposèrent de bâtir durant une centaine d'années environ. Vers les commencements du XIIIe siècle, ils édifièrent ou réédifièrent la salle capitulaire, située entre les nefs des deux églises. Peut-être cette construction n'est-elle qu'une reprise, car les bases des colonnettes, qui supportaient les nervures de ses voûtes appartiennent encore à un XIIe siècle un peu incertain dans ses profils et mou dans son exécution tandis que cette exécution est beaucoup plus nerveuse dans ce qui subsiste d'ornements dans les parties hautes
Cette salle se composait d'une partie semi-circulaire et d'une travée couverte d' une coupole, toutes deux voûtées sur nervures, ce qui est une exception dans les édifices normands.

La vaste salle voûtée, qui existe encore en partie, derrière le mur roman signale plus haut, au bas de la grande église, dont le premier étage servait, dit-on, de bibliothèque, appartient encore au style ogival du XIIe au XIIIe siècle. Ses arcs-doubleaux et ses nervures, profilés de tores circulaires, reposent sur de robustes chapiteaux d'une ornementation fort simple. Un détail est à noter dans l'appareil d'un arc surbaissé de l'entrée de cette salle : ses claveaux qui forment deux arcs adossés sont appareillés à crossettes d'un côté, tandis que de l'autre, ils pénètrent l'un dans l'autre, par des demi-cylindres en saillie sur l'une de leurs faces de joint : cylindres auxquels correspondent des demi-cylindres creux sur la face de joint du claveau adjacent. Chefs-d'œuvre de taille d'un maçon qui a voulu donner ainsi plus de solidité à son œuvre et qui y a réussi.

Mêlés aux grandes affaires politiques et religieuses du XIIe et du XIIIe siècle, les moines accrurent l'influence et les richesses de l'abbaye, en cultivant les champs et les lettres. Elle eut un historien, Guillaume de Jumièges ; fit copier des manuscrits et forma une bibliothèque qui passait pour une des plus riches de la Normandie. Celle-ci possédait deux raretés, le Missel et l'Évangeliaire anglo-saxons, rapportés d'Angleterre par Robert de Champart, et, aujourd'hui, conservés par la bibliothèque de Rouen. Elle exerçait aussi largement la charité, et si largement que cette vertu semble avoir été sa caractéristique. Ses richesses ne cessaient de s'accroître cependant, car c'était dans de la vaisselle d'argent que mangeaient les moines, si bien que le goût des grandes constructions la reprit au commencement du XIVe siècle.

L'abbé Mathieu entreprit, en 1326, la réfection du chevet de la grande église de Notre-Dame, car, bien que les chroniques ne parlent que de la chapelle absidale de la Vierge, celle-ci est liée
d'une façon si intime avec les quatre chapelles qui l'accompagnent de chaque côté ; les hauteurs des socles et des bases des colonnes, et leurs profils sont tellement semblables, que toute cette partie de l'église doit avoir été bâtie d'un seul jet. Les remaniements doivent même s'être étendus jusqu'au delà des transepts, puisque des colonnes du XIVe siècle recouvrent celles du XIe contre la pile de la tour centrale, et que tout ce qui subsiste du transept sud appartient au même style, ainsi que le passage qui le fait communiquer avec l'église Saint-Pierre. Enveloppé, et même précédé par ces sveltes constructions du XIVe siècle, qui, à l'extérieur, s'appuyaient sur lui, car des bases de colonnes y sont encore engagées, la base du chœur roman avait été conservée. Mais les parties hautes avaient dû être entièrement refaites, s'il faut s'en rapporter à la vue dessinée par Horace Vernet, citée plus haut.

De grandes fenêtres ogivales, qui formaient la claire-voie de l'abside du chœur, s'aperçoivent au fond, dans l'encadrement du grand arc qui termine la nef.

Prétextant que l'antique église Saint-Pierre tombait en ruines, l'abbé Guillaume VII la reconstruisit en partie, peu de temps après son élection, en l'année 1330. Sa nef devait être restée couverte en charpente, ainsi que le montre le gâble que porte encore l'arc qui marque l'entrée du chœur, mais celui-ci était voûté, ainsi que le collatéral dont il était accompagne au nord.

La base des colonnettes qui supportaient les nervures des voûtes subsiste contre ce qui reste
des premières assises du chevet. Leurs profils sont d'une finesse exquise, et leur - exécution témoigne d'une grande sûreté de main. Ce sont des types remarquables de l'architecture du premier tiers du XIVe siècle, ainsi, d'ailleurs, que ce qu'il reste de chapiteaux à deux rangs de feuilles encore en place.

Une chapelle est en saillie sur le flanc sud du chœur, et faisait partie d'un ensemble de constructions dont il est difficile de se rendre compte aujourd'hui, tant les remaniements y ont été nombreux. Elle abritait ce qu'on appelle la Tombe des Enervéés. Celle-ci consiste en un massif sur lequel sont couchées les effigies, en relief, de deux jeunes gens en costume civil du XIIIe au XIVe siècle, cheveux longs, ceints d'une mince couronne d'orfèvrerie, robe à ceinture, et manteau retenu par une courroie, tombeau aujourd'hui conservé dans le musée lapidaire établi sous les voûtes.
On a beaucoup disserté sur ces Énervés, sans être encore arrivé à une conclusion Certaine. Pour les anciens moines de Jumièges, c'étaient les deux fils de Clodwig II et de sainte Bathilde, les fondateurs de l'abbaye. Révoltés contre leur père, ils auraient eu les articulations des membres brûlées, puis, abandonnés dans un bateau sur la Seine, à Paris, ils seraient venus s'échouer à Jumièges, où, recueillis par les moines, ils auraient terminé leur existence. Pour l'érudition moderne, cette tombe aurait plutôt recouvert les corps de Tassilo, duc de Bavière, déposé par Charlemagne et exilé à Jumièges, et de Théodon, son fils. Mais telle n'était pas la croyance de ceux qui, au XIVe siècle, ont commandé les deux effigies, car leurs deux têtes, originales toutes deux, la seconde venant d'être retrouvée, sont celles de deux jeunes gens.

Il faut encore attribuer au XIVe siècle l'ancienne porte d'entrée de l'enceinte de l'abbaye, ainsi que le logis qui la surmonte. La porte et la poterne pénétraient sous deux voûtes sur nervures, dont l'une a servi d'abri aux débris les plus intéressants provenant des ruines. On peut y signaler, comme étant de la même époque, deux belles dalles provenant ou d'un devant d'autel ou d'une clôture. Elles représentent, l'une l'Annonciation, l'autre la Visitation, dont chaque personnage est enveloppé par un quatre-lobes, suivant les habitudes assez ordinaires à l'imagerie du moyen âge.

Quant au logis, il n'en reste guère de sa construction primitive, celui-ci ayant reçu d'importantes additions qui l'ont transforme en habitation moderne.

Les jours tranquilles cessèrent pour Jumièges lorsque ces travaux furent achevés. Les revers de la guerre de Cent ans eurent leur contre-coup à Jumièges, qui fut pris et pillé en 1358 par les hommes de Charles le Mauvais, tandis que les moines s'étaient réfugiés dans leur logis de Rouen. Rentrés au moutier, en 1360, ils jouirent d'un calme relatif pendant le règne de Charles V et les premières années de celui de Charles VI. Si bien que l'un de leurs abbés, Simon Dubosc, put prendre part aux conciles qui, après de longues années, terminèrent la querelle des papes.

Les moines lui érigèrent, dans la chapelle de la Vierge, une tombe de marbre blanc, dont il ne reste rien, que la tête peut-être ? Celle-ci, d'une fort belle exécution, appartient en tout cas au XIVe siècle par son style et par les dimensions de la mitre, plutôt que le moulage d'un buste également mitré, qui passe pour être celui de cet abbé.

En 1418, année de sa mort, l'abbaye fut de nouveau envahie et saccagée par les Anglais, auxquels l'abbé Guillaume Le Roux fit une soumission si complète, qu'il joua le triste rôle que l'on sait dans le procès de la Pucelle. Il subsiste sa dalle funéraire, gravée de son effigie, sous un système d'arcatures et de pinacles dans le style du XVe siècle.

Du séjour que Charles VII fit à l'abbaye de Jumièges après avoir pris Rouen, en 1449, il ne reste que la dalle d'un tombeau, celui d'Agnès Sorel, morte au manoir du Mesnil, dont les bâtiments du XIIIe siècle, transformés en grange et ruinés, dominent la Seine à l'extrémité de la presqu'île de Jumièges.

La tombe d'Agnès Sorel existait dans le transept nord de l'église Notre-Dame, où le béant de son caveau est encore ouvert. Son effigie, détruite par les calvinistes, en 1 562, la représentait,
à ce qu'assure une chronique écrite au milieu du XVIIIe s iècle, agenouillée et offrant son cœur que  renfermait seul la tombe de Jumièges, car son corps avait été transporté à Loches. Cette attitude est contraire aux habitudes de l'imagerie funéraire du XVe siècle, et il est probable que l'effigie de la maîtresse de Charles VII, était semblable à celle que l'on peut voir à Loches, où elle est représentée couchée, les mains jointes, sur une dalle de marbre noir, identique par les dimensions, les moulures et l'inscription à celle de Jumièges. Il est probable qu'elles sortent toutes deux du même atelier.

Du temps de Charles VII il ne reste rien, et la part du XVe siècle se réduit dans le transept sud, à une porte qui conduit à un trésor ou à une sacristie placée entre l'église et la salle capitulaire.

Sa construction est assez mal définie. Un fort beau fragment de la Marche au Calvaire, conservé dans le musée lapidaire est encore à noter.

La part des commencements du XVIe siècle fut plus importante, bien qu'il n'en reste rien. En 1530, fut construit le cloître dont les anciennes estampes donnent une vague idée. Il était placé au sud de l'église Notre-Dame, et faisait communiquer les bâtiments claustraux avec elle, l'église Saint-Pierre, et la salle capitulaire. Une clef pendante, en forme de lanterne à jour, conservée dans le musée lapidaire, provient certainement de ces voûtes ainsi qu'on peut s'en assurer par une lithographie des plus romantiques exécutée par Th. Fragonard pour les Voyages pittoresques et romantiques de Taylor et Nodier.

De l'année 1537, date la construction inachevée du chœur de l'église paroissiale que les moines avaient bâtie au XIe siècle, afin de pouvoir clore plus exactement l'enceinte de l'abbaye, l'église
Saint-Pierre étant alors le seul sanctuaire où les habitants pouvaient assister aux offices.

La mise en commende des abbayes au profit des grands dignitaires de l'église, et même de laïques auxquels le roi avait un bénéfice à accorder, et qui, ne résidant pas dans leur communauté, n'avaient qu'un souci, l'exploiter comme une ferme et en tirer le plus grand profit, fut aussi funeste aux abbayes que les troubles de la Ligue. Il n'y avait que dix-sept religieux à Jumièges lorsque les Huguenots la pillèrent en 1562. L'abbé et ses moines avaient réussi à se réfugier à Rouen, en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Charles IX, qui vint à Jumièges en 1563, autorisa quelques aliénations, afin de réparer les ruines, mais les guerres de la Ligue qui sévirent, surtout en Normandie, empêchèrent les grands travaux qui, peut-être, n'étaient plus nécessaires.

Le XVIIe siècle en vit d'un autre genre. Comme l'ancien logis abbatial ne convenait plus au luxe des nouveaux abbés lorsqu'ils venaient visiter leur commende, un nouveau fut construit, vers 1649, en dehors de l'enceinte : château dans un style froid et nu, qui domine encore, du haut de son vaste perron, les déclivités où, au delà de l'abbaye, s'étendent les vergers et les prairies, jusqu'aux bords de la Seine, qui coule au pied de coteaux couronnés par la forêt de Brotonne. Un ingénieux escalier circulaire qui monte aux parterres, aujourd'hui jardin potager, et à une charmille deux fois séculaire, date des mêmes années.

Ici s'arrête l'ère des constructions. Pendant le XVIIIe siècle, les moines ruinèrent leur abbaye, qui n'était guère prospère lorsque survint la Révolution.

On y célébrait encore le service religieux en 1793, mais, lorsqu'il fut question d'en vendre les  bâtiments comme biens nationaux, le curé et les habitants de la paroisse refusèrent d'échanger leur église contre celle de l'abbaye. Craignaient-ils le retour des moines ?

Les démolitions commencèrent en 1802. En 1824, M. Casimir Caumont acheta les ruines qu'il eût le mérite de respecter. Après sa mort, elles furent acquises, en 1854, par M. Lepel-Cointet, qui confia à M. Barthélémy, architecte, l'agrandissement du logis ou est percée la porte d'entrée, débarrassa les ruines des broussailles qui les cahchaient, découvrit les parties de l'église Saint-Pierre appartenant au Xe siècle, dégagea le pied de la tour nord du porche du côté du village, institua le musée lapidaire sous une des voûtes de l'entrée, et réunit, dans une des salles de son logis, tout ce que M. Casimir Caumont avait déjà conservé et ce que les fouilles lui permirent de recueillir de menus objets : crosses de bronze doré ou de plomb, débris de vêtements sacerdotaux et de dalles tumulaires en terre vernissée et à inscriptions, ferronnerie, etc.

Enfin continuant l'œuvre de son mari, Mme Lepel-Cointet a fait construire la nouvelle entrée par laquelle le public, parfois bien nombreux, est généreusement admis à visiter les ruines si
justement célèbres.


ALFRED DARCEL

Source : La Normandie.monumentale et pittoresque. Seine-inférieure, 1re [-2e] partie.. Lemâle (LLe Havre), 1893.