A Jumièges, la Révolution est plutôt bien accueillie, y compris par le clergé dont certains membres vont jouer un rôle politique. Ici, on va s'arranger avec l'événement dans l'esprit d'indépendance qui caractérise la presqu'île. Si l'on tourne volontiers la page de l'ancien régime, des liens affectifs demeurent entre la population et son abbaye. Sa destruction ne sera pas de son fait. D'autant qu'elle va susciter le déclin du village...

 

 

N

é à Jumièges le dimanche 30 juin 1782, Charles Mainberte, mon 3e arrière-grand-père, a sept ans quand éclate la Révolution. Le décor où il évolue ? Notre paroisse de bord de Seine est toujours marécageuse, sujette aux inondations et l’on entretient des digues à grands frais. Lors des grandes marées, des acres entiers sont arrachés par les flots.

Nos masures sont plantées d’arbres à fruits tendres : pommes de reinette, pigeons et poires à couteau. Mais les terres des Sablons sont médiocres, les prairies de mauvaise qualité. Pire : un insecte ravage depuis des années les récoltes. Et c’est la catastrophe. Le paysage ? Imaginez des talus atteignant parfois de 9 à 10 pieds de haut en pierre de taille. Nulle manufacture. On est laboureur ou journalier. Comme à Yainville, on compte quelques carriers, des bûcherons, des fileurs, des pêcheurs… On récolte ici du « gros foin » qui sert surtout à emballer les faïences.

29 mars 1789, on s’assembla en l’église paroissiale pour y rédiger le cahier de doléances en vue des Etats généraux convoqués par Louis XVI le 1er mai. 

La taille de 1789

Le Sablon est imposé pour 2.069 livres en principal réparties entre 165 noms dont 41 veuves, 5 occupants et 15 entrants. Pas de cote supérieure à 64 livres. On compte plus de 38 « inutiles », dont le sieur Fouchet, chirurgien. Le hameau de Conihout est taxé à 1.955 livres réparties entre 105 habitants dont 16 veuves, 3 occupants et 4 entrants. La plus forte cote est celle de Leroy (101 livres). Le député Cabut habite Le Mesnil est est imposé dans cette paroisse à 21 livres. Enfin, le principal de la taille s’élève, à Heurteauville, à 1.935 livres réparties entre 104 habitants dont 20 veuves, 7 occupants et 4 entrants. La plus forte cote est de 104 livres. On compte 21 inutiles.

Le Mesnil compte 483 paroissiens qui donnent 3.535 livres à l’abbaye, 821 au curé et 65 à la fabrique.

 


Cette année 89, avec ce premier exercice de démocratie locale, les conditions sont réunies pour une révolution. La disette sévit et des bandes affamées ravagent tout le pays de Caux. Cette année-là, sur le marché de Duclair, le boisseau de blé varie de 26 à 40 livres. C'est cher. Très cher... Chaque matin, vers 10h, les deux battants de l'abbaye s'ouvrent en grand. Une centaine de pauvres déguenillés entrent dans le préau où, sur l'herbe, devant les bâtiments conventuels, on leur distribue une soupe dans des écuelles de bois. Puis vient la distribution de vêtements. Le dimanche, le prieur accorde aux pauvres 12 sols. Bernard, un médecin occitan, soigne gracieusement les malades à domicile. Il retournera bientôt à Toulouse.

Affublé d'une claudication, le curé Adam laissera dans la mémoire de certains le souvenir d'un personnage acrimonieux. Le natif de Canteleu a 52 ans maintenant et vit au presbytère en compagnie de sa sœur Marie Anne. Vit, on devrait dire survit. Son troupeau est de 2.400 brebis réparties sur de vastes terres. Mais, à l'instar des paroisses où domine une abbaye, Adam est à portion congrue. Si peu congrue du reste que l'abbaye, grosse décimatrice, lui accorde un supplément annuel de 100 livres. Sa portion congrue, il la reçoit en nature. En, 1787, avec le revenu de terres à Heurteauville, les religieux lui ont laissé la dîme des pommes et des poires, profitable tous les deux ans et onéreuse à percevoir. Si bien que le curé l'afferme le plus souvent à ses paroissiens. Mais nombre d'entre eux, par misère ou négligence, ne lui reversent rien. Une année commune, Adam perçoit pour bénéfice 1.000 livres, frais de ramassage non compris. C'est l'un des plus pauvres de la région. Et quand les mendiants des alentours ont reçu l'aumône à l'abbaye, ils viennent encore frapper au presbytère. Adam s'en plaint qui a déjà du mal à secourir ses ouailles, petits exploitants pour les moins gênés d'entre eux. Adam aura d’autres sources de revenus. Il sera remboursé en assignats de différentes fieffés constituées par ses parents, en 1752, 1757, 1772, par des laboureurs de son pays natal, et dont les rentes, augmenteront sa portion congrue versée par l'abbaye.

En 1789, Adam s'est assuré une rente viagère en avançant 6.000 livres à l'abbaye. Arguant de son infirmité, il a demandé le secours d'un vicaire. Mais la fabrique le lui refuse, faut de ressources. Elle n'a que 500 livres de revenu. C'est quatre fois moins que certaines paroisses voisines. Alors, l'église manque de tout. Et surtout de s'effondrer...

Naissance de la Seine-Inférieure


Février 1790, on désigna un premier maire. Ce fut Pierre Antoine Modeste Varanguien, le notaire royal, époux de Marie Anne Carmont. C'était l'ancien tabellion des moines. La maison commune siégea d'abord dans un bâtiment du domaine abbatial. Frappés ce mois-là de sécularisation, les quinze religieux alors présents à Jumièges adressèrent, le 20, une protestation à l'assemblée nationale. Le 20 mars, le tonitruant bibliothécaire, Dom Toussaint Outin y va de sa pétition personnelle.

21 avril 1790, la liste du conseil municipal paraît dans la Gazette nationale, dite encore Moniteur universel: Maire: M. Varanguien, notaire. Officiers municipaux: MM. Laurent Dossier, Philippe-Augustin Philippe, Jean-Baptiste Hue, Jean-Jacques Hue, Jean-Baptiste Formant, Pierre-François Amand, Pierre Duquesne, Valentin Cabut. Procureur de la commune: M. Villain.

Lundi 3 mai 1790, une délégation de la municipalité se rend à l'abbaye. Elle est menée par Varanguien et comprend deux autres officiers municipaux: Valentin Cabut et Jean-Jacques Hue. Foutrel, l'organiste, fait office de secrétaire-greffier. Sa démarche est double: inventorier les biens de l'abbaye et connaître les intentions de carrière des religieux. Au son de la cloche, on s'installa dans la grande salle du rez-de-chaussée donnant sur le jardin. Seize religieux sont présents. Dom Despinosse, le sénieur, est porté malade. Un premier incident éclate dès l'appel. Quand Dom Michel Banse est nommé en sa qualité de sous-prieur, la communauté proteste. Elle se retire un instant pour délibérer et revient en lisant la destitution de Banse. C'est Dom Bride, le prieur, qui lit cette décision en précisant qu'il n'y est personnellement pour rien. Fou de rage, Banse se retire... Tout le monde signe acte de présence.

Mais voilà que Dom Alix remet un acte de protestation en exigeant son adjonction au procès-verbal. A son tour, Dom Outin, le bibliothécaire, présente un écrit d'adhésion à ces propos au nom de la communauté. Les officiers municipaux contestent les arguments. Ils passeront outre en se réservant un droit de réplique. L'inventaire commence enfin quand Dom de Montigny, procureur et cellérier, ouvre enfin les livres de comptes. L'examen sera long. Un nouveau rendez-vous fut pris pour le mercredi suivant, 7h du matin. Cette fois, Despinose est présent.

Ce que mentionne la municipalité, c'est que la situation financière de l'abbaye est relativement saine, compte tenu que la maison n'a pas perçu depuis 18 mois aucun casuel et que ses charges ont considérablement augmenté. Elle a même épongé ses dettes alors que d'importants travaux d'embellissement ont été accomplis. Notaire, Varenguien a été le conseil de l'abbaye. En soulignant ainsi la santé de ses finances, il s'accorde un satisfecit. On procéda ensuite à l'inventaire du mobilier. Il y a 18 couverts en argent comme il y a 18 religieux. Pas un de plus. On compte le linge dans la sacristie, on ouvre l'armoire du trésor. Toute l'histoire de Jumièges! Il y a là la châsse en argent de saint Philibert, les chefs d'Aicadre et de Valentin... Dom Banse en conservera encore la clef quelques jours.

La délégation visite encore la salle de compagnie, la salle à manger, les cinq chambres d'hôtellerie, la cuisine... Nouveau rendez-vous est pris au vendredi 9h. Cette fois, c'est le domaine de Dom Outin qui intéresse les commissaires. On y compte exactement 5.407 volumes dont 392 manuscrits. Une liste a déjà été établie et déposée au greffe de la municipalité. La garde en est confiée au bibliothécaire qui signe. A la cave, on trouvera des attelages. Quatre chevaux sont affectés à l'exploitation d'une vingtaine d'acres, tant en marais que sablon par saison.

La cloche débuta à nouveau les travaux à 3h de l'après-midi... Bref, la situation matérielle de la maison n'était pas si mauvaise.

L'inventaire de l'abbaye dressé, les pièces précieuses et les archives allèrent à Caudebec, chef-lieu de district. Puis Yvetot. Le mobilier des bâtiments, des fermes, de l'enclos furent mis en vente. Beaucoup de matériel disparut, emporté par les anciens serviteurs. On ferma les yeux. On donna les livres d'église à la paroisse qui ne sut qu'en faire. Ils suivaient le rite romain. Un navire complet emporta la bibliothèque vers Caudebec. Seulement, les hommes chargés du déménagement jusqu'à la Seine emplirent leurs poches de livres et de manuscrits. Longtemps, on en vit sur les manteaux de cheminée au Sablon, au Conihout, à Heurteauville. Après tout, ces trésors restaient ainsi à Jumièges... Bientôt, on appela les curés alentours à venir se servir en ornements d'églises.

20 juin 1790, Dom Outin proteste encore. Il demande cette fois que les monastères bénédictins, assimilés ainsi aux collèges et hôpitaux, deviennent écoles et maladreries, deux vocations de l'ordre.

Juillet 1790. Après la prohibition des vœux monastiques, l'aliénation des biens nationaux intervint en juillet 1790. Le monastère devint propriété de l'Etat. 

L’an de notre S. J.C. 1790, le mardi 29e jour de juillet, le RP Prieur ayant fait assembler la communauté issüe de la grande messe au son de l a cloche au lieu et en la manière accoutumés lui demande comme elle comptoit se comporter relativement  à la fete civique de demain. Les uns ont voté pour y paraître tous, d’autres pour qu’on y parut par députation. Enfin, un troisième avis a été que chacun y seroit pour soi, sur quoi, d. Outin a observé que cette fête est pour la commune qui n’est composée que de citoyens actifs, que lors de l’assemblée de la Cne du 21 février on a maltraité notre représentant, on lui a disputé ses droits de citoyen actif, au point qu’on la mis dans la nécessité de se retirer en protestant ; de plus, que lors de l’assemblée primaire tenue à Ducler les 5-6-7-8 et 9 de juin dernier, pour faire des électeurs, la municipalité ne nous a pas mis sur les liste des citoyens actifs de Jumièges, que personne de nous n’y a paru, que nous pouvions bien, en conséquence, nous abstenir de risquer encore de nous compormettre. Cette avis n’ayant pas prévalu, plusieurs paraissant disposés à y paraître et à se joindre même à ceux qui auroient été désignés par députation, il a été convenu qu’il suffoit qu’il y en eut un certain nombre, disposés à s’y présenter et que pour laisser plus de facilité à chacun on avanceroit la grande messe à 7 heures. En foi de quoi….
Signent Outin Allix, Gobard, Bride et Hubert.

18 septembre 1790, sur 19 religieux, neuf exprimèrent le désir de rester à l'abbaye, nourris par leur ancien barbier qu'ils rétribuaient pour la peine. D'autres moines s'établirent chez l'habitant.

15 octobre 1790, le canton de Duclair est formé de la réunion des 15 députés des paroisses suivantes: Aulnay, Duclair, Ecalles-sur-Villers, Heurteauville, Jumièges, le Mesnil-sous-Jumièges, Saint-Paër, Saint-Pierre et Notre-Dame de Varengeville, Ste-Marguerite, Le Trait, le Vaurouy, les Vieux, Villers-le-Chambellan et Yainville. 

Le canton sera le cadre des élections primaires où tous les citoyens actifs nomment les électeurs des diverses administrations du District de Caudebec, du Département et les juges des tribunaux. 

31 octobre 1790, les religieux, par une pétition appuyée par les édiles, demandent encore la conservation provisoire de leur abbaye. La loi de sécularisation prévoit en effet une maison de réunion par département pour les Bénédictins désireux de continuer les vie communautaire.

On danse autour du feu de joie...

C

e jour-là est fête au bourg. Les officiers municipaux ont ceint leur écharpe et processionnent, Maître Varanguien en tête, flanqué de son adjoint Dinaumare, juge de paix. Charles et sa mère sont de la foule qui les suit jusqu'au monastère. Là, on fait main basse sur tous les titres féodaux pour en charger plusieurs charrettes amenées sur la place publique. Depuis la mort de Monsieur du Vertbois, l'ancien garde du corps de l'abbé, les Frères Moret sont les seuls nobles de la presqu'île. L'aîné, chevalier du Mastray et son cadet, sieur du Jallay, apportent aussi leurs parchemins. Tout est déversé autour du pilori, symbole de l'ancien régime. Sur la braise rôtit un veau entier. On mange bruyamment.

Et voilà que Varanguin, torche en main, embrase les vieux papiers. "Voilà les aloses qui s'envolent!" s'écrie un pêcheur en pointant du doigt un feuillet voltigeant sur le foyer. Pourtant ces redevances sont bien dérisoires. Le droit de pêche ne coûte que six francs l'an. Quoi qu'il en soit, la corporation n'aura plus à se prêter, chaque année, à la cérémonie humiliante d'allégeance aux moines. Le feu crépite.
Seul le maire de Yainville, François Le Sein, s'interpose et sauve du bûcher les titres attachés à sa paroisse. Entre les droits des seigneurs et ceux de leurs sujets, on n'a pas fait le distinguo. Les Yainvillais, si. C'est pourquoi ils auront toujours le droit de pâture en forêt. Pas les Jumiégeois. Mais l'on danse déjà autour des flammes.
Dans un quadrille, Varanguien est au bras de la marchande de poisson.
Le démenti des antiquaires...

Dans sa séance du 14 septembre 1822, la commission des Antiquités dément cet épisode : M. Leprevost se félicite de pouvoir annoncer que les papiers et titres de Jumiéges et de Saint-Wandrille n'ont point été détruits par les flammes, comme le prétendaient certains témoins oculaires. Ils existent dans les archives de la sous-préfecture d'Yvetot, sinon en bon ordre, du moins à l'abri de l'humidité et des animaux rongeurs. M. Leprevost n'hésite pas à proposer à M. le Préfet d'envoyer, sous un bref délai, l'archiviste du département, pour faire opérer le transport à Rouen :

1° Des papiers et titres de Jumiéges qui ne doivent à aucun titre rester à Yvelot, et qui sont réclamés par les archives départementales, les uns à cause de leur intérêthistorique, les autres comme se rapportant à des localités comprises dans l'arrondissement de Rouen...

Vis-à-vis du couple, Michel-François Dinaumare côtoie l'ensevelisseuse. Dinaumare connaît la danse. Quand il était receveur de l'abbé de Lorraine, c'est lui qui avait le privilège d'ouvrir chaque année le bal de la Saint-Pierre. La fête est bon enfant. La tutelle des moines était relative, leur adhésion aux idées nouvelles fut spontanée...

Que faire de l'église abbatiale ?

En ces années 1790, la municipalité propose plusieurs fois à l'abbé Adam de transférer sa paroisse à l'abbaye. Les habitants du bourg et des hameaux y sont favorables. Derrière le curé, ceux des abords de l'église s'y opposent. Trop grande, jugeait Adam, trop cher! Et puis si la révolution avorte, si les moines reviennent, ne sera-t-il pas expulsé? En partant, les religieux avaient prévenu: "patience, nous reviendrons..." La position de Jean-Baptiste Adam est-elle aussi tranchée? Si le chœur a été régulièrement entretenu par les religieux, la nef de son église est en ruine. Il s'en détache parfois des pierres. Un jour, une partie des voûtes faillit bien écraser quelques paroissiens. Mais les murs des bas-côtés menacent aussi. Alors, certains secteurs sont interdits. On estime à 20.000 livres les travaux de simple sauvegarde. Et puis on manque d'ornements, de linges. Alors l'abbatiale...

Les curés prêtent serment

23 novembre 1790: pétition du maire et des officiers municipaux pour sauver le bâtiments conventuels. On veut en fait une maison de retraite. A moindres frais. 

24 novembre 1790 : l'Assemblée constituante impose aux prêtres le serment constitutionnel...

6 février 1791A Jumièges, le conseil est bien embarrassé. Le dimanche 6 février, on désigne Desjardins pour aller signifier la chose aux moines. La communauté était à table quand il entra. "Approche, lui dit Dom Bride, nous savons pourquoi tu viens... Assieds-toi et prends un verre du vin. Tu parleras après."

Le missionnaire envoyé auprès des moines était Jacques Desjardins, mon arrière-grand-oncle, alors âgé de 32 ans, un laboureur qui se maria à cette époque avec Marie Rose Neveu. Son père avait été un temps pourvoyeur des religieux. Son rôle consistait notamment à se rendre chaque semaine à Dieppe pour en ramener du poisson. Dans le Courtil, la ferme située face à l'abbaye, deux viviers conservaient aussi le poisson de Seine.

Quand Desjardins parla enfin, on se leva. Puis, en procession, on se rendit à l'église paroissiale, nous assure Savalle, un enfant du pays. Venu d'Yville, le vieil abbé Grenier, ancien curé de Jumièges, attendait pour dire la grand-messe. Grenier qui mourra centenaire dans la plus grande pauvreté. Les moines, prétend Savalle, l'avaient préféré à son successeur, en froid avec eux pour une question de revenus...

Ce dimanche 6 février 1791, poursuit encore Savalle, Dom Bride chanta au lutrin. Après quoi il prêta serment au maire. Puis vint le tour des curés de la mouvance de l'abbaye. Adam de Jumièges, Le Chanoine de Yainville, Le Faucheur du Mesnil, Daviron d'Heurteauville... Tous adoptèrent la constitution civile du Clergé. Faux, s'insurge soixante ans après Savalle l'abbé Maurice. Aucun moine n'eut à prêter serment ce jour-là. Et chaque curé le fit dans sa propre église. Les procès-verbaux sont là. Reste une vérité. Adam fit bien acte d'allégeance. Dès lors, son traitement allait devenir plus confortable: 1.800 livres par an.

Vers cette époque, 2000 livres sont prélevés sur les fonds se secours du département pour les chemins vicinaux de Jumièges et les fossés de clôture de la forêt. Les gens de mer sont regroupés par syndicats. Celui de Duclair en dénombre 180 dans les paroisses de Duclair, Yainville, Jumièges et hameaux, Le Mesnil-sous-Jumièges et Le Trait.

Mars 1791, on sait Dinaumare juge de paix du canton de Duclair. La fonction a été instituée en août dernier. Dinaumare est flanqué d'assesseurs exerçant à titre gracieux. Hormis les affaires concernant la Nation, les communes et l'ordre publique, il est le conciliateur entre les parties. En cas d'échec, il instruit toute cause inférieure à 50 livres sans appel, 100 livres avec. Il est amené à juger aussi les délits relevant de la compétence des tribunaux de police correctionnelle: affaires de mœurs, troubles à l'exercice du culte, insultes et violences, homicides par imprudences, outrages aux agents de l'autorité, mendicité et vagabondage, petites affaires de vol et d'escroquerie. Dinaumare peut prononcer des peines d'amendes et d'emprisonnement allant jusqu'à deux ans. Les appels vont aux tribunaux du District.

23 avril 1791. Bonne nouvelle. Le Directoire du Département choisit Jumièges pour maison de réunion. En mai, douze religieux expriment le désir de rester. Ils sont quatorze en juin, quinze en juillet... Juin où Dom Bride renonce à Jumièges pour la cure de Bolbec. Dom Despinose, lui, opte pour celle de St-Aubin-du-Cretot. Desquane part à Bielleville. Les moines qui restent sont pour beaucoup inconnus des villageois.

Juin 1791 toujours, on entend dire que la loi de septembre dernier ne tardera pas à entrer ici application. A savoir le départ des dix cloches de l'abbaye pour la fonte. La patrie a besoin de numéraires. Déjà, les curés d'Yvetot et Bolbec, anciens moines de Saint-Wandrille et Jumièges, demandent à échanger leurs cloches contre les plus grosses de l'abbaye. Bolbec, Dom Bride... Juin 1791 encore, édiles et habitants réclament encore, après avoir écrit au ministre de l'Intérieur, l'obtention de l'abbatiale pour église paroissiale. L'ancienne menace trop les fidèles. "Il est à craindre que la voûte entière ne tombe au premier moment." La pétition transite par le Département, puis le district qui, le 4 juillet, fait observer que l'abbaye est "conservée aux religieux qui voudront bien mener la vie commune". En attendant, la municipalité a demandé que le chef de saint Valentin, patron de la paroisse, soit transféré de l'abbaye à l'église.

Juillet 1791. La municipalité du Mesnil arraisonne l’Africain, un navire commandé par un dénommé Quibel. Il est soupçonné de transporter du numéraire vers l’étranger. On décharge le navire sur ordre de l’assemblée nationale. 777 pots de mélasse sont coulé. Il fallut dédommager le capitaine et les propriétaires des marchandises.

15 août 1791, jour de l'Assomption. La municipalité, la garde nationale, toute la population est là, debout, silencieuse. Douze jeunes citoyennes tiennent un drapeau déployé. Charles Mainberte écoute sans trop comprendre le discours de Marie-Françoise Dinaumare, la fille aînée de l'adjoint qui se tourne vers l'abbé Adam: "Monsieur, ce drapeau que nous vous présentons à bénir dit nous être, à l'avenir, un monument des sentiments dont nos cœurs sont animés en faveur d'une Constitution qui, à l'aide de Dieu, fera le bonheur commun des Français, pourvu cependant qu'ils se souviennent que ce précieux présent qu'il nous a fait, la liberté, ne consiste point à faire indifféremment tout ce qui peut être dicté par une volonté déréglée, mais à obéir scrupuleusement à la Loi, à la Nation et au Roi, obéissance sans laquelle il ne peut y avoir aucun bonheur dans la société. Quelle calamité pour notre chère Patrie si, à l'instant où nous allons jouir des bienfaits que nous promettent les nouvelles lois qui sont promulguées, des mains perverses venaient à détruire un ouvrage aussi sagement entrepris que courageusement exécuté..." On murmure que Dom de Saulty, l'ancien cellérier de l'abbaye, est l'auteur de ce discours patriotique. Car il est réapparu à Jumièges, l'ancien cellérier de l'abbaye! Plus ambitieux que jamais.

28 août 1791: nouvelle pétition pour obtenir l'abbaye à titre d'église paroissiale. Mais l'abbaye sert encore à la retraite de religieux du département. Nouvelle requête au tout début d'octobre. On assortit la chose de la volonté de garder avec l'abbatiale quatre de ses gosses cloches et deux petites contre les trois du clocher paroissial. 

5 septembre avis favorable du District. Le marché est jugé intéressant. D'une part, les gens de Jumièges laissent les matériaux et le terrain de leur vieille église. D'autre part ils s'engagent à entretenir l'abbatiale. 

16 septembre, le Directoire du Département abonde. Les cloches de Saint Valentin ne sont inférieures en poids que de 5.000 livres. Le bâtiment nécessite 20.000 livres de réparation. Le procureur syndic du district attend la décision du Département pour ordonner la descente des cloches de Jumièges, St-Wandrille, des Capucins de Caudebec. 

18 septembre, le Département déboute les habitants. Encore une fois, l'argument est que l'abbatiale sert toujours de maison de retraite. Les cloches? La paroisse, estime-t-on, en possède suffisamment. En revanche, celles de l'abbaye devront être descendues, excepté le nécessaire à la vie conventuelle des religieux. Mais les Jumiégeois sont têtus.

20 octobre. Mon grand-oncle Desjardins prit la tête de trois officiers municipaux pour porter une nouvelle pétition à Paris. Parfaitement accueillis le 20 octobre, ils revinrent avec l'idée que l'abbatiale leur était acquise pour l'office paroissial. Alors, ils allèrent trouver le curé Adam pour faire tomber ses dernières réticences. Mais Saulty l'en dissuade. "Refusez! Refusez! Il reste du plomb sur les toits. La Convention en a besoin et vous officierez bientôt à la belle étoile."

28 octobre, le District donne un avis favorable à la vente des cloches de l'abbaye à la commune d'Yvetot. Le 29, le procureur syndic du District en avise le Département et lui conseille de surseoir à l'enlèvement des cloches de l'abbaye, attendu que les habitants s'opposeront par la force à leur descente si celles-ci partent pour une autre destination que la fonte. Le 1er novembre, le Département rassure le District en confirmant son arrêté du 18 octobre. A savoir que sept des dix cloches de l'abbatiale devront être descendues.

3 novembre, dans cette belle cacophonie, le District fait donc procéder à l'adjudication de la descente des cloches de Jumièges, St-Wandrille, Caudebec. Louis Letellier, maître charpentier à Thibermesnil, obtint le marché pour 700 livres. Ce dont ne fut point informée la municipalité de Jumièges qui attend une décision favorable de la Convention. En ce mois de novembre 1791, les moines ne sont plus que neuf à l'abbaye. Neuf qui vivent en pensionnaires. Venus des quatre coins de la France, ils ne sont guère liés entre eux. Ils perçoivent des indemnités irrégulières. Leur petit monde est régulièrement troublé par les gros bras qui emportent du mobilier, des ornements. Dom Outin se montre encore plus aigri, autoritaire. Il nuit, aux dires du District, à la survie du monastère. Dehors, une dizaine d'autres moines vivent chez l'habitant, ou encore en location.

L'émeute du 6 décembre

B

ientôt Letellier commença sa besogne. D'abord Saint-Wandrille où son équipe amena huit cloches à terre. Prévenu de l'hostilité des Jumiégeois, il entre en tapinois dans le bourg au soir du 5 décembre. A l'auberge, il fait dételer ses chevaux, range sous une remise sa charrette chargées d'outils, de cordages, de massues, de palans. Les hommes demandent le souper et le coucher, sans dire un mot de leur besogne. L'aubergiste? Un client? Toujours est-il qu'aux aurores, la rue, la cour l'auberge sont envahies par une foule brandissant fusils et bâtons ferrés. Proférant des menaces. Peut-être 700 hommes surexcités. Dans les tours de l'abbaye, devant le portail, les entrées. Partout. Le maréchal-ferrant, un colosse, mène la sédition. Brandissant une corde, il lance: " Je pendrai le premier qui osera descendre les cloches!" Quelques ouvriers de Letellier s'avancent timidement vers les grilles, soi-disant pour jeter un coup d'œil sur la superbe abbaye. Mais ils doivent se replier très vite. Car déjà, on se jette sur eux avec l'intention manifeste de les tuer. Prudent, Letellier restait terré à l'auberge où , sous son nez, les émeutiers venaient à tour de rôle se rincer le gosier à l'eau de vie. Histoire de "se réchauffer le courage". Celui-ci bien chaud, ils invectivèrent Letellier, pâle comme la mort. Plusieurs le prirent pour finir à la gorge, le houspillant l'épée au poing. Quand il vit que d'autres pénétraient par les écuries pour y abattre ses chevaux, qu'on coupait ses cordages et qu'on glissait des bourrées sous sa charrette pour l'incendier, Letellier battit le rappel de ses troupes et quitta piteusement le bourg de Jumièges sous les huées de la foule.

Le jour--même, le malheureux adjudicataire établit un rapport au district, réclamant, non content d'avoir eu la vie sauve, 491 livres d'indemnisation. A Jumièges, on chantait victoire. En l'attente d'une réponse enfin positive de Paris. District et Département n'avaient rien à dire. Douze siècle que les moines étaient là. Douze siècles à féconder ces arpents de terre réfractaire. Ne pouvait-on pas leur conserver ce monastère, garder cette église pourvue de son carillon. Le District? Il avait fait vite fait son enquête. Dès le 7 décembre, lendemain de l'émeute, il signale au Département Dom Outin comme le meneur de la révolte. Outin, ce sacré Outin... "Les rassemblements s'étant fait par une suite de ses conseils, ayant persuadé aux habitants que les cloches de l'abbaye leur appartenaient et qu'ils ne devaient pas les laisser enlever." Pour que force reste à la loi, le District s'assura les services de la garde nationale de Caudebec. Pas celle de Jumièges. Il lui faudrait cantonner une dizaine de jours, le temps de descendre les cloches. L'usage de la force était en effet nécessaire face à l'hostilité des Jumiégeois. L'archiviste du District, un certain Lescuyer, n'avait même pas pu accéder au chartrier monacal. Lescuyer, retenez bien ce nom...


12 décembre, le Département approuve les mesures préconisées par le district et envisage de poursuivre Outin. Approuve mais ne donne pas suite. 

23 décembre, de Paris, Tarbé, le ministre de l'Intérieur, informe le Directoire du Département de la démarche des Jumiégois venus quelques semaines plus tôt dans la capitale. Diplomates, ceux-ci n'avaient réclamé que trois grosses cloches, la plus forte, le bourdon étant promise par le Département à Bolbec. Le Ministre s'opposait à toutes ces transactions. Mais demandait aux Normands des éclaircissements avant de prendre sa décision. 

29 décembre. Le procureur général syndic informe le District de Caudebec qu'il convient de surseoir à la descente des cloches de Jumièges, le ministre étant saisi. Alors, on attend...

9 février 1792, le Département insiste auprès de Paris pour descendre les dix cloches de Jumièges et les mener à la monnaie avec celles de St-Wandrille et Caudebec. "Nous regardons comme ridicule la prétention des habitants de Jumièges de retenir trois grosses cloches et deux petites, trois cloches moyennes devant suffire à une paroisse de campagne."

5 mars, nouvelle émeute à Jumièges. Les gens d'Yvetot viennent chercher le grand orgue. "Jamais il ne partira d'ici!" Le District écrira au Département, soutenant que les moines ont encore besoin de l'instrument. Et que l'enlever est manifestement dangereux. L'orgue ne sera vendu qu'en 1794, avec l'abbatiale. Plus tard, en 1799, l'administration de Duclair le demandera pour ses fêtes nationales et décadaires. En vain.

Avril 1792 : Letellier attend toujours ses 491 livres. On demande à la municipalité un avis sur sa demande. Ils répondent le 28 non sans ironie. D'abord, on ne les a pas prévenu de cette adjudication. Mais aussitôt avertis, les officiers municipaux se sont assemblés dès 9h le matin pour empêcher tout désordre. Las, Letellier avait déjà déguerpi. Impossible ainsi d'évaluer son préjudice. Les frères Hignon, charpentiers de Bolbec, pleuraient aussi les 179 livres promises pour la descente du bourdon au profit de Bolbec. Marché annulé par le Département...

Bolbec, Yvetot, Caudebec et onze autres communes obtinrent d'enlever de l'abbaye les objets de culte. Parmi elles, des paroisses éloignées comme Renfeugères. La garde nationale basée dans le District vint en force faciliter les opérations pour les édiles de Caudebec qui savaient l'hostilité locale. Ils viennent cherche le Saint Sépulcre et l'Ecce Homo. Le curé de la Mailleraye repart avec un Saint Valentin, celui du Mesnil avec le Christ, la Vierge et le Saint-Jean de la grille du chœur, celui de Duclair avec les Douze apôtres de l'église Saint-Pierre... Les Jumiégeois ne souffraient pas de voir des paroisses plus riches que la leur les détrousser des ornements de leur future église paroissiale. L'ancienne manquait de tout. Outin s'insurge contre l'intrusion des gens de Caudebec qui, assure-t-il, pousse l'audace jusqu'à forcer les portes, investir les dortoirs. Des pillards! Il leur reproche même d'avoir emporté deux crédences achetées sur ses propres deniers. Quand vint le tour des gens de Bolbec, les Jumiégeois agonirent d'injures leurs représentants. La trahison de Dom Bride ne passait pas.

27 avril, le reliquaire du chef de Valentin fut envoyé à la fonte de la monnaie à Rouen.

Mais le père de Charles Mainberte n'est déjà plus de ce monde. Il a 10 ans. Sa mère, Marie Madeleine Tropinel, est veuve à 35 ans. Elle se remarie le 5 juin 1792 avec un jeune laboureur de 29 ans, originaire du Trait, Jean Roisset. Ce même mois de juin, Letellier touche enfin un acompte.

11 Juillet, la Patrie est en danger. Comme tout le monde, face à l'invasion du territoire, Marie Madeleine Tropinel lessive ses murs pour en extraire le salpêtre qui servira à fabriquer de la poudre. Dans les premiers jours de septembre, parti de Rouen, un navire mouilla face à Jumièges. Son capitaine, Duquesne, est originaire du pays. A bord : 56 prêtres réfractaires, candidats à l'émigration. Alors, Duquesne cherchait un lieu sûr pour mouiller. Il a confiance en ses concitoyens. En revanche, il est mal vu de ses passagers. Et puis la nourriture est infecte. On envoya deux matelots chercher du pain à Duclair. Sans dire, bien sûr la, qualité de la clientèle. Ils en remplirent leur chaloupe. Mais la Seine étant grosse, elle chavira. Tout fut perdu et les marins faillirent se noyer. On étouffait à bord, racontera l’abbé Baston, ecclésiastique rouennais. Si bien qu’un tiers des passagers dort à tour de rôle sur le pont. Le temps passe. De toutes les communes environnantes, les réfractaires perçoivent des roulements de tambours continuels. C’est qu’un matelot du bord a raconté  à qui voulait bien l’entendre que ces drôles de passagers avaient leurs coffres remplis d’armes. « De sorte qu’on s'attendait à nous voir sauter à terre, armés jusqu'aux dents, animés de toutes les fureurs de la vengeance et du désespoir. » Mais on racontera aussi que l’on vit ces clandestins s'égayer dans le bourg et dans l'abbaye, bréviaire en main, au nez des volontaires complaisants. Une chose est sûre : Baston descendit à terre et rencontra un Bénédictin, Dom Tirron. ..

12 août, la municipalité craint pour l'avenir de tous les monastères. Le général des habitants adresse une pétition pour obtenir l'abbatiale. Tout en renonçant aux grosses cloches. On argue auprès du District de l'état de délabrement de Saint-Valentin. Les murs extérieurs menacent les citoyens qui s'en approchent. Le coût d'une nécessaire reconstruction est hors de prix. En revanche, la vente de l'abbatiale ne rapporterait rien. Les matériaux ne seraient pas utilisables après les outrages de leur extraction. 

17 août, une loi ordonne effectivement la mise en vente de toutes les abbayes, fussent-elles maisons de réunion. Il n'y a plus que quelques moines à l'abbaye. Quatre, huit tout au plus qui, âgés, usés, désunis, vivent dans un grand corps sans âme. Comme en prison. Sans supérieur. Il n'y a plus d'offices réguliers. On est loin des 20 religieux qui justifieraient le maintien de cette maison. Plus rien ne s'oppose à ce que l'abbaye revienne à la paroisse.
14 septembre. Au matin, le navire des réfractaires quitta son mouillage pour la Mailleraye. Et puis l'expédition s'arrêtera à Quilbeuf où le navire s'envase. Les prêtres sont acheminés sur Rouen. De là, secourus en argent, ils purent regagner Dieppe et l'Angleterre. Plus tard, rentrés en France, quelques-uns de ces émigrés accusèrent Duquesne de trahison. Accusations infondées. En septembre 1792, le port de la soutane est interdit aux ecclésiastiques. Le curé Adam s'habille en paysan. On le voit vêtu d'une grande houppelande bleue rayée, un bonnet de laine, de gros sabots sans brides. C'est un homme de taille moyenne aux cheveux grisonnants, les yeux bleus, le front haut, menton rond. L'abbaye intéresse de premiers repreneurs. Comme Michel Dinaumare, l'ancien receveur du monastère

La République est proclamée !

21 septembre 1792, on proclame la République. L'occasion de changer les municipalités. Saulty l'ambitieux se voit bien officier municipal. Mais le bedeau de la paroisse lance à l'assemblée électorale: "Nous n'avons pas besoin de calotin!" Piqué au vif, l'ex-bénédictin va partir. Il exploitera d'abord une ferme à Saint-Wandrille. Puis entrera dans l'armée. Mais on le reverra bientôt à Jumièges... Varanguien, quant à lui, cède son écharpe à François Martin Amand, ancien tenancier des religieux, gros homme parlant du nez. La mise en vente du vieux moutier doit être placardée le mois prochain. 

27 septembre, le District semble appuyer la démarche des Jumiégeois en ordonnant une expertise de l'église paroissiale.

1er octobre, la maison de retraite compte sept religieux tout au plus. Ce mois-là, cinq moines sécularisés prêteront le serment civique. 

12 octobre, un procès-verbal chiffre à 19.205 livres les réparations de l'église. D'autres dépensent s'avèrent encore nécessaires chaque année. Les experts ont dressé le plan de l'abbatiale pour indiquer le terrain qui lui servirait de parvis et les chemins d'accès au portail. Un mur de 10 pieds de haut devra isoler ce parvis du domaine à vendre. Cette place publique obligera à démolir, le long de la grande rue, plusieurs bâtiments claustraux. A gauche de la conciergerie, ce sont ceux qui servent de plâtrerie, de pressoir. Alors, on envisage de faire l'économie de cette place que devait traverser une allée allant en droite ligne de la conciergerie au grand portail. On ne donnera pour accès à l'abbatiale qu'un cours chemin perpendiculaire au collatéral nord où il sera nécessaire de percer une porte non loin de la tour du portail.

16 octobre,  le District, instruit de cet exposé donne un avis favorable à la pétition du 12 août. D'autant que les habitants et leurs élus consentent à la descente de toutes les cloches pour la fonte. Ils renoncent à leur église paroissiale au profit de l'Etat ainsi qu'à une grande partie du trop vaste cimetière. Et puis ils s'engagent à entretenir à leurs frais l'église abbatiale. Le même jour, le District appuie cette demande auprès du Département. 

21 octobre. Ce dernier répond qu'il ne peut agir sans l'accord des instances nationales. Mais, il va consulter le Ministre de l'Intérieur. D'ici là, la vente de l'abbaye est suspendue. Le Département veut aussi savoir si Jumièges ne sera pas réunir à d'autres paroisses des environs. 

25 octobre, on vend des meubles aux enchères et les dernières archives partent pour Yvetot.

9 novembre, le District répond au Département. Non, Jumièges ne sera pas réuni à d'autres paroisses. Le village compte 3.000 âmes. 

22 novembre, le Département écrit au Ministre de l'Intérieur en lui transmettant la pétition des habitants assortie d'un avis favorable. Ce mois là, Amand, le maire, reçoit de l'abbé Adam les registres de la paroisse. Ils quittent ainsi le presbytère pour la maison commune sise dans la salle aux Dames, face à l'entrée de l'abbaye, sur les terres de la ferme du Courtil où se tenait jadis le marché. Au rez-de-chaussée était une ancienne halle adossée à une buanderie, à l'étage, un logis pour les visiteuses du monastère qui, selon la règle, ne devait dormir dans l'enceinte.

7 décembre Les tout derniers moines sont sommés de déguerpir. Leur plainte est pathétique. Seuls les religieux ayant opté pour la liberté touchaient les 200 livres de prime de vestiaire. Eux n'ont pas le sou pour s'acheter des habits civils. On ne leur laisse pas le temps de se trouver un gîte. Il faut partir. Certains durent être admis à la maison de réclusion de St-Vivien de Rouen. Dom Outin fut sans doute le dernier à quitter les lieux. Il quitta sa cellule non sans faire appel "à la justice essentielle qui a toujours son indubitable effet, tôt ou tard !" On l'envoya de force à Saint-Vivien aux premiers jours de 1793. Dom Outin, l'irréductible! Il mourra à Rouen en 1816.

9 décembre, Roland, ministre de l'Intérieur, répond qu'une telle requête, en conformité avec la loi du 15 mai 1791, doit être soumise au corps législatif. Il faut lui adresser toutes les pièces justificatives et l'avis favorable du Département en bonne et due forme.

 

1793 : après les moines, les soldats

D

urant l'hiver de 1792 à 1793, trois à quatre cents volontaires dépenaillés vinrent tenir garnison à l'abbaye durant près de six mois. Leur commandant s'appelait Guéroult, un ancien orfèvre de Rouen. Neveu du curé du Pavilly, le capitaine se nommait Planquette. Un fin latiniste, meneur d'homme à la verve patriotique qui harangue ses troupes au réfectoire. Après des exercices dans le préau, on effectue des marches dans la campagne.

Début 93, l'abbé Adam officie au son de l'orgue et de toutes les cloches pour le départ des volontaires vers la frontière. Ce fut la dernière cérémonie religieuse à l'abbaye avant longtemps. Les gardes nationaux donnent aux soldats leurs uniformes, leur offrent un banquet d'adieu et leur font un brin de conduite.

Si les frontières du pays sont menacées, l'intérieur du pays est plus que jamais en proie à la disette. Chaque jour, dans la nef de l'abbaye et dans le cloître, le maire surveille la distribution des vivres, du pain et du stockfish. Bientôt, la ration par famille n'est plus que de deux verres de riz. On ne mange que des pommes de terre, des salsifis, des carottes, des légumes. Certains mangent même de l'herbe. Un jour, sous le porche, quelqu'un demande un entretien à Amand qui répond de son ton nasillard:

- Mon peuple est là qui attend!

Dans le groupe, il y a le propre cousin du maire qui chansonne la municipalité:

- Camarades, si nous descendions la corde de la grosse cloche pour y pendre un peu au bout Monsieur l'aristocrate!

Hilarité générale. Amand ne sait quoi répondre. Il s'esquive...

Mais revenons à nos transactions immobilières.

1er Février. Le 1er, le Département a adressé à Paris son avis favorable dans les règles, reprenant les arguments formulés le 16 octobre par le District. Les dossier est complet: délibérations des édiles, procès-verbaux des experts.

9 mars. Garat, ministre de la Justice, assure l'intérim de l'Intérieur. Il écrit au Département. "Je viens, citoyens, de faire passer à la Convention Nationale les pièces relatives à la translation demandée par la commune de Jumièges du service de son église paroissiale en celle des ci-devants Bénédictins du même lieu."

18 mars : le Département fait redescendre l'information à Jumièges en précisant: "Le Ministre nous engage à vous en informer. Nous-nous empressons de remplir de vœux de sa lettre." L'espoir est palpable. En attendant, comme les Jumiégeois ont renoncé à leurs cloches, le Département ordonne leur descente.

5 juin, retour de Letellier qui cette fois peut s'emparer des cloches sans être inquiété. Le voilà qui casse dans les tours. En bas, quelques habitants suivent l'opération. Le carillon ne chantera plus jamais "La taille est assise, de quoi la paierez vous..."

6 juin, Dom Outin, l’ancien bibliothécaire, écrit à la Convention. Il lui soumet un projet de décret en faveur des anciens religieux de son type. Pour n’avoir pas prêté serment, il est privé de revenus depuis un an et craint la prison. Mais il est apprécié de la population. Les municipalités de Jumièges et de Duclair lui délivrent ce même jour un certificat de bonne conduite. Dimanches et fêtes, Outin une seconde messe dans cette paroisse privée de vicaire depuis deux ans. Et puis il souffre de la jambe droite. Deux plaies demandent à être pansées chaque jour. Ce qui retarde son départ pour le séminaire de Rouen. Alors, Toussaint Outin souhaite se retirer à Sainte-Marguerite-sur-Duclair. Il vit depuis trois mois dans la maison d’un ami. Bref, il attend des jours meilleurs…

23 juin: pour permettre à Letellier d'empocher ses 700 livres chèrement gagnées, nos édiles attestent que neuf cloches ont été descendues par ses soins. On n'a laissé que le bourdon, fondu en 1651, et qui pèse ses 9.000 livres. Il sert de timbre à l'horloge considérée d'utilité publique.

13 août, Michel Ebran, un tanneur de Caudebec, achète le "château" après que neuf feux eurent été allumés. D'une vieille famille, il a été élu député en 89. C'était un fournisseur de l'abbaye. Notamment en eau-de-vie...

Novembre 93. Rebondissement. Le culte catholique est interdit publiquement. L'acquisition de l'abbatiale est donc une affaire classée. L'abbé Adam vient déposer les clefs de la paroisse à la maison commune. Il continuera à dire la messe dans une salle du presbytère. Les chantres se tiennent dans le corridor. Sous les pommiers de la masure, les fidèles s'agenouillent dans l'herbe. Nous sommes au cœur de la Terreur. Une liste de suspects est dressée par ordre supérieur, une cinquantaine de noms de ci-devant bénédictins demeurés dans la commune, leurs anciens serviteurs, quelques riches habitants. La liste à pour but d'interdire aux uns toute activité politique, aux autres la main mise sur les denrées. Adam est du nombre. Cette fois, l'exercice du culte lui est totalement interdit. Une quinzaine de mois. En revanche, un piquet de gardes nationaux vient, à chaque décade, le quérir à son domicile pour assister à la fête de la Raison, celle des Enfants, celle des Vieillards. Le tambour de la garde nationale ouvre l'église et sonne la cloche à l'aurore, à midi, au couvre-feu. C'est un Picard nommé Joseph Hauriolle.

Dans l'église Saint-Valentin, devant l'autel, on a planté un chêne. Adam est encadré par deux soldats sous la chaire à prêcher. Amand donne lecture des décrets de la Convention, puis les orateurs montent en chaire. Enfin, sur les degrés du chœur, Mademoiselle Poisson entonne la Carmagnole et autres chants révolutionnaires. A la fête des vieillards, l'assemblée sortit de l'église pour une procession autour de la Couture, les anciens ont pour canne une branche de saule pelée. Un autre jour, Amand est absent. Un officier municipal monte en chaire pour lire les décrets. Puis, rouge de confusion, s'excuse: "Je les ai oubliés dans la poche de ma culotte de tous les jours!" Toute l'assemblée croule de rire, Adam ne peut garder son sérieux. La cérémonie sera troublée jusqu'à la fin. Après quoi, le piquet de gardes nationaux ramena Adam chez lui. Sur la place publique, près de l'arbre de la Liberté, s'expriment aussi les orateurs. A cet effet, on a fait élever une butte de terre.

Un jour, un auditeur lance: "Vous appelez ça la Montagne? Ce n'est qu'une taupinière!" On rit. Et l'on ne réprime pas. Il n'y a que Hauriolle, qualifié d'imbécile, à lancer des accusations contre les figures de l'ancien régime. Nicolas-David Foutrel, le secrétaire-greffier, désamorce les choses. Epoux de Thérèse Nobert, ami des Mainberte, Foutrel est un homme d'une infinie bonté. Plus qu'Amand, c'est lui qui dirige en fait Jumièges. Comme son père, il a été l'organiste des religieux chez qui, dimanches et fêtes, il avait table ouverte. A Rouen, il a même gagné tous les concours de la région. Foutrel prévient les soldats réfractaires de l'arrivée des gendarmes, les suspects des visites à domicile. Il rassure MM de Mésanges et Montigny, ancien grand chantre et procureur, il rassure Adam. Adam qui songe à émigrer. Le curé de Vaurouy vient une nuit le chercher ainsi que sa mère et ses deux sœurs. Mais il prend peur et seul son confrère partira l'année suivante.

 Un jour, du chef lieu de district arrive l'agent national pour s'assurer du zèle de la municipalité. A l'entrée du bourg, des gamins l'accueillent à coups de pierres et il doit rebrousser chemin. Sans doute Foutrel est-il derrière ce comité d'accueil. L'agent garda le silence. La peur du ridicule.

Une seule arrestation, une seule, fut opérée à Jumièges. Prêtre de Caen, l'abbé Paris s'était réfugié chez Pierre Castel et se faisait passer pour médecin. Seulement, il joignait ses pouces aux index, position des mains du prêtre consacrant l'hostie. Ce geste le trahit. Mais qui le dénonça? Quand vint l'ordre de l'arrêter, Paris demanda à rejoindre Rouen, simplement escorté par Castel et un ami. Ce qui lui fut accordé. La Révolution de thermidor lui rendra la liberté.

Le curé se marie, le tambour divorce

6 mars 1794, commandée par le capitaine Romois de Guerbaville, une diligence d'eau passe à Jumièges, menant à Rouen 120 cloches de la région destinées à devenir canons. Parmi elles, deux moyennes de Saint-Valentin. Et puis celles de l'abbaye qui, tant d'années, avaient carillonné sur ces rives. La voix des pierres, perçues par nos anciens, nous quittait... Ce même jour, l'église paroissiale est fermée. L'abbaye, n'en parlons plus. Après le logis abbatial, quatre nouveaux bâtiments seront vendus cette année.


10 mai. Une tête de plus vient de tomber à Paris. Et celle-ci, c’est celle de Loménie, le dernier abbé de Jumièges.

Juin 94, un citoyen de Jumièges reproche à Amand, laboureur et maire, d'avoir vendu du beurre 3 livres tournois la livre « ce qui lui fut dit en termes peu choisis, et méritant d'être poursuivi comme étant, par son état, obligé de tenir la main à l'exécution des lois ». Le dénonciateur préféra se rétracter devant l'hostilité des autres paysans et donner 6 livres aux pauvres de la commune.

23 juillet, on rit sous cape. Le curé du Mesnil, Pierre Louis Lefaucheur, se marie avec sa bonne, la veuve de Nicolas Petit, Marie Anne Fleury. Il a 48 ans. Membre de la municipalité depuis deux ans, il le restera jusqu'en 1798. Au Concordat, il va continuer à dire la messe. L'archevêché s'y opposera et faudra l'expulser de son église. Dès lors, il vivra de ses rentes et mourut au Mesnil sans avoir perdu l'habitude de réciter son bréviaire.

27 juillet Après la chute de Robespierre, on réorganisa les municipalités. Varanguien retrouve son écharpe, Foutrel son poste d'adjoint et Adam son église. Adam que l'on dit tenté par l'émigration. Le gros Amand se retira dans sa ferme du Mesnil où il mourut en 1802 à l'âge de 48 ans. Antoine-Joseph-Alexandre de Saulty attend toujours son heure.

Le trousseau de Marie Françoise

 

27 novembre 1794. Mademoiselle Dinaumare, Marie Françoise Sophie, épouse un paysan aisé : Jean-François Danger. Le père de la mariée, Michel François Dinaumare, juge de paix du canton de Duclair, en homme de loi prévoyant, de condition aisée, fit insérer dans le contrat de mariage de sa fille des clauses qui révèlent à la fois la prudence et la prévoyance normandes, « le futur époux a, dès à présent, gagé douaire à sa future épouse, sur tous ses biens présents et à venir, sans qu'elle soit tenue d'en faire aucune demande judiciaire, voulant et entendant qu'au lieu du tiers accordé par le statut de la ci-devante province de Normandie, le dit douaire s'élève à la moitié en usufruit jusqu'au décès de la future épouse, de tout le revenu des biens qui appartiendront au dit futur époux, lors de son décès ». Le trousseau de Marie-Françoise : 18 paires de draps, 3 douzaines de nappes, 6 douzaines de serviettes, 60 chemises de lin.

Son père lui donne des meubles : un lit en chêne avec sa courtine d'indienne, deux bons matelas de laine, deux couvertures de laine, une armoire de chêne à deux battants, une table de toilette; sa tante, une montre en or, un gobelet, trois cuillers et fourchettes d'argent, une grande caisse ferrée, et aussi un parapluie, luxe à cette époque. Les dons du père et de la tante sont évalués à 1.950 livres et à 2.700 livres avec cette précision « pareillement au taux de 1790, qui est celui du maximum » de la monnaie métallique, s'entend.

 

Mars 95. Joseph Hauriolle fait rire tout le bourg. A 66 ans, le tambour de la garde nationale, dénonciateur à ses heures, maçon de son état, divorce en mars 1795 de Marguerite Lecoutre. Pour la réépouser un mois plus tard.

11 avril 95. le père de Marie-Madeleine Deconihout déclare « que si la loy qui admet les filles au partage des successions avec les frères était abrogée ou supprimée, dans ce cas, il promet au dit futur, lui faire payer, après son décès, 50 livres de rentes par an, remboursables au denier vingt pour sa légitime mobiliaire et immobiliaire, sur sa succession ». Bref, on doute de la longévité des nouvelles lois, on se méfie de la monnaie papier…

12 juin 95, Jean-Pierre Senard, expert de l'Administration, Jean-Louis Bouet, expert de Lescuyer, sont guidés au monastère par Jean-François Dinaumare, alors commissaire du Directoire exécutif près l'Administration municipale de Duclair. Lescuyer est là, bien-sûr. On estime les bâtiments, les terrains. Au cours de la visite, Dinaumare fait observer que "dans l'un des clochers, il y a une grosse cloche que l'on croit être du poids de sept à huit mille, que dans le même clocher, une grosse horloge qui depuis la suppression des ci-devant religieux a été démontée et faite réparer aux frais de la commune, laquelle l'a toujours entretenue jusqu'à ce moment, il serait à désirer qu'elle restât à ladite commune à la charge de l'enlever comme lui étant très utile..."


20 juin 95, Ebran revend le logis abbatial. Pierre-Michel Lescuyer, demeurant à Rouen, rue des Bons-enfants, acquiert l'ensemble du domaine abbatial pour 40.000 francs. Destinées à la démolition, les deux églises sont considérées comme attenantes au logis, seul bâtiment utile. S’il obtient si facilement l’abbaye, c’est, dit-on, pour se rembourser d’avances consenties à l’Etat.

Ancien gérant de biens de la principauté d'Yvetot, Lescuyer est devenu à la Révolution celui des biens nationaux dans le district de Caudebec, notamment à Jumièges. A ce titre, on l'a vu percevoir des rentes en mars 1791 en compagnie d'un citoyen Quevilly, feudiste, qui louait des biens importants à l'abbaye. Je ne sais si ce Quevilly est de ma famille.

Manif à l'église

26 juin 95, le conseil de Jumièges écrit à Yvetot :

Liberté égalité

Jumièges, le 8 messidor 3e année républicaine

Le maire, officiers municipaux et procureur de la commune de Jumièges.

Au procureur syndic du district d’Yvetot

Citoyen,

Nous n’avons eu rien de plus à cœur que de vous donner des éclaircissements qui sont à notre connaissance relativement au citoyen Langlois et à l’attroupement qu’il a suscité ?
D’abord, le citoyen Langlois s’est porté à la fin de la messe à faire amasser dans l’église une quantité de monde autour de lui, a monté sur un banc et a dit que la municipalité ou le district étaient dans le tort d’avoir fait enlever les vases et ornements de l’église et qu’il y avait dans la commune des intrigants, jusqu’à un juge de paix, qui s’est porté à louer des objets qui appartenaient aux habitants et que la convention n’avait j’amais connu ce qui avait été fait à cet égard : il y a des terroristes ... ils ont trempré leurs mains dans le sang mais nous nous tremperons dans le leur  et nous nous vengerons et autres propos et menaces semblables.
Ce qui est cy dessus dit est rapporté par les citoyens Crétient et Leroux, officiers municipaux et autres.
Le citoyen Langlois est venu l’après midy à la municipalité, a fait différentes demandes des plus injustes les unes des autres : on lui a mis sous les yeux la loi qui déclarait les églises et autres objets biens nationaux.
Nonobstant les observations que la municipalité lui a faites, il s’est porté à faire une demande illégitime au citoyen juge de paix qui a obligé ce dernier à faire sa dénonciation à la municipalité.
Voilà citoyen ce qui s’est passé. Salut et fraternité. Et c’est signé Varanguien, Delarue, Boutard, Etienne Varin Poisson, Pierre Chéron, Valentin Duquesne. 

Le séditieux est vraisemblablement Charles Langlois, matelot, originaire d'Abbeville, époux de Génévière Barnabé


1er janvier 96, les édifices religieux sont rendus à titre privé. 

15 janvier : Dinaumare est intronisé officiellement commissaire du directoire exécutif du canton de Duclair lors d'une séance publique présidée par Delanos et à laquelle assistent De Saulty ou encore Le Sein, d'Yainville.

26 février 1796. Le juge de paix du canton de Duclair prononce trois condamnations contre :

Amédée Vignerot, 27 ans, cordonnier à Varengeville, accusé d'avoir conseillé à une fille grosse de faire périr son enfant.

Victoire Poulin, 26 ans, fileuse à Varengeville, prévenue d'avoir fait périr son fruit.

La veuve Poulin, 61 ans, fileuse à Varengeville, compromise de complicité de la mort d'un enfant. Incarcérés à Yvetot, ils seront transférés à Rouen.

17 avril 1796. Le juge de paix du canton de Duclair condamne deux Jumiégeois pour vol : François Picard, 36 ans, cordonnier et Jean Roger, 59 ans, journalier. Ils sont incarcérés à la prison d'Yvetot.

25 avril. Le 6 floréal de l'an 4,  lettre à l'administration du canton. On nomme un commissaire pour la vente du mobilier de l'abbaye. De Saulty assure qu'il n'y en a pas. Si ce n'est du lambris sur les murs et des portes détachées ou encore les meubles qui servaient à la maîtresse d'école. Bref, on sursoit...

Mai 96 nous donne une image précise de l'agriculture à Jumièges. Elle est mauvaise. L'administration cantonale de Duclair déclare que, sur 1.178 arpents de labour, 76 seulement sont en bonne terre, 342 en terre médiocre et 760 en terre mauvaise. Sur 313 arpents en masure, 85 de mauvais! Sur 314 arpents de prairie, 30 de bons, 50 médiocres, 232 mauvais. Il y a aussi 210 arpents de marais. Mais exposés aux inondations et impossibles à dessécher.

Lescuyer s’assure des revenus par la vente de  portions de terrain situées dans la cour de l'abbaye. En germinal de l’an V, la première vente est faite « pour 105 livres de rente foncière annuelle, rachetable et exempte d'impositions créées et à créer, et généralement de toutes taxes, charges ou impositions prévues et imprévues» payables en deux fois (1er vendémiaire et 1er germinal) jusqu'au remboursement, que le preneur pourra faire « toutes fois et quantes et moyennant 3.300 de capital en pièces d'or et d'argent et non autrement, franc-denier venant au dit bailleur, les rentes de 150 francs payables en pièces d'or et d'argent et non autrement ».

 Un temps, Lescuyer songea à louer l'abbaye à des fins industrielles. Mais les réparations nécessaires sont trop lourdes. Alors, il fait abattre le dortoir neuf, enlever les toitures. Il vend tout ce qu'il peut, invite les curés à se servir en pierres, en mobilier, en toiles. Bon catholique, ce Lescuyer. Comme Ebran, son prédécesseur. Il aidera l'église, rouverte au culte, à reconstituer son mobilier. Celle de Jumièges mais aussi d'autres paroisses. Il lui reste en réserve des statues, des vitraux, des autels, des retables. Il invite encore les curés à venir se servir.

24 novembre, le Département demande à Duclair ce qui est advenu du mausolée d'Agnès Sorel. Espérant que tout a été fait pour la conservation de ce monument précieux pour l'histoire. Voilà nos Révolutionnaires qui s'inquiètent de la maîtresse d'un roi !

3 décembre. On répond que le tombeau n'existe plus. "ayant été enseveli sous les débris de la cy-devant abbaye de Jumièges... Nous n'avons pas cru devoir nous opposer à cette démolition avouée par le gouvernement. Les amateurs de l'antiquité regretteront de ne plus trouver dans ce territoire aucune traces d'une femme célèvbre par son attachement au bien public et à la gloire de la France."


10 février 1797 Louis Charles Duclos, âgé de onze ans, gardeur de vaches, demeurant en la commune de Saint Georges de Bocherville "exposé hier au poteau pendant six heures sur la place publique du Vieux-Marché".

Le bonnet de laine du curé

Lorsqu'on dressa l'inventaire après décès du curé de Duclair, en l'an VII, on y trouva « un bonnet rouge en laine », mais aussi 50 pièces d'or, de 48 francs, 25 autres de 24 francs, et un grand nombre de pièces d'argent.

1797: Lescuyer a tiré tout ce qu’il a pu de son bien. Il vend. L'abbaye passe entre les mains d'un banquier parisien, Paul Capon. Saulty, toujours lui, en est le mandataire. Il perçoit ainsi les loyers des bâtiments, l'argent des fruits de l'enclos. Le grand vaisseau de pierre connaîtra alors cinq années de répit. En 1797 toujours mourut chez un menuisier Dom de Mésange qui, comme son nom l'indique, avait été le grand chantre de l'abbaye. Il avait 84 ans. Le 17 mars, le curé Adam se fit établir un passeport pour se rendre à Rouen. Ce fut son seul déplacement sous la Révolution.


17 janvier 1798, à louer, vendre ou fieffer présentement, en tout ou partie, une très grande maison de plaisance, édifiée de beaucoup de bâtiments, jardin, bosquets, herbage entourées de mus, formant le ci-devant enclos de l'abbaye de Jumièges, contenant 18 acres, savoir 3 acres de jardin, 5 de bosquets et bois en avenus, 8 d'herbage et 3 en lavour. Cette maison est à 5 lieues de Rouen, un quart de lieue de la rivière, une lieue de Duclair et trois de Caudebec. S'adresser pour la voir au citoyen Lescuyer le jeune, sur les lieux, ou pour en traîter, au citoyen Lescuyer, rue de Lémery, n°1, proche le boulevard Cauchoise à Rouen.

20 mars 1798, Etienne Derain père fut chargé par l'administration centrale de procéder à l'estimation de deux biens ayant appartenu à la fabrique du Mesnil. Une pièce de terre en herbe occupée par Philibert Lefrançois pour 33 livres de fermage annuel, un pièce de terre en labour occupée par Le Faucheur pour 5 livres.

Juin 98. Il y avait à cette époque une "affaire Lebourg" au Mesnil. Les habitants firent une pétition pour demander la nomination du citoyen Lebourg en qualité de percepteur des contributions pour l'an 6. Ce qui eut pour effet de surseoir à la vente des meubles dont Lebourg était menacé. L'administration jugea anticonstitutionnelle la demande des Mesnilois et ordonna la mise en vente par huissier sans délai. C'était le 2 juin 1798.

En 1798, agent municipal ces dernières années, Saulty va satisfaire ses ambitions en devenant adjoint. Vice-président de l'administration cantonale, Nicolas David Foutrel, vers cette époque, devint maire provisoire de Jumièges. A Heurteauville, on met au jour une hache à douille. Elle finira au musée.


28 mars 1799, on retrouve le corps de l'ancien maire, Varanguien, sous les côtes du Mesnil. Par un épais brouillard, il s'était noyé un mardi soir à Duclair. Il avait 57 ans. En octobre de la même année, son fils de 17 ans épousa Marie Rose... Poisson.

Cette année-là, on signale le passage du port d'Yville abandonné.

31 octobre : Le citoyen François Dominique Varnier, instituteur demeurant dans la commune de Jumièges et artiste de la ditte administration expose que le cinq du présent mois de Brumaire, sur les viron trois heures d'après midy, il avoit éprouvé un événement des plus funestes par l'écroulement du pignon de la cidevant abbaye de Jumièges qui a réduit presque en entier sa maison en poudre appartenante au citoyen Bruno Harel, propriétaire par fiefe du citoyen Michel Lécuyer, ex receveur à Rouen et que par cette terrible catastrophe, il se trouve réduit à la perte totalle de ses meubles, effets, une partie de son linge et argent, c'est pourquoy l'exposant sollicite quelque secours provisoires pour fournir à sa subsistance étant réduit par cette perte à la dernière misère jusquà ce qu'il en ait été autrement ordonné et de nommer deux commissaires dans la commune à l'effet d'implorer la générosité de ses concitoyens et ce faisant vous ferés( sic) justice.
Présenté le 9 brumaire an 8 de la République.

On a retrouvé le brouillon de la réponse qui fut faite à cette requête.

Liberté Egalité
L'administration communale du canton de Duclair,
Vu la pétition du citoyen Varnier, instituteur à Jumièges, de laquelle il résulte que le cinq de ce mois, sa maison a été écrasée et ses meubles, argent, linges, habits et généralement tous ses effets anéantis sous les ruines de cet édifice occasionnées par la chute d'un des bâtiments de la cydevant abbaye.
Après avoir pris tous les renseignements certains relatifs à cet accident, condisérant que la position de l'exposant est aussi malheureuse que si ses meubles et effets suscrits devenus la proie des flammes (?)
Considérant que dans ce dernier cas tous les citoyens ont été dans tous les temps invités de secourir les malheureux qui ont éprouvés des pertes aussi graves,
Considérant que par cet accident fâcheux le citoyen Varnier se trouve réduit à la dernière misère,
Délibère que tous les citoyens de ce canton sont invités au nom de l'humanité de procurer au citoyen Varnier des secours proportionnés à leurs facultés
2° que le dit citoyen Varnier a... (ratures) Varnier est autorisé de solliciter en sa faveur la bienfaisance de tous les citoyens de ce canton. La collection des secours sera faite par l'agent en leur domicile électif accompagné de (ratures) l'adjoint des communes auprès des citoyens délégués par eux.

3° que la présente délibération sera envoyée dans toutes les communes où le culte s'exerce en public et que les ministres sont invités à solliciter les secours de ceux qui assistent à leurs offices en faveur du pétitionnaire.
... à Duclair le 10 brumaire an 8 de la République française une et indivisible.(*)

L'année du Concordat, l’adjoint Saulty réapparaît aux offices religieux. Il chante même au lutrin, habillé du costume laïc, autrement dit de l'habit de chœur. Adam, lui, installa sur le maître autel le chef de Valentin que ses paroissiens avaient récupéré dès la dispersion des moines.

Charles Mainberte va épouser Marie Victorine Clérel, de un an son aînée, le 1er janvier 1801. Elle est la fille de Jean Clérel et de Marie Rose Bruno. Ils vont apprendre à connaître un nouveau despote: Napoléon.

 

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Notes

* Affaire Varnier. Relevé par Jean-Pierre Hervieux. Cote ADSM  L 3260.