Par Laurent Quevilly

Auteur d'un remarquable ouvrage sur les Poilus de Jumièges et du Mesnil, Martial Grain ne s'est pas contenté de leur rendre hommage sur le papier. Il est aussi allé sur le terrain...

«Quand j'étais enfant, au Mesnil, on chantait devant le monument aux morts pour le 11 Novembre. Ça m'a suivi toute ma vie. J'ai eu envie de mieux connaître ces soldats, de donner un visage aux noms gravés dans la pierre...» Longtemps agriculteur à Jumièges, descendant d'une famille qui vécut au manoir d'Agnès Sorel, Martial Grain dressait son arbre généalogique lorsqu'il a croisé l'ombre de ces Poilus originaires des deux communes. Piqué au jeu, il s'est alors lancé dans des recherches approfondies qui ont abouti, en 2004, à la publication d'un ouvrage édité par les Baronnies de Jumièges. Ce livre, toujours disponible, fait référence au point qu'il a été pour moi une vademecum lorsque j'ai rédigé 14-18 dans le canton de Duclair. Et l'on se prête à rêver que, dans chaque commune, un Martial Grain soit animé par le même devoir de mémoire...

Le fils du maire

Exactement dix ans après la parution de son livre, Martial a tenu à rendre hommage au Poilu qui symbolise ce qu'ont vécu nos devanciers durant ces quatre années noires. Il s'agit de Léon Lefebvre. « C'est le premier Jumiégeois mort au combat. Il avait 24 ans et vivait paisiblement avec ses parents, agriculteurs, au hameau des Sablons. Au soir du 23 août 1914, le 119e Régiment d'infanterie auquel il appartenait, a subi de violentes attaques allemandes au sud de Charleroi. Blessé, il est mort le 25 août dans une ambulance ennemie ».

En tant que maire de Jumièges, c'est le propre père de Léon, Jules Lefebvre, qui a reçu de la préfecture la nouvelle de sa mort. Durant les quatre années qui viennent, le maire se fera encore trop souvent le messager de la mort. Le voir apparaître à la barrière était un mauvais présage. Mais il y venait aussi pour aider les femmes de mobilisés à écrire qui a son homme, qui a l'administration. Il ne sera guère récompensé de son dévouement. Dans L'encrier, un article inédit confié au Canard de Duclair, Paul Bonmartel raconte comment son petit-fils vengera plus tard sa mémoire.



D'autres victimes...


D'autres jeunes hommes de Jumièges étaient aussi engagés dans la boucherie de Charleroi : Rémy David que Léon appelait au secours quand il fut grièvement blessé, Raymond Portail qui reviendra des tranchées un bras emorté par un éclat d'obus, Louis Prévost, jeune père de famille qui ne reverra jamais sa fille...

« Ces affrontements meurtriers, explique Martial, ont eu pour issue une cuisante défaite pour l'armée française. C'est pour cela que ces événements ont été longtemps occultés et que l'on ne retient dans les mémoires que la bataille de la Marne. Pourtant, les morts dans ces combats ont contribué à retarder l'avancée des Allemands.» Le 23 août 2014, on commémorait le centenaire de la bataille. Martial s'est alors rendu à la nécropole d'Aiseau-Belle-Motte, en Belgique, où Léon avec 4.070 autres victimes. « Ces soldats français avaient quitté leur famille, femme, enfants pour se rendre à la frontière belge. Sous un soleil écrasant, chargés de 25 kg de matériel, ils ont marché pendant quinze jours avant de se battre ».


Alexandre Decharvois est ici le second à partir de la droite.

Après Aiseau-Belle-Motte, Martial Grain s'est rendu encore à Carnières-Collarmont. Là, il s'est incliné devant la sépulture d'un autre compatriote. « Édouard Decharvois, né au Mesnil-sous-Jumièges, a été tué le 22 août 1914. Il avait 25 ans et servait dans le 24e régiment d'infanterie qui a été décimé à la bataille d'Anderlues, avec plus de mille tués et disparuIl vivait à Duclair. Il était employé de bureau à la Mustad et envisageait de reprendre ses études pour devenir ingénieur. Il était fiancé et devait se marier... » 

Mais le premier mort du Mesnil fut Jules Capron, 2e classe au 27e régiment de Dragons, tué d'un coup de lance à la gorge au cours d'une charge le 13 août 1914 à Laloux, Belgique. Il avait 20 ans.

Et puisque la première association d'anciens combattants comprenait aussi Yainville, ajoutons que le premier mort pour la France de cette commune fut Alfred Querel, fauché par la fièvre typhoïde à Agen, le 13 novembre 1914. Il ne figure pas sur le livre d'or de la commune et fut sans doute ajouté au monument tardivement. Le premier combattant tué à l'ennemi fut Alexandre Beyer, 21 ans, décédé le le 17 décembre 1914, à 7h30 du matin, lors des combats de Heenstrate, à Zuydschoote, en Belgique.

En savoir plus...

Martial Grain : L'histoire de nos soldats morts pour la France, Jumièges et Le Mesnil, Les Gémériques, 2004.

Laurent Quevilly : 14-18 dans le canton de Duclair, éditions BoD, 2015