Le menuisier de Jumièges arborait-il des cornes ? En 1837, en commettant l'irréparable, Jean Ory fabriqua son propre cercueil...

Un corps. Un corps sans vie, affreusement mutilé. C'est ce que l'on découvre dans la nuit du 17 au 18 septembre 1837, au Landin, sur la route de la Mailleraye à Bourg-Achard. Les deux hommes qui font cette macabre découverte
à l'entrée de la forêt de Brotonne sont Georges Quesnay, un bûcheron de 48 ans et Joseph Aubert, tisserand âgé de 45 ans, tous deux du Landin. Et ils connaissent parfaitement la victime : c'est le tonnelier du village, Nicolas-François Cauvin, veuf depuis une dizaine d'années...
C'est à cinq heures du matin que Bisson, le maire de la commune, est sorti de son lit pour rédiger l'acte de décès de son malheureux administré : "lequel étoit décédé dans le courant de la nuit dernière à son domicile..." écrit sobrement Bisson sans préciser les circonstances de la mort. Mais alors, on donc a été tué Cauvin ! En forêt ? Chez lui ? Qu'importe,
Dupin, le procureur du Roi de Pont-Audemer est bientôt sur les lieux. Le constat est vite fait : on a frappé Cauvin à la tête et dans le dos à l'aide d'une hache ou d'une cerpe. Mais qui est son assassin ? Mystère...

Le coupable identifié



L'abbaye de Jumièges en 1837...

Le Journal d'Elbeuf n'en rate pas une. Dans son édition du dimanche 24 septembre suivant, il annonce à grand cri qu'à Bourg-Achard, un homme pris de folie s'est emparé d'un sabre pour en frapper et son fils, et sa fille. Et tant qu'à faire, d'autres personnes aussi... Dans la commune, le correspondant local du Journal de Rouen s'empresse d'alerter sa rédaction et le grand quotidien normand ne boude pas son plaisir d'apporter un démenti à l'information de son confrère. Le seul crime commis ces temps derniers aux environs de Bourg-Achard est celui du tonnelier du Landin. Et l'on a même le nom du suspect et le mobile du crime. Il s'agirait de Jean Ory, natif du lieu mais menuisier depuis bien des annnées à Jumièges. "Une rivalité d'amour aurait, dit-on, armé son bras." Depuis il a donné la preuve de sa cupabilité : Ory a disparu...

Retour en arrière...


A 33 ans, l'âge du Christ, le menuisier avait épousé en 1830 une jeune fille du Landin âgée de 17 ans, Rosalie Quesnay. Rosalie allait exercer au pied de l'abbaye ses talents de couturière tandis que son mari enroulait ses copeaux tout près de l'épicerie Damandé, au hameau du Sablon. Un premier enfant leur était venu à Jumièges en 1831 qui n'avait vécu que trois heures. Un an plus tard, un second garçon, Pierre Edmond, eut plus de chance, ce qui réjouit l'oncle de l'enfant, Pierre François Quesnay, Garde-champêtre de Hauville présent chez les Ory lors de l'accouchement. Avec cette heureuse naissance, tout allait maintenant pour le mieux. Mais le ménage ne dura que sept ans. Jusqu'au jour où...

Chasse à l'homme


Ory introuvable, des perquisitions ont été menées par la gendarmerie à Bourg-Achard, à Bourgtheroulde, à Cauverville, au Landin, à Jumièges, à Duclair... Lieux où le menuisier a vévu ou que sa famille habite encore. Substitut du procureur, M. Legras de Bordecôte assiste à ces descentes de gendarmerie. Mais cet éminent membre de l'Association normande rentre chaque soir bredouille en son manoir de la Dauphrie, à Boulleville. Ou diable se cache donc l'assassin !
Après de nombreuses battues, ce n'est qu'en novembre que Ory, la barbe noire hirsute, fut enfin appréhendé à Heudebouville, dans le canton de Louviers.

Epilogue


Le mercredi 14 mars 1838, Ory comparaît devant la cour d'assises d'Evreux présidée par le conseiller Mary. Seul le compte-rendu des débats pourrait nous dire si cette fameuse "rivalité d'amour" signifie un adultère consommé ou des convoitises appuyées de Cauvin pour Rosalie Quesnay. Mais là encore la généalogie va se révéler une arme redoutable pour percer les secrets du passé. Voici comment...

Le 20 novembre 1832, Jean Ory avait été déclarer en marie de Jumièges la mort de son plus proche voisin, Jean Leroux, rentier de 74 ans, ancien instituteur de la commune sous Napoléon. Or, Leroux n'est autre que l'oncle du tonnelier Cauvin. On imagine que ce dernier, veuf, lui rendait souvent visite à Jumièges avec d'autant plus d'assiduité qu'il aura remarqué la beauté de la jeune voisine d'a côté. Une semaine après la mort de Leroux, Rosalie accouchait d'ailleurs de son second garçon...
Par la suite, Cauvin revint sans doute chez la veuve de son oncle, Marie Anne Victoire Duquesne, près, tout près des Ory. Le contexte des relations entre les acteurs du drame qui se jouera cinq ans plus tard est donc là...

Bref, aux assises, Ory sauve sa tête. 20 ans de travaux forcés pour homicide volontaire. Il ne fit pas appel et arriva au bagne de Brest le 26 mai. Là, le menuisier fut certainement employé à l'arsenal de la Penfeld. Mais le bagne est le bagne. Ory y est mort sur un lit d'hôpital, le 10 juillet 1842. Sa veuve avait alors 29 ans et encore toute la vie devant elle. Mais ne se remariera pas. Elle est décédée à Hauville en 1891 à 73 ans. Ce sont ses voisins, le marchand de grains Levreux et le capitaine d'artillerie Letailleur, laboureur dans le civil, qui allèrent déclarer son décès en mairie.

Laurent QUEVILLY et Jean-Yves MARCHAND


Notes généalogiques

Jean Ory est né à Bourg-Achard le 26 mars 1804. Marié au Landin le 27 novembre 1830 avec Clothilde Rosalie Quesnay, née au Landin le 12 juillet 1813. Deux enfants : Jean Charles, né et mort le 22 juillet 1831 à Jumièges. Pierre Edmond né le 27 novembre 1832 à Jumièges.

Né dans la commune d'Angoville de Nicolas François Cauvin et Marie Victoire Leroux, Nicolas François Cauvin s'est marié à Appeville-Annebault le 27 novembre 1810 avec Marguerite Porée. Son témoin fut Jean Leroux, instituteur à Jumièges. Marguerite Porée est décédée à Hauville le 6 octobre 1823.

Jean Leroux, né à Bouville en 1758 de François et Anne Deraints s'est marié à Jumièges en 1791 avec Marie Anne Victoire Duquesne. Celle-ci est décédée en 1843 à Jumièges.