Jumièges et Duclair se disputent le privilège d'avoir vu naître la toute première fanfare du canton. Histoire de nos sociétés musicales...

La fanfare la Cécilienne naquit à Duclair en 1863 sous la baguette de M. Huguerre. Ce fut la toute première du canton. Nous retrouvons sa présence, en septembre 1864, lors d'un spectacle de charité à Duclair où elle associée à l'harmonie de Dieppe puis lors des régates de Caudebec.

La Semaine religieuse, bulletin du diocèse de Rouen, nous en parle en 1868 : "Le mardi 21 avril, Duclair présentait l'aspect le plus joyeux et le plus animé. Les fonctionnaires et les autorités s'étaient réunis pour recevoir le premier pasteur du Diocèse. En tête du cortège marchait M. le maire, ayant à sa droite M. le curé-doyen, et à sa gauche M. le juge de paix. Les pompiers, conduits par M. Delaunay, leur capitaine, formaient la haie ; la foule était compacte, la fanfare la Cécilienne faisait retentir l'air des plus beaux morceaux de son répertoire."

La même année va naître une fanfare à Jumièges.

La musique à Jumièges

Comment s'exprimait jadis la musique à Jumièges ? Par les cordes vocales des moines qui disposaient de fabuleux manuscrits. Elle descendait aussi de l'orgue de l'abbaye, niché entre ses deux tours et tenu avant la Révolution par les Foutrel père et fils. Nicolas-David, le dernier à gravir l'escalier, fut considéré en son temps comme l'un des meilleurs instrumentistes de la région. On ne sait si cette qualité lui valut d'être maire de 1798 à 1800. C'est en tout cas un défaut qui lui valut d'être écarté : il aimait trop les vignes du Seigneur. 

A la Révolution, la garde nationale de Jumièges eut son tambour en la personne de Joseph Hauriolle, maçon picard, dénonciateur à ses heures. Il inaugura la loi sur le divorce en répudiant son épouse pour avoir le bonheur de la réépouser dès le lendemain. C'est lui qui ouvrait l'église paroissiale et sonnait la cloche aux aurores.

Le soir de la Saint-Jean, lors de la fameuse cérémonie du Loup Vert, on entendait toujours un vieux du pays entonner la si jolie chanson du cru : "Marchons joli cœur, la lune est levée..." Un violoneux l'accompagnait. Après quoi, la jeunesse dansait autour du feu. Ce ménestrier, il est encore attesté dans les années 1830, époque où naissent en France les premiers orphéons. Après les déchirures de la Révolution, de l'Empire, de la Restauration, ces ensembles vocaux tentent de faire renaître l'esprit de la fête de la Fédération, quand des milliers de voix entonnaient des chants patriotiques. Et peu à peu les cuivres des orchestres militaires vont s'imposer en force au détriment des instruments traditionnels. La chanson populaire se développe alors. En 1853, le presbytère d'Yainville accueille un curé-chansonnier, l'abbé Houlière, auteur d'un tube. Cent ans après sa mort, au fin fond de la presqu'île, on chantera encore Noter-Dame d'Autertot.

L'esprit associatif

Et puis, au XIXe siècle, l'esprit associatif se développe. A Jumièges, sur le plan religieux, il se manifeste déjà depuis des lustres au travers de trois confréries de charité. Sur le plan laïque, depuis la Révolution, les hommes se retrouvent au sein de la garde nationale qui rehausse de sa présence le lustre des manifestations patriotiques, l'installation des maires. 

A Duclair, les musiciens de la garde nationale donnent un bal au profit des pauvres le jeudi de la Mi-Carême 1834. La bonne société du cru s'y presse et quelque 260 F sont versés au bureau de bienfaisance.

Et voilà que le 12 juillet 1853 est créé un premier corps de sapeurs pompiers à Jumièges. Il est fort de 26 hommes sous les ordres de Valentin Poisson. C'est dans le même esprit que va naître la fanfare de Jumièges quinze ans plus tard...

Sous la baguette de Lafosse

Ils sont quinze ! Et tous signent une lettre adressée au sénateur-préfet de la Seine-Inférieure, le 20 mai 1868 :

"Nous avons, depuis quelques temps déjà, organisé à Jumièges une société de musique instrumentale (fanfare) dont le but est de contribuer à l'éclat et à la solennité des fêtes religieuses et nationales. Notre société s'est constituées d'elle-même et elle se propose de subvenir à ses frais d'organisation et d'entretien au moyen des cotisations volontaires de ses membres et des dons, également volontaires, des personnes de bien qui voudront bien lui prêter leurs concours sans être tenues de faire partie de la dite société, à quelque titre que ce soit.
"Nous avons été heureux d'obtenir, à notre début, le bienveillant patronage de M. Lepel-Cointet, maire de Jumièges, chevalier de la Légion d'honneur, de M. Bicheray, son premier adjoint
(N.D.L.R. et notaire de Jumièges) et de M. l'abbé Prévost, desservant de la paroisse (...) 


Agent de change parisien, collectionneur, propriétaire de l'abbaye, Monsieur Aimable Lepel Cointet fut maire de Jumièges de 1860 à 1871. C'est lui qui encouragea la création de la première fanfare du canton.
"La société porte le nom de Fanfare de Jumièges et nous vous serons reconnaissants de vouloir bien l'autoriser comme vous l'avez fait pour toutes les sociétés musicales du département. Nous vous prions, Monsieur le Sénateur-Préfet, de bien vouloir agréer l'expression des sentiments les plus respectueux de vos très humbles et très obéissants serviteurs."

En marge de cette lettre, Lepel-Cointet ajoute un commentaire tamponné de l'aigle royal du cachet de la mairie : "Cette société composée d'hommes paisibles et de jeunes gens d'une excellente conduite se distingue par son zèle, son aptitude et les sérieux progrès qu'elle a faite en peu de temps. Elle mérite toute la bienveillance de Monsieur le Sénateur-Préfet." 

Les quinze fanfarons

Alors qui sont ces quinze hommes paisibles ? Qui sont ces pionniers de la musique populaire dans notre région. Le président-fondateur est Charles Grulay, l'instituteur et secrétaire de mairie, alors âgé de 35 ans. Excellente conduite ? Sever Boutard, l'un des maires de Jumièges, se souviendra d'un enseignant aimant à lever le coude pour une tout autre activité que la pratique du clairon. Le vice-président est Augustin Lafosse. Pierre Lafosse, son frère, est le chef de la clique. Tous deux sont les fils du maire inamovile d'Yainville. Le sous-chef est François Lebourg fils. Prunier jeune est le trésorier et A. Poullain membre. Grulay mis à part, tous ceux que nous venons de citer sont propriétaires. Ceux qui suivent sont cultivateurs : Th. Hulin, Vestu, A. Prévost, Duquesne, A. Senard, E. Lambert, Arestay, Hulay, Linant et V. Amand. 

Le 4 juin 1868 intervint l'arrêté suivant :

Le Sénateur-Préfet, vu le décret du 25 mars 1852, sur la proposition de M. le maire de Jumièges. Arrête : 

Art. 1er. M. Grulay instituteur à Jumièges, est autorisé à former en la dite commune, une société musicale sous la dénomination de Fanfare de Jumièges.

Art. 2. M. le maire de Jumièges est chargé de l'exécution du présent arrêté.

Rouen, le 4 juin 1868.

Pour le Sénateur-Préfet en tournée
Le conseiller de Préfecture délégué.

Les fanfares du canton

On perd très vite la trace de la société musicale de Jumièges. La guerre de 70 eut-elle raison de ses ardeurs musicales ? Et puis l'instituteur, Charles Gruley, finit par quitter la commune.

En 1876 est officiellement créée une société musicale dans le chef-lieu de canton ou nous avons que la Cécilienne existait déjà. Dix ans plus tard, la "Musique de Duclair" reçut  100F du conseil général. Fin 1892, la formation fut dissoute à la suite de la démission de son chef, M. Huguerre. Ménière, le maire de l'époque, demanda alors à Renault, commis-greffier de la Justice de Paix, de la réorganiser. Le 15 mars 1893 la société fut officiellement reconstituée sous le nom de Fanfare de Duclair. 


La fanfare de Duclair en juillet 1906.


En 1900, la fanfare de Duclair anime les Régates de Duclair. Il en est ainsi tous les ans. Dirigée par Louis Pellerin, elle est omniprésente et fera longtemps danser tout le canton avec sa vingtaine d'exécutants. En 1905, elle fait don d'un objet d'art à M. Lemire, président de la société de tir lorsque celui-ci reçoit la légion d'Honneur. Elle organise aussi un concert vocal et instrumental avec, annonce Le Travailleur Normand, "des artistes connus". si connus qu'il n'en cite pas les noms. En 1906, on la voit engagée dans le concours de Vernon, catégorie des fanfares sans saxophone. Cette année-là, l'annuaire des artistes recense 166 sociétés musicales en Seine-Inférieure. On en trouve à Bacqueville, La Bouille, Barentin, Pavilly, Canteleu, Caudebec, Guerbaville, Villequier... En 1910, le député Quillebeuf dépose à l'Assemblée quatre pétitions signées par les fanfares de Duclair, Clères et les deux formations pavillaises. On en ignore le contenu.

Bref, tels furent les débuts de la fanfare de Duclair. La guerre de 14 mobilise et fauche nombre des ses exécutants. A l'Armistice, on la retrouve dans nombre de cérémonies patriotiques où elle est en concurrence avec une nouvelle clique : la Lyre des chantiers du Trait menée par M. Becques.

La lyre des chantiers du Trait est née à en 1917. Elle eut successivement pour chefs MM. Becques, Haine, Marson, Coisy et Couvez père et fils. Elle a fusionné en 1953 avec la clique des pompiers.

L'avènement de la culture populaire

C'est du reste au Trait que, le 3 juin 1923, aura lieu un gigantesque rassemblement de fanfares réunissant 1.200 exécutants et 20.000 spectateurs venus de tout le département. La plus grosse fête de l'après-guerre dans le canton. Et cette période marque l'avènement de la culture populaire. On chante au club artistique du Trait ou va bientôt s'épanouir un orchestre féminin de mandolines, la Estudiantina. Le kiosque à musique est le cadre de fréquents concerts. A Duclair, rue des Moulins, existe un club de danse malgré les foudres du clergé...


La clique des sapeurs pompiers du Trait est née en 1945 sous la baguette de Joseph VLC. Elle a fusionné en 1953 avec la Lyre des chantiers sous la direction de Georges Couvez. Après une pause musicale, elle s'est reformée en 1971. En 2014, elle comptait une quarantaine de musiciens dirigés par le capitaine Aloïs VLC.

Le Trait comme Duclair mais aussi Boscherville ou encore Varengeville compteront aussi leur clique de sapeurs pompiers. Le 8 mars 1924, sous l'impulsion de Henry Soudais, son directeur, celle du chef-lieu devient le Rappel de Duclair. 

La clique des pompiers de Duclair, ancêtre du Rappel...

Sainte-Marguerite-sur-Duclair aura aussi son "Avenir". Le 2 septembre 1986, il s'érige en association sous la présidence de Rémy Parquet. En 1989, l'Avenir compte 32 sorties dont une à Paris. La fanfare est alors dirigée par Denis Mustel. 

A la Sainte-Cécile de 89, on récompense Jérôme Elie, Stéphanie Dupuis, Max et Henri Mairai, Jérémy Coguyec, Stéphanie Agasse, Sandrine Darieux, Infrid et Yannick Wannier, Laurent Masurier et Jérôme Bertin. Médailles d'encouragement : Benoît Simon, Sonia Mustel, Pascal Ponty, Cédric et Sandra Million, Stéphanie Elie, Jérôme Vigé, Tony Mustel, Céline Agasse, Nadège Lydie, Philippe et Jean-Claude Simon, Sébastien et Evelyne Ponty, Christelle Parquet, Corinne Decaux, Patricia Baronchelli, Laurent Shevrer, Alain Dupuis, Gérard Dumouchel, Gerogette et René Langevin. Médailles de bronze : Jean-Louis Parquet pour dix ans de musique, Vincent, Franck et Patrick Vincent.

Quant à la vieille fanfare de Duclair, dirigée par Louis Pellerin puis son fils Marcel, elle est morte de sa belle mort le 12 juillet 1984 après un siècle de pratique musicale.

Le rappel de Duclair a eu pour chefs successifs Henri Soudais, Marius Dutas, Eugène Hauchecorne, Jacques Mas, Jacques Petit, André Genet, Philippe Ponty, Dominique Ponty... 

La place du marché le jour des 65 ans du Rappel de Duclair...

Le 8 mars 1924, le Rappel de Duclair ne comprenait quelques tambours et clairons autour de la grosse caisse. C'était une clique, comme on disait alors, avec l'idée de former quelques jeunes. Le président fondateur, M. Vacher, avait autour de lui des passionnés comme G. et H. Mascrier, H. Allais, G. et H. Souday, L. Genet, E. Hauchecorne, . A. Ouin, A. Petit, A. Ponty... Dans les années 50, son record est de 52 exécutants. Paul Herment prenait alors ses fonctions de président avec Jacques Mas pour directeur. Les sorties se multiplient. On se souvient qu'à Saint-Paul, Maurice Thilliez avait appris à quelques musiciens les sonneries des veneurs.

On avait alors équipé le Rappel de trompettes d'harmonie, de trombones à coulisse, de trompettes de cavalerie et de cors de chasse.

Le Rappel de Duclair est une formation toujours vivante avec une trentaine de musiciens. Paul Herment en fut le président de 1954 à 1994, année de sa disparition. Le 11 mars 1984, il avait été élu aussi président des fanfares de Haute-Normandie. Ce fut pour lui un septennat.  En 1985, il réalisé son rêve : exporter le Rappel à l'étranger. La formation alla jouer  à Linderte, en Allemagne. Marcel Herment mourut brutalement à 66 ans le 3 avril 1994. Les 21 et 22 mai suivants, les 70 ans du Rappel lui furent dédiés. Le samedi, la musique départementale des sapeurs-pompiers donna une aubade sous la baguette d'une jeune femme : Anita Riou. Il y eut un discours de Dominique Ponty, le directeur du Rappel, une remise de plaque commémorative à Monique Herment, la veuve du président. On honora Claude Ponty et Daniel Bordet pour cinquante ans de musique. Dominique Ponty reçut quant à lui la Croix du Mérite musical, Anita Riou la coupelle d'argent de la ville de Duclair...

La salle où répète aujourd'hui la fanfare porte le nom de Paul Herment.  Ses héritiers allaient encore porter haut la réputation du Rappel de Duclair.

En 2008, l'Office de tourisme de Duclair accueillit une exposition de photos Le président Louis Ponty, et le directeur Philippe Ponty, avaient mené des recherches minutieuses. L'occasion de revoir des figures emblématiques en tenue d'époque et de revivre les temps forts de l'histoire duclairoise. La collection de Mme Petit était particulièrement riche en images des années 55 à 60. En 2008, le Rappel comptait 27 musiciens, le plus jeune ayant 4 ans et le vétéran 71. 

En 2014, Rémy Ponty était délégué pour la Haute-Normandie de l'Union des fanfares de France.


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Source

Dossier 4 T 59 numérisé aux Archives départementales de la Seine-Maritime par Josiane Marchand et Jean-Yves Marchand. Rédaction : Laurent Quevilly.

Paris-Normandie, 1989.

Gilbert Fromager, Le canton de Duclair.