Par
Laurent Quevilly-Mainberte
Angélique Rose Lambert est morte. Tuée par Valentin Porgueroult. Va-t-on le confondre ? Terrassé de douleur, le père de la victime a porté plainte. La procédure est lancée...
"J'ai la tête cassée !..."
"Ces éfants sont très méchants"
"Où qu'est mon p'tit frère !"
"Queques gouttes de sang"
"J'étais à herser de l'orge..."

Pas plus tard que la veille, j'étais à herser de l'orge dans la campagne quand je l'ai vu me lancer une pierre. Je pensai en être frappé. Mais l'coup a porté contre le collier de mon cheval...
"Y voulaient tuer la Bisson"
"Y risquent de tuer..."
"Y s'enfuyait..."
Madeleine
Lefrançois, 22 ans, domestique chez Jacques Duquesne.
Elle était du groupe des fidèles revenus des
vêpres
et qui s'étaient retrouvés dans la masure de
Valentin
Herpin. Même témoignage. "J'ai vu la fille Lambert entre
les bras de sa mère qui portait la main à sa
tête
pour montrer l'endroit où qu'elle avait
été
frappée. Et elle morte à l'instant. Dans le
même
temps, j'ai vu le fils Porgueroult qui s'enfuyait vers la maison de son
père.""Tout le linge a été perdu"
Marguerite
Bisson, 14 ans, domestique chez Augustin Boutard,
n'était pas là. Mais oui, les Porgueroult se
servent
souvent de frondes, oui, ils terrorisent tout le monde. "Une semaine
avant, y m'ont menacé de me tuer à coups de
pierres. Y
m'ont poursuivie en m'en jetant d'abord à la main. Puis avec
leurs frondes depuis la barrière de la court à
Pierre
Renault jusquà la masure d'Augustin Boutard.
Y'a huit jours,
tout le linge de lessive des Boutard et le nôtre
était
étendu sur la haie pour sécher. Y z'ont
jeté de la
boue très noire dessus avec une pelle. Tout le linge a
été perdu."La fureur de Lambert
"Y l'a déjà voulu tuer"
"J'ai cru qu'il allait mourir"
"On a essayé..."
L'après-midi,
on entendit d'abord Geneviève Levillain, 24
ans, servante chez Augustin Boutard. Elle était des
vêpres. Elle était de ceux qui étaient "à se
divertir" chez Herpin. Qu'a-t-elle vu de plus? "La fille de Valentin
Lambert, étendue par terre sans connaissance. On a
essayé
de lui desserrer les dents avec une faucille (?)
puis un briquet
à battre le feu. Et alle est morte. Comme tout le monde
accusait
le fils Porgueroult, il a disparu aussitôt. Dès le
lendemain, il abattait les branches et les bourgeons des fruitiers dans
la masure à Augustin Boutard. Son frère et lui
insultent
et maltraitent souvent les allants et venants.""Y m'ont poursuivie"
Il ne
reste plus qu'à entendre Marie Merre, 21 ans, servante
elle aussi chez Boutard. En revenant des vêpres, elle passait
devant la masure de Pierre de Conihout quand elle a entendu pleurer.
Elle est entrée, a tout appris. Et elle aussi peut
témoigner des mêmes exactions commises par les
Porgueroult. Elle ajoutera simplement: "En revenant de tirer les vaques
dans la masure de Maît' Grésil, je passais devant
celle
de Pierre Renault. Quand les frères Porgueroult ont
quitté leurs occupations pour me poursuivre à
coups de
fronde jusqu'à chez mon maîte. Y z'y viennent
tout le temps pour menacer et insulter Augustin Boutard, sa femme et
nous autes, les domestiques."Le mardi 3 juin 1749, jour d'audience à Duclair, le bailli décide de charger Valentin Porgueroult. Il devra être entendu le moment venu...
Les affaires continuent
En attendant, les affaires continent. Le 29 juillet 1749, trois mois après le drame, la justice revient sur le procès pour insultes qui oppose les Boutard aux Porgueroult. Boutard, le 22 février dernier, a obtenu un arrêt contre son ennemi juré. Alors, ce mardi 29 juillet, dans le brouhaha de la place du marché, on en donne lecture au premier étage des halles. Les intérêts de Boutard ne sont plus défendus par Maître Dubois. Mais par un certain Jean Pierre Nicolas Christophe Guéret. On en restera encore là dans cette affaire.
Et puis le sergent royal alla remettre à Valentin Porgueroult père une assignation à comparaître adressée à son fils.
L'interrogatoire du meurtrier
Plus
de
deux mois se sont
écoulés depuis la mort d'Augustine
Rose Lambert.
Le 11
août 1749, au palais abbatial de Jumièges, le
bailli va entendre enfin Valentin Porgueroult fils. Delamarre est assisté de Robert Durand, notaire royal. Le gamin a apporté son extrait de baptême comme convenu. Il est né le 15 février 1740. Un meurtrier de 9 ans et demi !
— Tu sais quand la fille de Valentin Lambert a été tuée?
— Non...
— C'était un jour ouvrier ou un dimanche ?
— Un dimanche. A midi relevée... Ou sur les 4 heures de l'après-midi !
— Comment sais-tu que cette mort est arrivée, par quel accident ?
— Tout le monde a dit que c'était moi qui avait tué la fille Lambert. Je sais pas comment. On était dans la masure à Pierre de Conihout. Dans ma fronde, y'avait qu'une petite pierre, pas plus grosse que mon petit doigt !
— Et tu étais seul à jeter des pierres ?
— Non!
— Qui en jetait aussi ?
— Je sais pas...
— Après que la pierre ait été jetée et que la fille Lambert ait été blessée, ne t'es-tu pas enfui chez ton père ?
— Oui.
— Et qu'est-ce qui t'a obligé à fuir?
— Je suis parti de moi-même
— Que t'ont dit tes parents quand tu es arrivé ?
— Rien...
— As-tu couché chez ton père ?
— Bah oui !...
— Ton frère et toi, vous avez l'habitude d'user de frondes ou d'élingues !
— Jamais !
— La veille de la mort de la fille Lambert, tu n'as pas voulu blesser Pierre Duquesne ?
— Mais non!
Il fond en larmes
Delamarre poursuit son interrogatoire sur d'autres faits. Le gamin se refuse cette fois à répondre. Il fond en larmes. Le bailli n'insiste pas. Le marmot a l'air vraiment très affecté. Alors, Delamarre cesse l'interrogatoire et l'on relit la déposition.
— Tous ces faits sont véritables ?
— J'en sais rien.
Le petit Valentin refuse la plume qui lui est tendue pour apposer sa marque. Delamarre lui rend son extrait de baptême.
Dans la journée, tout ceci fut transmis au procureur.
La douleur d'un père
Valentin Lambert, lui, était effondré. Maître Grésil, de bon conseil, prit alors la plume pour lui:
"A Monsieur le bailly de la haute justice de Jumièges, Yainville et Duclair, supplie humblement, Valentin Lambert, pauvre journalier demeurant en la paroisse de Jumièges, hameau du Conihout.
Et vous remontre qu'il vous auroit porté sa plainte contre Valentin Porgueroult, fils de Valentin, au sujet du meurtre de sa fille.
Vous auriez, Monsieur, bien informé de la pauvreté du suppliant, fait instruire le procès d'office et, comme il est persuadé qu'il doit être rapporté par les témoins que vous avez entendus que les enfants dudit Porgueroult insultent et maltraitent journellement tous les habitants du hameau du Conihout, qu'ils courent à coups de fronde ou d'élingue avec quoi ils ont tué la fille du suppliant.
Comme par tous les arrêts et règlements les pères et mères sont responsables des délits de leurs enfants
que le suppliant a tout perdu lors de la mort de sa fille âgée de près de 9 ans qui luy rendoit autant de services qu'une servante, gardant ses vaches et sa maison dans le temps qu'il estoit à journée
et comme il est dû des intérests au suppliant, eu égard à l'âge de sa fille et aux services qu'elle lui rendoit, pourquoy il vous présente sa requeste:..."
Que demande Lambert, conseillé par Grésil ? une indemnisation de 300 livres. Mais aussi "que deffences seront faites aux enfants dudit Porgueroult insulter le suppliant et qu'il lui enjoint audit Porgueroult père de contenir ses enfants
desquels interests ledit Porgueroult père sera responsable aux termes des arrests du parlement pour les avoir souffert de servir de fronde
seront à Monsieur le procureur fiscal à prendre telles conclusions qu'il jugera à propos tant par l'amende que les aumosnes et vous fairez justice."
300 livres. Voilà le prix d'une petite fille tuée. Lambert de demande pas la prison. Non. Il demande que le père Porgueroult contienne ses enfants. Son appel ne sera pas entendu. Car un nouveau drame va se nouer...
Laurent QUEVILLY.
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SOURCE
Recherche et numérisation aux archives départementales: Jean-Yves Marchand.
Dans un sondage réalisé sur cette page, trois lecteurs sur quatre ont considéré que la mort de la petite Lambert était accidentelle...
