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Avec le concours de  Martial Grain

Tous les prétextes sont bons pour opposer Boutard et Porgueroult. Des insultes, des volailles tuées, du linge souillé... Les voici à présent dans un procès totalement surréaliste à propos d'un tas de foin. Et pas du meilleur...
 


Le mardi 2 mai 1752, Augustin Boutard et Valentin Porgueroult sont encore face-à-face au tribunal de Duclair. L'objet du litige? Un mulon de foin laissé bien tardivement dehors par Boutard et que les bêtes de Porgueroult auraient mangé.
Impossible, soutient Porgueroult, aucune bête n'en aurait voulu. Nous étions déjà en décembre. Gâté, ce foin était abandonné depuis belle lurette...

Depuis, la procédure traîne en longueur entre les deux hommes. Ce mardi 2 mai, plus de sept mois après la coupe normale des foins, Boutard l'entêté propose un expert pour estimer son préjudice: Valentin Cabut. A Porgueroult, suggère-t-il au tribunal, de désigner le sien. Eh bien, 260 ans plus tard, nous avons demandé à un agriculteur de Jumièges de jouer ce rôle...

Le cycle des foins

Le cycle du foin, nous rappelle Martial Grain, c'est en général des parcelles pâturées à l'automne. Elles sont ensuite amandées. A l'aide de fumier à l'époque. L'herbe pousse. Le 15 juin, c'est la première coupe. Direction le fenil...

Ensuite, on laisse l'herbe repousser. C'est ce que l'on appelle le "regain". Et la seconde coupe intervient théoriquement à la Saint-Michel (29 septembre). Ce peut-être avant. Ce peut-être après. C'est selon le temps et l'avancée de la pousse...

L'expression "Entre deux herbes" signifie donc l'herbe apparue entre celle du printemps et celle qui repoussera à l'automne pour un nouveau cycle...

Retournons vite au tribunal de Duclair où Boutard est dans le rôle du "demandeur" et Porgueroult dans celui du "défendant".

C'est Me Grésil, l'avocat fiscal, qui représentera les intérêts de d'Augustin Boutard. Grésil qui, voici quatre ans, était encore le conseil de Valentin Porgueroult. Depuis, la famille de ce dernier a bien donné du fil à retordre à la justice.

Pour Me Grésil, "il n'y a pas de cause plus juste à défendre. Personne n'ignore que le débordement des eaux empêche les plus ménagers (les plus économes) de récolter leur foin. Telle dépense qu'ils ont pu faire et tel soin qu'ils aient pu prendre dans la saison ordinaire." Grésil fait sans doute allusion ici à des inondations intervenant dès l'automne au Conihout.

"Le malheur des temps, ainsy préjudiciable aux propriétaires et fermiers, est le moyen dont se sert le deffendant pour soutenir que ses bestiaux n'ont pu manger le foin que le demandeur avait retiré sur ses terres labourables pour le faire faner." Porgueroult prétend que "le foin reposté sur les terres a été fauché avant la Saint-Michel et reposté sur les terres après la Toussaint et qu'il y a été abandonné."
Faux, s'emporte Maître Grésil. "Le foin que le demandeur a fait faucher avant la Saint-Michel a été fané en partie dans la prairie et reposté dans les granges." Ce foin-là, commente Martial Grain, a donc été récolté dans de bonnes conditions et mis à l'abri.

"Mais celui en question, poursuit Maître Grésil, celui du litige, a été fauché longtemps après la Saint-Michel, mis sur les terres qui étaient chargées en avoine afin que les étourbes (les tiges) le soutinssent et que le vent passant par dessous séchât l'herbe parce que le soleil dans le mois d'octobre n'a pas grande force." Grésil, pour contrer Porgueroult, veut démontrer que le foin litigieux n'était pas si ancien que ça et qu'il a été finalement séché avec succès.

Notons ici que le mot "étourbe" est sans doute propre à la région de Jumièges. Il est totalement absent des dictionnaires de vieux français. Martial Grain lui donne le sens de "chaumes".

Apparement, estime Martial Grain, le temps n'était pas au rendez-vous pour faner correctement l'herbe. Le foin a été fauché mais la parcelle étant arrosée par les pluies, Boutard a dû le disposer sur des chaumes pour mieux le faire sécher.

"Et après que l'herbe fut sèche, continue d'affirmer Grésil, le demandeur a mis son foin en mulons pour, à la première occasion de beau temps, le faire lier." Et quand, poursuit Grésil, Boutard fut en état de le faire, "il fut surpris de trouver ses mulons tirés par les bestiaux et mangés en partie. S'étant informé qui étoient les bestiaux qui lui avoient fait un pareil dommage, il apprit que c'étoient les bestiaux du deffendant et qu'ils y étoient encore le 29 du mois de décembre en très grand nombre."

Du foin dehors en décembre! s'étonne Martial Grain, il devait être bien noir ! Inutilisable en tant qu'aliment. Juste bon pour la litière. Et encore!..  
Le foin, se gâte  très rapidement. S'il est fauché, fané et qu'il  pleut, le processus de fermentation commence. L'herbe chauffe et dégage une odeur de putréfaction. Deux ou trois jours d'averses. Et le foin perd beaucoup de sa qualité. Si le soleil revient, on peut espérer le sauver. Au-delà, c'est foutu!
 


Les moutons s'en mêlent 

 
Voyons maintenant quelle fut la procédure depuis ce fameux mois de décembre où les bêtes de Porgueroult approchèrent du fameux mulon.
7 janvier: Boutard se dit obligé de faire assigner Porgueroult en espérant 72 livres "pour la valeur du foin tant mangé que perdu." 72 livres! Une coquette somme pour l'époque.
1er février: nouveau rebondissement. Boutard constate que les moutons de Porgueroult sont entrés pâturer dans une de ses pièces de blé. Et la chose est, dit-il, fréquente. Aussitôt, Boutard présente une requête à la justice. Objectif: "avoir mandement pour approcher le deffendeur." Autrement dit l'amener à s'expliquer devant la justice.
5 février: Une ordonnance du tribunal accorde à Boutard cette faveur. Mais Porgueroult fait le mort...
Mardi 7 mars: ce n'est qu'à cette date que Valentin Porgueroult vient enfin "fournir défense" devant le tribunal de Duclair. Il reconnaît ce jour-là que ses vaches et chevaux ont pu manger le foin de Boutard. Mais il rejette le prix demandé. Ce foin, persiste-t-il, était abandonné.
Porgueroult convient aussi que ses moutons ont pâturé dans la parcelle de blé,  "mais que bien loin d'y avoir fait tort, il y avaient fait du bien." Bref, Porgueroult objecte un fin de non recevoir. Boutard et son conseil, eux, voient dans ces aveux matière à condamnation. Ils poursuivent la procédure.
Le mardi 18 avril: Boutard dépose une nouvelle requête. Il entend que des experts soient nommés pour estimer la qualité du foin.
Ce ne sera pas fait. La faute à Porgueroult "par ses refuites", dira Maître Grésil.
Si, en revanche, Porgueroult s'était montré conciliant, Boutard "auroit profité le surplus du foin qui était en mulons" et qui "ne dépérit presque pas". Il aurait pu aussi "cultiver dans sa saison ordinaire la pièce de terre ou le foin est reposté". Oui, s'il y avait eu alors procès-verbal de dressé ou obéissance de Porgueroult aux ordonnances du tribunal, s'il avait clos ses pièces, l'affaire aurait été réglée. Du moins comme l'entendait Boutard. Seulement, Porgueroult n'a rien voulu entendre. Si bien que ce 2 mai, Augustin Boutard est encore devant ce tribunal.

Oh! Boutard et son avocat le savent bien. L'affaire étant "appointée", elle ne peut être jugée aujourd'hui. Tout ce qui peut être décidé, c'est simplement d'ordonner enfin ce fameux procès-verbal qui a tant fait défaut. Grésil développe encore ses arguments. Porgueroult a reconnu que son bétail avait mangé et le foin et le blé. Mais sans jamais formuler la moindre offre d'indemnistation. Quant à Boutard, souligne son avocat, comment imaginer qu'un homme qui a pris la peine de faire faucher son foin, de le charier, le faner et le mettre en mulon l'abandonne une fois qu'il est hors de danger.

D'ailleurs Grésil est formel : nombre de laboureurs dans le pays ont fait ainsi faner des foins "qui sont restés sur les terres même après Noël". Et c'est facile à prouver. "Pourquoi le demandeur conclut que faisant droit sur sa requête du 18 avril dernier qu'il vous plaise d'ordonner que procès verbal sera dressé de la qualité et quantité de foin de son prix, de lui accorder acte de ce qu'il nomme Valentin Cabut pour expert et que, faute par Porgueroult d'en nommer un, qu'il vous plaira d'en nommer un d'office pour conjointement, avec celui nommé par le demandeur, être dressé procès verbal en question..."


C'est Maître Eustache qui défend Porgueroult. Eustache, le défenseur des braconiers et des voleurs de bois. Qu'apprend-t-on dans sa plaidoirie. Que Porgueroult, depuis le début de cette procédure, est demeuré malade. Malade et incurable. Si bien qu'il n'a pu vaquer à ses affaires. En revanche, Eustache accuse Boutard de faire traîner la procédure, animé qu'il est par "le cruel plaisir de tourmenter et vexer le malheureux Porgueroult".

Feinte, la maladie de Porgueroult? On est tenté de le penser. N'oublions pas cependant qu'il a vu ses deux fils partir en prison...

Eustache soutient que le foin en question a été fauché "dès avant la Saint-Michel et resté sur la prairie dans l'eau plus de trois semaines jusqu'à la Toussaint." A ce moment, Boutard en retira la valeur de 3 à 4 ares "entièrement perdue, ou a peu de chose près, qu'il transporta  sur une pièce de terre labourable où il fit encore quelques efforts pendant trois semaine pour tâcher de le faner. Mais n'ayant pu à cause des pluies fréquentes, il l'abandonna entièrement le 20 ou 22 novembre. En sorte que depuis le 20 ou 22 novembre et jusqu'au 29 décembre, quelques unes des vaches de Porgueroult ont dû approcher de ce foin. Non pas pour en manger. Parce qu'il y avait point de bestiaux qui en aurait voulu. Il y avait plus de cinq semaines que ledit foin était abandonné et plus de trois mois qu'il était fauché. Tous faits qui doivent demeurer constant (...) sans que Boutard ait osé les méconnaître dans ses répliques..."

Eustache l'affirme: "Il n'y a point de foins, qui ayant été deux mois fauchés sur la terre" ne peuvent être entièrement perdus "quand il n'a pas été possible de les approfiter pendant un pareil intervalle. Par conséquent, celui de Boutard devait, à plus forte raison, être entièrement perdu le 29 décembre."

Eustache admet que certains paysans de Jumièges ont bien retiré leurs foins des prairies à cette époque tardive. Mais ils ne les ont pas transportés si loin que Boutard, "seulement sur les rivages et les endroits les plus proches pour qu'ils restent à sec." Et puis, ils "ne les quittèrent et ne les abandonnèrent pas qu'il ne les eussent engrangés." Boutard, lui, il a déplacé son prétendu foin tout près de la masure de Porgueroult "et l'y a laissé si longtemps que pour tâcher de lui faire un procès." Bref, Augustin Boutard aurait voulu tenter le diable avec son herbe putride...

Pour Martial Grain, l'affaire est simple. Boutard a profité du fait que les vaches de Pourgueroult soient venues brouter ce soit-disant foin pour tenter de récupérer une somme bien supérieure à sa valeur.

On ne sait comment fut conclu ce procès. Boutard et Porgueroult se retrouvèrent encore le mardi 24 juillet 1753, devant M. de la Saussay. Cette fois pour l'affaire des insultes. Laissons-les dans l'éternité se faire des millions de procès. Le temps est venu de brosser l'épilogue de toute cette histoire. Elle réserve des surprises...

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Sources

Recherche et numérisation aux archives départementales: Jean-Yves Marchand.
Transmission: Josiane Marchand. Transcription: Laurent Quevilly.





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