Septembre 1897. Malaise des excursionnistes qui débarquent à l'abbaye de Jumièges. On vient d'interrompre La Marseillaise à bord de leur bateau. Sur fond judiciaire, l'affaire va provoquer un débat national...


Mais qui est donc le marquis des Farges? Quinquagénaire, ancien officier d'Etat-Major, c'est un spécialiste du sport équestre et de l'élevage chevalin. A ce titre, plusieurs missions d'étude à l'étranger lui seront confiées. Il collabore aussi à plusieurs organes de presse, dont Le Journal des Débats sous le pseudonyme de S.-F. Touchstone ou encore le Figaro. Son vrai nom est George-Aimé Teyssier de Chaunac, descendant des Chaunac-Lauzac du Limousin et des Farges d'Occitanie. Voilà donc l'homme qui, un jour de 1897, déclenche un débat national sur La Marseillaise. Nous sommes sous la présidence de Félix Faure que l'on ramène sans cesse à sa formation professionnelle : tanneur. Les ruines de l'abbaye de Jumièges sont en vue d'une navire de croisière quand, soudain, notre marquis des Farges interrompt l'hymne national. Les faits...

A la Une du Gaulois

D'après une dépêche de notre correspondant, un incident curieux vient de se passer â Trouville. Mercredi dernier, la Compagnie des bateaux du Havre à Trouville avait organisé une excursion de Trouville à l'abbaye de Jumièges, et parmi les excursionnistes se trouvait M des Farges, actuellement en villégiature à Deauville.



Un orchestre de musiciens avait été installé sur la passerelle. Au programme figuraient l'hymne russe et la Marseillaise. Au moment où la Marseillaise fut attaquée, M. des Farges interrompit les musiciens en leur criant : "Voulez-vous bien cesser de jouer cette saleté !" Et comme certaines personnes protestaient : " Parfaitement, reprit M. des Farges, cette saleté, je le répète C'est aux accents de la Marseillaise que mes aïeux ont été guillotinés."
Les musiciens avaient cessé de jouer qu'une partie des excursionnistes protestaient encore, tandis que M. des Farges continuait à leur tenir tête.

On n'en visita pas moins Jumièges, et le soir on regagna Trouville, mais la police trouvillaise avait été avertie par une dépêche de Caudebec de ce qui s'était passé sur le bateau, et au débarquement, M. des Farges trouva le commissaire de police. Interrogé, confronté avec des témoins, il fut laissé en liberté provisoire.

Le lendemain matin (la nuit porte conseil), le commissaire de police de Trouville se rendait à l'hôtel où était descendu M. des Farges et le mettait en état d'arrestation. Il agissait sur l'ordre du parquet de Pont-Lévêque qui avait été avisé par dépêche. M. des Farges, au cours de son interrogatoire, avait déclaré se nommer des Farges, être âgé de quarante-neuf ans et habiter Courbevoie.

"Chez M. des Farges à Courbevoie"

Nous nous sommes rendu hier soir à Courbevoie, poursuit Le Gaulois. Au commissariat de police, on ne savait rien encore de l'incident de Trouville. Le parquet n'avait adressé aucune demande de renseignements. On ne connaissait pas, d'ailleurs, M. des Farges. Même réponse chez les principaux fournisseurs de Courbevoie. Enfin, grâce à un employé de la gare, nous sommes parvenu à avoir l'adresse de M. des Farges, 53, rue de Colombes, entre Courbevoie et Colombes, à quelques mètres du pont du chemin de fer.
La maison était complètement fermée. Nous sonnons. Personne ne répond. Enfin parait le concierge de la maison voisine, et un ou deux de ses locataires. Aucun d'eux ne connaissait encore l'incident de Trouville. "M. des Farges est en voyage depuis un mois, nous disent-ils, il est parti comme chaque année, au commencement d'août, avec sa femme et une domestique."

— Habite-t-il ici chez lui ?

– Nullement. Cette villa est en location. Elle appartient à une rentière de Courbevoie. Il y a trois ans que M. des Farges y est venu loger.

La maison était auparavant louée à un employé du greffe de la justice de paix. M. des Farges vit ici très retiré, ne recevant jamais personne. On affirme dans le voisinage qu'il s'occupe beaucoup de sport.

Dans Le Figaro

Le Figaro n'est pas tendre pour son collaborateur :

Le marquis des Farges, de Courbevoie, en ce moment en villégiature à sa villa des Paquettes, à Trouville, a été arrêté jeudi matin et transféré à Pont-l'Evêque à la suite d'une scène causée par son excentricité.
Le marquis se trouvait à bord du steamer Gazelle, mercredi, se rendant à Caudebec, ainsi qu'une cinquantaine de voyageurs. Un petit orchestre, qui se trouvait à bord, ayant joué l'hymne russe puis la Marseillaise, le marquis, sous l'empire d'une inqualifiable surexcitation, interrompit les instrumentistes en leur disant « Voulez-vous bien cesser de jouer cette saleté-là C'est aux accents de la Marseillaise qu'on a guillotiné mes aïeux !»

Malgré les protestations de tous les passagers, l'irascible marquis continua de déblatérer. Un prêtre, qui se trouvait à côté de lui sur la passerelle, M. l'abbé Coffre, vicaire à Notre-Dame du Havre, s'avança vers lui et voulut le calmer. Au lieu de s'apaiser, le marquis, tenant tête aux assistants qui lui prodiguaient leurs quolibets, se laissa aller jusqu'à proférer des injures publiques contre le Président de la République et accola au nom de M. Félix Faure une série d'épithètes grossières. Indignés, les spectateurs se portèrent à des voies de fait contre le marquis qui fut par deux fois atteint au visage.
Dans le Journal du Lot

L'incartade du marquis des Farges,qui ne peut tolérer qu'on chante devant lui la Marseillaise, rappelle au Gaulois une amusante anecdote du temps de Louis XVIII. Vous connaissez peut-être l'étonnante série de calembours tirés de la famille des poissons à laquelle donna lieu la nomination du général Dessoles au ministère de la guerre : «Le roi, pauvre en choix, fatigué des pairs lents et des maires lents, et voulant donner du thon à la monarchie détruite, a péché Dessoles». Un étudiant qui avait osé crier en ce temps-là «Pauvre anchois» au passage de la famille royale, fut appréhendé au poste. Le roi, avisé de la chose, voulut savoir pourquoi il avait été qualifié de ce sobriquet dont il ignorait encore l'origine. L'ayant appris, non seulement il fit relâcher tout de suite l'étudiant, mais il fit appeler près de lui le général Dessoles, pour lui redire à la file le chapelet de jeux de mots qui l'avait égayé.


Grâce au sang-froid de M. Rebel, capitaine de la Gazelle, des incidents plus graves ont pu, être évités. A Caudebec, les passagers, au nombre desquels se trouvait M. Boutigny, conseiller municipal à Trouville, ont adressé au commissaire de police de Trouville une dépêche relatant ces faits déplorable. Au retour de la Gazelle à Trouville, le marquis a été conduit au commissariat, puis remis provisoirement en liberté. Mais le lendemain, sur l'ordre du Parquet de Pont-1'Évêque, le marquis a été arrêté par la gendarmerie, à sa villa, et conduit, en voiture cellulaire, à la prison de Pont-l'Evêque.

Des précédents


Dirigé par Clemenceau, le journal La Justice du 13 septembre relate l'affaire en concluant : "On n'a pas oublié le cas de ce maire, gendre d'un ministre qui, dernièrement, défendait à exécuter la Marseillaise, dans sa commune.
Entre proscrire la Marseillaise et la huer, la différence est mince. C'est une simple question de nuances et de bonne éducation.
Le défenseur de M. le marquis l'aura belle pour plaider les circonstances atténuantes."

L'Express du Midi, quotidien de Défense Sociale et Religieusenous dit que le populo est partagé sur la question. On condamne le marquis. Mais aussi le Président...

 A l'arrivée du roi de Siam, sur le parcours suivi de la gare du Nord à l'avenue Hoche, on commentait beaucoup, hier, la nouvelle de l'arrestation du marquis des Farges, touriste qui, trouvant la Marseillaise une "saleté" et M. Félix Faure un vaniteux, ne crut pas devoir suffisamment déguiser sa pensée sur le bateau d'excursion qui le conduisait de Trouville à Jumièges et qui, au débarquement, fut arrêté par  un commissaire de police, interrogé et écroué
à la prison de Pont-l'Evêque. Il serait contraire à la vérité de dire que la foule approuvait l'attitude et les paroles de M. des Farges, mais, elle était unanime à blâmer les excès de zèle et les actes de servilité d'une police plus empressée à plaire aux puissants du jour en les flagornant, qu'à emplir ses devoirs vis-à-vis de la société en protégeant celle-ci contre les véritables malfaiteurs. M. Faure, se demandait-on, serait-il allé en Russie, prendre des leçons de despotisme. En serait-il revenu animé de l'intention d'introduire dans l'arsenal de nos lois,  un crime de lèse-présidence entraînant une peine de déportation coloniale ? La chose ne serait pas impossible, mais il faut avouer que l'ancien tanneur parvenu tomberait bien mal en voulant ressusciter à son profit quelques-unes des prérogatives du pouvoir personnel au moment même où son « ami», le tsar Nicolas inaugure son règne par des ukases de tolérance et de clémence et met fin au régime de l'exil sibérien.


L'écho de la Marne le défend...

Roger de Felcourt propriétaire du journal l'Echo de la Marne, de Vitry-le-François, prend  la défense du marquis le 21 septembre 97 :

L'incarcération préventive, pour pareil motif, d'un citoyen aussi paisible, est un procédé contraire au bon sens et à l'équité. Quoi qu'il en soit, je félicite sincèrement M. le marquis des Farges d'avoir ainsi manifesté publiquement son indignation à l'audition de « l'hymne de haine » appelé la Marseillaise, et que je n'hésite pas à qualifier avec lui de 
« saleté » au risque d'être arrêté, moi aussi, par l'ordre du Parquet de Vitry-le-François, si celui-ci veut se couvrir de ridicule comme celui de Pont-l'Evèque.

... Cassagnac aussi !


Le très catholique Paul de Cassagnac, député bonapartiste, inventeur du terme de la gueuse pour désigner la République, n'est pas en reste, lui qui siège à l'extrême-droite de l'assemblée...

La Marseillaise est-elle devenue un chant sacré? Peut-on et doit-on châtier quelqu'un qui proclame que c'est une "saleté" ? Je ne professe point pour la Marseillaise un goût immodéré, quoique son rythme me paraisse enlevant et d'un effet réellement grandiose.
Mais, s'il se trouvait un tribunal républicain assez vil pour créer, après le crime de Lèse-Majesté envers un tanneur élu par 104 panamistes
(le Président Félix Faure), le crime de Lèse-Marseillaise, ce ne serait pas sans soulever en France une certaine quantité de huées et amener une pluie de trognons de choux et d'œufs couvés.

Dans la Marseillaise, en effet, il y a deux choses, la musique et les paroles, — sans compter une troisième, qui a sa valeur dans l'affaire : nous voulons faire allusion a la signification qu'a eue longtemps la Marseillaise et qu'elle a encore.
Il y a d'abord la musique. De celle-ci, rien à dire, sinon qu'elle est belle.
Ensuite, il y a les paroles, qu'on s'efforce, et avec raison, de séparer de la musique, car elles sont brutales, sauvages et bêtes, surtout quand on se souvient que les soldats russes étaient parmi les féroces soldats dont on demandait que le sang impur abreuvât les sillons.
Il y a enfin le symbole passé de cette Marseillaise. Il est ignoble, il est immonde, infâme, sinistre. Car la Marseillaise, jouée depuis, sur l'ordre d'un cardinal, par des religieux, fut importée et vulgarisée par la horde d'assassins venue de Marseille.

Avant de conduire nos soldats à la victoire, elle servit d'orchestre aux égorgeurs, devant la guillotine. De sorte qu'elle ne s'est pas tout à fait dégagée, jusqu'ici, des souvenirs atroces qu'elle rappelle, d'autant plus que, depuis, les républicains ont éprouvé le besoin maladroit et provocateur d'en faire un chant de parti politique et d'agression sociale.

Mal lavée, mal essuyée, la Marseillaise a encore du sang sur ses couplets, et du sang français.

Dans ces conditions, je comprends qu'elle agace et horripile certaines personnes, alors surtout qu'on en abuse et qu'on en fait l'ordinaire musical d'un service public de voyageurs.
Je voudrais bien savoir ce que diraient les républicains si on les obligeait, sur un bateau-mouche, à savourer : Parlant pour la Syrie, ou bien encore : Vive Henri IV ! Vive ce Roi vaillant !

Et j'en ai vu qui s'étaient scandalisés, dans les feuilles officieuses, lorsque Jaurès monta sur une table et entonna la Carmagnole.

La vérité est qu'il ne faut pas embêter le public avec de la musique politique, en dehors des fêtes officielles, où on a la liberté de ne pas aller. Mais la Marseillaise forcée, en bateau, en chemin de fer; la Marseillaise obligatoire au restaurant, eh bien, non ! mille fois non! et ceux qu'elle exaspère au point de leur arracher le cri : « C'EST UNE SALETÉ!» sont dans le vrai, et je les approuve.

L'Intran l'accable

Le débat est maintenant bien lancé. Partisans et opposants de La Marseillaise s'affrontent :

La justice de Darlan, écrit l'Intransigeant du 10 octobre 97, celle qui fut douce au baron de Mackau, et si dure à ces deux pauvres diables de Bailac et de Bagrachow, vient d’affirmer une fois de plus son amour de l’égalité. Nous avons eu l’occasion de raconter les frasques d’un hobereau réactionnaire, le marquis des Farges, qui récemment, se trouvant à bord du bateau qui fait le service entre Honfleur et Trouville, décochait à l'adresse du tanneur présidentiel les épithètes les plus salées et traitait publiquement le chant de la Marseillaise de «saleté ». 
Certains avaient cru que Méline et Darlan feraient à ce chevalier du trône et de l'autel les honneurs d’une justice qui octroyait pour un fait analogue, un an de prison au citoyen Gérault-Richard.
Ceux-là s’étaient trompés. Nous apprenons, en effet, que le marquis des Farges, traité en ami sur les ordres des sacristains du ministère, peut se considérer d'ores et déjà comme étant à l’abri de la « paille humide » réservée aux croquants comme Gérault, vous et moi. 
Il sera tout simplement traduit devant le juge de paix de Trouville, lequel, par un jugement aussi motivé que paternel, le condamnera à une amende d’un franc ou deux tout au plus.
Si bien que, dorénavant, l’insulte à la République sera à la portée de toutes les bourses conservatrices amies de  L'« esprit nouveau», et qu’il n’est pas de gentilhomme campagnard, de marguillier ou de porte-croix de pénitents blancs qui ne puisse, moyennant quarante sous, se payer le luxe d’outrager et M. Félix Faure — ce qui nous est assez indifférent—et notre hymne
national — ce qui nous touche davantage.
M. B.

Condamné !


Convoqué le 20 octobre 97 par le juge de Paix de Trouville. On écouta six témoins venus de Paris et du Havre. A l'étonnement des journalistes, l'affaire fut réduite par le juge à une simple prévention de scandale et tapage. Une requalification qui déplaira à l'Intransigeant : "On se demande si désormais le cas d'un chevalier du trône ou de l'autel insultant la République devra être assimilé à celui d'un ivrogne faisant du tapage dans la rue après boire..." Le marquis ayant écrit une lettre prévenant qu'il ferait défaut, le jugement fut reportée à quinzaine. L
'hebdomadaire Le Bonhomme Normand trépigne alors d'impatience :
  On attend avec curiosité la décision du juge de paix de Trouville dans l'affaire du marquis des Farges, poursuivi pour bruit et tapage  injurieux sur le bateau la Gazelle. Le juge  de Trouville  aurait  bien voulu trouver un motif d'incompétence en  invoquant que le scandale s'est produit dans les eaux de Jumièges et non dans celles de Trouville. Aussi son attitude à l'audience a été des plus singulières. Il n'a pas voulu entendre parler des injures relatives à la Marseillaise et au président de la République. Il n'a pas été tendre non plus pour les témoins, auxquels il a presque dit que le  tapage avait été provoqué par eux et non par le marquis  des Farges. En somme, l'attitude du juge de paix de Trouville a été  telle que le  parquet a fait  procéder à une enquête afin de s'assurer s'il était  prudent de laisser sur son siège un  magistrat  dont les faits et gestes permettaient de faire supposer qu'il n'était pas toujours  dans  son  assiette ordinaire. C'est aujourd'hui,  probablement, que le jugement va être  rendu. On croit à la  prison. 

Effectivement, la sentence tombe : Cinq jours de prison et 15 fr. d'amende.. Aussitôt, le marquis fit appel alors que toute la presse nationale bruisse de cet événement.

Clemenceau s'en mêle


 "Liberté ! Liberté !" titre l'Aurore du 9 novembre. C'est Clemenceau lui-même qui signe cette fois un long billet d'humeur :

M. le marquis des Farges n'aime point la Marseillaise. Peut-être préfère-t-il peut-être Partant pour la Syrie, Vive Henri IV ! Toujours est-il qu'au mois de septembre dernier, M. des Farges, se trouvant sur le bateau Gazelle qui allait de Trouville à Caudebec, eut une attaque de nerfs en entendant une fanfare jouer l'air au son duquel, il y a cent ans passés, Messieurs de la noblesse française furent un peu vivement reconduits au delà de la frontière, avec leurs bons amis tes Allemands.
Dans son accès de fureur, M. le marquis malmena fort, dit-on diverses choses : l'hymne national, la République et son président. Sur mer comme sur terre, cette conduite me paraît blâmable, car il faut bien croire a quelque chose, comme dit Sganarelle à don Juan. Combien je regrette que le pape ou le tsar ne se soient pas trouvés à bord.
— Vive la République, monsieur! eût crié Nicolas II, habitué à se découvrir devant l'hymne révolutionnaire.

Et Léon XIII, tout indulgence :

— Mon enfant, eût-il dit au marquis enragé, je n'aime, point que vous parliez ainsi d'un air qui ne m'est pas moins précieux que le Magnificat, d'un régime qui fait mes affaires, et d'un personnage très haut placé qui me donne tous les jours des preuves de sa fidélité. Si vous persistiez dans cette rébellion, il arriverait qu'un de ces jours je ne vous donnerais plus ma pantoufle à baiser. Allez, et ne péchez plus.

Faute de ces deux illustres personnages dans le même bateau, les allocutions ci-dessus furent fâcheusement remplacées par un échange d'injures et de gourmades.
Et, pour le punir de son exubérance, le juge de paix de Trouville vient de condamner le gentilhomme de la Gazelle à cinq jours de prison, et même à 15 francs d'amende.
J'ose dire que je n'approuve point ces sévérités. Je reconnais que l'usage d'une société policée n'est point d'injurier les gens pour un air de musique. Il eût suffi, je pense, au juge de paix, d'en faire l'observation au marquis. Et celui-ci, que je ne veux pas croire dépourvu de raison, eût compris que le principe de liberté lui commandait d'écouter en silence les notes déplaisantes des autres. Après quoi, il eût pu réclamer même respect pour ses propres chansons.

Ce progrès se fera. J'ai vu en Angleterre des athées, très médiocrement royalistes, se découvrir pour entendre le God save the Queen. C'est le salut au drapeau, l'hommage public d'un peuple à lui-même. Un simple coup de barre du timonier de la Gazelle eût donné ce spectacle au marquis des Farges, qui en eut fait sans doute son profit. Les cinq jours de prison et les quinze francs d'amende auront-ils même vertu? Je n'en suis pas certain. 

Il reste, je le sais, la République et Félix Faure à défendre contre les marquis des Farges. C'est là que je ne suis plus du tout d'accord avec mon siècle. Je compterais beaucoup plus sur les réformes que sur l'amende et la prison, pour faire aimer la République. Quant à Félix Faure, je ne saurais comprendre pourquoi, n'ayant pas reçu l'onction sainte à Reims, il serait personne sacrée. Supprimer la majesté pour maintenir le crime de lèse-majesté me paraît une extravagance de parvenus en délire.



L'affaire revint devant le tribunal de simple police de Trouville en janvier 1898. Le marquis est représenté par un avoué de Pont-l'Evêque et un avocat du même cru. Ainsi en parle Le Bonhomme Normand :  "Me Braconnier,  qui s'est  fait  une très  belle  place au barreau de  Pont-1'Evêque, est le fils de M. Braconnier,  ancien commissaire à  Caen. Cela ne l'a pas empêché de  tomber sur le commissaire de Trouville  et de  taxer d'illégale l'arrestation de M. des Farges. Puis, le  défenseur a soutenu  l'incompétence du juge de  paix."
 Braconnier plaide, en effet, que le délit reproché s'étant déroulé à bord d'un navire, celui-ci relève donc d'un tribunal maritime.

Le juge de Paix entend cependant les témoins déjà cités, en auditionne trois nouveaux mais remet le jugement à plus tard. La presse ne dira plus rien de ce feuilleton judiciaire. L
e dernier marquis des Farges est décédé en 1902, à Courbevoie, des suites d'un bronchite. Selon sa volonté, il fut inhumé à la Trinité dans la plus stricte intimité. Sans hymne.