Avant l'arrivée du train, des bicyclettes, des automobiles et des cars, la diligence était, au XIXe siècle, le moyen de déplacement de nos pères entre Rouen et Duclair. Refaisons le trajet en voiture à cheval grâce à des textes d'époque...

Duclair a toujours vu s'arrêter des voitures publiques. C'était autrefois la poste aux chevaux créée par Louis XI. Au XVIIe siècle sont nées les diligences. Plus rapides. En 1790, le budget de l'abbaye de Jumièges consacre un chapitre aux ports, lettres et commissions. Des sommes minimes sont versées "au postillon et au commissionnaire de Duclair" pour les lettres et paquets, parmi lesquels 29 pots de beurre d'Isigny.

Sous la Révolution puis l'Empire, la libéralisation des transports publics va susciter une forte concurrence. La liberté d'installation est décrétée en 1817. Dès lors on verra cohabiter à Duclair le vieux système des relais de poste chargé de l'acheminement du courrier, de voyageurs et les entrepreneurs de voitures publiques. Avant de donner ici la liste des postillons qui se sont succédé jusqu'à la Grande guerre, voici le texte le plus ancien trouvé à ce jour...


Thomas Frognall Dibdin, 4 mai 1818

Ainsi donc, le 4 de ce mois, entre dix et onze heures du matin, la cour de l'hôtel Vatel résonna sous le fer des chevaux, et les échos de la maison répondirent au fouet du postillon. Les habitués ordinaires de la porte d'un hôtel, y compris les curieux, assistaient à notre départ. Au plaisir de vous revoir.

— Bon voyage; on n'entendait plus que cela autour de nous, avec d'autres exclamations de cette nature.

Vers onze heures, nous partîmes au grand trot, vers les barrières par où nous étions arrivés à Rouen. Nous avions un postillon passé maître dans son emploi. Le repos semblait être, pour ses éperons et son fouet, un état contre nature. Nos chevaux, bons normands, étaient un peu fougueux; et comme un postillon français n'admet pas que le pavé soit un motif de ralentir sa marche le moins du monde, nous brûlâmes celui des rues, profondément frappés de cette idée, que nous allions découvrir mille points de vue admirables jusqu'au Havre, terme de notre voyage dans le cabriolet. (...)


Dessin illustrant les régates de Duclair

Arrivés aux barrières, nous tournâmes à gauche, ayant la grande route du Havre plus en face. Nous voici tout de bon en voyage. Avant d'atteindre la première côte, vous traversez Canteleu, village extrêmement pittoresque, parsemé de moulins à eau, et vivifié par un ruisseau rapide, qui, après cent détours, va se jeter dans la Seine. Vous commencez bientôt à gravir cette majestueuse éminence, au haut de laquelle se trouvent çà et là parsemées quelques unes des maisons de campagne qu'on aperçoit de la montagne Sainte-Catherine. La route est d'une belle largeur. Cependant la chaleur se faisait sentir ; nous mîmes pied à terre, afin de laisser nos chevaux respirer plus à l'aise, et nous montâmes paisiblement la côte. M. Lewis nous devança, prit position, mesura cette courbe magnifique décrite par la Seine, jeta un coup d'œil sur les tours et les clochers de Rouen, à une faible distance devant lui, atteignit son crayon toujours prêt, et, dans un moment d'enthousiasme, reproduisit l'ensemble de cette scène enchanteresse. La voilà dans son portefeuille.



Nous remontâmes en voiture, après avoir permis au postillon, sur sa demande, de regarder le dessin, qu'il déclara trouver charmant. J'aime la curiosité de cette espèce, quand elle ne frise pas l'impertinence, et je soupçonnai fortement que notre homme n'était pas d'une trempe ordinaire. Notre première halte eut lieu à Saint-George de Boscherville, ancienne abbaye du douzième siècle (sic).

Les arbres sans nombre qui bordent la route, depuis la montagne de Canteleu jusqu'à ce village, étaient alors en pleines fleurs, exhalant dans les airs plus de parfums, pour ainsi dire, qu'ils n'en pouvaient supporter. Le pommier et le poirier brillaient entre tous les autres ; et, comme le ciel devint encore plus serein, la température plus douce, le soleil plus brillant, il est impossible d'imaginer une atmosphère plus embaumée, un aspect plus délicieux, une journée plus aimable.

Nous accusions la rapidité des minutes, lorsque nous arrivâmes à Saint-George, siège de l'église, relique principale d'une abbaye jadis florissante. Nous descendîmes à l'auberge, et, pendant que nos chevaux, aussi-bien que notre postillon, déjeunaient, nous sortîmes pour aller goûter d'un mets d'une autre espèce. Nous suivîmes une rue en pente sur la gauche, ombragée de rameaux qui se croisaient en berceau sur nos têtes. Nous pressâmes notre marche, toujours appuyant sur la gauche, et nous aperçûmes bientôt, à travers les arbres , et à peu de distance, le vénérable monastère (...)

Nous revînmes à l'auberge ; les chevaux nous attendaient ; le cabriolet était prêt à nous recevoir ; nous montâmes, et le postillon fouetta pour Duclair.

La journée était encore plus aimable, s'il est possible, qu'auparavant. En jetant les yeux sur mes instructions, je trouvai que nous devions visiter, en passant, les restes d'un vieux château à La Fontaine, hameau situé à environ deux milles anglais de Saint-George. Ces restes, cependant, ne sont que des fragments de ruines, si je puis m'exprimer ainsi: elles offrent néanmoins quelque intérêt, mais ne sont pas non plus sans danger. Des portions de murs à moitié rompus sont l'unique soutien d'une chambre où se trouve une cheminée doublement curieuse par sa construction et les ornements qui la décorent. Dans le court espace de dix minutes, M. Lewis en fit une esquisse légère, mais caractéristique.

Je dis que ces fragments ne sont pas sans danger; en effet, plusieurs parties, notamment le plancher supérieur de cette chambre, formé de cailloux et de mortier, ont perdu leur aplomb, et menacent de tout écraser au-dessous d'eux. Apercevant une large ouverture ou lucarne, à la hauteur moyenne du mur extérieur, j'y arrivai au moyen d'un lierre vigoureux qui tapissait la muraille, et découvris alors tout le paysage devant moi. Depuis quelque temps la Seine avait cessé de se montrer à nous ; mais je retrouvai, de ma lucarne, une vue admirable de ce fleuve majestueux qui s'élargissait de plus en plus dans son cours ; à gauche, et dans un lointain qui en adoucissait encore les nuances, paraissait l'antique et belle église que nous venions de quitter.



La verdure des haies, des arbustes et des bois, tranchait d'une manière éclatante avec les pommiers aux fleurs de pourpre, et les poiriers aux fleurs de neige. Pour un peintre, ou plutôt, d'après les principes rigoureux de la peinture, il n'y avait rien dans ce paysage qu'un artiste eût jugé digne de son pinceau, parce qu'il n'aurait trouvé là ni premier plan, ni second plan, ni perspective. A tout prendre néanmoins, vous eussiez préféré cet aspect, même aux bois d'Hobbima, aux frais ruisseaux de Ruisdaèl, et aux riches herbages de Cuyp. J'avoue d'ailleurs que ce charmant paysage était redevable d'une grande partie de ses attraits au brillant azur du ciel et à la douceur de la température, j'avoue encore que les parfums exhalés par ces milliers de fleurs épanouies, ajoutaient infiniment au plaisir du spectateur ; mais il est temps de quitter cette élévation et de songer à gagner Duclair. 

Duclair est situé sur le bord même de la Seine, qui, en cet endroit, ressemble parfaitement à un lac. Nous nous arrêtâmes à l'auberge pour laisser reposer nos chevaux. M. Lewis, comme à l'ordinaire, alla chercher quelque position favorable où il pût exercer ses crayons. Moi, cependant, j'entrai en conversation avec l'aubergiste et sa fille, âgée d'environ vingt-deux ans, d'un extérieur fort distingué, et paraissant bien élevée. Elle allumait un grand feu de bois pétillant, pour faire cuire une alose, destinée aux voyageurs de la diligence qu'on attendait dans une demi-heure.

Les Français n'imaginent pas qu'ils puissent jamais employer assez de beurre dans la préparation de leurs aliments. Un homme à tempérament bilieux eût été saisi de convulsions à la vue de l'énorme morceau de beurre que cette jeune et active cuisinière jugeait indispensable pour la coction de son alose. J'exprimai ma surprise ; la jeune femme se mit à rire , et ajouta qu'on ne pouvait rien faire dans la cuisine sans le beurre. Je vous dirai en passant que l'alose, qui rappelle un peu le goût de notre maquereau, est un gros poisson, délicieux, et que nous avions grand soin de demander pour la table d'hôte à Rouen. Dégagé des flots de beurre où il nage, ce poisson n'est pas seulement un mets délicat, c'est encore une nourriture très substantielle; je lui donne, sans balancer, la préférence sur tous les item gastronomiques de Juliana Berner et d'Isaac Wallon.

 

L'auberge est située sur le bord de la route, au pied d'une roche de terre calcaire assez élevée. L'autre bord du chemin est baigné par la Seine. Je pris une chaise et m'assis en plein air à côté de la porte, jouissant ainsi de la brise, et fort disposé à jaser avec le maître du lieu. Il s'en aperçut, s'approcha, et m'aborda d'un ton de familiarité assez plaisant. « Vous êtes de Londres, monsieur ?

— Oui.
— Ah ! monsieur, je ne pense jamais à Londres sans éprouver beaucoup de chagrin.
— Comment cela ?
— Monsieur, je suis l'unique héritier d'un riche banquier qui mourut en cette ville avant la révolution. Il était l'associé d'un Anglais. Ne pourriez-vous m'aider, en cette occasion, de vos avis et de vos services ?
— Je répondis que mes avis et mes services valaient, à la lettre, moins qu'une obole ; mais qu'enfin, tels qu'ils étaient, je les lui offrais de bon cœur.
— Votre fille, monsieur, n'est-elle pas mariée?
— Non, monsieur, elle n'est pas encore épousée; mais je lui dis quelle ne sera jamais heureuse avant quelle le soit. 


Sa fille, qui avait prêté l'oreille, fit quelques pas vers nous, puis, tournant la tête, répliqua d'un air plein de malice : Ou malheureuse, mon père ! Dans la suite de l'entretien, le bon aubergiste parut oublier tout-à-fait son désappointement douloureux de ne pas succéder comme héritier au riche banquier de Londres. Je suis loin cependant de l'accuser de forfanterie.... Mais les Français sont d'admirables maîtres en fait de variété. Dans les sujets ordinaires de discussion, leur langage passe aussi rapidement que la flèche d'un Indien, From grave ta gay, from lively to severe. Du grave au doux, du plaisant au sévère.

Les chevaux étaient rafraîchis; le fouet du postillon éveilla les échos du lieu, et obligea M. Lewis de quitter la retraite paisible d'où il dessinait quelques vues. On nous pria de monter, et quoique nous n'eussions pas dépensé un sou chez les bonnes gens de la maison, ils nous aidèrent à nous placer dans le cabriolet, et nous dirent cordialement adieu. Comme je demandais la route de Jumièges : «Ah ! vous voulez donc voir, messieurs, cette fameuse abbaye ? maintenant il n'en existe que les débris, » se mit à dire le verbeux aubergiste. Je le remerciai de sa politesse, lui souhaitai, ainsi qu'à sa fille, toute sorte de bonheur ; et nous partîmes au grand trot pour cette abbaye de Jumièges autrefois si fameuse...

Les voituriers de Duclair

En 1818, un an après la liberté donnée aux entrepreneurs, Jean-Ferdinand-Robert Desmarest, aubergiste natif de Saint-Paër, fonda sa maison sur les quais de Duclair. Il venait juste de se marier avec Désirée Pélagie Lalouette. Le voiturage, une affaire familiale. Car sur la place du marché, le beau-frère de Desmarest, François-Alexandre Lalouette, dit Bernard, mit en service, le 1er juillet 1822, une diligence Célérifère à quatre roues, suspendue, réunissant l'élégance à la solidité "et dont les commodités ne laisseront rien à désirer à MM. Les Voyageurs". Laouette se chargeait aussi du transport des marchandises. Les départs de Duclair pour Rouen avaient lieu les lundis, mercredis et vendredis à 6h du matin et 7h en hiver. A Rouen, la diligence descendait son monde à l'auberge Villard, 50, place du Vieux-Marché. 

Modèle d'été de la diligence Célérifère utilisée par M. Lalouette sur la place de Duclair. Elle a été importée d'Angleterre dès 1816 par Jean-Henri de Sievrac. Les Lalouette descendaient de Bernard, originaire de Clermont-en-Guyenne, époux de Marie Desmoulins et mort à Duclair en 1762. Quelques mois avant d'étrenner sa Célérifère, François-Alexandre Lalouette s'est marié avec Adélaïde Populaire Planquette.

Le 15 août 1823, MM Guéroult et Cie mirent en activité des berlines à quatre roues "sur ressorts bien perfectionnés". Elles allaient chaque jour de Rouen à Paris mais aussi au Havre par la route dite d'en-bas, passant par Duclair. A Rouen, les bureaux étaient à l'Hôtel de France, rue des Carmes, en face de la Poste aux lettres. Le départ avait lieu à 7h et demie du matin. Le mois de novembre suivant, la compagnie insistait sur la qualité de ses berlines, très bien suspendues sur ressort et "joignant à beaucoup de sécurité pour les voyageurs une grande célérité due aux mesures prises pour l'exactitude du service." Le 1er janvier 1824, la compagnie fit partir de Rouen pour Le Havre, à 15h, un cabriolet faisant le service des dépêches. On s chargeait aussi du transport des marchandises, finances, valeurs en papier et revouvrements. La fréquence des voyages et des envois permettaient de réduire le prix des places.

En 1824, à Rouen, de nombreuse entreprises de transport livrent une rude concurrence aux grandes sociétés de messagerie. Elles ont pour nom le Célérifère, L'Eclair, l'Hirondelle, l'Impulsive, les Jumelles, le Vélocifère... Il part chaque jour une trentaine de véhicules vers différentes destinations. En 1790, une seule voiture allait à Paris en deux jours. Aujourd'hui, elles dont dix en deux fois moins de temps. L'annuaire statistique de la Seine-Inférieure introduit les nuances entre les différents véhicules parcourant nos routes : les diligences, les voitures, les malle-postes, les Célérifères, les berlines, les Jumelles, les Vélocifères.

Pierre Maillet, maître de poste à Duclair

Le 15 mai 1824, un article du Journal de Rouen nous renseigne sur l'état des routes : "Depuis quelque temps déjà, la nouvelle route de Rouen au Havre par Caudebec a été achevée et livrée à la circulation de Rouen jusqu'à Lillebonne. Nous nous empression d'annoncer que, sur la demande de M. le Préfet, l'administration générale des postes vient de régler le service et l'établissement de nouveaux relais ainsi qu'il suit : de Rouen à Duclair, 2 poste 1/4, de Duclair à Caudebec, 1 3/4, de Caudebec à Lillebonne 1 3/4, de Lillebonne à Bolbec, 1 3/4. Cette derniè-re distance étant à peine d'une poste, il a été décidé que la communication de Caudebec à Bolbec aurait lieu directement en attendant l'achèvement de la prolongation de la route sur la Botte, au-delà de Lillebonne par Saint-Romain. On diffèrera en conséquence de monter le relais de Lillebonne jusqu'à cette époque. Par la même décision, les brevets de ces trois relais ont été accordés, savoir : celui de Duclair au sieur Pierre Maillet, fils du maître de poste de Forges-les-Eaux, celui de Caudebec au sieu Sampic, déjà titulaire du relais d'Yvetot et celui de Lillebonne à la dame Veyrène, maîtresse de poste à Bolbec".


Annonce parue dans le Journal de Rouen du lundi 7 juin 1824.

Les relais étaient installés tout les sept lieues soit 28 km, distance qu'un cheval peut parcourir au galop ; un cavalier pouvait ainsi parcourir près de 90 km par jour. Des employés des relais, les postillons, ramenaient les chevaux. Le titre de maître de poste s'obtenait par l'achat de cette charge qui donnait lieu à un brevet.  Dans la plupart des cas, le brevet reste au sein du patrimoine familial, la charge de maître de poste se transmettant du père au fils ou de l'époux défunt à la veuve. La possession de ce titre conférait à son titulaire, dans l'Ancien Régime, certains avantages : ils ne dépendent pas de tribunaux de droit commun,ils bénéficient d’exemptions et de privilèges, ils sont exemptés de la taille.
Les maîtres de poste étaient très souvent, également aubergistes et cultivateurs. Ils employaient un important personnel, bénéficiaient d'une certaine aisance financière et étaient considérés comme notables. Il existait aussi un relais de poste aux Vieux. 

Vaysse de Villiers, 1824

J'ai quitté à Rouen ma voiture de poste pour prendre la diligence, afin de trouver de nombreux compagnons de voyage, parmi lesquels j'en devais naturellement rencontrer quelques-uns plus ou moins au fait des localités que j'allais parcourir.

Cette messagerie nous a rapidement conduits de la rue des Carmes au quai de la Bourse, qu'elle a suivi ensuite jusqu'à la longue avenue du Mont-Riboudet, on il se termine. Plus loin, on traverse le village de Bapeaume, espèce de faubourg de Rouen, au sortir duquel le conducteur a soin de vous inviter à descendre, pour gravir à pied la montagne de Canteleu, et l'on juge qu'il a bien raison, en voyant l'extrême rapidité de la rampe et du tournant qui se présentent an commencement de cette montée, considérablement abrégée par un sentier plus rapide encore, destiné aux piétons.

Étroit, raboteux et ombragé, il pénètre à droite dans un profond ravin, où s'enfoncent les voyageurs devenus autant de piétons eux-mêmes, jusqu'à ce qu'ils rejoignent la diligence, au sommet de la côte. La montée, qui est d'un quart de lieue pour eux, est d'une demi-lieue pour ceux qui restent dans la voiture. Ceux-ci découvrent des points de vue magnifiques sur la vallée de la Seine; les autres en sont dédommagés par la double perspective de la ville de Rouen et de la vallée de Déville, mais plus encore peut-être par le ton sauvage et solitaire, la fraîcheur et l'ombrage, enfin la nature brute et montagneuse de ce tortueux sentier.

La perspective reçoit un plus grand développement au sommet de la côte, où l'on rejoint sa voiture. On y longe, à gauche, un parc au milieu duquel se montre, à travers les arbres, le château de Canteleu, regardé comme un des plus agréables de France, par son heureuse situation sur une hauteur boisée qui domine la vallée de la Seine. Le point de vue embrasse Rouen et Elbeuf. Ce château appartenait, lors de mon passage en 1824, à M. le Couteux-Canteleu, pair de France, qui eut l'honneur d'y recevoir S. A. R. Madame, duchesse de Berry, pendant son court séjour à Rouen dans l'été de la même année. Ce fut au moment de notre retour du Havre; elle partait de Rouen, nous y arrivions.

On laisse, une demi-lieue plus loin, du même côté et à une plus grande distance de la route, l'ancienne abbaye de Saint-Georges-de-Boscherville, dont l'église et la salle capitulaire, monuments du XIe siècle, méritent d'être visitées. Le gouvernement n'a pas dédaigné de contribuer à sauver d'une ruine inévitable ces restes de gothicité, précieux par la richesse et la singularité des sculptures. M. Charles Nodier en a fait une description brillante et détaillée dans son Voyage romantique en Normandie.

En face de ce monument, la route quitte le plateau montagneux et infertile sur lequel elle s'est élevée, pour regagner, par une longue descente, les rives de la Seine, ou plutôt c'est la Seine qui, après un long circuit, regagne elle-même le pied de la colline et le bord de la route, dirigée en terrasse sur la droite de ce fleuve durant une lieue. La vallée abonde plus que jamais en belles perspectives.

Duclair est un bourg de deux mille habitants. Il consiste dans une haie de maisons rangées le long de la route et adossées à un coteau escarpé, qui la domine d'un côté, pendant que la Seine la baigne de l'autre. Les roches crétacées dont se compose ce coteau présentent des formes bizarres, quelquefois des masses imposantes. Il en est une qu'on a baptisée Chaire de Gargantua, à cause de sa forme de chaire à prêcher et de son énormité.

Ailleurs on croit voir des tours, des châteaux ruinés, de vieilles fortifications; on ne voit que des rochers de craie, au milieu desquels se montrent de temps en temps quelques-unes de ces grottes habitées, de ces espèces de casemates qu'offrent en si grand nombre les bords de la Loire, dans la Touraine et le Saumurois.

Bloqués par la procession

En 1829, les Diligences Jumelles assuraient la liaison Rouen-Le Havre par la route du Bas, autrement dit par Duclair. Ses bureaux étaient au 21 rue du Bec. Les autres bureaux des diligences, sont situés Grande-Rue, rue des Carmes, place des Carmes, rue Thouret, rue de Fontenelle et enfin rue de la Savonnerie.


Le dimanche 1er juillet 1832, une des diligences venant de Rouen et passant par Duclair fut bloquée un bon bout de temps par une procession. Le curé, l'abbé Pierre Richer, bénissait ce jour-là un reposoir élevé dans le bourg. Un voyageur confia son mécontentement au Journal du Havre en termes alambiqués :  "Nous sommes loin de trouver mauvais que les processions religieuses continuent à parcourir les lieux où tous les habitants tiennent encore aux cérémonies extérieures au culte, mais nous ne concevons pas trop par quel motif des voyageurs se croiraient obligés d'interrompre la circultation ordinaire, par respect pour des formes que la loi n'autorise plus et ques les convenances seules peuvent tolérer."

Désir Vautier
Après Pierre Maillet, Désir Vautier fut le maître de poste à Duclair. En témoigne cettte annonce parue dans le Journal de Rouen le 11 juillet 1833.


On voit que, premier relais sur la route de Rouen au Havre, la poste de Duclair occupe journellement 30 chevaux. Deux diligences neuves font la ligne Duclair-Caudebec, une autre Rouen-La Mailleraye...


En 1833, Désir Vautier raccrochait alors son fouet. Il est mort l'année suivante, le 6 octobre 1834 à Yainville où il demeurait. Il avait 79 ans. Né au Trait en 1755, il s'était marié à Caudebec en 1793 avec Marie Anne Catherine Allais .





La diligence de La Mailleraye


Parmi les voitures qui faisaient halte à Duclair, il y avait celles des sieurs Legendre et Cie, de l'hôtel du commerce sur le port de Caudebec, successeurs de la veuve Mesnil. A Duclair, en 1835, leur bureau se trouvait à l'auberge Horecholle. On voyait aussi passer celles de l'enteprise de diligences de La Mailleraye à Rouen. Le lundi 8 février 1836, elle mit en service une nouvelle voiture et revit ses tarifs à la baisse. Ceux-ci présentaient deux catégories : coupé ou intérieur. Les arrêts avaient lieu au Trait, à Yainville, Duclair, La Fontaine et Hénouville, Saint-Georges et Canteleu. Les bureaux étaient chez Fleury, à La Mailleraye, Delaporte, à la poste aux chevaux de Duclair et à Rouen à l'auberge Léger, 47, place du Vieux-Marché.
Ou se situait le relais de Duclair ? C'est Me Lengrenay, le notaire qui nous le dit en 1837 : "A vendre de gré à gré une ferme sise en la commune d'Hénouville, sur le bord de la grande route de Rouen au Havre, vis-à-vis le relais des diligences..." On ne peut pas dire qu'il occupait l'emplacement le plus pratique car quelque peu éloigné du bourg.

A partir du 4 juin 1838, le sieur Nion fit partir tous les jours de La Mailleraye à Rouen une voiture appelée La Villageoise. Elle s'arrêtait au Trait et à Duclair où le prix de la place pour la capitale normande s'élevait à 1,25 F. A La Mailleraye, les bureaux étaient chez la veuve Landrin. A Rouen, chez un marchand de vin du nom de Dieppedalle, 49 place du Vieux-Marché.
A partir de 1835, des plaques de cocher en fonte furent placées aux carrefours, sur des poteaux métalliques ou directement aux mur de bâtiments. Elles mentionnent la commune,   la voie de circulation  ainsi que les directions et les distances. Les textes et chiffres, en relief, sont peints en « blanc, sur un fond bleu de ciel foncé ». Jusqu’à la Première Guerre mondiale, elles sont installées en hauteur, vers 2,50 m, afin de pouvoir être lues par les cochers.

En octobre 1838, le sieur Fleury informait le public qu'il avait baissé ses prix pour le transport des voyageurs entre Rouen et La Mailleraye. De Rouen à Duclair, il vous en coûtait 1F, de Rouen à Yainville 1,25F, de Rouen au Trait 1,50, de Rouen à La Mailleraye 1,75.

L'accident de la foire de Duclair

L'imprudence des conducteurs s'observait trop souvent. Soit leur matériel ne présentait pas toutes les conditions de sécurité, soit ils conduisaient en état d'ivresse. Souvent, les aides descendaient de l'impériale avant l'arrêt complet du véhicule et plus d'un y a laissé la vie. Nombreuses aussi étaient, comme au far-west, les attaques de diligence. En 1831, Pierre-Amand Michel, de Caudebec, avait sauvé la vie à un postillon près de se noyer alors qu'il baignait ses chevaux. Le 10 octobre 1838, jour de foire à Duclair, les relations entre le bourg et Rouen étant plus fréquentes que de coutume, le sieur Parmentier, conducteur de gondoles à Bapeaume, crut devoir mettre une de ses voitures sur la route en service sur la route de Duclair. Mais elle n'était point munie d'une mécanique d'enrayure. Si bien qu'elle versa en dévalant la côte rapide de Canteleu. Parmi les voyageurs blessés, le sieur Folloppe, boucher de son état, eut la tête fracassé par une roue et se porta partie civile. Le 15 novembre suivant, le tribunal correctionnel de Rouen déclara Parmentier coupabl d'imprudence. Il alla un mois en prison et dut verser 2.000F de dommages et intérêts à Foloppe.



Si les voitures publiques sont sujettes à de fréquents accidents, que dire des voitures particulières sur les routes secondaires. En témoigne cette protestation d'un Duclairois en date du 12 décembre 1838. : "Il existe entre Duclair et Saint-Paër une côte très rapide dont l'encaisement n'est point chargé de cailloux. Déjà on a eu à déplorer des accidents et fort récemment encore un cheval s'y est abattu et s'est cassé une cuisse. Loin d'améliorer cette route qui est très fréquentée et d'en rendre le terrain égal, on y laisse séjourner d'énormes pierres qui ne peuvent amener que de nouveaux malheurs. Nous engageons les deux gardes-champêtres de Duclair à tenir un peu mieux la main aux réglements sur la police de la voierie."

La mort de Desmarest


M. Desmarets occupait sur les quais de Duclair une maison à usage d'auberte. Celle-ci fut remise en location pour la Saint-Michel de 1838. Il fallait s'adresser à Seccard, propriétaire à Launay.

Après vingt ans d'exploitation d'une voiture publique à Duclair, Jean-Robert Desmarest rendit l'âme le 14 novembre 1839 sans avoir reçu les sacrements de l'église. Il avait 52 ans. 
Ce fut l'abbé Delouard, bientôt condamné pour pédophilie, qui l'inhuma.
Delaporte maître de poste

A Duclair, après Désir Vautier, M. Delaporte était le maître de poste. Sur la route de Rouen, son établissement servait aussi de salle de ventes. Me Bicheray, le notaire de Jumièges, y mettait de temps à autres des fermes en adjudication. Ce fut notamment le cas en mai 1839.

Aussitôt sa veuve,  Désirée Pélagie Lalouette, mit la diligence en vente. "Une diligence parfaitement conditionnée ayant quatre roues neuves et tous les accessoires en très bon état, six chevaux et tous les harnais nécessaires, aussi en parfait état. La clientèle est fort nombreuse, cette voiture étant la seule pour Duclair et les environs." En décembre, Delaporte annonce qu'il fait partir à compter du 9 une voiture de Duclair à 6h et demie du matin avec départ de Rouen à 4h du soir les lundis, mercredi, vendredis et dimanche. Il se charge des commissions, du transport d'argent.
La veuve Desmarest poursuivit manifestement l'activité de son défunt mari. Seulement, victime de la malveillance, elle dut publier ces précisions le 23 décembre 1839 : "Mme veuve Desmarest donne avis aux personnes qui ont bien voulu lui continuer la confiance qu'elles avaient en son mari que, depuis le vendredi 6 courant, la voiture publique qu'elle exploite a cessé de descendre à l'hôtel tenu par M. Tourant, rue de Fontenelle, n° 46, et qu'elle descendra désomais rue du Vieux-Palais, n° 33, à l'hôtel d'Orléans, tenu par M. Lelièvre.
Mme Desmarest croit devoir publier cet avis afin de détruire l'impression défavorable qu'aurait pu produire les bruits inexacts que quelques personnes se sont plu à répandre dans le but de lui nuire. Ainsi, les personnes de Rouen qui auraient à se rendre à Duclair et celles de ce dernier lieu, qui voudraient aller à Rouen ou y expédier des paquets et marchandises aux jours accoutumés devront s'adresser à l'hôtel d'Orléans en n'ayant point égard aux indications erronées qui pourraient leur être fournies à l'hôtel de M. Tournant."

Le 10 janvier suivant, Mme Desmarest fut contrainte de mettre en location pour la Saint-Michel à venir la "très jolie maison à usage d'hôtel située sur le quai de Duclair" qu'elle occupait. Pour la voir et en traiter, il fallait s'adresser à M. Secard, propriétaire à Aulnay près Duclair.



Ulrich Guttinguer, 1838

"Les chevaux attelés, vous irez à Jumièges. En sortant de Duclair, le postillon se jette subitement à main gauche dans une traverse assez triste, mais aussi bonne qu'une traverse peut l'être...
Sommes-nous loin de Jumièges, postillon...? — A deux pas. — L'impatience vous prend, car vous ne savez pas peut-être ce que c'est que les deux pas d'un paysan normand : on dirait qu'il les fait avec des bottes de sept lieues. Jumièges !  Jumièges  !... Où donc est Jumièges ?
Des terres maigres, quoique cultivées, des champs, de courtes forêts se succèdent sans que vos regards qui interrogent l'horizon, découvrent autre chose que des blés ou des avoines.
Jumièges, au fond d'un bourg et d'un pli du terrain, ne vous apparaîtra que lorsque vous pourrez, pour ainsi dire, le toucher de la main."

Une voiture pour le comice

Un comice agricole eut lieu le dimanche 5 juillet 1840, 10h du matin, à la ferme de M. de Joigny, occupée par Médéric Coiffier, à Duclair. Concours de bestiaux, luttes et essais de charrues, distribution, sur la place du bourg de DucIair des prix de labourage et de moralité. Des médailles d'encouragement furent décernées pour la meilleure tenue des fermes et la perfection des instrumens aratoires. La fête se termina par un banquet réunissant les lauréats. Les personnes qui désiraient en faire partie devaient s'inscrire chez M. Rigoult, secrétaire du cornice à Duclair. Pour la commodité des habitants de Rouen qui voulaient se rendre cette fête, M. Delaporte, maitre de poste à Duclair, fit partir, à neuf heures du matin, devant le café Dubiez, quai du Havre, une voiture qui repartit de Duclair, le soir, après le feu d'artifice.

La circulation des marchandises

Comment s'organisait la circulation des marchandises d'une ville à l'autre, et notamment pour Duclair ? Nous avons l'exemple de la Messagerie d'Eu à Rouen. En décembre 1842, après avoir été basée chez M. Le Peuple, rue Cauchoise l'enseigne était désormais établie au 20 de la rue Lenostre dans un nouveau magasin construit par M. Desmarest, successeur de la veuve Louvet. On ne sait s'il a un lien de parenté avec Desmarest de Duclair. Il précisait qu'un commis serait désormais toujours présent pour enregistrer les marchandises et éviter ainsi les confusions qui avaient pu avoir lieu à l'ancienne adresse. Les départs avaient lieu à Eu tous les mardis à 6h du matin et de Rouen le jeudi à 3h du soir. Rue Lenostre, on recevait aussi des marchandises à destination de Duclair ou encore de Caudebec, Lillebonne, Saint-Romain, Harfleur, Montivilliers et Le Havre par Jean Morel, messager, en correspondance avec la ville d'Eu.

La veuve Desmarest jette le gant



Finalement, la veuve Desmarest, le 8 janvier 1843, fut contrainte de vendre, de gré à gré, la clientèle et le matériel du service de la voiture de Duclair à Rouen. Le  vendredi 3 février 1843, à une heure après midi,  sur la place du Boulingrin, il fut procédé, par commissaire-priseur, à la vente d'une diligence et de quatre chevaux faisant le service de Duclair à Rouen.
Trois semaines plus tard, on publiait l'annonce ci-contre.

Eugène Chapus, 1844

Ils traversèrent ainsi le village de Montigny, puis Duclair, puis le Trait. Mais la poétique influence de ces dernières heures du jour semblait échapper en partie aux voyageurs (...) Tout à coup la chaise de poste s’est arrêtée, et le postillon s’est mis à héler le bac qui se balançait amarré a la rive opposée. La chaise passa le bac en compagnie d’un troupeau de moutons, de quelques ouvriers et de laboureurs attardés. Puis, quand elle eut atterri, elle continua sa route en laissant à sa droite le village et le château de la Mailleraye...

(Le Roman des Duchesses)


 

L'accident de 1860

Vendredi dernier, vers six heures du soir, la diligence de Duclair à Rouen, du sieur Poignant et Cie, conduite par le sieur Noël, conducteur de la Maillcraye, a versé au bas de la côte de Saint-Georges-de-Boscherville, près la maison du sieur Legras, charron. Elle était fortement chargée et beaucoup de voyageurs ont reçu des contusions; toutefois on assure qu'aucune d'elles n'aura du résultats sérieux. Le choc n'a point été aussi violent qu'il eût pu l'être si l'accident fût arrivé au milieu de la côte; mais c'est par un hasard providentiel que l'on n'a pas eu de plus grands malheurs à déplorer. Les vasistas ont été brisés ainsi que le timon, ce qui a occasionné un retard de plus de deux heures.
Toutes les personnes de Duclair, qui avaient quelque membre de leur famille à Rouen, étaient impatientes et dans la plus grande consternation.


(La Vigie de Dieppe, 25 décembre 1860)



Quand le train de Rouen au Havre cracha sa fumée, une voiture publique alla de Duclair à Barentin. Empruntons maintenant cette route...
 Victor Pavie, 1863


Il n'est cœur si gonflé qui ne se dilate sur la route de Duclair à Barentin. Des rivières sans nom, humbles affluents de la Seine, et dont les sinuosités sont aux siennes comme la vipère au boa, rampent au pied des collines les plus boisées, les plus fourrées, les plus capricieusement enchevêtrées qui se puissent voir. Le postillon, enfant de ces collines, et qui a tété à leurs mamelons, nous affirme que leur aspect ne changera pas, et que les petits-fils de nos arrière-neveux les retrouveront telles quelles: — «Une terre bonne à rien ! » Et du manche de son fouet il nous montre (spectacle rassurant pour le paysagiste) entre deux touffes d'alisiers, le produit malheureux d'un défrichement téméraire.
— Oui, terre bonne à rien. Poussez et repoussez, taillis, pour la joie du bûcheron, pour la vie du foyer, pour le triomphe des campagnes, sur ces maigres versants où la main qui vous sema vous protége et vous éternise. Que la leçon profite et qu'on se la raconte en passant !
Au fond, dans la prairie, une herbe rare et torréfiée par trois mois de soleil, buvait avec une avidité indicible l'eau d'un étang récemment débondé.
Voyez, messieurs, trois mois sans boire ! Si ce n'est pas pitié ! Lâchez vos bondes, leur disais-je. Il est bien temps à cette heure ! Le déluge n'y pourrait rien. Il en est de la terre comme du pauvre monde. »
Ce spectacle parut avoir impressionné vivement notre homme. Au premier bouchon, il serra les guides à lui, mit pied à terre, et ne fit qu'une gorgée de la moque de cidre que la servante d'auberge lui tendait.


M. Chenaye

La mise en service du train Paris-Rouen annonça la fin prochaine des diligences. Sur la route de la capitale, 16 à 18 relayaient à Boos. En 1845, ces entreprises avaient presque toutes cessé leurs activités et les loyers avaient chuté. En 1864, à Saint-Paër, on pouvait encore attraper le train de Barentin au Vieux avec la voiture publique de Duclair. Les transports par terre du chef-lieu de canton étaient assurés par M. Delahaye
Les relais postaux ont disparu en 1873 avec le développement de la poste ferrovière. Ce qui n'empêcha pas M. Chenaye, entrepreneur de voitures publiques à Duclair, d'être déclaré en faillite par jugement du 4 avril 1878. Syndic : M. Langlois. Jacques Amand Chesnaye est décédé en juillet suivant. Dans sa Géographie de la Seine-Inférieure parue en 1879, l'abbé Tougard indique qu'une voiture publique part tous les jours de Duclair pour Rouen et Caudebec.


"La diligence de Duclair ne partait qu'à sept heures ; Jacques ne l'attendit pas et s'en alla à pied, nuitamment ; il lui fallait quatre ou cinq heures pour faire cette route qu'il connaissait tant..." 

La Jeune Belgique, 1882.

Noël Petit, le Bonapartiste

Noël Petit était un postillon haut en couleur qui a impressionné deux érudits : Georges Dubosc et Edmond Spalikowski. On ne sait à quelle époque précise il tenait les rènes mais nous le retrouvons durant la campagne électorale de mai 1898. Et voici ce qu'en dit Le Travailleur normand :
"Deux vieux copains politiques se rencontrent mardi au marché de Duclair. Le premier est M. Noël Petit, ancien conducteur de la voiture publique, bien connu dans toute la région. Le second M. Quilbeuf, agriculteur au Houlme, aujourd'hui candidat avec l'étiquette républicaine dans la 4e circonscription.
A Duclair, tout le monde connaît la brutale franchise et la loyauté de M. Noël Petit, aussi, quand on l'aperçoit se diriger vers le nouveau candidat, un groupe important se forma bien vite et on entendit M. Noël Petit s'exprimer ainsi, s'adressant à M. Quilbeuf :
— T'es pas honteux de te dire républicain, tu étais avec nous, tu faisais partie de notre comité bonapartiste !
Devant cette apostrophe, M. Quillbeuf est resté roi comme l'homme de la chanson. Il est parti sans demander son reste..."
Après cet article, Noël Petit demanda au journal de publier sa version.
"Je me promenais dans le bourg de Duclair lorsque j'ai renconté M. Quilbeuf et je lui ai déclaré que j'étais très heureux de lui serrer la main comme ami mais que j'étais surpris de le voir transformé en républicain et qu'il se couvrait d'un manteau qui n'était pas le sien. Je ne lui ai pas dit qu'il était bonpartiste mais orléaniste et qu'aujourd'hui il suivait les opportunites qui font la perte de la France".
Suivons maintenant notre postillon au temps où il était encore en activité...


Georges Dubosc, 1894


Plus classique à cause de sa couleur jaune, avec sa bâche sous laquelle on apercevait nombre de paysans juchés, est la diligence de Duclair, une des voitures populaires de notre bonne ville. Rien qu’en la voyant tourner la rue d’Harcourt au galop de ses chevaux, faisant sonner les grelots de leurs colliers, on avait la vision des diligences de la vieille France, emportant toute une compagnie de voyageurs, qui préfèrent encore la diligence aux lenteurs du petit chemin de fer local. Du reste, quel joli parcours varié suit la vieille diligence !

C’est la montée de la route poudreuse de Canteleu, avec cette admirable vue sur les clochers et sur les détours de la Seine, qui longe les hauts réservoirs de la Cité du Pétrole. Puis c’est l’entrée en Roumare, en passant devant les murs écroulés du Genetey. Puis la voiture dévale en laissant de côté Hénouville, chanté par Antoine Corneille.

    Les collines par onde en forme de sillons,
    Les tours et les détours de l’agréable Seine,
    Qui coule en serpentant dans cette large plaine,
    Les vaisseaux qu’elle porte en son vaste canal,
    Son onde qui paraît un liquide cristal.

Voici Saint-Martin-de-Boscherville, puis le petit hameau de la Fontaine et la Chaise de Gargantua, avec ses hautes roches blanches, au pied desquelles file la diligence.

Encore quelques galopades et voici Duclair, cher aux gourmands, Duclair et ses canetons fameux !

La route est courte – vingt kilomètres environ – mais elle est animée et égayée par la bonne humeur et les saillies lancées d’une forte voix par le conducteur qui n’était autre que Noël Petit. C’était un gai compagnon, à l’encolure puissante, au verbe sonore qui savait dominer le tumulte des bals masqués. Ardent politique, il n’en était pas moins un poète qui inspirait un vif patriotisme. Vard, le graisseur de wagons de Vernon, était bien un poète ouvrier d’un véritable talent. Pourquoi Noël Petit, le vibrant conducteur de diligence, ne le serait-il pas aussi ?

En dépit de quelques cahots dans le rythme, de quelques écarts dans la mesure, Noël Petit aurait pu conduire le quadrige d’Apollon, dieu de la poésie, tout aussi bien qu’il menait la voiture de Duclair au défilé des Courses.

L'article que nous venons de lire donna lieu à une nouvelle version trente ans plus tard. Le voici avec ses variantes.

Au coin de la rue Ecuyère, dans la rue Rollon, stationne actuellement un grand autocar, de forme carrée, peint d'un vert superbe et qui assure, pour de nombeux voyageurs, un rapide transport pour Duclair et pour les villages sur la route. Ce nouvel autocar nous fait souvenir de l'ancienne voiture de Duclair qui fut une des dernières diligences de Rouen, et aussi une des plus populaires. Que de fois on la vit partir de l'hôtel du Vieux-Palais !
Le Travailleur normand du 22 novembre 1896 s'insurge :

"Les paveurs ont un singulier sans-gêne et respectent peu les arrêtés municipaux alors qu'ils travaillent sur des voies appartenant aux Pont et Chaussées. Ils ont dédaigné d'éclairer les travaux de réparation de chaussée qui se font sur le quai du Mont-Riboudet cette semaine Ils ont ainsi failli faire verser diverses voitures et notamment la diligence de Duclair.
"
 Rien qu'en la voyant tourner au coin de la rue d'Harcourt, au galop de ses chevaux faisant sonner les grelots de leurs colliers, avec sa bâche sous laquelle on apercevait nombre de voyageurs juchés, on avait la vision des diligences de la vieille France.

La route de Duclair, par Canteleu, la forêt de Roumare, Saint-Martin-de-Boscherville, était courte, mais elle était alors animée et égayée par la bonne humeur et les saillies lancées d'une voix forte par le conducteur qui s'appelait Noël Petit. C'était un gai compagnon à l'encolure puissante, au verbe sonore, qui savait dominer jadis le tumulte des réunions publiques. Ardent politique qui aurait été heureux de fêter le centenaire de Napoléon, Noël Petit était aussi poète à ses heures.

En dépit de quelques cahots dans le rythme, de quelques écarts dans la mesure, Noël Petit aurait pu conduire le quadrige d'Apollon, dieu de la poésie, aussi bien qu'il menait la diligence de Duclair, au défilé des Courses rouennaises. La diligence de Duclair est disparue, comme celle de la Feuillie qui transporta souvent Michel à Vascœuil, comme la bonne vieille patache de Cailly, basse sur roues, qui s'arrêtait à l'hôtel du Cygne, sur la place Beauvoisine, disparu lui-même. Place à la locomotion automobile et place au nouvel autocar verdoyant de Duclair!




EDMOND SPALIKoWSKI, 1933

Edmond Spalikowski s'est certainement inspiré de Dubosc pour écrire ce texte en 1933 :

"Mais la dernière des dernières a été je crois la patache de Duclair à Rouen. Traversant une région édenienne que jalonnent Canteleu, la forêt de Roumare et Saint-Martin de-Boscherville, elle permettait ainsi aux voyageurs d'admirer des sites incomparables.

De  plus, elle fut conduite pendant quelques années par un poète bonapartiste, Noël Petit dont la voix chaude lançait entre deux couplets politiques ou deux jurons quelques strophes de sa façon. Un cénacle de classiques se fut peut-être indigné des entorses données à la versification, mais le rythme y était et la façon de dire rendait toute sa valeur à l'œuvre.

A la montée de la côte si rude de Canteleu, chère à Guy de Maupassant, le bonhomme y allait de sa chanson, puis après le petit coup pris au café du village, le grelot des limoniers l'obligeait à se taire.

Mais le poète reprenait ses froits après la descente de Boscherville, dès qu'il apercevait les roches blanches qui annoncent Dulair. Il s'arrêtait à la Fontaine, regardait avec un émerveillement toujours nouveau le fameux rocher dit Chaise de Gargantua, et entrait triomphalement dans Duclair aux quais désertes à l'heure tardive où s'arrêtait la guimbarde.

Le lendemain, de bon matin, Noël Petit reprenait le fouet, roulant vers la grande cité où il remisait ses chevaux à l'Hôtel du Vieux-Palais, une de ces vieilles auberges rouennaises dont il serait amusant de conter aussi l'histoire. Que de générations grandies le long de ces vingt kilomètres de route campagnarde, verdoyante et fleurie, ont entendu la chanson du barde-conducteur et le bruit des grelots tandis que le passage du véhicule indiquait l'heure aux ménagères dont l'horloge à gaîne était arrêtée..."

Paulin et Eugène Acius

En 1870, M. Acius assura le service. Il est dit à cette époque garçon d'écurie. Acius, nom à consonance germanique. Né en 1836, il s'était marié en 1864 à Duclair avec Emélie Augustine Lefebvre et vivait rue de l'Eglise avec ses six enfants et y tenait aussi un commerce de graineterie. En 1892, son fils Eugène lui succéda. Puis il mourut trois ans plus tard. Eugène épousa en 1901 Léontine Decaux. 

Eugène Acius déposait ses voyageurs place Henri-IV. Le 28 décembre 1902, le Travailleur normand en fait état : " On nous signale une anomalie curieuse dans l'éclairage de cette place. Tout le côté sud est absolument dépourvu de becs de gaz et cependant c'est certainement le côté le plus fréquenté. C'est par là on effet que se trouvent le débit de tabacs, la station des voitures de Duclair, etc., qui amènent forcément un mouvement plus actif dans leur direction. Il suffira, je pense, de signaler cette absence de lumière, qui ne peut résulter que d'un oubli, pour que l'autorité compétente y porte ramède, Il n'est pas à croire du reste que la dépense à faire soit élevée. "

Devant l'hôtel de la Poste, Eugène Acius est ici au premier plan tandis qu'un employé retire l'échelle menant à l'impériale. La diligence a cessé son service en 1915 avec l'avènement des lignes d'autocars.



La diligence d'Eugène. Acius ici à Rouen


Sources
Figoli, Attelage patrimoine

Journal de Rouen
Jean-Pierre Hervieux, Le relais de poste des Vieux

Le Canton de Duclair, Gilbert Fromager.