On l'appelait le centenaire. Durant plus de vingt ans, un vieux monsieur rendit la justice dans le canton de Duclair. Le XIXe siècle était bien entamé. Et il avait connu Voltaire ! A Boscherville, il était si âgé, notre juge de Paix, qu'il ne fit sans doute pas la route pour siéger aux halles. C'est plutôt à Saint-Martin qu'il exerça cette charge. Jean François Gabriel d'Ornay y est mort dans sa 106e année. Portrait d'un étonnant personnage...

Novembre 1834. Un groupe de notables piétine le cimetière de Saint-Martin-de-Boscherville. Le cercueil qui s'apprête à descendre en terre est celui de l'ancien maire du lieu. Il l'a été à la fin du XVIIIe et les trois premières années du XIXe. Cet homme, on le surnommait "le centenaire"... Et pour cause ! Il avait 105 ans, 3 mois et deux jours. Mais je laisse à l'abbé Tougard, mon lointain cousin, le plaisir de nous raconter sa vie...

1729 ! C'est en 1729 que Jean-François-Gabriel d'Ornay est né. Il vit le jour à Rouen où son père y était procureur. Un père qui allait mourir bientôt. Alors, le jeune garçon perfectionne lui même ses études et obtient une licence à Caen. Aussitôt, il prète serment au Parlement. Le voilà avocat. Avocat et passionné par le bouillonnement philosophique qui secoue alors la France. Il en dévore tous les auteurs et Voltaire domine ce mouvement. C'est décidé: il rencontrera Voltaire... 

Le voyage chez Voltaire

Voltaire était retiré à Ferney, où la publication de son poème de la Pucelle l'avait conduit par suite des allusions sanglantes qui s'y rencontrent à l'égard de Louis XV et de madame de Pompadour, sa maîtresse. M. d'Ornay voulut contempler les traits du prince des poètes ; cette vue était un besoin, une nécessité qu'il devait satisfaire. Le voyage de Ferney était pour lui ce qu'est celui de la Mecque pour un vrai croyant. Il s'impose des privations; il amasse les frais de son voyage ; son petit trésor est-il à peine suffisant, qu'il part pour la demeure du philosophe, muni d'une lettre de recommandation du marquis de Cideville. 

Il y arrive inconnu ; il entre dans un appartement où étaient rassemblés plusieurs jeunes gens occupés à faire des extraits par l'ordre de Voltaire. Qui êtes-vous et que demandez-vous, lui dit-on?

— Voyageur, Français et Normand, je n'ai d'autre désir que de voir le maître de ces lieux. 

Ce langage intéressa les secrétaires en faveur de l'étranger. Rien de plus facile , lui répondirent-ils ; restez ici, M. de Voltaire y va venir lui-même chercher les extraits qu'il nous a demandés. 

M. d'Ornay s'assit à la table des travailleurs, et s'occupa lui-même à les seconder. Voltaire arriva peu après, et prit successivement les notes dont il avait besoin. Parvenu auprès de M. d'Ornay, il voit une figure inconnue. 

— Qui êtes-vous, jeune homme, et qui vous a placé là, lui dit-il ? Le jeune voyageur répond de son mieux, en lui faisant connaître le motif de son voyage. Voltaire, quoique philosophe , était glorieux de sa renommée; il fut sensible à la réponse de ce secrétaire improvisé, examina son travail, le trouva bon, et le lui dit. Deux heures après M. d'Ornay reçut une lettre d'invitation à se présenter au château, et fut ensuite admis aux soirées de madame Denis, illustre compagne du génie de Ferney.

C'est M. d'Ornay lui-même qu'il fallait entendre raconter les détails de ce voyage ; rappeler les conversations auxquelles il avait assisté ; tracer les portraits des hommes qu'il avait rencontrés : dans sa bouche tous ces récits étaient palpitants d'intérêt, et malgré les cent années qui pesaient sur sa tête, il savait, par le charme de son élocution, si bien reproduire toutes ces choses, qu'il semblait les avoir sous les yeux.

La Prusse, la Hollande, l'Angleterre...

Avoir connu Voltaire et ne pas avoir vu le grand Frédéric, eût été laisser son voyage imparfait ; aussi M. d'Ornay se dirigea-t-il vers la cour de Berlin, où il vit le roi de Prusse. C'était au moment où le philosophe de Sans-Souci venait de se brouiller avec celui de Ferney. Cette dispute de roi et de poète occupait le monde littéraire à cette époque.

La Hollande fut aussi un objet d'exploration pour M. d'Ornay. La patrie d'Érasme ne pouvait lui être indifférente. 

L'esprit actif de mon respectable ami l'appelait à visiter un pays riche en chefs-d'œuvre de tous genres ; aussi se rendit-il en Angleterre , où il puisa des notions précieuses sur l'agriculture, le commerce et les arts.

M. d'Ornay connaissait toutes les illustrations contemporaines ; il avait été admis dans leur société ; mais sa mémoire était également ornée des beautés de Virgile, d'Horace, de Lucrèce, et de tant d'autres grands hommes de l'antiquité. Ne pas contempler leur berceau, ne pas voir ces immenses portiques qu'ils avaient élevés, laissait dans son âme un vide qu'il voulut remplir ; il résolut donc de visiter Rome. Il fait part de son projet à S. Em. le cardinal de La Rochefoucault, alors archevêque de Rouen, qui lui donna une lettre de recommandation pour le cardinal de Bernis, alors ambassadeur de la cour de France près le Saint-Siège.


Il visite l'Italie

L'aimable prélat accueillit M. d'Ornay avec beaucoup d'égards ; il le présenta au saint-père, qui donna l'ordre de lui ouvrir tous les monuments particuliers, et le fit admettre chez plusieurs grands personnages. Pie VI occupait alors la chaire de Saint-Pierre.

La célèbre Corilla, qui avait longtemps fait l'admiration de toute l'Italie par ses brillantes improvisations , avait quitté la scène du monde et ne s'occupait plus de poésie : c'était une merveille qu'il eût fallu voir, mais il était bien tard. Que fait le cardinal poète et ambassadeur? Il organise une fête, y invite l'illustre improvisatrice ; elle se rend à cette invitation : on parle de poésie ; son éminence s'y connaissait, comme bien vous le savez ; Corilla redevient ce qu'elle était ; elle demande un sujet à traiter. M. d'Ornay lui donne pour thème les plaisirs qu'on éprouve en voyage. Jamais, m'a-t-il dit, je n'avais éprouvé un ravissement semblable à celui que je ressentis en entendant les vers de cette nouvelle Corinne. 

Après avoir séjourné plusieurs mois dans la patrie des Césars, M. d'Ornay visita Naples , Florence et les principales villes d'Italie, et comme il rapportait tout à un but d'utilité, il dressa pendant son voyage des tables météorologiques détaillées et comparées avec la température de France.

Il remporte un concours

La Suisse, le Piémont, les provinces méridionales de la France furent également visités par M. d'Ornay.

Mais dans l'intervalle de ses divers voyages, il ne restait pas oisif; son imagination toujours active ne laissait échapper aucune occasion d'être utile à son pays, et de mettre à profit les remarques qu'il avait faites à l'étranger. 

L'académie de Caen mit au concours cette question : « Quelles distinctions peut-on accorder aux  laboureurs, tant propriétaires que fermiers, pour  multiplier les familles dans cet état utile et respectable, sans en ôter la simplicité qui en est la base essentielle? »

M. d'Ornay concourut. Son mémoire est rempli de vues, grandes, sages, utiles; de plus, il respire l'amour de la patrie, ce culte des grandes âmes. Jugez-en par cette allocution adressée à la France: 

« O toi, dont la prospérité fait l'objet de nos ardents désirs; toi, qui es pour moi ce que Sparte, Athènes et Rome étaient pour leurs zélés citoyens!  O ! ma chère patrie , si les lois éternelles par lesquelles tout se régit ne m'ont pas permis de cimenter de mon sang ton bonheur et ta gloire,  permets que j'acquitte ma dette de citoyen, en te consacrant ce faible tribut de mon amour. Le cœur l'a dicté, ma main docile s'est prêtée à ses inspirations. » 

L'indépendance des idées y est aussi remarquable que la vérité y est énergiquement exprimée.

Après avoir passé en revue la situation malheureuse des cultivateurs français, et avoir mis en regard celle des agriculteurs anglais, hollandais, suédois et suisses, « si l'on me demande, dit M. d'Ornay, pourquoi dans ces divers pays les paysans sont moins pauvres, moins grossiers, moins ignoraris  que les nôtres, je répondrai : C'est parce que les  lois les protègent ; parce que dans ces heureux  pays les fortunes sont paisibles et assurées ; parce  qu'il y est permis d'être riche ; c'est parce que  l'infernal arbitraire ne les écrase pas et qu'ils  paient seulement en proportion de leurs facultés ; c'est parce qu'un voisin avide ou jaloux ne peut  exercer légalement contre eux sa cupidité ni sa vengeance ; c'est parce qu'un collecteur forcément cruel ne peut augmenter le poids de leur dette ;  c'est parce qu'un receveur avide , un seigneur  orgueilleux, un privilégié plus impertinent encore, un parvenu, le plus insolent de tous, ne  peuvent porter atteinte à leur fortune, les humilier, les battre, les dépouiller: c'est, en un mot, parce que, à l'abri des lois, ils jouissent des plus chers avantages de l'humanité, la propriété , la sûreté,  la liberté. » 

Ne reconnaît-on pas à ce style le visiteur de Ferney. 

Réfléchissons surtout que ce mémoire était publié en 1765, sous l'empire arbitraire du pouvoir absolu, qui souvent remerciait le donneur d'avis par un ordre d'emprisonnement à la Bastille. 

M. d'Ornay proposait de relever la condition des laboureurs, en les faisant participer à l'administration des communes. Ce mémoire remporta le prix. 

Plusieurs fois couronné

Le même auteur fut également couronné, en 1776 et 1777, par la société d'agriculture de Lyon, pour divers mémoires relatifs à l'amélioration des routes. 

Des observations sur les abeilles, sur les vers-à- soie et sur plusieurs autres sujets agricoles, prouvent combien M. d'Ornay possédait la science agronomique. 

Un Essai sur la ville de Rouen et sur les travaux faits et à faire pour la plus grande utilité et le plus grand avantage de cette ville, démontre que les prévisions de l'auteur étaient justes, puisque la plupart de ses idées ont été depuis adoptées. 

Des observations sur la langue française font voir combien M. d'Ornay désirait la préserver de l'envahissement du mauvais goût. 

Dans son discours adressé aux élèves de l'Ecole polytechnique, il leur explique les devoirs qu'ils ont à remplir envers la patrie, et leur fait connaître l'utilité des sciences qui leur sont enseignées.

Acteur  de la Révolution

Le citoyen d'Ornay fut élu président de la Société Populaire de Boscherville en 1794. Il était alors juge de Paix. Les séances se tenaient dans la ci-devant église et il y eut des cérémonies patriotiques auxquelles Mme d'Ornay, née Marie-Madeleine de la Querrière prétait son concours.

Mais ce qu'il préférait surtout, c'était de s'occuper de poésie. 

« J'ai usé de tout et n'ai abusé de rien. » 

NDLR: Au commencement de la Révolution, la fermeté de d'Ornay empêche la destruction de l'abbaye de Boscherville dont il est maire de 1800 à 1802. 

Retiré à Saint-Georges-l'Abbaye, c'est là, au milieu des champs et des fleurs, qu'il aimait à invoquer le dieu des vers, qui lui fut souvent favorable. 

A quatre-vingts ans écrire ainsi, n'est-ce pas un véritable phénomène!

Mais notre Anacréon moderne n'était pas au terme de sa carrière. Douze ans plus tard,il fit paraître le Voyage de la vie, pièce charmante où l'on trouve mille traits de gaîté et de philosophie. 

Trois ans après, il publia ses Adieux; il avait quatre-vingt-quinze ans. 
Quelle délicieuse harmonie ! quelle force dans les idées d'un homme presque centenaire! Dieu m'a oublié sur la terre, et j'en profite, mon ami, me répétait-il souvent.
Le 6 juin 1838, d'Ornay apparaît à la séance publique de la Société d'Emulation de Rouen. "Le Nestor de la littérature normande, M. d'Ornay, qui comme Fontenelle voit un siècle peser sur ses cheveux blancs et dont l'imagination a encore toute la fraîcheur du jeune âge prend place à la droite du président, M. Déville."
—Mais qu'avez-vous donc, fait pour si bien vous porter, lui disait un jour un interlocuteur?
— Comment, répondait-il ? J'ai usé de tout et n'ai abusé de rien. 

Un siècle pesait sur sa tête, et il présidait encore une de nos séances publiques. Son discours improvisé est remarquable par la clarté et l'élégance. 
Apprenait-il que nous possédions dans nos murs un homme de lettres distingué, vite, il y accourait pour le rencontrer. C'est ainsi qu'il assista aux soirées littéraires de Charles Durand.

Portrait de d'Ornay dans sa 96e année par Hyacinthe Langlois.

Le 5 août 1831, je lui présentai Eugène de Pradel, l'improvisateur. M. d'Ornay récita des vers français, latins , italiens , et chanta la chansonnette au dessert. Pradel improvisa des couplets; mais notre poète centenaire ne resta point en demeure, il composa sur le-champ la réponse que voici : 

Avant-hier j'oyais cent deux ans,
Aujourd'hui je n'en ai que trente ;
De cette énigme embarrassante
Voici le mot et le vrai sens :

Un nouvel Amphion et ses enchantements,
Ou, si vous l'aimez mieux, Pradel et ses talents
Ont su me rajeunir.
Le charme va finir ;
Mais mon âme enchantée ,
En gardera longtemps la précieuse idée. 

Plusieurs années s'écoulèrent encore sans que sa santé fût sensiblement altérée. Peu à peu, cependant, la vue s'éteignit. 

Huit jours avant sa mort, notre vieillard faisait sauter sur ses genoux sa quatrième génération. L'enfant prenait plaisir aux caresses de son trisaïeul, et promenait légèrement ses petits doigts sur le front ridé du centenaire. Voyez, mes amis, fit-il observer à ceux qui l'entouraient, les deux extrémités de la vie se touchent : un être qui entre dans le monde jouant avec un autre qui en sort.

"Je ne crains pas la mort "


Mais, hélas! tout doit avoir un terme. M. d'Ornay avait plus de cent cinq ans, et quelques jours seulement le séparaient de l'instant fatal. II récitait encore des vers ; mais ils étaient alors remplis de tristesse et de mélancolie ; il sentait sa fin approcher. « Je ne crains pas la mort, disait-il, mais j'appréhende le moment du passage d'un état a un autre. 

Quatre heures avant de mourir, il dicta à mademoiselle Louise d'Ornay, sa petite-fille, qu'il nommait son Antigène , une lettre pour un de ses amis. 

"Je n'ai jamais rien sollicité de la nature
et lui ai toujours accordé ce qu'elle m'a demandé"

Enfin, le 25 novembre 1834, vers onze heures du matin, il éprouve une chaleur intérieure ; il demande une boisson rafraîchissante ; on la prépare; on la lui présente... il n'était plus, sa belle âme était montée aux cieux, sa dernière et éternelle demeure. 

Ainsi mourut M. d'Ornay, le Nestor de la littérature, poète distingué, philosophe aimable, excellent ami, tendre époux , bon père. Tel fut celui dont nous déplorons la perte. Il était le doyen de la Société libre d'Emulation de Rouen, de l'Académie de la même ville , de celle de Caen, de Lyon, des Arcades de Rome, et de beaucoup d'autres sociétés savantes. Il fut successivement avocat, procureur du roi près le Bureau des Finances, échevin de la ville de Rouen, dont il fit planter une partie des boulevards ; enfin, il a été vingt ans juge de paix du canton de Duclair. Si du séjour des bienheureux il peut entendre la voix de l'amitié, que ses mânes daignent accepter ce bien faible tribut des tendres sentiments d'attachement que je lui portais.

Dans sa séance du 14 mars 1884, le conseil municipal de la Ville de Rouen décida de baptiser une rue nouvelle à son nom, reliant la rue de Darnétal à la rue Raboteuse.


SOURCES

Notice historique et biographique sur M. d'Ornay, par l'abbé Tougard, Société d'Emulation de Rouen. C'est Tougard qui nous assure que D'Ornay a été vingt ans juge de Pais du canton de Duclair.  Mais nous n'avons pas encore déterminé les dates exactes de son mandat.
La Normandie Littéraire
La Vigie de Dieppe

Nécrologie, 1er avril 1786.          
La société a perdu, dans sa 93e année, noble Dame Françoise-Gabriel Foucques, veuve  de M. Jean-Patrice d'Ornay, décédé Syndic & Doyen du Collège de MM. les Avocats de la Cour des Comptes, Aides & Finances de cette Province, morte à sa Maison de campagne, à Saint Georges-l'Abbaye le mardi 21 du mois dernier.
Madame d'Ornay avoit reçu de la nature une constitution excellente, affermie encore  par la vie paisible & modérée qu'elle menoit ; un esprit sain & juste, qu'elle avoit cultivé avec soin ; une ame simple, pure & honnête, qui n'étoit ouverte qu'à la vertu & aux sentiments qui honorent l'humanité ; des goûts naturels & estimables, une tranquillité de caractere inaltérable ; une mémoire heureuse & richement meublée, qui lui a fourni, jusques  dans les dernieres annees de sa longue vie, des ressources précieuses pour elle-même &  pour ceux qui formoient sa société, & pardessus tout un goût pour le travail qui ne l'a jamais quittée, & qui l'a preservé de ce terrible ennui, ce fléau destructeur de la société.  
De si heureux dons de la Nature avoient été embellis & fortifiés par une éducation recherchée. Inaccessible, par principes & par caractere aux petites passions qui agitent la société ;   & même aux grandes passions qui en éloignent, & qui jettent dans l'ame les semences  funestes du chagrin & du remords, jamais  elle ne s'est permis un mot offensant ni une recherche indiscrete. Les ressources de son expérience ; l'ascendant que lui donnoit son âge, sa raison & ses bonnes intentions connues, la rendoient la confidente, la conciliatrice &  l'arbitre de son voisinage. Il étoit difficile de résister à son éloquence tranquille, insinuante, aimable, soutenue de la force toute-puissante de l'exemple ; & jamais on ne la quittoit sans être plus content d'elle & de soi-même. On    aimoit en elle un esprit doux & fin, des moeurs  antiques, un peu séveres, mais simples &    vraies, cette politesse franche & naturelle des  temps passés. On alloit respirer auprès d'elle l'air salutaire de l'heureuse liberté, de la douce paix, de la vertu aimable. Elle a pu se louer de n'avoir jamais blessé personne, d'avoir été  utile à beaucoup, de n'avoir pas perdu un ami. Aussi jusqu'à ses derniers moments, à cet age, où trop ordinairement on éprouve  l'oubli & le délaissement des autres, a-t-elle  été entourée de ses amis ; & sa fin a moins été une mort pénible & douloureuse, qu'une cessation d'existence, le repos de la vertu, le   sommeil du sage, & l'exemple des ames religieuses. Elle emporte les regrets de tous ceux qui l'ont fréquentée ; mais surtout d'un fils connu par la sensibilité, & dont la juste douleur égale l'amour & le respect filial qu'il s'est fait le plus doux des devoirs de lui témoigner dans toutes les circonstances. Puisse ce commerce réciproque des plus heureux sentiments dont l'homme puisse se glorifier, recueillir le tribut d'estime qu'il mérite, & sur-tout avoir beaucoup d'imitateurs. Puissions-nous nous-mêmes avoir souvent l'occasion de lui rendre l'hommage public & sincere que  nous devons à tout ce qui porte les carateres sacrés de la nature & de la vertu.





ANNEXE
ses poésies

J'arrive à mes Quatre-Vingts Ans,
Point trop fatigué du voyage
Puisqu'on ne peut fixer le temps,
Semons au moins des fleurs sur son passage. 

On dit que le cœur n'a point d'âge ;
On a raison. Malgré mes cheveux blancs,
Les plus doux sentiments sont encor mon partage.

Je suis toujours sensible aux doux accents
De la touchante Polymnie, 
Et cède aux charmes ravissants
De Melpomène et de Thalie.

 

 Le poète octogénaire décrit les plaisirs dont il jouit encore; puis s'adressant à Bacchus, Viens, lui dit-il,

Puissant ami de la vieillesse,
Grand consolateur des humains,
Dont la liqueur enchanteresse
Inspire en nos riants festins 

Le fin couplet, la brillante allégresse.
Viens chasser loin de moi les soucis, les chagrins ;
Mais amène avec toi, s'il se peut, la sagesse. 
Dieu séducteur, je t'aime et je te crains.

Sur l'emploi de la vie, le poète philosophe s'exprime ainsi : 

La vie est courte et sur trois points repose :
Le passé, le présent, l'incertain avenir.
Le passé n'est plus rien, l'avenir peu de chose.
Le présent seul est tout, sachons en bien jouir. 

J'ignore si je dois encor
Voyager longtemps dans ce monde ;
Je me résigne sans effort,
J'attends dans une paix profonde,
Et n'appréhende point ce qu'on nomme la mort. 

Qu'ai-je à craindre du son approche?
J'ai fui le mal, j'ai fait le bien ,
De l'amitié j'ai serré le lien.
Pour l'être pur et sans reproche
La mort n'est phis qu'un paisible sommeil,
Un doux repos qui n'a point de réveil. 


J'ai chanté mes quatre-vingts ans,
J'étais jeune encor à cet âge !
 

J'avais encor des goûts, des désirs et des sens ;
Quelques fleurs se montraient encor sur mon passage ;
Je croyais au bonheur, c'était presqu'en jouir.
Ce beau rêve est passé pour ne plus revenir.
Quelques instants de plus et ma tâche est finie....
Dieu ne nous donne point, il nous prête la vie,
Et quand il la réclame, il lui faut obéir. 


Adieu, riant séjour de ma paisible enfance ;
Adieu, temps fortuné de joie et d'espérance ;
Adieu, jardins fleuris ; adieu, gazons charmants,
Bien plus charmants encor à l'âge de vingt ans ;

Adieu, doux entretiens, sage philosophie,
Qui, contre les chagrins, fléaux de notre vie,
Nous offrez constamment un obligeant appui
Et chassez loin de nous le redoutable ennui ;

Adieu , mes bons amis et mes bonnes amies,
Vous chez qui les vertus aux grâces sont unies ;
A la pure amitié bornant tous vos désirs,
Partagez mes douleurs et doublez mes plaisirs.
 

Adieu, doux souvenirs ; adieu, tout ce que j'aime
II faut nous séparer : telle est la loi suprême.
Le moment du repos est enfin arrivé,
Vers de-plus grands objets je me sens élevé.
De ses liens mortels, bientôt débarrassée,
Jusques à l'Eternel s'élance ma pensée ! 

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