Le chanoine Tuvache était une sommité du diocèse de Rouen. A Heurteauville, c'était aussi un gros propriétaire foncier. Et voici comment la Révolution s'occupa de ses biens...

Louis Théopompe Tuvache est né à Rouen, le 30 janvier 1744. Son père est Marin Tuvache de Vertville, avocat, procureur du roi. Quant à sa mère, il s'agit de Marie-Anne-Julie Maurice de la Motte. La famille de cette dernière possède un château dans la vallée d'Yonville, paroisse de Saint-Gervais-Lèz-Rouen. Bref, dans la capitale normande, la famille Tuvache tient le haut du pavé. A Heurteauville, c'est le haut du panier. Car Marin Tuvache y possède de nombreuses terres agricoles. Ses deux fils en hériteront. Dont Louis Théopompe qui, en 1764, entre en religion...

Le plan terrier de 1789 donne une idée des possessions des frères Tuvache. Sur cette seule section, on voit apparaître en vert clair les terres du chanoine, en vert foncé, celles du conseiller du roi. Les deux hommes possèdent en outre d'autres propriétés dans les autres sections de Jumièges. 

Son ascension dans le diocèse

Entré en religion à 20 ans, licencié en théologie de la faculté de Paris, Louis Thépompe est nommé professeur en 1774 au collège de Rouen. En 1778, pour couronner son zèle et ses travaux littéraires, le cardinal de la Rochefoucault le fait chanoine de la métropole. Il reçoit en prébende une portion de Baillolet et touchera aussi une pension de 2.000 livres sur le diocèse de Blois. Tuvache de Verville se fait un nom en s'associant à un confrère, l'abbé Baston, dans la rédaction d'ouvrages doctrinaires adoptés par le diocèse de Rouen mais critiqués par Les nouvelles ecclésiastiques.

Le frère du chanoine

Le chanoine a pour frère Marin-Robert Tuvache de Vertville, prénommé comme son père et lui aussi procureur du Roi. Marin Tuvache va s'associer aux tourbiers de Rouen lorsque ceux-ci feront main basse sur la harelle d'Heurteauville. Né en 1742, il se marie en 1774 à Marie-Madeleine Ravette dont il aura trois enfants :

1) Augustin Eléonor Tuvache, 1784-1869, époux de Joséphine Reculard, sans postérité.
2)  Louise-Marie, 1786-1863, épouse d'Henri Garnier.
3) Hélène-Agnès-Joséphine, 1789-1877, épouse de Xavier Carbonnier, conseiller à la cour d'appel de Rouen.


Marin-Robert Tuvache est mort en 1829, six ans après son chanoine de frère.  Il fut un temps bailli de Vernon.


Leur collaboration paraîtra sous le titre de Lectiones theologicae ou Théologie de Rouen, en dix volumes de 1779 à 1784 et qui seront réimprimés en 1818.
En 1779 : le voilà promoteur général du diocèse puis syndic en la chambre du clergé en 1783. Il sera aussi Supérieur de la communauté d'Ernemont. En 1787, il hérite du château de la Motte. Au siècle précédent, il avait été lieu de débauche et l'on avait désacralisé sa chapelle. Notre chanoine en rétablit les droits et y célèbre chaque jour l'office car ses infirmités lui interdisent d'entendre à Rouen la messe capitulaire.

A la révolution, l'abbé Tuvache se fait le porte parole de la révolte contre la constitution civile du clergé et refuse de prêter serment. Il émigre à Westminster en 1792 puis à Londres où les évêques le consultent régulièrement sur les affaires de l'église. Privé de revenus, il vit alors de ses leçons. Pendant ce temps, à Jumièges, la municipalité va appliquer à ses biens la législation relative aux émigrés et prêtres réfractaires... 

L'abbé Baston, co-auteur des Lectiones theologicae avec l'abbé Tuvache. En fuyant en Angleterre, il fit escale à Jumièges.

Ses biens sous sellés

Aujourd'hui, quatrième jour de nivose, (24 décembre 1793), l'an second de la République françasie une et indivisible, de la réquisition du citoyen François Amand, procureur de la commune de Jumièges, y demeurant, en conséquence de la loi du 17 septembre dernier  (…) Nous Nicolas David Foutrel, greffier de la municipalité de Jumièges, y demeurant,

Le nom des Tuvache...

Le nom des Tuvache est très spécifique au canton de Duclair et particulièrement la presqu'île de Jumièges. On ne sait quand la famille du chanoine a hérité de sa particule ni quand elle est devenue propriétaire à Heurteauville. Reste que d'autres Tuvache, roturiers ceux-là, possèdent aussi des terres dans leur voisinage. Comme Jean-Baptiste-Louis Tuvache, huissier à Duclair, Jacques-Esprit Tuvache, entrepreneur de voitures publiques.

 nous sommes transportés de la réquisition ci dessus au hameau de Herteauville, commune de Jumièges, sur la ferme appartenant au nommé Tuvache, prêtre émigré ou déporté, ci devant promoteur de la ci devant cathédralle de Rouen occupée par le citoyen Laurent Dossier ou étant nous avons annoncé au dit Dossier présent le sujet de notre transport, en conséquence, nous l'avons interpellé de nous déclarer si le dit Tuvache, émigré, n'avoit aucuns meubles et effets à lui appartenant reportés dans le pavillon situé sur la dite ferme aux fins, par nous, de procéder à l'inventaire d'iceux et, pour cet effet, de nous présenter les clefs des appartements dudit pavillon, 

à quoi il nous répondu qu'il n'avoit en sa possession que la clef de la cuisine, qui nous a, à l'instant, représentée et avec laquelle, et en sa présence, nous avons fait ouverture de la dite cuisine dans laquelle nous n'avons trouvé aucuns meubles, pourquoi, et pour sûreté d'iceux reportés dans les autres appartements du dit pavillon, nous avons apposé un sellé à la porte ayant communication à la salle et chambre de dessus et autres appartements, lequel sellé a été appliqué par notre greffier d'une bande de parchemin et cacheté d'un cachet de la municipalité.

Ce fait nous avons apposé les sellés sur la porte de la salle donnant dans la masure sur les croisées d'en bas et d'en haut, lesquels sellés nous avons laissés sains et entiers à la charge et garde dudit citoyen Dossier qui s'est obligé de les représenter toutes fois et quantes comme dépositaire de justice de tout ce que dessus.

Nous avons dressé le présent en la présence dudit citoyen Dossier qui a signé avec nous, lecture faite les jours et an susdits. Signé Laurent Dossier et François Amand et Foutrel, secrétaire greffier.

Les meubles du chanoine

Ce jour d'huy, septième jour de nivose l'an deuxième de la République française une et indivisible, huit heures du matin. (27 décembre 1793)

Nous, maire et officiers municipaux de la commune de Jumièges et en exécution du décret concernant les prêtre déportés et non sermentés étant dans la classe des émigrés, nous nous sommes transportés en la maison du ci devant abbé Tuvache, située en la paroisse de Jumièges, hameau de Herteauville ou, étant assistés du citoyen Crêtin (sic) officier municipal pour absence de notre greffier ordinaire, lequel après avoir reconnu les sellés sains et entiers apposés par le procureur de la commune le quatre de ce mois de nivose,

après quoi nous avons levé les dits sellés et avons procédé à l'inventaire des meubles et effets restés en ladite maison appartenant audit Tuvache ainsi qu'il suit.

Dans la cuisine trouvé quatre chaises,

Dans un cabinet à côté trouvé quatorze bûches de différents bois,

Dans la salle à côté de la cuisine trouvé deux tables dont une à traiteaux et l'autre à pieds,

A la cheminée trouvée deux chenets et un chenot, une pelle à feu, une pincette, le tout en fer, plus une petite marmitte avec son couvercle

Un crémaillon, cinq grands pots de terre et huit petits, une lesche frite, trois casterolles dont deux avec leurs couvercle, le tout de terre,

Dans un buffet trouvé une casterolle, une écuelle avec son couvercle, six plats et trois assiettes, le tout de fayence, une broche à rôtir, trois bouteilles de gros verre et une de verre blanc,

Quatre cuillères d'étain, quatre fourchettes de fer étamées, deux vieux soufflets, deux vieilles caffetières de terre et un réchaux dito,

Dans un autre petit buffet trouvé un huillier avec ses burettes, deux petites cruches, un vieux sucrier, une sallière et une poivrière le tout de fayence,

Deux écumoires et une mouchette en cuivre jaune, un arrosoir de fer blanc, une bouteille et deux demies bouteilles de gros verre,

Deux trois pieds en fer, un jatte de bois dans laquelle un peu de vieille féraille,

Dans un cabinet sept bouteilles de gros verre différentes grandeurs et cinq bouteilles de terre,

trois petits bouts de fer, un tabouret fermant à clef et une table avec ses traiteauxn

Dans une chambre sur la salle trouvé une couche de bois, deux paillasses, deux pots de chambre de fayence et une vieille chaise,

Dans une autre chambre sur la cuisine trouvé une couche de bois, une paillasse, trois petits lots de bois, quatre bouteilles et une demi bouteille de gros verre et deux grandes chaises,

Dans un grenier trouver un lot de lattes, un petit lot de vieux bois, un lot de planches, un lot de vieilles douves et un lot de faitiers et cornies en thuille.

Comme il ne s'est trouvé rien autre chose à inventorier, le présent inventaire est demeuré clos, fini et arrêté et ont été les dits effets ci dessus inventoriés, laissés à la charge et garde du citoyen Laurent Dossier, fermier dudit Tuvache, comme dépositaire des biens de justice qui s'est obligé de les représenter quand et à qui il appartiendra, une expédition du présent inventaire sera envoyée au district de Caubebec séant à Yvetot pour que l'administration en dispose comme elle avisera bien et le dit Dossier signé avec nous lecture faite les jours mois et an susdits, signé Laurent Dossier, P.F.M. Amand, Maire, Delarue, Etienne Varin, Pierre Danger, Chantin et Chrétien faisant pour l'absence du secrétaire greffier.

Ses meubles sont vendus

Mémoire des jours employés par le citoyen Barette, commissaire nommé par l'administration du district d'Yvetot pour faire estimer et vendre les meubles et effets ayant appartenu à Tuvache, prêtre déporté, répartis dans la commune de Jumièges.

Pour avoir fait estimer les dit meubles et effets et en avoir dressé procès verbal, un jour, huit livres...

Pour avoir fait procéder à la vente des susdits meubles et effets, un jour, huit livres...


Aux citoyens administrateurs du district d'Yvetot,

expose le citoyen susnommé qu'il désire obtenir payement de la somme de seize livres portée au mémoire cy dessus et il prie les citoyens administrateurs du district d'Yvetot de lui en procurer les moyens, ce 7 pluviose an 3e de la République une et indivisible. Barette.

L'avis du District

Vu la pétition du citoyen Barette de la commune d'Yvetot tendante à être payé de la somme de seize livres pour deux jours qu'il a employés a faire estimer et vendre le mobilier du déporté Tuvache, de la commune de Jumièges,

Considérant que le pétitionnaire a été nommé commissaire par l'administration pour surveiller les ventes du mobiliers des prêtres déportés dans le canton de Duclair et que l'indemnité qu'il réclame est légitimement dû,

Nous, administrateurs du district d'Yvetot, l'agent national entendu, sommes d'avis qu'il y a lieu d'accorder au citoyen Baette la somme de seize livres à prendre sur le receveur de l'entregistrement au bureau de Caudebec sur les fonds provenus de la vente du mobilier du déporté Tuvache.

En directoire en séance publique le 12 pluviose 3e année républicaine. Le Picard, Curard, Michel Ebran.

L'avis du Département

Vu la pétition du citoyen Barette...

Vu l'avis du District...

Nous administrateurs composant le directoire du département de la Seine-Inférieure avons arrêté qu'il sera payé au citoyen Barette etc.

Le 3 ventose 3e année de la République une et indivisible (21 février 1785). Parmi les signatures : Grandin, Auber, R. Allais...

Le tableau de ses biens

Le 1er germinal de l'an deux, 21 mars 1794, Louis Théopompe Tuvache, cy devant prêtre chanoine de Rouen dont on ne connaît pas le dernier domicile connu est encore porté à la liste des émigrés. On réalise à cet effet un tableau de ses biens qui se résume ainsi...

Une maison masure contenante trois acres un petit pavillon huit acres, deux vergées vingt perches de terre en labour. Deux acres une vergée de prairie, scise au hameau d'Herteauville.  Laurent Dossier demeurant en la commune de Jumièges, hameau de Herteauville.  Loyer 500 livres, évaluation par aperçu de la valeur en capital: 10.000 livres.
Une maison et masure contenant 1 acre 3 vergées. 1 acre 20 perches de terre en labour, scis audit hameau, 1 acre 1 vergée 30 perches de pré en gros foin. Locataire : Nicolas Baillif et Marie-Anne Dossier sa femme demeurants audit Herteauville.  Loyer 100 livres, valeur en capital 2.000.
Deux vergées 13 perches de terre en labour de sablon scis au hameau du Sablon. Locataire : Pierre Le Roux, demeurant au dit Jumièges, hameau du Sablon.

Loyer 9 livres, en capital 180#.

La fin de sa vie


Le château du Chanoine, quartier du Mont-Riboudet, à Rouen.

De retour en France après le Concordat, l'abbé Tuvache prête serment en octobre 1802. Il retrouve ses biens et, en 1804, une fonction chanoine honoraire. Il habite une maison familiale, rue Morand, à Rouen. Chanoine titulaire en 1811, il est est nommé deux ans plus tard premier vicaire général et doyen du chapitre. En 1817, en concurrence avec Baston, il est pressenti pour être évêque de Séez. Mais refuse, attaché qu'il est au diocèse de Rouen où il est confirmé dans ses fonctions et même hissé encore au rang d'official. En 1822, il est à la tête du comité pour la reconstruction de la flèche de la cathédrale foudroyée en 1822. En février 1823, il pleure la mort de l'archevêque de Bernis et publie dans le Journal de Rouen un long mandement pour célébrer sa mémoire dans tout le diocèse. A son tour, Tuvache décède en fonction le 6 avril 1823. Eléonor Augustin Tuvache, son neveu, administrateur des hospices, déclara le décès. Mais le frère du chanoine était encore en vie et, comme unique héritier, réclama des indemnités pour les biens dont le défunt avait été dépouillé durant la révolution Une décision favorable intervint le 8 août 1825. Marin-Robert mourut quatre ans plus tard.

Un neveu reconnaissant

La famille Tuvache restera encore propriétaire à Heurteauville. En 1839, on voit Eléonor Augustin échanger des terres d'Heurteauville avec sa sœur Louise-Marie, veuve de Henri Garnier. Leur ferme est alors occupée par le sieur Boquier.

En 1867, dans l'église Saint-Godard de Rouen, le neveu reconnaissant fit placer un vitrail illustrant la légende de saint Jean-Baptiste avec cette inscription : « Donnée par M. Augustin-Eléonor Tuvache de Vertville et par dame Joséphine Reculard son épouse, pour la plus grande gloire de Dieu et en mémoire de M. l'abbé Tuvache de Vertville, auteur du traité De verâ religione et de plusieurs autres faisant partie de la théologie de Rouen, MDCCCLXV. »

Augustin Eléonor Tuvache avait aussi hérité à son tour du château de la Motte où il ne changea rien au cadre de vie de son oncle. Augustin mourut en 1869 et laissa le château a sa veuve, Joséphine Reculard. Lorsque celle-ci décéda à son tour, en 1875, on pouvait encore y voir les meubles du chanoine. Ceux-là au moins n'avaient pas été saisis.


Sources

2MI 0335 – 1QP1435. Terrier : 9H1848. Documents numérisés pa Jean-Yves Marchand aux archives départementales. Rédaction : Laurent Quevilly

NB : en 1875, le château de la Motte devint propriété de Louis-Jules Hardy, négociant de Rouen. Peu à peu délebré, situé rue Saint-Filleul,  il est aujourd'hui restauré.

Un descendant des Tuvache, M. Garnier, a été agriculteur à Barentin et conservait les vieux papiers de ses ancêtres.

Généalogie

Louis Théopompe Tuvache de Vertville (1744-1823) descendait  de :

1 Marin Tuvache de Vertville et Anne Maurice de la Motte mariés à Rouen en 1740.

2 Pierre Tuvache  né à Jumières et Madeleine Le Boucher, mariés à Rouen en 1695.

3 Pierre Tuvache et Madeleine Deshayes, mariés à Jumièges en 1651.

4 Andrieu Tuvache et Louise Lerouger, Jumièges.

5 André Tuvache et Cardine Lefebvre, mariés à Jumièges en 1611.

6 Jean Tuvache et Simone Regnault, Jumièges.





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