Par Laurent Quevilly.

En bon pèlerin romantique, Victor Hugo a visité par deux fois les ruines de Jumièges. Sa fille, Léopoldine, aussi. Evocation...


Depuis 1825, Victor Hugo milite pour la défense du patrimoine. On le voit membre d'un comité créé à cet effet par Guizot, ministre de l'Instruction publique. "Guerre aux démolisseurs !" lance-t-il cette année-là dans un article qui sera repris dans
Littérature et philosophie mêlées :

"On nous a dit que des Anglais avaient acheté trois cents francs le droit d'emballer tout ce qui leur plairait dans les débris de l'admirable abbaye de Jumiéges.
Ainsi les profanations de lord Elgin se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit Les Turcs ne vendaient que les monuments grecs : nous- faisans mieux, nous vendons les nôtres. On affirme encore que le cloître si beau de Saint-Wandrille est débité, pièce à pièce, par je ne sais quel propriétaire ignorant et cupide, qui ne voit dans un monument qu'une carrière de pierres."  

Hugo ne connaît encore l'abbaye de Jumièges qu'au travers de la lecture du Voyage pittoresque de Taylor et Nodier. Une lettre à sa femme, datée du 27 mai 1825, fait allusion à une lithographie représentant l'abbaye de Jumièges dans ce livre: «Nous avons couché à Braine, jolie ville bien bâtie, qui a une autre église en ruines aussi belle que l'abbaye de Jumièges, dont tu as vu les dessins dans le voyage pittoresque de Nodier...»

Sa première visite

Eté 1835. A 33 ans, Hugo découvre enfin la Normandie en compagnie de la comédienne Juliette Drouet. Qui le console des infidélités de sa femme avec Sainte-Beuve. Voilà deux ans qu'elle est sa maîtresse et, chaque année, ils exploreront tous deux durant un mois une nouvelle région. Hugo en ramènera des notes, des dessins. En Normandie, il a loué un cabriolet à la journée dont il conservera le souvenir : "Il était si vieux, si poudreux, si laid, si affreux, si charmant..." Le mercredi 12 août, en arrivant à Jumièges,il fulmine. On vient de le mettre à la porte de l'abbaye de Saint-Wandrille. Augustin Lenoir, un temps maire de la commune, en avait hérité de son père et vendait les pierres de l'ancien monastère aux plus offrants. Lenoir avait installé aussi une tannerie dans l'ancien réfectoire et gardait jalousement le secret de son procédé. Aussi, en voyant arriver ce visiteur indésirable, le prit-il pour un espion industriel. "Mais je suis Victor Hugo", assura le poète et dramaturge déjà au fait de sa notoriété. Connais pas, répondit l'autre. Cela m'étonne, je suis un célèbre dentiste de La Bouille, inventeur d'une pommade merveilleuse." 

A Jumièges, le poète est en revanche fort bien reçu si bien qu'il écrit sur le registre : 

"En sortant de chez l'immonde propriétaire de Saint-Wandrille, je félicite M. Casimir Caumont d'avoir Jumièges et Jumièges d'avoir M. Casimir Caumont." 

Le lendemain, dans une lettre à sa fille Adèle, l'écrivain compare Saint-Wandrille à "une auge magnifique où s'ébat un hideux pourceau dévastateur nommé Lenoir, Jumièges est encore plus beau que Tournus. Et, à travers tout cela, la Seine serpente sur le tout..."

En 1837, Hugo publie Les voix intérieures et revient sur Jumièges :

Muette en sa douleur, Jumièges gravement
Étouffe un triste écho sous son portail normand,
Et laisse chanter sur ses tombes
Tous ses nids dans ses tours abrités et couvés,
D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés
Neiger des plumes de colombes !

Cette année-là, il écrit encore à Adèle : " Je n'avais encore vu le cours de la Seine que par la route de terre. Le papier me manque pour te dire combien c'est beau, je te le dirai de vivevoix à Paris." Le 9 septembre, toujours flanqué de Juliette Drouet, il revient de Belgique et passe devant Jumièges à bord d'un vapeur : "J'ai revu Villequier, Caudebec, la Meilleraye. Il y avait un singe dans le bateau, ce qui fait que personne n'a regardé Jumièges..."

Les venues de Léopoldine


Eté 1838, Victor Hugo est encore avec sa maîtresse. Restée seule avec ses quatre enfants, son épouse, Adèle Foucher, accepte l'invitation à Villequier d'Auguste Vacquerie, ami de son mari. Le 28 août 1839, les deux familles visitent l'abbaye et Léopoldine, 15 ans écrira ses frayeurs à sa tante maternelle, Julie Foucher :

Ci-contre, une gravure de Lancelot illustrant l'œuvre intégrale de Victor Hugo.

"Nous avons visité entre'autre chose, l'abbaye de Jumièges. Imagine-toi que ce jour là, ta nièce a manqué d'être écrasée par une magnifique tour, ou tout au moins de la dégringoler agréablement. Nous-nous promenions dans ces ruines, maman donnait [le bras] à Mr Vacquerie, moi à son frère. Je tenais Toto de l'autre côté. Un gardien nous accompagnait. Dédé dont tu connais le naturel peureux refuse tout d'un coup d'aller plus loin. Maman s'assied sur une pierre avec cette petite bête de Dédé et M. Vacquerie, les autres membres de la société continuaient leurs excursions, Nous traversons une petite terrasse très étroite, sans parapet et bordé de chaque côté par un abyme, c'est à dire environ 100 pieds. Nous arrivons de l'autre côté de la terrasse devant un petit escalier. Comme des imbéciles sans consulter personne, nous montons. Arrivés a une certaine hauteur je demande à redescendre.


Mais Toto (Charles-Victor Hugo) et le frère de M. Vacquerie s'y opposent. Nous continuons donc à grimper, les marches devenaient de plus en plus délabrées, l'escalier de plus en plus tournant. De grandes crevasses donnant sur la campagne, et nullement grillées ajoutaient encore à la peur dont j'étais cruellement saisie. Combien de temps avons nous monté ainsi ? Je l'ignore, chaque minute me semblait un siècle. Enfin nous arrivons à un endroit impossible à franchir, nous commençons à redescendre, je tremblais comme une feuille, je donnais le bras à M. Vacquerie mais Toto allait tout seul, je craignais qu'il ne se jette par une des crevasses et j'essayais de le soutenir. Arrivés environ à la moitié nous entendons M. Vacquerie qui nous appelle, nous regardons par une crevasse, il nous voit et nous crie que la tour que nous descendons est très dangereuse, que l'escalier n'est pas du tout solide et qu'il est défendu d'y monter. Ma peur redouble, Toto n'osait plus marcher, je t'assure que nous avons eu la, un terrible moment d'angoisse. Enfin je reprends un peu de courage, et nous descendons de nouveau. Arrivée en bas je crus que j'allais embrasser les pavés de joie, nous revenons avec tout le monde et je ne recommençai plus une pareille ascension, je te prie de le croire sans l'autorisation du gardien…"

Et ce gardien, c'était le fameux père Philippe. Ce jour là, Léopoldine se joua de la mort. Dans quatre, c'est la mort qui se jouera d'elle…

Mais dès le jeudi 5 septembre 1839, Léopoldine est de retour à Jumièges. En témoigne cette lettre qu’elle adressa quelques jours plus tard à Julie Fouché :

« Si cela t'amuse je pourrai pourtant te raconter la singulière réception que nous a fait M. de Caumont, propriétaire de Jumièges, sinon passe ce passage. Il faut te dire d'abord que papa en passant avait écrit sur un registre, appartenant à ce monsieur et où tous les voyageurs sont priés de signer, des louanges pour M. de Caumont qui avait conservé avec soin cette magnifique abbaye, depuis, papa et moi avions dîné avec lui chez M. Güttinguer, à Saint-Germain. En partant nous avions tous écrit nos noms sur ce registre, et M. de Caumont les ayant vus, nous avait fait prier par une dame habitante de Villequier de bien vouloir déjeuner avec lui, le mardi, mercredi ou jeudi suivant. Nous choisîmes ce dernier jour, et nous arrivâmes pour l'heure du déjeuner à Jumièges, le propriétaire vint à nous la bouche pleine et mâchant encore, il nous offrit du sirop d'orgeat comme rafraîchissement ou un verre d'eau rougie. Nous mourions d'une violente faim, tu conçois quel effet produisit sur nos pauvres estomacs cette proposition, nous quittâmes le plus tôt que nous pûmes Jumièges et son propriétaire, et nous déjeunâmes à la Mailleraye, bourg  à deux lieues de là, riant fort de notre déception et de M. de Caumont comme tu le conçois bien... »

Singulière réception en effet de la part de Caumont. Lui dont le livre d’or assure : « A Jumièges, chez M. Casimir de Caumont,  on vous reçoit à bras ouverts, on vous donne des choses délicieuses à manger et à boire. Quelle hospitalité exquise. » De l’eau rougie pour la fille du grand Hugo ?

Après tout, les jeunes tourtereaux vivent parfois d'amour et d'eau fraîche. Et l'amour, Léopoldine l'a trouvé cet été-là en la personne de Charles Vaquerie, jeune homme de 21 ans. Ils se marieront le 15 février 1843. Pour se noyer à Villequier le 2 septembre suivant...

La seconde visite


Il se dira que Victor Hugo s'est inspiré du livre de Charles-Antoine Deshayes dans certains passages des Misérables, entrepris en 1845. Il aura eu aussi pour ami Ulric Guttinger, grand chantre de Jumièges. Il y reviendra en tout cas le samedi 13 septembre 1879. Et ce n'est plus le même homme. Veuf depuis onze ans, il a enterré sa femme à Villequier et perdu quatre de ses cinq enfants. Juliette Drouet reste sa maîtresse officielle malgré une vie d'infidélités. Sénateur de 77 ans à la barbe blanche, il a subi voici peu une attaque cérébrale et n'écrit plus guère. Mais on réédite ses poèmes, on rejoue ses pièces, et ça et là dans son œuvre le mot Jumièges apparaît sous sa plume. Dans Notre-Dame de Paris, En Zélande, Le Rhin, Choses vues...

" A deux heures et quart, raconte-t-il à sa fille Adèle, nous partons en voiture pour deux visites, l'une à la ruine de Bocheville, l'autre à la ruine de Jumièges. Nous arrivons à Bocheville à trois heures. Nous voyons tout ce qui reste de l'ancien monument, plus le cloître.
Bocheville appartient aujourd'hui au duc de Stagpoole, protestant converti. À la mort de sa femme, il s'est fait prêtre, et il est camérier du pape. Nous partons de là à quatre heures. Nous sommes à Jumièges à cinq heures. Nous en repartons à six heures et demie. Bocheville et Jumièges sont deux restes admirables."

Ainsi durant une heure et demie, l'écrivain national aura revu l'abbaye de ses jeunes années. guidé sans doute par Mme Dubuc. Visite privée qui échappe au Journal de Rouen. Mme Eric et sa belle-mère règne alors sur les ruines où le jeune Maurice Leblanc vient porter ses pas. Six ans plus tard,  on pleure l'icône républicaine. Le Journal de Rouen consacre l'intégralité de sa une à sa disparition et une grande partie de sa seconde page. Et il en sera de même les jours suivants.

Laurent QUEVILLY.