D'après les recherches d'Agnès Renault
Qui, parmi les Jumiégeois, fut tenté par l'aventure coloniale ? On connaissait déjà Jean-Valentin Vastey, établi à Saint-Domingue. Voici Nicolas Danger, à Cuba. Universitaire travaillant sur les migrations de Français à Santiago, notamment des Normands, Agnès Renault a bien voulu nous confier ses notes sur ce personnage.

Le 27 juillet 1751, Pierre Danger épousa Marie-Anne Legendre en l'église Saint-Valentin de Jumièges. Il avait alors 24 ans et, comme avant lui son père et son aïeul prénommé de même, il exerçait le métier de laboureur.

Pierre tenait la ferme de la Grange, propriété de l'abbaye à Heurteauville. Quant à son frère, Jacques, il exploitait le fameux manoir d'Agnès Sorel, au Mesnil, tenu lui aussi des religieux.

Pierre Danger mourut le 16 janvier 1789 "de l'autre côté de l'eau". Devant l'impossibilité de transporter le corps jusqu'à Jumièges à cause des glaces qui rendaient la Seine impraticable, le curé Adam autorisa son inhumation dans la paroisse de Guerbaville, sur la rive gauche.

La famille Danger

Du mariage de Pierre Danger et Marie-Anne Legendre naquirent plusieurs enfants dont les descendants font aujourd'hui florès :

Jacques Danger, né le 8 février 1755 à Jumièges. Il épousa Marie-Thérèse Deconihout le 25 avril 1793. Dont Jérémie et Céleste-Auguste.

Marie-Anne Danger, née le 24 janvier 1757. Elle épousa Pierre-Laurent Dossier le 13 avril 1793. Dont Laurent.

Jean-François Danger. Né en 1763. Lui, fit un mariage des plus heureux en épousant, le 27 novembre 1794, Marie-Françoise-Sophie Dinaumare. Elle était la fille de l'ancien receveur de l'abbaye, adjoint au maire de Jumièges à la Révolution, juge de Paix puis commissaire du Directoire exécutif du canton de Duclair. Le couple Danger-Dinaumare eut cinq enfants.

Pierre Danger. Né en 1766. Epoux de Marie-Rose Couture. Dont Sophie Désirée.

Nicolas Danger.
Chirurgien à Saint-Domingue Des cinq enfants de Pierre Danger et Marie-Anne Legendre, Nicolas est celui qui nous intéresse.
Il fut chirurgien de son état et, à se titre, trouva à s'employer à Saint-Domingue. On le retrouve dans les années 1790 sur l'habitation des comtes de Vaudreuil et Duras, dans la plaine du Cul-de-Sac, paroisse de la Croix-des-Bouquets. Cette plantation sucrière était gérée par M. Le Cesne.
Payé 4000 livres coloniales, Nicolas Danger reçut les louanges de ses employeurs en combattant les épidémies, qu'elles touchent les esclaves comme les mules. Le Cene en fit part au comte de Vaudreuil : "Je suis satisfait de M. Danger, votre chirurgien... J'attribue à son zèle et ses soins la guérison de beaucoup de vos esclaves attaqués par une maladie dangereuse..."
Un jour qu'une jeune et robuste prénommée Rosine vint à mourir subitement, Le Cesne ordonna à Nicolas de pratiquer une autopsie. Celui-ci conclut à une grossesse extra-utérine. Parfaitement formé, l'embryon fut conservé dans une solution de vin.
 Nicolas assistait la sage-femme, Brigitte, et gardait un œil sur les femmes enceintes, logée dans un bâtiment spécial. Le Cesne soupçonnait en effet cette accoucheuse d'être aussi une faiseuse d'anges.
La plantation, forte de 400 esclaves, disposait d'un hôpital. Il s'y trouvait en moyenne une trentaine de personnes malades, vieillards, infirmes, femmes grosses. En 1791, Nicolas était assisté de trois hospitalières. La première, esclave créole, se prénommait Marie-Michelle, elle avait 50 ans. La seconde, Zabeth, était âgée de 44 ans. Enfin la plus jeune, 31 ans, s'appelait Marie-Louise Vermandois. Brigittte, 40 ans, les assistait.
Nicolas transmettait à Le Cesne tout renseignement utile sur cet hôpital. Le gérant adressait ensuite un état mensuel au marquis de Vaudreuil. Ainsi sait-on qu'en juin 1791, Barba, un esclave de 71 ans, mourut d'hydropisie. Deux enfants, Pierre-Charles et Vincent, succombèrent d'un flux de sang. Probablement une dysenterie. On soignait aussi un jeune homme du Tétanos, Mercure, qui avait peu de chance d'en réchapper. Deux autres personnes âgées étaient près de la mort. Pour le gérant, elles ne représenteraient pas un perte. Le plus grand malheur était qu'elles survivent.
Les malades souffrant du pian étaient isolés dans des huttes. Leur traitement consistait en des remèdes africains. On prenait aussi un soin particulier des nouveaux esclaves durant leur première année de captivité, période d'acclimatation avant qu'ils ne prennent toute leur place aux travaux agricoles. Rien qu'en septembre 1790, 14 furent achetés, 7 hommes et 7 femmes, tous en bonne santé. Le Cesne informa ses employeurs qu'ils payaient "leur tribut au climat mais réussiraient à endurer..."
On procédait à des vaccinations préventives aux éruptions de variole. On gardait en mémoire qu'en 1772, une épidémie partie d'un navire négrier avait fait 1200 morts au Cap-Français. En mai 1792, la variole fit son apparition dans les plantations voisine. Le Scene se dit prêt à faire vacciner 30 esclaves dès qu'elle apparaîtrait sur l'habitation Vaudreuil.


A la Révolution haïtienne, les habitations furent la proie des flammes. Nicolas Danger trouva refuge à Cuba et voici donc les notes d'Agnès Renault.


Réfugié à Santiago


Le soir tombe sur Santiago. (Photo : Laurent Quevilly).

A partir de 1791, des colons de Saint-Domingue se réfugièrent à Cuba et tout particulièrement à Santiago, fuyant les guerres civiles des Révolutions française et haïtienne. Ils en furent expulsés en 1809, en raison de la guerre franco-espagnole, mais certains d'entre eux firent le choix d'y revenir quelques années plus tard, suivis par d'autres français qui venaient parfois directement de métropole. Ces mouvements migratoires furent importants pour la région orientale de Cuba, sur le plan démographique – plus de 18000 français séjournaient à Santiago de Cuba au début de l'année 1804 – ainsi que sur les plans social et économique : certains colons s'installèrent définitivement dans la juridiction orientale initiant toute une économie de plantation dans la Sierra Maestra.
(Agnès Renault, thèse de doctorat).



1804, c'est précisément l'année où Agnès Renault localise Nicolas Danger à Santiago-de-Cuba, l'ancienne capitale de l'ïle. Le 5 août, il est choisi avec sa compagne, Marianne D’Orléans pour parrainer une petite fille prénommée Anne et née de Pierre Martel et Marie-Françoise Duval. Le baptême eut lieu dans la cathédrale.

Médecin chirurgien autorisé à rester par le Junte de Vigilance lors de l'expulsion des Français, Nicolas était sous la protection de François Hugon, un Français naturalisé Espagnol. (
AGI Cuba 1544 n°2430)

En 1810, Nicolas Danger est encore recensé en la ville de Santiago de Cuba en qualité de médecin.


La cathédrale de Santiago-de-Cuba (photo : Laurent Quevilly).
Les esclaves de Nicolas Danger

Le 28 juin 1813, pour 150 pesos, Juan Felix Sola, natif de Santiago-de-Cuba vendit à Don Nicolas Danger, résidant, une mulâtresse nommée Maria Juana, âgée de 16 ans. AHPSC 359 f172v.
Cette même année, il est dit « naturalisé espagnol »
AHPSC 244 f230.

Le 15 février 1814, Nicolas Danger acheta cette fois la créole Maria Dolores pour 400 p à Manuel Dominguez.
AHPSC 9 f10v.


Buste de Toussaint-Louverture
à Santiago de Cuba (LQ)




Ses dettes

Le 19 septembre 1814, Nicolas Danger déclarait devoir, solidairement avec Jean-Baptiste Despaigne, la somme de 1.180 pesos à Don Pedro Antonio Cardona. La dette était remboursable dans les 18 mois et garantie sur les biens présents et futurs. AHPSC 360f256.
En marge, un main ajouta : payé le 16 août 1816.
Danger et Despaigne firent manifestement un autre emprunt car le 7 mars 1815, ils déclarèrent devoir 1.120 p à Cardona. Somme qu’ils rendirent le 26 avril 1816 comme prévu.
AHPSC 361 f73v.

Il émancipe une esclave


Le 1er janvier 1817, Nicolas Danger déclare avoir reçu, dès 1803, la somme de 920 p de la Noire Maria Oliva allias Jinete, pour son affranchissement et celui de ses deux enfants mulâtres âgés de 13 et 15 ans. Elle était donc probablement restée chez Danger, puisque ce dernier précisait qu’elle avait trois autres enfants de 10, 7 et 2 ans qui étaient naturellement libres car nés après la remise de la dite somme. Maria Oliva avait donné cette fois de l’argent pour l’affranchissement de ses deux filles majeures, une Noire de 20 ans et une de 18 ans, ainsi qu’une petite fille. Ainsi, Danger avait reçu au total 1.070 p pour les différents affranchissements (sans compter ceux nés libres). AHPSC 363f1v.

                     Santiaguera (L.Q)

Danger possédait une caféière voisine de celle de François Dupré à Guaninicum.
AHPSC 248f52v.
De sa compagne, Marianne D'Orléans, Danger avait un fils naturel.

Le 8 mai 1817, Eugénie Lalave vend à JB Danger (qui signe J Santiago Danger), Français résidant, un Noir créole de Saint-Domingue âgé de 16 ans pour 300 p. AHPSC 363 f121v.

N.D.L.R. Quel est le rapport entre ce personnage et notre Nicolas Danger ? Un fils ? Un frère ? Un Santiago Danger était propriétaire d'une exploitation fruitière à El Caney.
Dans les années 2000, il comptera parmi ses descendants directs une reine de la Tumba francesa, groupe folklorique perpétuant la tradition française à Santiago.
(Alain Chaplais).


En 1818, un certains Louis Jean Baptiste Dutocq fut choisi par José Delisle comme exécuteur testamentaire avec Prudencio Casamayor (*). Le comptable : Nicolas Danger.


Annales de Normandie, 2007.

Le 16 mars 1819, Paul Leblon vend à Nicolas Danger et J. D’Espaigne un Noir mandingue de 30 ans pour 300 p. Seul Danger signe cette transaction. 
AHPSC 250 f36v.

Le 7 septembre 1819, Doña Agustina Danger (Henriette Agustina Dargy Hadfeg dans d’autres actes) veuve et exécuteur testamentaire de André Hadfeg, avec Carlos Domingo mulâtre libre naturalisé, déclaraient devoir 750p à José Ramon del Castillo. AHPSC  250 f149.

Le 21 mai 1820, José Font vend à Nicolas Danger 3 chevalées et ¾ (unité de superficie) dans le district de Matayaguas, à 5 lieues de la ville, pour 2.000p, terrain acheté aux héritiers de Josefa Palacios (au nord la rivière Guaninicum, sud, ouest arroyo Gil). AHPSC 366 f146v.

Le testament de Nicolas Danger

Malade et alité, Nicolas Danger rédigea son testament le 5 mai 1824. il est dit natif de la paroisse de Jumier (Jumièges), département de la Seine inférieure, fils légitime de P. Danger et Doña Marie Anne Legendre, originaires du même lieu, décédés.

Une image ancienne de l'église Santa-Lucia. [Banque d'images de la faculté des constructions, université d'Oriente]


Il demanda une sépulture à l’église Sainte-Lucie et désigna ses exécuteurs testamentaires : Jean Jacques Bonne et Joseph Dufourc. Ses héritiers universels furent Mariana Dorleans et son fils Jean Jacques Thémistocle né de la dite Mariana Dorléans, car il n’avait pas de descendance légitime, étant toujours resté célibataire.
Parmi ses dernières volontés, Nicolas Danger demandait que soient pris sur ses biens 20.000 p destinés à ses frères don Jean, don Jacques et don Pierre Danger, somme qui devait leur être remise dans un délai de cinq ans. Si certains d’entre n’existaient plus, alors la somme devait aller à son fils naturel. Le comptable était J. Sillegue. Danger avait deux interprètes : Casamayor et Javier Borguellas. AHPSC 75 f115.

Cependant en 1826, il était toujours vivant.
AHPSC 77f36

Agnès Renault est l'auteur de D'une île rebelle à une île fidèle. Les Français de Santiago de Cuba (1791-1825). Préface d'Erik Orsenna. PURH, Publications des universités de Rouen et du Havre.



N.D.L.R.

Nous avons retrouvé la trace de Nicolas Danger dans Le Journal du Palais. C'est 12 juin 1838 qu'il mourut à Santiago sans postérité légitime mais seulement les enfants de ses frères et sœurs disparus avant lui en Normandie.
"La dame Danger qui avait des droits à réclamer sur la succession de son mari,
précise la gazette, forma une demande en partage. Dans l'instance, intervint un sieur Jean-Thémistocle Danger, enfant naturel du défunt. Après diverses contestations, on dressa la liquidation de la succession.
Le notaire attribua au sieur Jean-Thémistocle Danger les trois quarts de l'actif. Cette attribution fut contestée par les neveux et nièces du défunt, qui soutinrent que, dans l'espèce, les droits de l'enfant naturel n'étaient que de moitié."

  Le percussionniste Nino Danger  Escalante ici à Cuba aux côtés de Laurent Quevilly. Un descendant des esclaves de Nicolas Danger ? (Photo : Joëlle Creach).
L'affaire fut portée devant le tribunal civil de Rouen, qui, le 30 novembre 1839, sur le rapport de M. Denuis, juge, maintint Jean-Thémistocle dans ses droits. Cette affaire entra dans les manuels de jurisprudence.

Nicolas Danger, ce n'est là qu'une hypothèse, aurait eu descendance à Cuba via son fils qui serait le fameux Santiago.

Santiago Danger introduisit le poivre
et la cannelle à Cuba. Il possédait aussi une quinzaine de variétés de bananiers qui lui procuraient l'ombre nécessaires à ses plants de café. Son habitation aurait eu pour nom Saint-Nicolas. Il aurait eu une douzaine d'enfants dont:

Gumersindo Desiderio de la Caridad Danger, propriétaire de l'Azucena et d'El Polo Gordo, grands magasins à Santiago.

Gumersindo Edouardo Danger, magistrat à la cour supérieure de Santiago.

Gumersindo Edouardo Danger II. Il quitta Cuba après la révolution castriste pour trouver refuge à Puerto Rico.

Michael J Danger, établi à San Diego, Californie.



(*) Prudencio Casamayor, de son vrai nom Prudent Casimajou, est né à Sauveterre-du-Béarn en 1763.  D'abord installé à Saint-Domingue où il se livre à la traite négrière, il émigre à Cuba en 1797 où il achète des terrains qu'il va revendre par petites parcelles. Avant l'arrivée massive des Français d'Haïti, à partir de 1803, Casamayor possédait plus de 2500 caballerias de terres. Naturalisé en 1803, il créa de nombreuses sociétés. Propriétaire de plantations de café et d'une sucrerie, il fut aussi actionnaire des sociétés d'exploitation des gisements de cuivre d'El Cobre. Quand il mourut, en mars 1842, Casamayor était considéré comme l'homme le plus riche de Santiago. (Alain Chaplais, Saveur Café, Editions SDE, 2004)