Ce voilier qui sombra en pleine tempête révolutionnaire convoyait-il la fortune de l'Ancien régime ? Depuis 1790, le naufrage en Seine du Télémaque fait rêver...

Roulis de barils, ombres affairées... Nous sommes sur les quais de Rouen, dans la nuit du 31 décembre 1789. Le maître roulier dirige l'opération. Tout juste cerclés, des tonneaux de suif et de clous sont approchés d'un brick fraîchement rebaptisé Le Quintanadoine. Il doit appareiller sans tarder pour Brest. Officiellement, c'est pour y transporter du bois de construction. Officiellement. Et jusque là, rien de plus banal...

Ce navire, les marins du port de Rouen le connaissent bien. Voilà dix-sept ans qu'il écume le lieu sous le nom de Télémaque.
Il a été lancé en 1772 au Val-de-la-Haye par le chantier Thibault. Le brick accuse alors 120 tonneaux pour un tirant d'eau chargé de 9 pieds 1/2 et, non chargé, de 6 pieds 1/2. Bref, c'est un navire de moyenne importance. Son profil ? Un grand mât et une misaine. Chacun est gréé d'une grande voile carrée complétée par des focs. A la poupe claque une brigandine.

Aucun mystère autour du Télémaque. On retrouvera facilement sa trace sur les rôles d'armement. Avant de changer de nom, il est propriété de Louis Durand, un Rouennais. Ses armateurs sont Queval et Guillaume. On l'a vu transporter de la farine et du froment jusqu'en Méditerranné. Comme en 1784. Puis assurer des liaisons régulières entre Rouen et Bordeaux. Son dernier voyage ? Parti le 19 février 1788. il est revenu dans la capitale normande le 8 février 1789. Désarmé le 20, il va bientôt changer de main...

Les hommes du secret

18 novembre 1789. Un certain Jean-Vincent Le Canu, négociant demeurant rue des Charrettes, paroisse Saint-Vivien, se présente à l'amirauté de Rouen. Là, il déclare avoir fait radouber, tant pour lui que pour ses associés, un brick de 150 tonneaux, le Télémaque, qui s'appellera désormais le Quintanadoine, du nom d'une famille d'armateurs rouennais.

D'après un dessin original du Capitaine Quemin


C'est Christophle Le Vallois, maître charpentier de navire à Dieppedalle, qui s'est chargé des travaux. Après transformation, le brick atteint les 26 mètres de long sur 7,33 de large et 4,33 de hauteur. Au moins des détails précis. Son tonnage est cette fois d'une capacité moyenne de quelque 230 mètres cubes.

Jean-Vincent Le Canu est propriétaire du navire pour 9/16 et Jacques-Adrien Quemin, le capitaine pour 4/16. A eux deux, ce sont les principaux intéressés puisqu'ils possèdent les trois quarts du navire. Restent les autres actionnaires. Il se murmure que Jacques-Adrien Quemin, le capitaine du navire, a vendu jusqu'à son argenterie pour payer sa part. Viennent ensuite Claude-Placide  Lachellier, du Val-de-la-Haye, pour 1/16, Pierre Fosse, Charles Agasse et François Duclos, tous trois du Val-de-la-Haye, chacun pour 1/32. Enfin Louis Guillaume, négociant à Fécamp pour 1/32. Si énigme il y a, voilà donc les hommes du secret.

Quemin ! C'était déjà le capitaine du navire lors du dernier voyage du Télémaque. Les registres d'état-civil ont conservé sa trace.
Jacques-Adrien Quemin est né le 23 août 1754 au Val-de-la-Haye d'Adrien Quemin et Marthe Merié. C'est le premier enfant d'un couple formé le 13 novembre 1753. Les grands-parents du capitaine Quemin ont pour noms Pierre Quemin et Madeleine Roussel, Jacques Merié et Catherine Bérenger. A sa naissance, seul le grand-père maternel est encore en vie.

L'équipage

Jumièges, le trésor du Télémaque Si, comme le prétendent certains, c'est le même équipage qui prend place à bord du navire, alors en voici la liste. Le second est Jean Lenoir. Les matelots sont Thomas Jacques Guérin, Pierre Louis Charles Loinel, Jacques Mauger et Jacques Charles Delamare, tous quatre du Val-de-la-Haye. Enfin on compte Pierre Jacques Vallée, fils de Jean Marguerie De Mare, marié le 9 novembre 1784 au Val-de-la-Haye à Marie Françoise Huet, fille d'Adrien et Marie Madeleine Boimare. Pierre Jacques Vallée est dit originaire de Voiscreville, dans l'Eure, au moment de son mariage.

Avec les actionnaires, avec les marins, voilà qui fait beaucoup de monde dans la confidence. Si secret d'Etat il y a. Etonnant qu'aucun d'entre eux n'ait parlé...

Le naufrage

24 décembre 1789. Cette fois, c'est Quemin qui se présente au greffe de l'amirauté. Que vient-il déclarer ? Le Quintanadoine va appareiller pour Brest. Il s'acquitte des droits d'usage. On lui tend son congé.

Le navire descend maintenant la Seine. Voici l'abbaye de Boscherville. Puis celle de Jumièges. A ce stade du récit, nous naviguerons dans une brume épaisse. Car nous n'avons sous la main que des articles de presse rédigés cinquante ans plus tard. Sans perler des affabulations d'un escroc.

2 janvier. Parvenu à Quillebeuf à une heure tardive, Le Quintanadoine mouille devant la cité, solidement amarré à 100 mètres de la rive. Dans la nuit, une déferlante assaille le voilier qui bascule sur tribord, perd une partie de son chargement, rompt ses aussières. Quemin met immédiatement ses chaloupes à l'eau. A temps car le Quintanadoinecoule déjà à pic. Tous les hommes d'équipage sont sauf. Tous, sauf le mousse qui s'est noyé. On ne retrouvera pas son inhumation à Quillebeuf.

Comme la loi lui en faisait l'obligation, Quemin aurait dû déposer à l'amirauté de Quillebeuf son rapport de mer. On nous affirme qu'elle en fut avisée le 5 ou le 6 janvier. Aux archives, on ne retrouvera rien. Celui qui a procédé à leur classement, M. Champion, qualifié de "mémoire vivante de la marine", ne se souviendra pas de cet événement.



La légende

Quand exactement va se former la rumeur ? Avant même le naufrage comme le prétendent certains. Juste après ou bien des années plus tard ? Nous ne disposons pas de documents y voir clair. De même ne peut-on pas certifier que des tentatives de renflouement eurent immédiatement lieu.
Mais d'abord, que dit tradition. Le Télémaque contenait les
trésors des abbayes de Jumièges et de Saint-Martin-de-Boscherville, la fortune d'ecclésiastiques et d'aristocrates. Mieux : celle de Louis XVI en personne. Le tout enfoui sous des pièces de bois.
En janvier 1790, on soupçonne fort la noblesse et le clergé de vouloir s'enfuir à l'étranger.  En Angleterre, en Hollande. Et les exemples ne manquent pas. Quant à Louis XVI, a-t-il des raisons objectives de confiers ses avoirs à ces marins normands. Il est encore roi des Français et ce n'est que dans un an et dei, le 22 juin 1791 qu'il prendra la fuite pour être intercepté à Varennes. 


Premières tentatives

Très vite, assure une voix, une première tentative de renflouement a lieu à la demande d'un certain Le Canut, armateur havrais. Motif: gêne à la navigation. Car le Quintanadoinene contient en principe que du bois et de l'huile.
Le Canut ! Voilà qui nous rappelle le nom de l'armateur rouennais, principal actionnaire du navire.  Du reste, qu'est-il devenu celui-là ? On retrouvera un Jacques-Vincent Le Canu, parfait homonyme, emprisonné à Lyon en l'an III. On nous dit encore que, dès 1790, année-même du naufrage, on fit venir de Cherbourg 200, 300 gros bras qui, durant trois mois, s'échinent sur leurs apparaux. En vain. Jusqu'à ce que le matériel soit détruit par les flots.

Cette scène est cependant contestable. Le ministre de la Marine, M. de La Luzerne, aurait refusé la demande de renflouement.


En 1816 ou 1818, on fait venir cette fois une gabare de Cherbourg pour déplacer la coque. Toujours pour des raisons de sécurité. De là est peut-être né la légende des 300 gros bras. Voire même du trésor. Et, cette fois, les imaginations s'enflamment: C'est certain ! Louis XVIII, le frère du roi guillotiné, connaît le secret des Bourbon. On parle de 85, 90 millions, là, à portée de main. Et, bientôt, ce n'est pas le capitaine Quemin qui le démentira. Il va mourir au Val-de-la-Haye, à 82 ans, le 22 décembre 1836, emportant son secret dans la tombe.

Une société se crée

Si la puissance publique est... impuissante, le secteur privé ne va pas rester sans tenter sa chance. Dès 1834, plusieurs sociétés, hollandaises, anglaises, se constituent dans l'étude de Me Lequerré, notaire à Pont-Audemer. Mais c'est un Français qui va remporter le marché. Le 1er avril 1837 (Eh oui! le 1er avril...) le sieur Magny se voit autorisé par le ministère de la Marine à procéder au renflouement. Il aura les quatre cinquièmes du butin. Le reste ira à la caisse des invalides de la Royale.

 Aussitôt, Magny s'associe à David, fabricant de chaînes au Havre. Et du solide ! On va les passer sous la coque, les arrimer à deux chalands qui, au profit de la marée montante, vont vous tracter la chose.

La Presse, 10 août 1838. Le navire le Télemaque, élevé par les chaînes qui l'entourent, flottait vendredi dans un fond de vase; le flot et le tirage du cabestan de terre l'ont fait avancer dé vingt pieds. On pensait que le lendemain il serait amarré sur le quai de-Quillebeuf.


Hélas, les chaînes David ne sont pas assez robustes. Elles cèdent à chaque tentative. Au bout de trois ans, Magny a perdu les 65 000F investis par les actionnaires. Il renonce. David s'entête. De juin à août 1841, il parvient bien à déplacer l'épave de quatre mètres. Des sondes en forme de harpon sont lancées sur l'épave. Le 26 août, on parvient à ramener une poutre d'équarrissage. Une preuve! Le trésor n'est-il pas enfoui sous des pièces de bois. Alors on harponne, on harponne. Une seconde poutre remonte, "empreinte par un froissement d'or... ou de cuivre, sur une longueur de 10 à 12 cm". De cuivre? On n'en employait pas sur les navires de l'ancien régime. Alors, c'est forcément de l'or !

David s'adjoint alors les services d'un ingénieur anglais établi au Havre: Taylor. Il propose la construction d'un solide pont au dessus de l'épave d'où émaneraient liens et chaînes présentant une force équivalente à leur dimension.


Ainsi est décrit le système de renflouement par la Revue de Rouen. Des pieux, dont la pointe est à queue d'aronde, sont fixés perpendiculairement dans le corps du navire, lequel est couché sur tribord. On les assemble par un bâtis, ou pont, autour duquel une chaîne-câble s'enroule, en saisissant le Télémaque par son arrière et son avant, sous la quille. L'appareil est disposé de telle façon qu'on introduira, à marée basse, un chaland sous le pont; le chaland, s'élevant avec la mer montante, devra déterminer, par la pression de l'eau, une force suffisante pour soulever et tenir en suspension, à la marée haute, l'ensemble de l'échafaudage et le navire degagé des vases qui l'encombrent. Il est à craindre, toutefois, que les chaînes-câbles ne puissent résister à la tension extraordinaire qui résultera de la pression de l'eau sous le chaland, en admettant toutefois que la coque du navire puisse elle-même résister à ces efforts multipliés.
En trois semaines, le pont est achevé. Il ne reste plus que quatre jours de travaux. Quatre!.. Seulement, le 17 novembre 1841, à 6h du soir, le vent se lève avec fracas, balaye les ouvriers. Pire: un brick anglais venu de Villequier vient se fracasser sur l'ouvrage. Il faut tout recommencer. Ou presque. Mais l'hiver est là. Trop risqué... En date du 19 novembre, le Journal du Havre s'en fait l'écho et n'hésite pas à alimenter les vieux fantasmes: "Le Télémaquecontient d'immenses richesses..." Le London Mecanic's magazinedu 17 décembre abonde: le célèbre collier de Marie Antoinette, 1.600.000 F était à bord... Reste que David laisse seul Taylor tenter l'aventure.

Les "preuves"

Voici 1842. Chez Hue, au Havre, Taylor publie une brochure sur l'affaire: "Sauvetage du navire le Télémaque, naufragé en Seine devant Quillebeuf, le 3 janvier 1790, supposé contenir de 30 000 000 à 80 millions de francs." Que dit-elle.
Une quantité considérable d'orfèvrerie provenant des églises aurait été conduite secrètement dans un magasin de Rouen loué en secret. Là, durant la nuit on convertit cette orfèvrerie en lingots que l'on enferme dans des barils cerclés de fer et roulés à bord de DEUX navires. Le Télémaque, rebaptisé Quintanadoine pour la circonstance et une mystérieuse goélette. Le Télémaque, assure encore la borchure a été radoubé et alongé aux chantiers Thiboust.
Pour détourner les soupçons, on répand le bruit que trois tonneaux contiennent des sous. Et on prend soin de les dissimuler sous des pièces de bois équarries pour la construction. On a chargé aussi des fûts d'huile qui seront retrouvés à la dérive après le naufrage.

Quinta-la-douane C'est le surnom que l'on ne tarda pas à donner dans le pays au Quintanadoine. On retrouvera cette formulation dans certains rapports administratifs.

Destination officielle: Brest. Mais le capitaine Quemin empoche une enveloppe à n'ouvrir qu'après le cap de la Hève. Il reçoit aussi la promesse de 500 livres de prime si le convoi  arrive à bon port. Un impératif: éviter à tout prix les douaniers.

Seulement, les autorités ne tardent pas à remarquer ces deux navires suspects. La goélette est arraisonnée non loin de Quillebeuf. Elle contient, affirme encore Taylor, toute l'argenterie de la famille royale. Le trésor est conduit sous bonne escorte à Pont-Audemer.

Le Télémaque, lui, parvient tardivement à Quillebeuf le soir du 2 janvier. Non, il ne jette pas l'ancre. Quemin est pressé. Il franchit au mauvais moment un bas-fond face au port, talonne, s'affale et chavire, soit sous la poussée du jusant, soit sous la pression du flot montant de la marée suivante. La famille d'Adrien Quemin démentira plus tard ces allégations. Dans leur mémoire, le Télémaque fut bien amarré aux pieux de Quillebeuf. Sous l'effort du flot montant, les amarres lâchent et le brick coule à pic presque instantanément.

Quoi qu'il en soit, Taylor donne la position de l'épave, vers la pointe de Quillebeuf, en vue du phare et à 120 mètres du quai. Il est enfoui sous une couche de vase reposant elle-même sur le foc. A basse mer, il reste huit pieds d'eau sur la coque.


 Taylor cite ses témoins:

"Un chevalier de la Légion d'honneur, actuellement curé à Paris et jouissant d'une  haute considération, assura, comme un fait positif à sa connaissance, à une personne du Havre, qu'à bord du Télémaque se trouvait 2.500.000 F en louis, plus la fortune de cinq abbés et de trente autres émigrés de distinction. Les espèces, dit-il, appartenaient à Louis XVI.

Un Français noble a, récemment, confirmé ce récit à un banquier du Havre.

Un ancien employé du ministère de la Marine établit comme un fait positif l'existence à bord de 2.500.000 F en espèces. Un vénérable ecclésiastique (le confesseur de Louis XVI) qui est mort depuis 1830 à Paris, à plus de 80 ans, a affirmé à beaucoup de personnes que le Télémaquecontenait d'immenses richesses. 


Un vieux moine de Fécamp a dit à une dame du Havre que l'argenterie des abbayes de Jumièges et de Saint-Georges était à bord." 


Curieux. Taylor ne cite aucun nom dans tout ce défilé de témoins. Aucun !

Taylor ajoute qu'un cardinal et cinq abbés sont partis de Rouen au Havre par voie terrestre tandis que la goélette et le brick levaient l'ancre. Ce qui est vrai, c'est qu'à Caudebec, la Revue de Normandie a retrouvé des témoins de l'époque jurant avoir vu déjeuner (ou dîner, on ne sait plus trop) ces ecclésiatiques en ville.
Et Taylor d'affirmer qu'un pilote de Villequier conduisit en Angleterre des émigrés qui se plaignirent d'avoir perdu leur fortune à bord d'un navire naufragé le 3 janvier 1790 à la pointe de Quillebeuf. Enfin Taylor assure tenir l'attestation du tonnelier qui cercla les barils. Toujours pas de noms.

Sa brochure va servir d'appât aux gogos pour monter une société de renflouement de l'épave. Et ils arrivent, les gogos. Satisfaits des premières opérations. Il fait beau. De la rive, des foules de curieux suivent l'affaire. On vient de Rouen, de plus loin encore. "Le Télémaque? Il n'a jamais existé! Détrompez-vous mon cher. On y trouvera bien plus que les richesses supposées. Vous verrez, vous verrez..."

Le lyrisme s'empare de l'affaire. Ainsi en parle cette ravissante chronique :

« Là, dans de solides boîtes de plomb, au milieu de bois de construction bien conservés, gisent des tableaux de Raphaël. Venez, amis des arts.

« Là, dans des caisses que la mer aura respectées, sont des lettres, des souvenirs de vos jeunes années. Venez, douairières aux fugitives amours. 

« Là, sont les rudes travaux d'un sauvetage ; là, un exemple à donner. Venez, hommes de la mer.

« Là enfin, est la fortune, la fortune rapide, la fortune mère des jours heureux. Venez, vous tous qui en savez le prix. En vérité, je vous le dis, l'argenterie, les bijoux de la couronne, de nombreux doubles louis furent cachés dans ce navire. Venez et voyez, l'eau qui roule sur lui rayonne du feu des diamants, les vagues murmurent le bruit de l'or. »


Victor Hugo s'en mêle!

L'affaire occupait à un tel point le public que Victor Hugo trouva très astucieux de profiter de cette publicité. Il lança la nouvelle qu'à titre de neveux et héritiers de l'abbé de Jumièges, son frère et lui réclameraient une partie des trésors que l'on pensait exhumer de l'épave. Or, l'abbé de Jumièges, Lohémie de Brienne, nommé en 1788, ne tenait par aucun  lien de parenté à la famille paternelle ni à la famille maternelle des Hugo. Sacré Totor...

Les semaines passent. Ponctuées des communiqués triomphants de Taylor.

Mais le temps passe. le doute s'installe. Comme dans le Courrier du Havre daté du 17 septembre 1842 :

« Nous nous étions fait un scrupule de provoquer des doutes sur l'issue et surtout sur l'heureux résultat des efforts d'une Compagnie qui avait exposé de grands capitaux pour
dégager ce navire. Aujourd'hui qau les travaux ont atteint leur terme, que le canon retentissant de Quillebeuf a annoncé l'heureuse délivrance d'uue aussi précieuse carcasse,
maintenant qu'il n'y a plus qu'à recueillir, et que l'événement pourra dès demain peut-être nous donner un démenti, que nous désirons recevoir, nous l'avouons, dans l'intérêt des actionnaires, nous dirons sur cette mystérieuse affaire quelques mots qui nous viennent d'excellente source.

Le naufrage du Télémaque remonte bien à l'époque que nous avons indiquée (janvier 1790). A cette époque, de nombreux ecclésiastiques, emportant avec eux tout ce qu'ils avaient pu réaliser de leurs richesses, quittèrent bien effectivement un navire qui devait les transporter, eux et leur fortune, en Angleterre, tout cela est très vrai; il est très vrai encore que le Télémaque, qui chargeait, à cette même époque, auprès des chantiers de M. Lemire, de Rouen, lesquels étaient situés sur les bords de la Seine, partit de Rouen; mais fut-il le seul qui profiter de la même marée?
N'a-t-on pas, à dessein, dès cette époque, appelé sur le Télémaque toute l'attention publique, au profit du secret dont on voulait envelopper l'expédition d'une autre barque, munie d'un pilote, tandis que le Télémaque n'en avait point à bard ?

Si te capitaine du Télémaque vivait encore, ne serait-on pas surpris qu'il ne se fût pas intéressé au sauvetage d'un navire si richement chargé ? Or, nous croyons pouvoir affirmer que ce capitaine, retire du commerce et de toutes affaires, après cette expédition avariée, existe encore aujourd'hui. Le Télémaque, au dire de ce capitaine même, était chargé de bois et se rendait à Cherbourg. Le Télémaque est resté huit jours échoué, visible pour tout le monde, et beaucoup de curieux eurent le temps de le visiter. On doit croire qu'on eut, par conséquent, le loisir de le soulager de ses marchandises précieuses, si tant est qu'il en eût possédé dans ses flancs. Mais tandis qu'un semi-pillage absorbait peut-être à Quillebeuf  l'attention publique sur cet événement de mer, une autre barque glissait silencieuse sur tes eaux tranquilles du fleuve et emportait loin du sol tourmenté de la France, ce que sans doute on s'imagine retirer aujourd'hui de la vase.

Voilà pourquoi nous aimerions que l'autorité reconnût le service que M. Taylor vient de rendra aux navigateurs de la Seine, parce qu'il ne retirera pas des débris du Télémaque, nous le croyons encore, une récompense digne de l'immense travail qu'il vient d'accomplir.»

Première quinzaine d'octobre: le navire est soulevé d'une cinquantaine de centimètres.

Le 14 octobre, le Journal des débats l'annonce: L'histoire du sauvetage du navire, le Télémaque est enfin terminée. Un avis inséré dans le Journal du Havre par le notaire de l'entreprise, informe les actionnaires que la cargaison est déposée sur le quai de Quillebeuf. Elle consiste en cinquante-deux pièces de bois de construction. On avait aussi embarqué à bord du Télémaque une quantité considérable de barriques, mais on n'en a retrouvé que des débris, qui attestent qu'elles ont contenu du suif et de l'huile. Jusqu'au 23 septembre, il était resté beaucoup de sable dans le navire; mais des ouvertures pratiquées à dessein ont donné passage aux courants, les grandes marées de la fin de septembre ont suffi pour le déblayer entièrement. Alors on a pu faire les plus minutieuses recherches, et l'on a acquis la certitude que l'opinion de l'existence de valeurs
dans le Télémaque était absolument chimérique. Il ne reste plus aujourd'hui de ce navire qu'une carcasse informe. Il sera bientôt procédé, par l'autorité maritime, à la vente tant de la cargaison que des débris du navire.

18 octobre, Taylor dément : "Nous avons le ferme espoir d'amener prochainement la carcasse du Télémaque à fleur d'eau et de procéder, à la vue du public, à son déchargement..."

On lit dans le Journal du Havre du 27 octobre :

« Les travaux du sauvetage du Télémaque continuent d'obtenir des succès lents, mais assurés. En ce moment. la coque est à.un mètre seulement au dessous du niveau de la basse mer, et est solidement maintenue dans cette position.
Comme à cet endroit il y a 9 mètres d'eau le navire ayant 6 mètres 60 centimètres de bau, il s'ensuit qu'il est soulevé de 1 mètre 40 centimètres. Une personne digne de foi, qui arrive de Quillebeuf, a été témoin d'une expérience qui ne laisse aucun doute sur la certitude du résultat. Un homme st descendu sur le flanc du navire, l'a parcouru dans toute sa longueur, et a fait quelques pas en travers, n'ayant de l'eau que jusqu'à la ceinture.

» M. Taylor est en ce moment occupé à reprendre l'appareil pour agir avec plus d'efficacité, et il assure que, sous quatre jours, le Télémaque sera à fleur d'eau. »

28 octobre: "L'épave n'est plus qu'à un mètre du niveau de la basse mer. La réussite est pour demain. Tout au plus dans quatre jours..." Un homme est paraît-il descendu sur le flanc du Télémaque qu'il a parcouru dans toute sa longueur, de l'eau jusqu'à la ceinture.

La jubilation des actionnaires est à son comble. "Je vais gagner du 100.000 % !" A leurs pieds la Seine roule des flots de lingots et de louis.


David n'est plus dans l'affaire. Mais il polémique dans le Journal du Havre avec un certain Gaumond qui se fait l'interprète des actionnaires inquiets. "J'ai basé mes convictions, soutient David, sur ce qui a été obtenu d'une sonde en fer plat de deux mètres de longueur, chassée à coupe de marteau dans un baril ou caisse et qui, arrachée ensuite, a rapporté sur ses côtés des marques de métal d'or ou d'argent doré. Je puis ajouter même que le baril ou caisse se trouvait entre le grand-mât et la chambre..." C'était le 26 novembre. Nous sommes maintenant en décembre quand intervient un coup de théâtre.

 
Taylor file à l'anglaise !


19 décembre. Taylor! Taylor a disparu! Mais pas les 28 000 F de dettes qu'il laisse au Havre et à Quillebeuf. Quant à ses 35 ouvriers anglais, ils n'ont pas été payés depuis deux mois. Les voilà sans nourriture, sans vêtements, dans l'incapacité de rentrer aux bercails. Quand ils se présentent, feuille de paye en main, à l'hôtel Wheeler's, Taylor n'est plus là. On sait en revanche où se trouve l'un de ses associés: en prison. Oui, en prison pour des billets souscrits par lui, et auxquels il n'a pu faire honneur.

Alors, les ouvriers repartent pour Quillebeuf et espèrent tirer quelque argent du matériel...

La France est secouée d'un immense éclat de rire. Daumier se fend d'un dessin féroce. Pauvres actionnaires. Ils ont perdu 500.000 francs. Mais pas le sens de l'humour. Car on va se tenir encore les côtes.

Est-ce un collaborateur du Furet? Un anonyme fit imprimer chez Le Petit, à Ingouville, une brochure intitulée "Aventures du Télémaque par sir O'Kartott", parodie de la brochure de Taylor où l'auteur s'amuse à développer une succulente pantalonnade. On donna lesoir du 31 décembrte 1842 cette parodie au théâtre du Havre :

Ecoutez, tous. Paradis et Parterre,
L'affreux récit que je vais vous conter,
Comment Taylor, moi pauvre prolétaire,
De mes écus a su me carotter.

La mécanique
A fait bernique,
Et les trésors.
De l'eau ne sont pas hors.

L'ingénieur, en fouillant dans ma caisse.
Prit deux cents francs, depuis dix ans enfouis,
En me disant : motus, je fais la baisse ;
Chaque action vaudra deux cent louis.

Le Télémaque,
Non pas d'Itraque,
A dans ses flancs.
Cent millions de francs.

Comme un badaud, moi je me laissai prendre;
Je me voyais maître d'un million ;
Mais le Taylor est, je viens de l'apprendre.
Parti revoir la perfide Albion.

Je veux dimanche
Passer la Manche
Pour étrangler
Ce vilain être Anglais.

Tout mon argent est resté dans la Seine ;
Il me faudra mourir à l'hôpital ;
La commandite, hélas ! n'est guère saine ;
Le résultat en est souvent fatal.

Pour moi c'est une
Grande infortune ;
Je suis le boeuf
Qu'on blague a Quillebeuf.


Dès lors, à la Mi-Carême, on va promener au Havre une chaloupe baptisée Télémaque. Au passage de la cavalcade, certains actionnaires ne sont pas les derniers à rire. Cette cérémonie burlesque connaîtra quelques éditions réussies.

13 novembre 1843. Magny demande à utiliser l'allège du magasin de sauvetage de Quillebeuf ainsi que les agrès pour satisfaire l'administration. Il s'agit d'enlever l'échafaudage construit pour le sauvetage du Télémaque. La chambre de commerce s'y oppose, estimant que l'allège et les apparaux destinés à porter secours aux navires en danger, ne pouvaient être engagés dans une opération particulière de durée illimitée et qui présentait des chances d'avaries sans garantie.

Bref, le chantier est abandonné. Totalement abandonné. Des semaines. Ce qui constitue un grand danger. Et c'est l'accident...

L'accident du Rouennais 

10 mars 1844. Le vapeur Rouennais, capitaine Billard, monte en Seine par un vent d'ouest très violent. Soudain, panne de machine. La violence du flot l'empêche de gouverner sous voiles. Imparable: le flot et le vent le portent sur le chantier du Télémaque. Choc. Avaries.

Après de grands efforts, l'équipage réussit à sortir de cette position critique. On sonde. 33 centimètres d'eau ! Mais Billard parvient à manœuvrer pour mettre le cap sur le quai de Quillebeuf. Seulement, la violence des éléments pousse le navire vers le banc du Tôt. Alors le capitaine lance des signaux de détresse. Une chaloupe vient, du quai de Quillebeuf. Quatre hommes grimpent à bord et aident l'équipage à mouiller la grande ancre. Du quai, le chef du pilotage mesure le danger qui menace le Rouennais. Il réunit embarcations, amarres et grelins pour tenter d'amener le Rouennais jusqu'à la posée de Quillebeuf. Mais ces moyens de secours seront-ils suffisants ? Le vapeur est dans un position grave, très avarié, exposé à s'échouer bientôt sur le banc. Au péril du corps et de la cargaison.

C'est alors que vapeur Robert Guiscard, capitaine Le Goff, remonte la Seine avec un brick et deux chasse-marées en remorque. Il les conduit à l'abri de Quillebeuf. Le Goff, aperçoit les signaux de détresse du Rouennais, fait signe aussitôt aux navires qu'il tracte de continuer sans lui et se dirige vers le navire en danger. Il vient mouiller son ancre à peu de distance de l'avant du Rouennais et lui file sa chaloupe pour recevoir la remorque que le capitaine Billard lui fait passer immédiatement. Dès que le filin est amarré sur le Robert Guiscard, Le Goff lève l'ancre. Billard file sa chaîne par le bout et fait marcher sa machine. Le vent et la lame fout éprouver au Robert Guiscard quelque difficulté dans son aballée à bas-bord, mais il parvient à les vaincre et à conduire le Rouennais en sûreté au quai de Quillebeuf, où ce navire est amarré vers les trois heures et demie.

Les sieurs Maillet Duboulay et Cie, armateurs du Robert Guiscard, réclameront du capitaine Billard et de son second Halley, une indemnité de 10% de la valeur do ce navire estimé à 35 000 francs et de la cargaison évaluée à 36000...

Mais laissons-là le débat juridique pour céder la parole à la Revue de Normandie qui aussitôt s'insurge: "Et d'abord, comment se fait- il que, depuis seize mois, on n'ait pas enlevé l'échafaudage du Télémaque, qu'il serait si urgent de faire disparaître ? En effet, cet appareil forme un écueil des plus dangereux en face de Quillebeuf, au milieu même de la passe déjà si étroite et si difficile, et qui, ainsi que l'a rapporté le Journal du Havre, se trouve réduite à deux petits canaux séparés par un danger permanent, et permettant à peine le passage d'un navire de chaque côté. Lorsque la société anglaise abandonna ses travaux de sauvetage du Télémaque, on s'attendait à ce que l'administration s'empresserait de faire disparaître l'échafaudage, ou qu'elle prendrait des mesures pour continuer les opérations commencées.

Cet espoir a été trompé. Le navire est là gisant comme par le passé, et, s'il forme écueil pendant la morte eau, l'appareil lui-même en forme un bien autrement redoutable, en tout temps, à l'immense quantité de navires qui se pressent à l'entrée de cette passe dangereuse. On a signalé tous les dangers auxquels cet appareil expose la navigation, dangers qui sont tels, que des bateaux à vapeur d'une très grande puissance ont quelquefois la plus grande peine à les éviter.

 Il est à présumer qu'on ne tardera pas à mettre la main à l'œuvre pour en débarrasser le chenal. II paraît que, depuis peu de jours, on a fait quelques tentatives pour arracher les pieux de l'appareil ; mais ce travail a été commencé trop tardivement, car, le 10 mars dernier, le bateau à vapeur Rouennais, par un très gros temps, ayant été tout-à-coup privé de l'usage de sa machine, a été jeté violemment contre cet échafaudage, et, en se défonçant, a couru le plus grand risque de s'y perdre corps et biens."

Un faux Télémaque ?


"Ce qu'il y a de plus étrange, écrit en 1857 Georges Zimmer, c'est que nous rencontrons tous les jours des gens qui croient encore aux trésors renfermés dans la cale du Télémaque. Comme ont tient à ses chimères! D'aucun veulent bien renoncer à l'espoir de rien trouver jamais des richesse enfouies; mais on ne saurait les amener à convenir que Louis XVI n'a pas eu l'intention de s'enfuir en Amérique. Ils ont imaginé, pour satisfaire leur marotte, l'histoire d'un vrai Télémaque qui serait arrivé heureusement à New York avec le trésor tandis que, pour dérouter l'attention publique, un navire homonyme aurait été coulé complaisamment devant Quillebeuf..."

22 décembre 1877, Journal des débats. Le Télémaque va de nouveau attirer l'attention publique sur lui, après plus de trente-quatre ans d'abandou complet.
On se souvient que le Télémaque fit naufragé à 300 mètres de Quillebeuf, sur la Sein, en 1793 (sic). Le bruit courut à cette époque que te roi Louis XVI. en prévision d'une fuite hors de son royaume, avait fait cacher une partie de sa fortune à bord de ce brick. Cette version trouva, à tort ou à raison, beaucoup d'approbateurs, et dès lors on projeta de relever le Télémaque.

En 1819, une Compagnie se forma au Havre et. après cinq années de travaux, parvint à relever ce brick mais, au lieu du trésor, on ne trouva que quelques tonneaux vides et quelques pièces de bois sans aucune valeur. Le Télémaque et ses nombreuses richesses retombèrent de nouveau dans l'eau.

Aujourd'hui, une nouvelle tentative de sauvetage va être faite. Le Courrier du Havre apprend que le ministre de la marine vient d'accorder, suivant certaines stipulations, la
-coucession du sauvetage du Télémaque à M. Bouaud, iugénieur civil à Paris.
La longueur du brick est de 30 métres, et sa largeur de 8 mètres. Il est ensablé en face de Quillebeuf, au-dessous du niveau des plus basses marées.

Les travaux de sauvetage du Télémaque, qui vont commencer, ne pourront durer qu'un an.

Puis les années passent. On ne parle plus guère du Télémaque. Jusqu'en 1902. L'ingénieur Berlier a pour projet de construire devant Quillebeuf deux tunnels métalliques destinés au passage des trains. Et voilà qui fait revenir l'affaire à la surface. D'abord Georges Dubosc se fend de plusieurs papiers dans le Journal de Rouen. Journal où, le 25 mars 1903, le rédacteur d'une lettre l'assure: construire ces tunnels est une aubaine. Car on découvrira des millions !

En 1926, le navire italien, Artiglio, récupère 150 des 200 millions d'or contenus dans les flancs du vaisseau anglais, Egypt, coulé au large d'Ouessant. De quoi raviver les fantasmes. Le 3 août 1927, le sieur Henri-Robert Vallée, agent de forges à Rouen, sollicite des Ponts et Chaussées l'autorisation de renflouer l'épave. Il l'estime à 40 ou 50 mètres en amont du phare de Quillebeuf et à 30 ou 40 mètres de la rive gauche. Autrement dit en dehors du chenal de basse mer. Vallée se présente comme administrateur d'une société de prospections minières dans le nord de la France. Siège social : Paris. Paris où siègent à ses côtés des notabilités rouennaises et normandes. L'affaire est prise au sérieux. Le projet de Vallée : effectuer, durant deux ans, des recherches grâce aux procédés électro-magnétiques de l'ingénieur William Loth. Il s'agira d'abord de repérer l'épave, puis de déduire la composition de son chargement. Un projet d'autorisation fut établi, selon lequel les recherches, accordées à titre précaire et révocable, sans aucune exclusivité, seraient limitées aux seules opérations de repérage. On en resta là.

En mars 1933, un autre Rouennais, Auger, sollicite la même autoristation. Et se réclame lui aussi de notabilités rouennaises comme Charles Leloup. Il compte, en créant une souille sous l'épave, la désenvaser puis la placer sur chaînes. Supporte-t-elle l'opération, alors on la remonte. Sinon, elle sera livrée aux scaphandriers.
Un imbroglio administrarif contraria le projet. Tandis qu'on en discute, Leloup, directeur de la compagnie des Abeilles, dépose à son tour une demande en mars 1934. Il se targue d'avoir soufflé l'idée à Vallée. Quant à Auger, il désiste en sa faveur. Nouveau casse-tête administratif. On croit y échapper quand en novembre 1935 se fait jour une nouvelle demande émanant  du Syndicat français de récupérations et de démolitions d'épaves. Siège : Paris ! Devant une telle affluence, on se résout à procéder par adjudication. Moyennant un cahier des charges très strict. Qui nous amène en mai 1938

Journal des débats, 11 mai 1938 :

Les trésors du Télémaque vont-ils être sortis du lit de la Seine où ils reposent depuis cent trente-huit ans ?

Nous avions annoncé, l'an dernier, que, pour départager les demandes dont elle était saisie, l'administration des Domaines mettrait en adjudication l'épave du Télémaque, engloutie au large de Quillebeuf, dans l'estuaire de la Seine, en 1790, et le droit de récupérer le trésor alors enfoui dans les sables du fleuve.
Il a été procédé, mardi, à Paris, à l'examen des propositions de renflouement et l'adjudication a lieu aujourd'hui, 10 mai, à 14 heures, au dépôt du mobilier d'Etat, 3, rue Berbier-du-Metz. Elle porte sur le droit de  renflouer, de démolir et d'enlever l'épave.
L'adjudicataire deviendra propriétaire de tous les produits de démolition ou de renflouement, ainsi que des objets divers détachés ou provenant de l'épave mais en ce qui concerne les objets précieux (or, argent, platine, en lingots, en pièces ou monnaies, pierres précieuses, etc.) et les biens de toute nature provenant de l'épave ou de sa cargaison présentant de l'intérêt au point de vue historique ou  artistique ou à tout autre titre qui serait désigné par les représentants des beaux-arts et des douanes. L'estimation de ces objets sera faite contradictoirement. Si les objets récupérés ont une valeur égale ou inférieure à 300.000 fr., l'adjudicataire les conservera en totalité. Si leur valeur globale dépasse cette somme, ils seront partagés entre l'Etat et l'adjudicataire suivant un barème progressif, fixant de 20 à 80 % la part de l'Etat. Les travaux devront être terminés en 1939.

Les travaux opérés avec succès, il y a quelques années, par l'Artiglio sur l'épave l'Egypt, autorisent sans doute la possibilité d'une semblable entreprise, plusieurs fois tentée en vain.

Le trésor en vaudrait la peine, si l'on en croit la tradition locale.

Le 1er janvier 1790, en effet, deux bâtiments, une goélette et un brick, quittèrent Rouen pour se rendre à Brest. Le brick venait d'être réparé, allongé, son nom primitif, le Télémaque avait été changé, il devait s'appeler désormais le Quintanadoine. A peine ces bâtiments eurent-ils levé l'ancre que les autorité de Rouen donnèrent l'ordre de les arrêter, car le bruit s'était répandu qu'ils portaient en leurs flancs des valeurs considérables appartenant soit à la famille royale, soit à des émigrés de la noblesse et du clergé. La goélette fut prise dans la Seine et on saisit à bord l'argenterie de la famille royale. Quant au Télémaque, il échappa d'abord à toutes les poursuites, mais, le 3 janvier, il échoua sur un banc de sable en voulant passer  le banc de flot de la Seine à cent vingt mètres du quai de Quillebeuf et bientôt, il fut presque entièrement recouvert par les sables. 
A la nouvelle de ce naufrage, le gouvernement fit venir de Cherbourg trois cents hommes,  sous la conduite d'un ingénieur en chef, qui avait pour mission de relever l'épave mais on  dut y renoncer après trois mois de travaux inutiles.
Depuis 1790 jusqu'en 1843, de nouvelles tentatives, aussi infructueuses que la première, ont été faites par diverses sociétés qui se sont formées sans obtenir un résultat satisfaisant.
Une brochure publiée en 1842 évalue à quatre-vingts millions les richesses englouties dans le Télémaque, mais cette estimation ne repose sur aucune donnée certaine. Quelques personnes encore vivantes alors affirmaient seulement avoir  entendu dire que des caisses remplies d'un métal fort lourd et garnies de cercles en fer par un tonnelier de Rouen avaient été embarquées pendant la nuit du 1er janvier 1790 à bord du navire naufragé.
On a parlé aussi, mais vaguement, de deux millions et demi en espèces, appartenant à  Louis XVI, de l'argenterie des abbayes de Jumièges et de Saint-Georges-de-Boscherville,  etc.; cependant, nul fait positif n'est venu jusqu'à ce jour confirmer ces bruits qui, comme toutes les nouvelles de ce genre, ont dû s'em-bellir en vieillissant, 
Les recherches entreprises en 1842 par la Société en commandite fondée par un sieur Taylor occupaient à un tel point le public que Victor Hugo trouva très astucieux de profiter de cette publicité. Il lança la nouvelle qu'à titre de neveux et héritiers de l'abbé de Jumièges, son frère et lui réclameraient une partie des trésors que l'on pensait exhumer de l'épave du Télémaque. Or, l'abbé de Jumièges, Lohémie de Brienne, nommé en 1788, ne tenait par aucun lien de parenté à la famille paternelle ni à la famille maternelle de Victor Hugo.

Telle est l'histoire du Télémaque et de ses millions. On attend avec une vive curiosité le
résultat des travaux qui vont sans doute être entrepris tout prochainement.

RENE ROUAULT DE LA VIGNE



Les affaires sérieuses

 
20 mai 1938. L'administration des Domaines octroie à André Crestois, entrepreneur parisien, le droit de renflouer le Télémaque. Il s'associe les services d'un ingénieur-conseil, Théodore Laffite. On agira sous l'enseigne de la Société française d'entreprise maritime.
Les travaux débutent en Février 1939. Il faut six mois pour repérer l'épave disloquée.
L'endiguement de la Seine a modifié son cours. La construction du complexe pétrochimique de Port-Jérôme a gommé les repères utilisés par les premiers chercheurs.
Théodore Laffite
 Et puis il y a là un cimetière de bateaux. On retrouve cependant le Télémaque à l'endroit exact où, près d'un siècle plus tôt, une carte signée Beautemps-Beaupré, l'avait localisée. Commence alors l'exploration. On utilisera un chaland ponté, une benne-preneuse manipulée par un scaphandrier : René Cabioch.



Cabioch! Ce plongeur originaire de Roscof ne nous est pas étranger. Pour deux raisons. La première, c'est qu'il s'est marié au Mesnil-sous-Jumièges, en 1924, à Eulalie Rideller. La seconde nous est plus personnelle: il fait partie de ma belle-famille.
 Ce que trouve d'abord Cabioch, ce sont des framents de chaînes signées David. Nous sommes donc bien sur l'épave fouillée par Taylor.
Le Breton ramène 17 pièces de bois, des tonneaux de suif, de clous... Emile Coignard, marin né en 1911, a participé aux fouilles de 1939: Ce qu'il vit remonter à la surface ? «Des chandeliers en bronze, des serrures, une cloche, des roulettes de pieds de table. Ça ressemblait à un déménagement.» Aux côtés de breloques, de quantités de boucles de chaussures, divers objets sont nettement plus intéressants : des crucifix, des cachets divers à fleur de lys, des clés de montre. Et puis, le 3 septembre, une superbe chaîne en or est mise au jour. Un expert est formel: elle servait à porter la croix pectorale d'un évêque.
Ce 3 septembre, Laffite a sans doute senti son cœur bondir dans sa poitrine. Et ressenti aussi dans ses oreilles un énorme coup de tonnerre. Car ce jour-là, c'est la déclaration de guerre avec l'Allemagne.


Le 5 septembre, à 5h du matin, René Cabioch découvre cette fois une caisse bourrée de rouleaux de monnaie! Cabioch en saisit une poignée. A terre: on fait le compte: quatorze pièces d'argent et sept d'or à l'effigie des rois d'Angleterre Georges II et Georges III mais aussi de Louis XVI millésimées 1788.


Ces pièces rejoignent une quantité de poids d'orfèvres... Pour Laffite, tous ces trophées ne correspondent pas à la classe du Télémaque, navire affecté au transport de matériaux ordinaires. Cette fois, c'est sûr, la légende disait vrai. On ne peut plus se contenter de remonter pièce après pièce. Vite, il faut renflouer l'épave.

Commencées fin septembre, les opérations stagnent jusqu'à la mi-décembre.

Les premières découvertes ont attisé les appétits. Un Havrais, à qui Laffite avait promis 10%, fait donner un huissier pour obtenir 500.000F de provision. D'autres se manifestent.


En mars 40 un individu se dit le seul "inventeur" légitime de l'or du Télémaque. Un certain Liogier, de Rueil. L'homme s'est effectivement rapproché d'un représentant de la société gênoise Ricuperi Maritimi. A qui il confie un secret. L'un de ses associés, disparu en Amérique, se disait descendant direct du valet de confiance de Louis XVI, Boulet. Le roi l'avait chargé d'embarquer ses trésors au quai du Louvre et de les acheminer par chaland jusqu'à Rouen. Là, à l'île Lacroix, la cargaison fut transbordée sur le Quintanadoine. Boulet aurait aussi cerclé des fûts contenant le trésor de Jumièges. Avant de se retirer à l'abbaye d'où il apprit le naufrage du navire.

Le 5 avril 1940, une partie du navire est remontée à la surface. Le 6, on a sous les yeux le tronçon avant du navire, long de 16,75m. Huissier, Me Henze constate la chose ainsi qu'un représentant de l'Etat.



Que trouve-t-on dans ces débris ? Rien. Strictement rien. Sinon des douves de baril, des blocs de suif, des pièces de bois... La chambre du capitaine, elle est toujours au fond. Et si trésor il y à, c'est là qu'il se trouve.

La Croix du lundi 8 avril 1940 :

Le renflouement du Télémaque 
Son épave retirée de la Seine semble ne contenir aucun trésor

Est-ce bien l'épave du Télémaque que l'on a amarrée au quai à Quillebeuf ? La marée basse découvre une carcasse noire de vieilles poutres.

Depuis cent ans. pas une génération n'a disparu sans fouiller le fleuve à l'endroit où, selon des souvenirs conservés dans la famille même de son capitaine. Adrien Quemin, le Télémaque Quintanatoine qui transportait le propre collier en brillants de Marie-Antoinette, ainsi que de l'or et des bijoux de ceux qui sentaient venir la Révolution, roula.
Qui sait ei l'épave n'a pas été pillée ? M. Laville, qui a commandité les travaux, et M. Crestois n'ont plus grand espoir.

Après un an de durs travaux, seule gît cette épave de bois vermoulu remplie de gravier et de vers.

Le 15 mai, Laffite entreprend une nouvelle campagne. Alors que l'armée allemande déferle depuis cinq jours sur la France. Cabioch plonge. Plonge et replonge jusqu'à l'arrivée des Nazis. C'est juin 40 ! Ce qui jette un certain froid sur cette fièvre de l'or. Et gèle même les opérations.

La guerre est finie. Pas le rêve de Laffite. Le 27 juillet 1950, il obtient de la direction des Domaines un nouveau droit de renflouement. Un contrat du 31 mars 1952 lui accorde par avance 90% du butin. L'État empochera le reste. Si le trésor dépasse les 15 milliards, le rapport sera inversé. Mais restera lucratif pour l'inventeur du trésor. Alors Laffite cherche des partenaires au micro d'Europe 1, dans l'hebdomadaire Candide. Sans suite. Il passe de vie à trépas sans réaliser son projet.

Ce fut là la dernière tentative de renflouement. Mais le fantasme resta. Sous terre cette fois...

Sous le terrain de foot

En 1984, un ancien officier de marine néerlandaise, Willem Verloop, est catégorique: l'épave n'est plus immergée. Mais enfouie sous 10 mètres d'alluvions nées de l'aménagement de la Seine. La crique où, au XVIIIe siècle mouillaient les navires, c'est aujourd'hui le terrain de foot!
Affirmant posséder des documents inédits, Verloop évalue le trésor à 2,5 millions de louis d'or. Amusé, Ladislas Poniatowski, alors député maire de Quillebeuf, va l'aider dans ses démarches. Le service régional d'archéologie est prêt à suivre. Mais attention: la fortune mise au jour ira à l'Etat, voire aux descendants des émigrés si ceux-ci sont identifiés. Verloop abdique. Le rêve demeure.

Conseiller municipal, Jacques Langlois déclare en 1992 que le navire était susceptible de transporter aussi les archives secrètes de Louis XVI. Un vieil érudit de Rouen avance alors: «Les Quillebois avaient la réputation d'être des pilleurs d'épaves. Il a suffit d'une nuit pour qu'ils vident le bateau de tout ce qu'il avait de précieux.» Alors, il se dit qu'à Quillebeuf, certaines familles conservent de l'argenterie aux armes royales. Mais on ne vous la montrera pas...

Plus près de nous, vous trouverez bien quelque illuminé pour vous affirmer que le mousse disparu le 3 janvier 1790 n'était autre que Louis XVII. Puisse-t-il dire vrai, la mort du Dauphin eut été moins terrible.

Une maquette du "Télémaque" est aujourd'hui conservée à N.-D. du Bon-Port, à Quillebeuf.

QUESTIONS ANNEXES

La mystérieuse goélette qui accompagnait le brick aurait été commandée par un certain Leroux, appartenant à une maison portugaise. Un Rouennais affirmait l'avoir vue au moment du départ et disposée à recevoir un certain nombre d'émigrants.

Des renflouements réussis. La Gertrude fut remise à flot, le lendemain de son naufrage, à Villequier, en 1824, par Legrand, chef du pilotage, futur capitaine du port de Rouen. En 1831, sur la traverse de Villequier, une compagnie anglaise tenta de relever le brick Herminie, naufragé en 1826 , avec un chargement de 100 tonneaux de cuivre. Des apparaux furent amenés tout exprès d'Angleterre, mais on ne parvint qu'à retirer une partie du chargement; encore ce succès ne fut-il obtenu qu'à l'aide de l'usage de la mine sous l'eau, pour déchirer le navire.

Le collier de la reine. L'opinion est fortement controversée sur les trésors que doivent contenir, depuis un demi-siècle, les flancs du Télémaque, écrit la Revue de Rouen et de Normandie en 1842.


Le trésor de l'abbaye de Jumièges ? Une rumeur récurrente. (Lire notre dossier). Sans être catastrophiques, les finances du moutier ne  sont pas florissantes à la Révolution. Quelques années plus tôt, n'a-t-on pas vendu le plomb des toits pour faire face aux échéances. Alors, à quoi aurait servi ce prétendu trésor si l'on n'y a jamais puisé ?..

SOURCES


Journal de jurisprudence commerciale et maritime, 1845.
La Revue de Rouen et de Normandie, 1842, 1845.
L'ami du voyageur, Georges Zimmer, 1857.
La Basse-Seine, Louis Brindeau, 1908.
Y a-t-il un trésor sur le Télémaque ? Alain Decaux. Historia n° 377. Avril 1978.
La fortune de Louis XVI mise en Seine, par Jean-Marc Biais, L'Express, 1993.


Laurent Quevilly

L'OR DU TÉLÉMAQUE



Editions du Loup vert

Mille chose ont été écrites sur l'affaire. Laurent Quevilly en a réalisé la synthèse mais exhumé aussi des textes plus confidentiels. Faut-il livrer le roman rocambolesque de ce qui demeure l'une des grandes énigmes de l'histoire de France ?
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