Il datait de Philippe le Bel ! En 1823, le marché de Jumièges a disparu  depuis 70 ans. Mais Ses hallettes sont toujours debout, là, sur la place. Les habitants rêvent de le rétablir. Pour les appuyer, Charles-Antoine Deshayes lance une pétition...


Pour certains auteurs, comme Edouard Montier et Pierre Chirol, c'est Guillaume Le Conquérant qui fonda la marché de Jumièges. Sa fondation serait alors intervenue après 1066, date de sa conquête de l'Angleterre. Mais pour les moines de l'abbayes, c'est en 1296 que l'abbé Jean du Tot sollicita du roi un droit de marché le vendredi à Jumièges. Il s'ajoutait à celui Duclair créé voici bientôt cent ans. L'abbé ordonna au bailli de Rouen d'en proclamer l'érection et, bien entendu, comme à Duclair, les revenus revenaient à l'abbaye.

Si, dès cette date, on note un marché hebdomadaire, il eut semble-t-il plusieurs foires annuelles. Au tout début du XVe siècle, nous dit la chronique de l'abbaye, les moines voyaient avec chagrin que leur foire du dimanche des Rameaux étoit presque abandonnée par la répugnance du peuple à trafiquer dans ce saint jour; c'est ce qui les porta à présenter une requête au Roi, pour le supplier de la mettre au 14 février, dans l'espérance qu'elle deviendroit plus célèbre et d'un plus grand revenu, à cause dit concours prodigieux d'étrangers qui se rendoient à Jumièges pour la fête de S. Valentin, protecteur du pays. Le Roi reçut leur requête avec bonté, et ordonna par lettres patentes datées du 16 juin 1402 qu'il se tiendroit tous les ans à perpétuité, dans le bourg de Jumièges et dans le lieu le plus commode pour les bestiaux, une foire semblable à celle qu'on y tenoit le dimanche dn Pâques fleuries, et que les religieux en retireroient tous les profits, sans que personne les put troubler ni inquiéter; cette foire a été depuis transférée à Duclair, bourg dépendant de Jumièges, et rejetée à la Saint-Denis

Un aveu de l'abbé de Fontenay rendu en 1526 nous confirme que le marché de Jumièges se tient chaque vendredi et qu'ont lieu des foires les jours de Saint-Pierre, Saint-Valentin et le lundi des Pâques fleuries. 

Le 17 août 1560, lors de l'ouverture de la grande foire de Jumiéges, un moine commença un prône suivant t'usagc; mais les auditeurs, ayant peu de goût pour sa doctrine, le firent descendre de sa chaire et obligèrent un autre d'y monter à sa place.
(
Bulletin historique et littéraire / Société de l'histoire du protestantisme français n 1868, p. 286,lettre  de Barnsleye,).


Pour Montier et Chirol, le marché de Jumièges subsista jusqu'en 1770. Pour Deshayes, le notaire de Jumièges, il aurait disparu vers 1753. Ecoutons-le :


OBSERVATIONS
A l'appui d'une demande formée par les habitants de Jumièges, pour obtenir le rétablissement d'un marché dans leur commune, et de le fixer au jeudi de chaque semaine,

Par C.-A. DESHAYES, notaire royal à Jumièges


Jumièges, célèbre dans les fastes de la Normandie, et même dans l'histoire générale de la France, a perdu son importance et sa splendeur depuis la révolution

L'abbaye, qui était son principal ornement et la cause de sa prospérité, fondée vers le septième siècle, autrefois comblée des faveurs des Ducs de la province, asyle de plusieurs historiens recommandables, souvent visitée par les Rois, et renfermant des tombeaux de personnages illustres, n'offre plus que des ruines pittoresques dont les reliques sont chaque jour emportées par les curieux.

Enfin, devenue d'un ordre inférieur, cette commune ne doit pas espérer de retrouver l'importance qu'elle a eue, mais elle cherche à retrouver une seule des source de son ancienne prospérité, ou, pou mieux dire, elle demande à ne pas périr tout-à-fait. En réclament le rétablissement de son ancien marché, elle mérite le regard bienveillant de l'administration.


Le marché de DuclairJumièges jouissait autrefois de l'avantage de posséder un marché qui se tenait chaque semaine au centre du bourg. On peut prouver qu'il fut institué par Philippe le Bel en 1296, en faveur de l'intérêt que lui avaient inspiré les religieux et les habitants, et des soins qu'il en reçut lors d'un voyage qu'il fit en Normandie. Pendant plus de quatre siècles, ce marché fut fréquenté, quoi qu'il s'en tint également un à Duclair (1).

S'il fut suspendu, il y a soixante-dix ans environ, c'est que les moines jugèrent à propos d'agir ainsi en faveur de Duclair, alors beaucoup moins florissant que Jumièges. L'église et les nombreuses dépendances de l'abbaye avaient rendu cette suppression insensible, la grande affluence de monde aux jours fériés remplaçait le marché jusqu'à un certain point, cependant il n'y eut d'abolition positive, ainsi, ce n'est pas une faveur nouvelle que réclame la commune, c'est la restauration dans un droit ancien.

Mais s'il s'agissait, tous en se conformant aux lois, et notamment celle du 18 Vendémiaire, an 2, de demander cette institution comme nouvelle, il y aurait encore des raisons de le faire, qui se présentent en abondance.

D'abord, cela ne porte pas de préjudice aux communes ni aux marchés voisins: Duclair est bien le marché le plus fréquenté pour les grains, et Caudebec pour les fruits. Mais ces marchés ne sont pas très commodes pour tous les hameaux voisins de Jumièges.

En vain, M. le maire de Duclair, lors de la réunion qui a eu lieu à Jumièges, le 14 avril 1823, sous la présidence de M. le juge de Paix du canton, pour délibérer de la question actuelle, et sur l'invitation de M. le préfet, en vain, dis-je, M. le maire de Duclair a prétendu que le marché de sa commune décroissait, et que ses charges étaient considérables, la population, le voisinage d'usines nombreuses, une espèce de port, l'existence de beaucoup de cafés et de boutiques, font de Duclair un bourg très important, et auquel ne peut nuire l'établissement d'un marché à deux lieues de là.

Son marché même n'offre pas de grands avantages. Les chemins qui l'avoisinent sont étroits, comme tous ceux des vallées et, on le répète, les petites communes, voisines de Jumièges, situées sur la rive gauche de la Seine, s'y rendent rarement. En vain encore, les maires des communes adjacentes ont réclamé, personne ne s'avisera de blâmer leur zèle pour leurs administrés, Pavilly, où se tient un marché le Jeudi, jour réclamé pour Jumièges, en est très éloigné. Caudebec a un arrondissement très suffisant. Le marché de Jumièges ne sera pas en concurrence avec cette commune pour les fruits. Bourg-Achard et Routot sont très éloignés et même hors du département de la Seine-Inférieure.


Ces marchés dont parle Deshayes...
Le marché de Caudebec
Le marché de Pavilly Le marché de Bourg-Achard Le marché de Routot
Caudebec
Pavilly
Bourg-Achard Routot

Que de raisons, au contraire, en faveur de Jumièges : la grande étendue de cette commune, qui produit beaucoup au-delà de sa consommation, sa population de près de deux mille âmes, qui s'agglomérera au jours fixés, sa position topographique favorable, le fleuve qui facilite les moyens d'arrivage et d'exportation, mais auxquels il faut procurer l'occasion de la vente.

A droite et à gauche de la Seine sont des hameaux, tels que Heurteauville, Yainville, Le Mesnil, qui n'ont pas de débouchés voisins. Des issues larges et droites, restes de l'ancienne administration, offriraient un accès facile vers Jumièges. Les produits du sol sont nombreux et de peu de valeur en comparaison des impôts, ils reprendraient un peu de hausse.

Autrefois, les marchands de Jumièges trouvaient chez eux, à certains jours un débit plus considérable. Maintenant, ils sont forcés d'être ambulants, ou bien le nombre en diminuera. Leurs patentes coûtent aussi cher que celles de Duclair, de Caudebec et de Pavilly et ils n'ont plus les mêmes faveurs. Quelques-uns renoncent à leur commerce.

Combien d'autres considérations que l'administration départementale peut trouver bien plus aisément que moi !

Mais enfin, s'il était permis de joindre à ces réflexions d'un intérêt municipal, des considérations d'un autre ordre, ne serait-il pas louable de restituer à Jumièges quelq'une de ses antiques prérogatives? Les nobles débris dont son territoire est couvert ne doivent-ils pas réveiller des sentiments de pitiés et de regret !

Jumièges ne sera-t-il plus qu'un phare pour les navigateurs ? Un pays presque classique, disparaîtra-t-il au milieu de la France, au dix-neuvième siècle, sous un gouvernement réparateur ?

Voilà peut-être ce qui m'a le plus frappé : l'amour de mon pays m'a porté à publier ma pensée; j'espère qu'une administration éclairée ne la dédaignera pas.


Signé C.-A. DESHAYES.

(1) C'est par erreur qu'il a été dit, dans la demande des habitants de Jumièges, que leur marché, étant tombé en désuétude, fut transféré à Duclair. D'après des documents certains, celui de Duclair existait lors de la création de celui de Jumièges. Il avait été institué sous Richard Coeur de Lion, duc de Normandie et roi d'Angleterre, par une charte datée des Andely, le 28 août 1198.


Rouen. F. Baudry, Imprimeur du Roi, rue des Carmes, n° 20
(Juin 1823)




Le retour des foires

Le marché ne sera pas rétabli. Mais dix ans après la pétition de Deshayes, une ordonnance royale autorise le retour de deux foires, à Jumièges. Voici l'arrêté municipal de Casimir Caumont, propriétaire de l'abbaye et maire de la cité.

Jumièges, le 11 juin 1833
Le maire de Jumièges,
Vu l'ordonnance royale du 28 janvier dernier qui a rétabli à Jumièges deux foires annuelles qui se tiendront les 29 juin et le dernier lundi du mois d'octobre.

Vu la lettre de M. le préfet qui nous invite à prendre les mesures convenables pour que cette ordonnance reçoive son exécution.

Vu la délibération du conseil municipal qui affranchit ces foires de droits de location des places pour cette première année
La foire de Jumièges dont l'ouverture se fait demain attirera, sans doute, un brillant concours de promeneurs si le temps continue à être favorable.

La facilité d'un paquebot à vapeur partant le matin et revenant le soir sera, pour les curieux, une excellente occasion de visiter, dans le plus beau
moment de l'année, les rives pittoresques de la Seine et les belles ruines de Jumièges dont le propriétaire leur fera les honneurs avec l'urbanité qu'on lui connaît.

Le Journal de Rouen, 28 juin 1833.
ordonnons ce qui suit :
Le marché de Duclair La foire du samedi 29 juin prochain, jour de St Pierre, se tiendra sur la place dite du marché et dans les rues et carrefours adjacents.
Les chevaux, vaches et autres bestiaux seront exposés en vente dans la rue du Passage, depuis le carrefour du Chouquet jusqu'aux hallettes.
Les volailles, oeufs, beurres, légumes, grains et autre produits depuis le cimetière jusqu'à la barrière de l'abbatiale.
Les marchands étalagistes et ceux qui auraient des boutiques ou barraques à faire monter devront se présenter à la mairie pour connaître la place qu'ils pourront occuper et qui ne leur sera indiquée qu'après le 24 juin.

Tous bois, pierres, décombres et autre objets qui se trouveraient déposés sur la place, les rues et carrefours adjacents devront  être enlevés avant le 24 juin, après lequel jour  l'enlèvement en sera fait d'office et à notre réquisition, aux frais de qui il appartiendra.

Les aubergistes et logeurs devront s'assurer du nombre de lits dont ils pourront disposer soit chez eux ou dans des maisons voisines pour le logement des étrangers qui pourront fréquenter la foire et préparer des bâtiments convenables pour les chevaux et autres bestiaux qui pourront arriver  avant ou le jour de la foire et à en donner connaissance à la mairie.

Tous les habitants de Jumièges sont invités et interressés à contribuer, chacun suivant ses moyens ou sa profession, au succès de cette première foire et à son approvisionnement.

MM les adjoints et les gardes champêtres voudront bien concourir avec nous à l'exécution de la présente ordonnance et veiller à ce que l'établissement des marchands étalagistes et autres dans les rues qui entourent la place ne puisse entraver la libre circulation des voitures et des piétons.

Casimir CAUMONT.

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Sources

Pétition de Charles Antoines Deshayes, fac similé des archives nationales de France, collection Laurent Quevilly.
Affiche et arrêté municipal , ADSM, cote  2OP 1104/1. Documents numérisés par Jean-Yves et Josiane Marchand.