Pétris de savoir, ils accueillent chaque année des dizaines de milliers de visiteurs. Mais qui furent leurs devanciers ? Evocation des premiers guides de l'abbaye de Jumièges...

Par Laurent QUEVILLY.

Jadis, le guide de l'abbaye de Jumièges était surtout gardien, concierge et jardinier. Sa tenue type est la caquette et une longue capote lui battant les mollets. Rarement il apparaît sur les innombrables cartes-postales illustrant le monument. Nous l'avons cependant retrouvé sur certaines vues que nous disséminerons ici. Transportons nous à présent aux années qui suivent la Révolution...

Alors que l'abbaye de Jumièges était devenue une carrière de pierre, nombre de curieux parcouraient déjà ses ruines. En mai 1818, un érudit britannique, le révérend Thomas Frognall Didbin, descend d'un cabriolet, accompagné du dessinateur Lewis. Il pousse la porte d'un estaminet qu'il tient pour une ancienne dépendance de l'abbaye :  "J'informai la maîtresse de l'auberge du sujet de notre visite ; elle nous procura un guide et une clef ; cinq minutes après, nous entrions dans la nef de l'abbaye..."
Elle nous procura une guide... On ne saura jamais s'il s'agit d'un homme ou d'un livre. Ce que l'on sait en revanche, c'est qu'en 1819, une notice, signée "Un habitant de Jumièges", circulait dans le village. On est tenté de voir Charles-Antoine Deshayes derrière ce pseudonyme. Cette année-là, il collaborait avec Taylor et Nodier pour rédiger le chapitre sur Jumièges qui allait paraître dans les Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France. On devra bientôt à Deshayes La Terre Gémétique puis la première Histoire de l'abbaye.

Mais pour l'heure, les ruines semblent ouvertes à tous vents. En 1825, un autre sujet britannique, Thomas Alexander Boswell, les parcourt librement. Il y rencontre un habitant occupé à tresser des cordes. Et puis un vieillard aux longs cheveux blancs qui lui raconte l'abbaye, au temps de sa splendeur. Il est flanqué d'un petit orphelin dont le père s'est noyé dans le golfe de Gascogne. 

Le 24 juillet 1824, la venue de la duchesse de Berry à Jumièges va accélérer l'afflux de visiteurs. Ce jour là, Charles-Antoine Deshayes lui sert de guide, "un notaire boiteux et très instruit", remarque l'aristocrate.

En 1833, lorsqu'un couple d'Anglais, les Troloppe, visitent à leur tour l'abbaye, ils découvrent une affiche à l'auberge Savalle qui les informe qu'un livre est en vente ici. C'est Charles-Antoine Deshayes, lui-même qui va en chercher un exemplaire dans sa chambre. Munis de ce précieux viatique, Thomas et Frances Troloppe arpenteront les ruines. Seuls... 

Eul pé Philippe

Casimir Caumont est alors propriétaire de l'abbaye. C'est l'homme qui en a stoppé la destruction. Très tôt, notre bourgeois rouennais ouvre un livre d'or et fait appel à son jardinier pour accueillir les visiteurs et garder la propriété : Jacques Augustin Philippe. Il est, à notre connaissance, le premier guide officiel de l'abbaye.
Né à Jumièges le 22 mai 1787 d'un marchand-cabaretier, le père Philippe, comme on l'appelait, s'était marié en 1816 avec Marie Marguerite Auvray. Quelque peu fâché avec la langue française, notre bon Normand plongeait son auditoire dans un océan de perplexité lorqu'il vous montrait, entre les deux tours, la tribune où se tenait jadis l'organiste : "C'est à cette place qu'étaient autrefois les ogres..." La stupeur montait encore d'un cran lorsqu'il vous faisait remarquer que les pierres sculptées de l'abbaye formaient "de belles arabes." Pour finir, notre jardinier se plaignait du sol qu'il avait à bêcher. "On peut pas creuser sans trouver tout de suite le Turc." Il fallait plusieurs secondes de réflexion pour comprendre qu'il parlait du tuf, cette roche calcaire enfouie sous la bonne terre. 

Mais le jour où le père Philippe est entré dans la légende, c'est quand, un soir d'octobre 1829, Caumont offrit une surprise à son ami, le compositeur de Boieldieu. On entendit soudain dans les ruines la musique et les chœurs de La Dame Blanche. Boieldieu fut littéralement stupéfait lorsqu'il vit descendre au dessus de sa tête une dame blanche qui vint le coiffer d'une couronne tandis que Caumont lui déclamait des vers : " Mais qui sont ces musiciens, s'exclama Boieldieu, qui sont ces chanteurs ?

— Maître, répondit  Caumont, ce sont les musiciens et les chœurs du théâtre de Rouen.
— Et l'auteur des vers ?...
— Votre très-humble serviteur.
— La Dame blanche ?
— Mon jardinier !...

A la vérité, le père Philippe avait été chargé de hisser un mannequin au plus haut des ruines avant de le faire descendre lentement. On prétend qu'au cours des répétitions, effrayé par cette apparition qu'il provoquait lui-même, Philippe avait failli lâcher la corde. 

Si le père Philippe eut peur, tout le village aussi. Charles Lesain, le maire de Jumièges, alerté au sujet de cette soirée, fit venir à lui Caumont :
Monsieur, est-il vrai qu'hier votre parc ait été envahi par des feux infernaux et qu'il y soit venu des fantômes femelles?
Oui, monsieur le maire, il me vient des dames, même du ciel.
 Voulez-vous, monsieur, me permettre d'entrer chez vous, la nuit, avec le garde champêtre, quand vous serez à Rouen, et d'éclaircir ainsi cette mystérieuse affaire ?
Ah ! j'y consens très volontiers, monsieur le maire, mais vous ne verrez pas de dames ; elles ne viennent à Jumièges que lorsque j'y suis.

Le Père Philippe, Cordellier-Delanoue nous en parle encore lors d'une visite qu'il fit en 1838 :

"Le gardien qui me conduisait me fit voir tour à tour la salle des Gardes dite le Vieux Charles VII (...) Comme je déplorais le vandalisme qui a ainsi déchiré jusqu'aux entrailles les monuments des âges héroïques et religieux de la France, mon brave guide m'apprit qu'il avait été desservant dans cette même abbaye que je visitais, et dont on lui avait donné les ruines à garder :« Oui, monsieur, me dit-il avec un triste sourire, j'ai servi, tout enfant, la messe à Jumièges, et voilà la place où je m'agenouillais. Voyez-vous cette muraille et, de distance en distance, ces enfoncements garnis de tablettes saillantes ? c'était là qu'on plaçait les burettes après l'office divin, et chacun de ces tabernacles creusés dans la pierre répondait à un autel surmonté de peintures à fresque entièrement effacées aujourd'hui. J'ai vu Jumièges bien beau encore, et maintenant on dirait ce monastère abandonné depuis cent ans ! »

La même année, en août, le père Philippe accueille Léopoldine Hugo qui, échappant à sa surveillance, entreprend avec quelques membres de sa famille l'ascension d'une tour de l'abbaye. Elle ira chercher là-haut la plus belle frayeur de sa vie. Lorsqu'elle redescend enfin, elle ne tarde pas à écrire à sa tante : "je ne recommençai plus une pareille ascension, je te prie de le croire, sans l'autorisation du gardien…"

On a encore un témoignage du Père Philippe recueilli par Théodore Muret et publié en 1867 dans les Modes Parisiennes : « On les chassa outrageusement, et ce fut un triste spectacle, nous disait un habitant de Jumiéges, témoin dans son enfance de cette lamentable scène, que de voir les vénérables cénobites disant adieu à l'asile où toute leur vie devait s'écouler, à l'asile qui pour eux était l'univers tout entier. Le pays perdit considérablement à leur départ, ajoutait notre habitant de Jumiéges, jardinier du propriétaire actuel de l'abbaye; car ces messieurs faisaient beaucoup travailler, et leur présence était une richesse. »

Né en mai 1787, le père Philippe était bien jeune au départ des moines. Trois ans. S'il servit comme enfant de chœur à l'abbaye, ce ne peut être que lors des dernières cérémonies célébrées par le curé de la paroisse dans le monastère déserté par ses religieux. Ce fut le cas pour le départ des Volontaires, en 1793, qui avaient été encasernés dans les dortoirs. Maintenant était-il le naïf que l'on dit. Son fils fut instituteur à Jumièges mais, hélas mourut à 29 ans en 1846. Son autre garçon, boulanger puis cultivateur, sera maire de 1881 à 1884. Leur père, lui-même, occupa un temps les fonctions d'adjoint. Jacques Augustin Philippe est mort en 1856.

Les Dubuc...

 

Sous la famille Lepel-Cointet, les Dubuc seront les guides les plus connus. Natif de l'Ariège, venu de Seine-et-Oise, Jean-Pierre, le mari est jardinier, Joséphine Sevin, sa femme, est concierge. Maurice Leblanc estropie ainsi son nom : "Toute la joie et toute l'extase de mes jeunes années venaient de la merveilleuse abbaye, dont la mère Leducq, aimable concierge, m'ouvrait la petite porte et où je me promenais à ma guise. Toute la beauté de la nature qui se mêle aux ruines, et du passé qui l'entrelace au présent, m'y fut révélée."

A ma connaissance, le premier guide écrit et vendu à l'abbaye date de 1881. Il est d'André Lepel-Cointet, neveu de la propriétaire, qui signa sous le pseudonyme de Monsieur X et fit imprimer son fascicule à Vernon chez Amaury-Roitel. C'est un ouvrage de 17 pages illustré de deux plans. La quatrième de couverture porte les initales LC. 

Est-ce M. Dubuc qui apparaît sur cette photographie de 1887 ?...

En 1895, la visite durait une demi-heure et il vous en coûtait 50 centimes. Jean-Pierre Dubuc avait reçu en cadeau des mains d'Aimé Lepel-Cointet l'un des livres d'or tenus jadis par Casimir Caumont. Il le transmettra plus tard à son gendre. 

En 1904, Dubuc participe aux fouilles entreprises à l'abbaye par Roger Martin du Gard qui loge alors chez un ami à Yainville, le peintre Maurice Ray...

Louis Détienne


Aux côtés du guide qui, ce jour-là, a retroussé ses manches pour se faire terrassier, il y a là son gendre, Louis Détienne, époux de Marie-Louise Dubuc. Ce garçon originaire de Vernon et maître d'hôtel à Fréjus deviendra à son tour, en 1911, le guide officiel de l'abbaye où il logera au-dessus de la porte d'entrée. J'évoque plus longuement sa figure dans 14-18 dans le canton de Duclair et surtout L'ange de Jumièges. Il fut le Cicérone de personnages prestigieux : le Prince de Galles, Aristide Briand, le prince et la princesse de Grèce, Emile Verhaeren, la reine d'Angleterre... Ami des chantres de Jumièges, comme Gabriel-Ursin Langé ou Edmond Splikowski qui ont écrit sur lui, Détienne captivait son auditoire et connaissait son affaire sur le bout des doigts. 

Pendant la Grande guerre, Détienne aura vu des pans de murs s'effondrer le jour où explosa le dépôt de poudre d'Harfleur, pourtant bien distant de là. Il aura eu aussi la douleur d'apprendre la mort de son fils au front. Puis la joie indescriptible d'être informé, un peu plus tard, qu'il était vivant. Prisonnier. Mais vivant...

Le guide Diamant, publié chez Hachette en 1923, nous parle ainsi de ses services : "Pour visiter, sonner à la grille d'entrée : le concierge accompagne; pourboire." Lorsque Georges Dubosc rédigea sa brochure De Rouen à la mer, il mentionna : "Chez le concierge, on trouve une jolie collection de photographies tirées par A. Avenelle, de Rouen."

En 1934, Détienne fut l'un des souscripteurs du tombeau de l'abbé Jouen qui avait publié un livre sur l'abbaye et que Détienne vendait sur place. Il proposait aussi aux touristes l'ouvrage de Martin du Gard ou encore des carnets de vues détachables édités par ND. 

Ci-dessous, quelques exemples de carnets de vues détachables vendus dans l'entre-deux-guerres

A sa retraite, en août 1936, le vieux guide ouvrit un magasin de souvenirs face à l'abbaye. Sa demeure se situait près du Rendez-vous des Touristes, mais, bien sûr, il garda un pied dans la vieille maison. Durant la guerre, il sera réquisitionné du reste comme gardien. Hélas, la mort le faucha avant les célébrations du XIIIe centenaire de l'abbaye en 1954. J'ai le bonheur de posséder dans mes archives une de ses lettres émouvantes adressées à Langé durant la guerre. Il avait pour projet de publier ses mémoires sur l'Occupation à Jumièges dès la Libération qu'il sentait proche. On ignore ce que sont devenus ces écrits. Dommage...

En 1906, Mme Eric pose avec son personnel...

Les Berdoll

Plus près de nous est le couple Berdoll, guides et gardiens de l'abbaye rachetée par l'Etat. En 1955, dans la revue Le Jardin des Arts, Georges Berdoll publia un article intitulé "Des ruines qui parlent : l'abbaye de Jumièges". C'est un long historique illustré de nombreuses photographies de Franceschi mais aussi Lavaud. Ecoutons sa conclusion : "Depuis bientôt deux siècles, les moines ne chantent plus à Jumièges, mais ce sont les pierres qui chantent à leur place Et la joie profonde qu'on y éprouve, c'est sans doute d'admirer les jeux de la lumière dans la verdure et les vieilles pierres, mais aussi d'y retrouver, émouvante et large comme la nef, haute et pure comme la façade, la foi robuste de ceux qui l'ont édifiée."

En 1973, c'est sous le pseudonyme d'Alouys Aubertin que Georges Berdoll publie une plaquette sur l'abbaye de Jumièges. Imprimée chez Pruvost, à Duclair, elle est illustrée cette fois par des photographies de son fils, François, disparu en 2016. On pouvait l'acheter à la boutique de l'abbaye.

Et maintenant

Aujourd'hui, d'autres noms viennent à l'esprit : Caroline Bride, Philippe Jean... Et j'en oublie. Mais j'espère bien qu'une bonne âme viendra compléter la liste. Pourquoi pas un guide éclairé...

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