Fille adultérine de la Princesse d'Yvetot, Julie Lespinasse connut l'enfance de Cosette puis fut l'égérie des plus beaux esprits de Paris. Mais son cœur brisé en deux la mena tôt au tombeau...

Julie d'Albon, fille de Camille Ier d'Albon, prince d'Yvetot et de Julie de Crevant, était la seule héritière de la principauté. Il fallait donner un avenir à ce paradis fiscal en Pays de Caux. A 16 ans, le 15 février 1711, elle épousa à Saint-Romain-de-Popey son cousin germain, Claude d'Albon. Le couple eut quatre enfants dont seuls deux survécurent : Diane et Camille, le benjamin, né en 1722 et dont le parrain ne fut autre que son grand-père, le vieux prince, qui n'avait plus que quelques années à vivre. Et il ne manqua pas de passer de vie à trépas.

Tout alla pour le mieux dans le couple princier. Et puis, vers 30 ans, Julie se sépara subitement de son cousin de mari. Pour quelles raisons ? On l'ignore. Les torts étaient manifestement pour l'époux qui alla s'exiler à Roanne mais demeura le seigneur d'Yvetot de par l'alliance qu'il avait contractée.

Svelte, le visage ovale encadré par des cheveux châtain clair, les traits fins et la mine mélancolique, la princesse d'Yvetot avait autant de charme que de bien. Vivant officiellement seule, elle vint un soir de novembre 1732 chez un chirurgien de Lyon dont l'épouse exerçait le métier de sage-femme. Là, dans le plus grand secret, elle accoucha d'une fille adultérine. Qui en était le père ? Les mauvaises langues diront le cardinal de Tencin. En réalité, il s'agissait de Gaspard de Vichy, frère de la marquise de Deffand. Un homme cultivé mais à la morale douteuse.

Faux et usage de faux...

Le scandale fut d'abord étouffé. On rédigea pour cela un faux acte de naissance en la paroisse de Saint-Paul de Lyon :

« Le 10e novembre 1732 a été baptisée Julie Jeanne Eléonore, née hier, fille légitime du sieur Claude Lespinasse, bourgeois de Lyon, et de dame Julie Navare. Le parrain est Louis Basiliat, chirurgien juré de Lyon, la marraine dame Julie Lechot, représentée par dame Madeleine Ganivet, épouse du sieur Basiliat. Le dit enfant est né chez le sieur Basiliat. Le père n'a signé pour être absent. Et deux témoins ont suppléé avec le parrain et la marraine en foy de ce Basiliat … Ambroise, vicaire.»


Claude Lespinasse et Julie Navarre n'ont jamais existé. En revanche, des Lespinasse figurent dans l'arbre généalogique de la famille d'Albon. Quant au chirurgien Basiliat et son épouse Ganivet, ils sont bien attestés à Lyon.

Mais manifestement, Julie, qui portait le prénom de sa mère, n'était pas le premier enfant adultérin de la princesse d'Yvetot. Un garçon était né avant elle, le 14 juin 1731, paroisse de Saint-Nizier de Lyon et qui, élevé dans le secret, finira ses jours sous la bure. Voici comment le vicaire Chartier rédigea l'acte de baptème : «  Le 14eme j'ai baptisé Henry Laurent Hilaire, né de ce jour, fils de Jean Hubert, marchand et de Claude Blando. Parr. Henry Durochet, sonneur, marr Magdelaine Pavalier... » Hilaire était l'un des prénoms de la Princesse d'Yvetot. Il n'aura pas le destin de sa sœur Julie. Dès son plus jeune âge, on l'ensevelit dans quelque monastère. A 18 ans, le 13 avril 1750, Hilaire prendra l'habit de novice au couvent des Cordeliers de Saint-Bonaventure. L'année suivante, il prononcera ses vœux. On perd ensuite sa trace.

Les actes du prince cocu


Bien que séparé, Claude d'Albon demeurait prince d'Yvetot du fait de son épouse. Ainsi fit-il plusieurs séjours dans sa principauté, notamment en 1735, années où il demeura quatre mois au château. Il renouvela alors le statut des corporations locales et le protocole des cérémonies publiques. A la demande des notables, il institua, le 29 septembre 1735, une compagnie de tir à l'oiseau sous le nom de chevaliers d'arquebuse. Composée de 30 hommes, dirigées par des officiers, ses réunions furent fixées quatre fois l'an. Elle apparaîtrait aussi lors des fêtes populaires.

Bien après les naissances adultérines, la princesse d'Yvetot voyait toujours son amant. Mais Gaspard de Vichy n'eut bientôt plus d'yeux que pour la fille légale de sa maîtresse, Diane d'Albon. Alors, il l'épousa en 1739. On imagine ce que ressentit la princesse, trompée, supplantée par sa propre fille...

Pendant ce temps, le prince d'Yvetot renouvelait les baux de plusieurs offices de la principauté cauchoise et, le 27 juillet 1745, en son château de Saint-Marcel-d'Urfé, fut louée la ferme générale de la principauté à la veuve Dennel. Ce document nous confirme que Claude d'Albon demeure alors dans son hôtel de Roanne et son épouse en le sien sis à Lyon...

Chassée par son frère


Dotée par sa mère d'une petite rente, on ne sait trop où Julie Lespinasse fut élevée. Sans doute reçut-elle sa parfaite éducation au couvent de Sainte-Marie. Jusqu'au jour où, souffrante, la princesse d'Yvetot fit venir sa fille Julie dans son hôtel de Lyon. Là, elle fut jalousée par son demi-frère, Camille, et sa demi-sœur, Diane, seuls enfants officiels du couple princier séparé. Mais pas forcément les plus adulés. Un soir, la princesse d'Yvetot fait appeler Julie la batarde à son chevet. Elle lui révèle le secret de sa naissance, lui confie des papiers, la donation d'une rente, la clef d'un secrétaire où l'attendait une forte somme d'argent. Puis Mme d'Albon rend l'âme.

Julie fut alors dessaisie de tout ce que lui avait confié sa mère par Camille d'Albon, son demi-frère, qui la chasse de la maison. Camille est alors devenu le nouveau prince d'Yvetot de par la mort de sa mère.

Julie s'en retourna peut-être chez ceux qui l'avaient élevée. Mais les héritiers d'Albon, sans nouvelle d'elle, commencèrent à craindre une vengeance de sa part. Julie pouvait parfaitement se dire fille de M. d'Albon et prétendre à l'héritage de sa mère qui venait de mourir. Du coup, sa demi-sœur Diane, eut l'idée de prendre Julie comme préceptrice de ses propres enfants. Un rapprochement qui du coup soulageait financièrement Mlle Lespinasse et lui ôterait toute véllétié, pensait-on. Le plus cocasse dans cette histoire, c'est que Diane d'Albon, comme nous l'avons vu, avait épousé... le vrai père de Julie : Gaspard de Vichy. Sa demi-sœur naturelle était donc aussi sa belle-mère. Et les enfants de sa demi-sœur étaient également ses demi-frères et sœurs...

Cosette devient Mademoiselle de Lespinasse...



Chez sa demi-sœur, Julie était chargée des tâches les plus humiliantes. Aussi, en 1754, encouragée par le cardinal de Tencin, elle entra au service de la marquise du Deffand, née Vichy, dont la vue déclinait. Elle en fut ainsi la lectrice. A Paris, la vieille artistocrate animait un salon qui comptait des esprits brillants comme Dalembert où encore Loménie de Brienne, oncle du dernier abbé de Jumièges...

Grande, bien faite, séduisante malgré la petite vérole, Julie s'y distingua.. Si bien qu'aant chaque ouverture du salon, les participants se réunissaient dans la chambre de Julie, située à l'étage au dessus. Ce qui déplut à la marquise, voyant en cela un sorte de concurrence déloyale. Après dix années de cohabitation, elle chassa sa dame de compagnie.

Les deux amours...

Turgot ou encore Dalembert, qui en était platoniquement amoureux et vécut un temps chez elle, l'aidèrent alors à fonder son propre salon qui reçut les libéralité du roi et de grandes dames de leur temps. C'est alors que Julie Lespinasse s'éprit du marquis de Mora, de dix ans son cadet et dont la famille s'opposa à toute union. Malade, ce fils d'ambassadeur partit se soigner en Espagne, son pays d'origine. Les deux amants échangent une correspondance passionnée. 

Qu'était devenu le demi-frère de Julie. Camille II d'Albon avait fait construire une nouvelle église dans sa principauté d'Yvetot. Elle fut inaugurée en 1771 puis Camille II céda cette possession cauchoise à son propre fils qui devint Camille III en 1772. La même année, dans la maison de campagne d'un ami, Julie rencontre le colonel de Guibert et s'éprend violemment de ce bel indifférent. La voilà tiraillée entre ses deux passions. Quand Mora rentre en France avec le désir de la revoir, il meurt malheureusement à Bordeaux. Le même jour, Julie devenait la maîtresse de Guibert. Apprenant cette sordide coincidence, Julie allait éprouver les plus cruels remords, songer au suicide. Elle sombrera définitivement lorsque Guibert se maria avec une autre qu'elle. La fille adultérine de la princesse d'Yvetot mourut à 43 ans, le 22 mai 1776, laissant derrière elle des lettres annonçant le romantisme et que la propre veuve de Guibert allait publier sous Napoléon.

Laurent QUEVILLY.




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