Une abbaye. Des visiteurs. Beaucoup de visiteurs. De tous temps, Jumièges a été un lieu de prédilection pour l'hôtellerie. Réouverture après inventaire...

Confiez nous vos photos, vos anecdotes...

Le guide Joanne de 1866 ne mentionne pour Jumièges qu'une
"petite auberge peu approvisionnée". La même année, le guide Richard est encore plus sévère: "petite auberge MAL approvisionnée".  C'est que nos critiques gastronomiques n'avaient pas fait le tour du bourg. Car il en comptait bien d'autres...


Au Rendez-vous des Touristes

C'est près de la maison de Monsieur Destienne, guide de l'abbaye, qui s'ouvrit le café le plus proche du vieux moutier. A l'enseigne du Rendez-vous des Touristes, il fut tenu par MM Partoy, Delaunay, Gamelin, Huet...
L'établissement s'est appelé un temps le Deiz mat (bonjour, en breton) avant d'être rebaptisé Le Bistrot des moines à l'été 2011.

Le café-épicerie de l'Abbaye


L'établissement possède une boutique de l'autre côté de la rue des Fontaines. Il change de propriétaire le 1er août 2011.

Chez Ameline


A côté de l'atelier du charron, le café Ameline. C'est là que le 4 mai 1909 eut lieu le rendez-vous des 100 kg. De gauche à droite : MM Lamy, Rousseau, Porte, le boucher, Jules Ibert, le forgeron et baptiste Fradet, le chauffeur du château.
Le café s'est appelé un temps Au rendez-vous des chasseurs ou encore Chez Fleury. L'établissement accueillait aussi un coiffeur. Il est aujourd'hui connu sous le nom de Bar des Sports.

Charles Antoine Deshayes, l'auteur de l'histoire de l'abbaye de Jumièges, vécut et mourut à l'auberge Savalle où il avait placardé une affiche pour vendre son ouvrage.


L'hôtel des Ruines

En 1907, l'établissement est connu sous le nom d'hôtel Littré avec sa tonnelle des cent couverts. Successeur, Raoul Neveu assurait un service de voiture à cheval jusqu'à la gare d'Yainville.

Gisèle Vestu se souvient des années qui suivirent la Libération.  Avec ses animations à l'hôtel Grèverie, l'ancien hôtel Littré. "Cinéma le jeudi soir. Une dame Léon Grain, de Yainville, était assistante. Théâtre: un certain Alex Lenoir animait un groupe de jeunes qui se produisaient le dimanche. Une revue connut un cetain succès: "Oui, c'est à l'hôtel des ruines, où l'on s'enva, ça s'devine..." 

"Il y avait des bals réguliers animés par Claude Deuil, Claude Lemire, actuellement accordéoniste dans la compagnie Nicollet. La salle de l'auberge servait de salle des fêtes pour certaines occasions. Elle servit même de salle de classe..." On y donnera des spectacles jusque dans les années 60.

L'hôtel de l'Abbaye


C'est à l'hôtel Vauquelin que fut détenu sous bonne garde Jules Martin, l'assassin du maire de Jumièges, le 14 juillet 1910. Ici descendaient les marchands d'Honfleur partant vendre des fruits en Angleterre. Successeur en 1925 : M. Jehaneuf. Il est aujourd'hui fermé.

Le café de l'Eglise


En 1949, le grand photographe américain Tood Webb réalisa dans un café de Jumièges un cliché de joueurs de dominos. Le document est conservé à la bibliothèque nationale mais, malheureusement pour nous, n'est pas libre de droits.

Le café de l'Eglise a fermé ses portes en 2010. C'était le dernier établissement tenu par des locaux. Les bâtiments ont été rachetés par la commune.

L'auberge du Bac

En 1732, Antoine Fossé tient l'auberge du Passage.
Dans les années 60, elle était tenue par Ernest Coté et décorée d'armes anciennes.
La boutique


"Le café-épicerie-tabac tenu par le veuve Gibourdel, qu'on appelait "la boutique", était le centre du hameau des Sablons, écrit Jean Mourot. On y trouvait de tout, sauf de l'espace...

C'était l'endroit où un remplaçant de longue durée pouvait se faire servir à déjeuner. C'était aussi le siège de la "cabine publique" de téléphone – en fait un combiné accroché au mur de l'arrière-salle..."

Il s'est appelé un temps le café-épicerie des Etangs. C'est aujourd'hui Le rendez-vous des chasseurs.

Le café-épicerie du Conihout

1925: au Conihout, Euphrasie Havert fête les 100 ans de son café-épicerie. Il avait été fondé en 1825 par M. et Mme Gosse et Euphrasie en fut la servante. A 60 ans, M. Gosse devint veuf. Il épousa Euphrasie alors âgée de 20 ans. Qui sont ces messieurs qui fêtent ce centenaire autour d'elle. Assurément les pompiers, le garde-champêtre, peut-être le maire. Mais qui?

L'aubergiste refuse les soldats

A Jumièges, sourd au réquisitions, on répugnait à loger les militaires sous l'ancien régime. Le syndic de la paroisse, sans doute aubergiste, refusa un jour la venue de cinq voitures de l'armée. Pour le punir, on lui opposa durant 24 heures cinq cavaliers. Après leur départ, il fit le compte de leur consommation: 100 œufs, 10 livres de lard salé, 6 livres de bœuf, 15 livres de pain, 72 pots de cidre. Oui, 72 pots de cidre. A cinq. En 24 heures ! Belle soif, non ?

Un moine pilier de cabaret !

A la Révolution, Dom Banse fréquentait manifestement les estaminets du cru. Ses confrères s'en plaignirent ainsi aux autorités : "C’est lui qui a scandalisé le public par ses allures, ses grimaces, son costume quand il sort qui l’a fait méconnoitre et prendre pour un roulier, qu’il se fit insulter l’été dernier dans la cour d’un café où l’on jouait, vis à vis de notre abbaye, qu’il y a joué lui-même il y a deux mois avec un particulier qui refusé de boire ce que dom Banse avait perdu, lui disant qu’il étoit trop près de son monastère pour boire avec lui ; qu’aucun religieux de la maison n’a fait d’éclats scandaleux comme dom Banse."


Dans une auberge de Jumiège en 1825

Voici le compte-rendu d'un érudit anglais, Thomas Frognall Dibdin...

Nous entrâmes dans le village, laissant à droite et à gauche quelques maisons élégantes, parmi lesquelles nous remarquâmes un presbytère mieux conditionné que ne le sont ordinairement ceux de France. Nous descendîmes, et gagnâmes une jolie petite auberge, faisant évidemment partie de quelques dépendances extérieures, ou du chapitre de l'abbaye. Une grande voûte gothique , un pilier circulaire qu'on aperçoit en entrant, attestent d'une manière non
douteuse le caractère primitif du lieu. (*) Nous demeurâmes convaincus, à l'aspect de l'ensemble, que l'édifice entier devait être anciennement d'une très vaste étendue. Nous étions après midi, le soleil brillait dans toute sa majesté : les villageois ne tardèrent pas à entourer le cabriolet. « Voilà messieurs les Anglais qui viennent voir l'abbaye; mais effectivement il n'y a rien à voir. » J'informai la maîtresse de l'auberge du sujet de notre visite; elle nous procura un guide et une clef; cinq minutes après, nous entrions dans la nef de l'abbaye (...)

(*) Je connais parfaitement la petite auberge dont parle l'auteur. Je puis assurer qu'elle ne faisait point partie du chapitre. C'était néanmoins une dépendance extérieure de l'abbaye : mais oserai-je dire que c'était l'étable aux vaches ?

(...) La maîtresse de l'auberge nous ayant fait apporter des serviettes et des verres, nous dînâmes au milieu de la scène que je viens de décrire, et non sans éprouver des émotions peu communes. (...) Après avoir satisfait notre curiosité autant que possible, mais non pas autant que nous l'aurions désiré, nous retournâmes à l'auberge, commandâmes nos chevaux, et fîmes nos préparatifs de départ pour Caudebec. L'hôtesse paraissait affligée de se séparer de nous, tant elle aimait messieurs les Anglais qui venaient voir sa chère abbaye de Jumièges ! Il fallut traverser une seconde fois le village; ce fut l'affaire de cinq minutes. Nous dîmes adieu à l'abbaye, « un long, un bien long adieu. » Plus d'une fois nous nous retournâmes pour la voir encore, et les deux sveltes clochers à l'occident semblaient répondre avec empressement à nos vœux, en se montrant autant de fois à nos regards. Nous les apercevions encore à une lieue du gîte que nous allions chercher.

(Voyage bibliographique, archéologique et pittoresque en France)

Scandale à l'auberge !

Flanqué de quelques amis, un certain Genevay vint dans une auberge du bourg. Il nous parle de Monsieur "de Cumont", propriétaire de l'abbaye et maire de ces lieux. On aura reconnu Casimir Caumont, en poste en 1851. Il nous parle surtout d'une tenancière fort peu recommandable...


Je n'ai nulle raison pour médire de la Normandie, de ses pommiers, de ses verts herbages, de son beurre, de ses bonnets de coton, de ses pluies continuelles, de ses habitants, de ses excellentes crevettes et des fillettes qui les pèchent. Je n'y ai jamais eu de procès normands. Respect donc à la Normandie, admiration pour les églises de Rouen, pour Saint-Pierre de Caen, pour le Mont-Saint-Michel, pour Granville, pour toutes les côtes normandes, pour l'industrieuse vallée de Lillebonne, une petite Alsace, pour le royaume d'Yvetot, pour les ruines de Tancarville et celles de Jumièges. Tous ces lieux je les ai souvent visités, j'aimerai toujours à les revoir; la Normandie est une bonne terre, mais Dieu vous garde de ses hôtels et même de ses auberges, non que la nourriture y soit mauvaise, mais la carte à payer... Vous allez en juger.

" Nous irions visiter les ruines..."

Je me trouvais il y a quelques années,— un bon nombre d'années, — chez des amis à Lillebonne; ils se mettaient en quatre pour me faire trouver mon séjour agréable; ils me conduisirent pêcher des truites excellentes, moins fines de goût cependant que celles du Jura, ils me montrèrent le cirque romain nouvellement découvert, ils me firent grimper à Tancarville, et, enfin, il fut arrêté que nous irions visiter les ruines de Jumièges si pieusement entretenues par leur savant propriétaire, M. de Cumont. 

Un beau matin, nous montâmes dans un char-à-bancs, nous étions cinq, deux dames et trois hommes, sans comprendre le cocher et le cheval.

" Voilà des affamés !"


Nous avions la jeunesse et tous une bonne veine de gaieté, le temps était superbe, à chaque brin d'herbe la rosée attachait une perle; nous semâmes donc le chemin de nos rires et même de nos chansons. Appuyés sur les barrières de leurs cours, — en Normandie on appelle cour ce que nous nommons verger, — Normands et Normandes nous regardaient passer et se disaient : « Voilà des gens heureux. » Ils n'avaient pas tort, et, lorsque nous approchâmes de Jumièges, s'ils eussent ajouté : « Voilà des affamés, » ils auraient eu raison.

Nous nous imaginions bien, quand notre char s'arrêta devant une auberge qui portait pour enseigne un cheval blanc brandillant au bout d'une tringle de fer, que nous ne trouverions pas les fournaux du Café-Anglais, mais que nous importait!

"Jésus Dieu !"

Nous entrons comme un tourbillon dans une grande cuisine, notre premier regard est pour le foyer; « Triste!, triste! » comme dit Hamlet, il est à peu.près éteint; une grande Normande paraît, c'est la propriétaire, la cuisinière, la servante du lieu; le dialogue suivant de rapidement s'échanger, entre elles et nous :

— Brave dame, pouvez-vous nous donner à.déjeuner ?

— Jésus Dieu! Oui.

— Qu'avez-vous ?

— Jésus Dieu! ce n'est point aujourd'hui jour du marché.

—Qu'avez-vous?

Elle pirouette, ouvre un buffet et en tire deux côtelettes.

— Mais nous sommes cinq!... Y a-t-il un boucher?

—Jésus Dieu! Oui, mais il ne tue que dans trois jours. 

— Vous avez du jambon?

— Nous saignerons notre porc la semaine qui vient, sauf votre respect.

— Des œufs?

Nouvelle pirouette et la dame nous offre cinq œufs, grimace générale..

— Du beurre?

— Je battrai ce soir.

"Nous nous croyons empoisonnés"

Nous poussons des cris de naufragés. Enfin notre hôtesse nous dit gravement : « Je vais chercher un canard. » Ah! nous voilà sauvés! Cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure, se passent. Nous sommes exaspérés. Furetant dans tous les coins, un de nous découvre une petite bande de lard, fatale trouvaille! On arrête que l'on fera une omelette au lard. Les hommes ravivent le feu, les dames galamment troussées, fouettent les œufs, des morceaux de lard grésillent dans la poêle, on dispose les assiettes, une petite fille apporte du cidre, les deux côtelettes sont servies à nos compagnes, et nous autres nous nous jetons sur l'omelette, horreur des horreurs ! Le lard était si rance qu'à la première bouchée nous nous croyons empoisonnés.

Notre hôtesse reparaît tout essoufflée, rouge comme une pivoine, le bonnet de travers. « Jésus
Dieu ! ai-je couru !

— Et le canard !

— Il n'a point-voulu se laisser prendre, il est sur la mare.... »

"Il y eut tempête."

 La chose était trop comique, nous partîmes tous d'un éclat de rire, et nous dûmes nous contenter de deux ou trois poignées de cerises qui nous arrivèrent par miracle.

Enfin nous prîmes cinq tasses de chicorée, et riant, malgré le cri féroce de nos entrailles, nous
demandâmes combien nous devions.

Devinez le chiffre de la carte ? cinq œufs que nous ne mangeâmes pas, quatre doigts de lard, trois bouteilles de cidre, une cinquantaine de cerises, et cinq tasses de ce que vous savez... dix-neuf francs!

Il y eut tempête, la Normande tint bon, nous menaça du garde champêtre, et de fait il arriva heureusement. Je lui remis un petit mot pour M. le maire avec la somme demandée, priant ce magistrat de régler cette note et de donner l'argent qui resterait aux pauvres de l'endroit.

Quelques jours après, M. de Cumont m'apprit que le compte, y compris l'avoine du cheval, avait été établi à cinq francs....

Méfiez-vous des auberges normandes. Qu'est-ce que la brave femme nous eût demandé, si elle eût plumé le canard ? c'est nous qui l'aurions été.

A. GENEVAY.

Le Musée universel, 1874.

NB : L'auteur est vraisemblablement Antoine Genevay, homme de lettres, fils unique d'un militaire jurassien célèbre sous l'Empire et la Restauration. Le Musée universel fut fondé en 1873.

Victor Pavie, en 1864...

"Après huit jours d'hôtel, qu'on s'attarde divinement à une auberge de village, si les coquetiers sont de bois, si les verres évasés et maigres sont à côtes, si l'on voit s'ébaucher, au fond des assiettes de terre, des chimères de fleurs et d'oiseaux, si le pain un peu bis correspond à la nappe écrue, et si le maître, absorbé dans l'honneur de votre visite, vous fait deux réponses par question !.."

Quelques figures

Sous l'ancien régime. Jean Delalande, il fut condamné pour trafic de bois, cabaretier en 1722, Jacques Lefebvre, veuf capelle, époux de Catherine Lecompte, cabaretier en 1750. Georges Delépine, époux de Marie Rose Anne Boutard, aubergiste en 1758. Augustin Philippe Perrier, époux de Marie Madeleine Neveu, cabaretier en 1758, il avait Jean-Baptiste Moret, cocher, pour ami. Nicolas Poisson, veuf Labarbe, époux de Marguerite Belbarbe, veuve Bardet, cabaretier en 1763. Noël Augustin Philippe, époux de Marie Rose Angélique Vallois, aubergiste en 1776. Etienne Tougard, époux de Marie Desmarais, aubergiste en 1780. Jean Ponty, époux de Marie-Madeline Lefrançois, cafetier en 1788.

Sous la Révolution : Femme Lasire, cabaretier,  Marie Anne Renout, débitante eau de vie, Jean Mase fils, marchand de cidre détail. Nicolas Bouteiller, débitant d'eau de vie. Louis Romain Dépouville, débitant d'eau de vie, Noël Augustin Philippe, marchand cabaretier. Emmanuel Heuzé,, marchand de cidre. Jean Ponty, débitant d'eau de vie, Bruno Harel, la veuve, idem, Pierre Desjardins, marchand de cidre. Jean Baptiste Ouin, marchand de vin et cidre, Marie Anne Renoult, débitante d'eau de vie. Jean Maze fils, marchand de cidre au détail. Pierre Deconihout, marchand de cidre...

Laurent QUEVILLY.
SOURCES

Gilbert Fromager, "Le canton de Duclair", tomes 1 et 2.
Gisèle Vestu, lettre à Laurent Quevilly..
Jean Mourot, "La blouse du maître".
Josiane Marchand, Les patentes du canton de Duclair, ADSM.