Les seigneurs de Mauny

L'histoire de Mauny se confond avec celle de son château. C'est pourquoi on y cherche en vain une place de village bordée par sa mairie, son église comme dans tant d'autres bourgs. Il y avait la maison des seigneurs. Et puis celles de leurs serfs disséminées dans la campagne. Galerie de portraits...

Qui furent les premiers seigneurs de Mauny ? On nous dit que leur domaine existait au IXe siècle, qu'un Mauny fut à Hastings aux côtés du Bâtard en 1066. Il semble en tout cas que les abbés Tougard et Bunel aient commis une erreur en confondant dans leur fameuse Géographie de la Seine-Inférieure les Mauny de Bretagne et ceux de Normandie. Notre histoire commence aux Crespin.

Les Crespin

Guillaume Crespin IVe du nom, seigneur d'Etrépagny, de Lisores et de Dangu. Il est dit qu'il reçut le domaine de sa seconde épouse, Alix de Sancerre, dame de MaunyLa terre de Mauny dépendait alors de la paroisse de Barneville. Or la famille Sancerre n'a aucun lien apparent avec la Normandie. Le père d'Alix participa à la bataille de Bouvines. Il fut Vice-Chambellan royal, Grand bouteiller de France à partir de 1248. Ses titres : seigneur de Charenton-du-Cher, de Châtillon-sur-Loing et de Saint-Brisson-sur-Loire, Marchéville, de Montreuil-Bellay et La Loupe. La mère d'Alix était Eléonore de Nesle-Soisson. 
Les Crespin sont en revanche une vieille famille normande. Guillaume, seigneur du Bec-Crespin, Ier du nom, est à Hastings en 1066. Il était seigneur de Bournainville, dans l'Eure.
Regnaud, curé de Barneville, eut en 1271 une contestation avec Guillaume IV Crespin. 

Jean Crespin, second fils de Guillaume et d'Alix, eut les seigneuries de Dangu et de Mauny ; il renonça, en 1320, à toute prétention contraire aux droits des moines sur le patronage de l'église de Barneville. Pour se libérer d'une rente de 15 sous qu'il devait à l'abbaye du Bec sur la terre de Mauny, il lui donna en aumône un manoir assis en les paroisses de Houguemare et de Barneville.
Vers 1350, Jean Crespin réunit les seigneuries de Barneville et de Mauny et il épousa Jeanne Bertrand, dite Tesson, dame de Thury, dont il eut deux fils et une fille. Il est mort le 10 décembre 1333.

Guillaume Crespin, l'aîné, fut seigneur de Mauny, et devint l'époux de Jeanne de Moy. Dont

Guillaume Crespin, époux de Jeanne de Calletot, dame des trois villes de Saint-Denis, dont :

Guillaume Crespin, seigneur, baron du Bec, de Mauny, Planes, Maulévrier, etc., marié à Jeanne d'Auvricher, maréchale héréditaire de Normandie. Dont :

Jean Crespin IIe du nom, leur fils, épousa Marguerite d'Amboise, dont il n'eut pas d'enfants, en sorte qu'à sa mort, sa sœur, Jeanne Crespin, mariée à Pierre de Brezé, hérita de Mauny et de Maulévrier, qu'elle porta à son mari. 

Jean Crespin posa, en 1421, la première pierre de l'église de La Bouille en compagnie de Mgr Jean de la Roche Taillée, archevêque de Rouen. C'est là qu'il se fit enterrer deux ans plus tard.

Les Brézé
Pierre de Brézé, seigneur de la Varenne et Brissac, né en 1412, était, au droit de Jeanne Crespin, sa femme, seigneur de Mauny et de Barneville... Les armes des Brézé étaient : d'azur à 8 crouettes d'or posées en orle autour d'un écusson du même omblé d'azur et l'azur rempli d'argent.
Sous son autorité, la terre de Mauny fut érigée en baronnie et Barneville y fut annexé.

 Comte de Maulévrier. Grand Sénéchal d'Anjou, de Poitou et de Normandie. Servit vaillamment Charles VII qu'il suivit dans toutes ses conquêtes en Normandie, Assista au siège du Mans 1447 à celui de Couches, et à celui de Pont-de-1'Arche, aux affaires de Pont-Audemer, de Mantes, de Vernon et de Rouen 1449. Devint alors Capitaine et Gouverneur de cette ville et du pays de Caux. Acquit beaucoup d'honneur à la bataille de Formigny 1450. Fut institué Grand Sénéchal de Normandie 1451. Passa en Angleterre et prit Sandwick 1457.
En reconnaissance de ses services le roi lui donna successivement, en 1444 les terres de Nogent-le-Roy, d'Anet, de Breval et de Montchauvet confisquées sur le roi de Navarre, en 1445 celles de Montfort, d'Aillac, de Charlus et autres et, le 15 janvier 1460 une somme pour fortifier sa ville de Nogent. Disgracié par Louis XI et enfermé à Loches, il dut, pour en sortir, promettre d'aller servir le Duc d' Anjou en Sicile et consentir au mariage de son fils Jacques avec Charlotte fille naturelle de Charles VII et d'Agnès Sorel. Retourna en Angleterre 1462. En août 1464, il aurait reçu Loui XI au château. Il fut tué l'année suivante à la journée de Montlhéry, 17 juillet 1465. Il avait épousé, Jeanne Crespin, dont

Jacques de Brézé, Comte de Maulévrier, Maréchal et Grand Sénéchal de Normandie, Baron du Bec-Crespin et de Mauny, seigneur de la Varenne, de Brissac, de Nogent-le-Roy, d'Anet, de Breval etc. Né vers 1430 épousa le 21 mars 1461 Charlotte bâtarde de France, fille naturelle de Charles VII et d'Agnès Sorel. Jacques de Brézé l'ayant trouvée en flagrant délit d'adultère « luy traversa la dicte espée parmi les mamelles et estomach dont incontinent elle ala de vie atrespas, et puis l'envoya enterrer en l'abbaye de Coulons le 31 mai 1477. Emprisonné après ce fait puis condamné à 100,000 écus d'amende; ne pouvant payer cette somme dut faire au roi cession de tous ses biens; Louis XI restitua peu après ces domaines à Louis son fils aine et Charles VIII les rendit à Jacques ainsi que tous ses titres. Il cultivait la littérature. On a de lui une Ballade à la louange d'Anne de France, fille de Louis XI. Jacques de Brézé acclimata et multiplia en France la race de chiens courants dont le premier individu fut Souilliart; l'épitaphe de ce chien a été mise en vers par les poètes du temps.Mourut à Nogeut-le-Roy, le 14 août 1494.

Pierre de Brézé, fils aîné de Jacques et de l'infortunée Charlotte, mourut sans enfants d'Yolande de la Haye.

Louis de Brézé, son frère, devint après lui, en 1494, comte de Maulévrier, Baron du Bec-Crespin et de Mauny, seigneur de Nogent-le- Roy, Brissac, Anet, etc. Chevalier, conseiller, premier Chambellan du Roi, Grand-Sénéchal et Gouverneur de Normandie (30 août 1490) Grand Veneur de France. François 1er le fit Chevalier de son ordre à Compiègne le 29 septembre 1527, En 1481 il avait obtenu de Louis XI le don des terres que son père Jacques de Brézé avait cédées pour acquitter son amende de 100,000 écus et en fit hommage le 14 Mai 1484 et le 26 mai 1491.

Il épousa Catherine de Dreux, dame d'Esneval dont il n'eut pas d'enfants, et en second mariage la fameuse Diane de Poitiers, depuis duchesse de Valentinois, maîtresse de François Ier puis de Henri II qui chercha à expier ses infidélités en faisant élever à la mémoire de son mari le superbe tombeau que nous admirons à la cathédrale de Rouen.  Il mourut en effet à Anet le 23 juillet 1531. A son corps défendant, précisons qu'elle avait 15 ans lorsqu'elle fut mariée à Brézé qui en avait 40 de plus qu'elle...
La succession de Louis de Brézé fut partagée entre ses filles Françoise, qui hérita de Mauny et Louise. Diane de Poitiers affectionnait dit-on le château de Mauny. Elle y séjourna lors de la venue à Rouen d'Henry II. Le roi et la reine auraient visité au château.

Les de la Mark de Bouillon

Robert de la Mark de Bouillon, quatrième du nom, prince de Sedan, devint le nouveau seigneur de Mauny en 1547 par son mariage  avec Françoise de Brézé.Il fut fait maréchal de France en 1547, concourut à la prise de Metz en 1552, et nommé lieutenant-général en Normandie. En décembre 1552 eut lieu le fameux séjour de Madame à Mauny.

Henry Robert de la Mark, leur fils, épousa Françoise de Bouillon fille du duc de Montpensier. Il mourut jeune, en 1574. De même que ses deux fils, Guillaume Robert et Jean. Ne restait qu'une fille, Charlotte, qu'Henri IV maria à Henri de la Tour d'Auvergne ; elle mourut le 15 mai 1594 sans postérité et laissa à son mari la propriété de tous ses biens. En 1604, la terre de Mauny fut acquise par M. de Hautemer, marquis de Fervaques

Les Hautemer
Guillaume de Hautemer, seigneur de Fervaques, comte de Grancey, maréchal de France, fut le seigneur de Mauny. Marié d'abord avec Renée Levesque de Marconnay, puis avec Anne d'Aligre, il eût du premier lit trois filles : Louise, Charlotte et Jeanne de Hautemer qui héritera de Mauny.

Les d'Estampes

Claude d'Estampes (1526-1591) épousa Jeanne de Hautemer le 8 mai 1579. Sa famille est originaire du Berry. Non noble, elle prit possession de la seigneurie de la Ferté-Imbault au XIVe siècle. Le premier membre du lignage connu fut Jean d'Estampes, garde des joyaux du duc Jean de Berry. Au XVIe siècle, la famille d'Estampes se divisa en trois branches : la Ferté-Imbault, Valençay et d'Autry.
Baron de la Ferté-Imbault, Claude d'Estampes, hérita de la seigneurie de Mauny par le biais de sa femme. Il était capitaine de 50 hommes d'armes des ordonnances du roi  et fut tué au combat.
Le couple eut cinq enfants. Dont...

Jacques d'Estampes, l'aîné, baron de la Ferté-Imbaut, marquis de Mauny, seigneur de Barneville, Caumont et la Bouille, maréchal de France connu sous le nom de maréchal de la Ferté, porta les armes au sortir de l'enfance.

Enseigne de la compagnie des 200 Gendarmes de Monsieur, duc d’Orléans, avec rang de mestre de camp de cavalerie, dès 1610. Se trouve la même année au siège de Juliers, où il débute sa carrière militaire. Il passera sa vie à guerroyer.
Participe à toutes les campagnes de Louis XIII contre les protestants, de 1620 à 1630.
Pendant les campagnes de son mari, Madame de la Ferté-Imbault réside habituellement au château du Mont Saint-Sulpice. Dès 1627, il relève son château de La Ferté-Imbault, victime en 1562 des guerres de religion, et modernise celui de Mauny.

Nommé Ambassadeur de France en Angleterre en juillet 1641, il reste deux ans à Londres.
Conseiller d'Etat, il est élevé à la dignité de Maréchal de France le 5 janvier 1651, sur la recommandation du duc d'Orléans, oncle du roi et fait chevalier des ordres du Roi l'année suivante.
Conseiller d'honneur de tous les parlements et cours souveraines du royaume, comme Maréchal de France (1651), reçu en cette qualité au Parlement de Paris en 1654.

Il reprit encore les armes et mourut en son château de Mauny, le 20 janvier 1668, âgé de soixante-dix-huit ans.


Il avait épousé en 1620, Catherine-Blanche de Choiseul, première dame d'honneur de la duchesse d'Orléans, qui lui donna trois garçons et trois filles. Sa carrière complète

François d'Estampes, premier écuyer de Gaston d'Orléans, recueillit la terre de Mauny dans la succession de son père. Un jour, en le voyant entrer dans son cabinet, le roi Louis XIII qui donnait audience au cardinal de Richelieu, lui demanda en bégayant : que... que... voulez vous, mar, marquis de Mauny ? Le marquis qui bégayait encore plus que le roi répondit: Sire, je...je...je...vi...viens di...di... dire. Le roi croyant que de Mauny le contrefaisait, le prit rudement par le bras et voulait le faire tuer par ses gardes, mais le cardinal apaisa le roi en lui disant : Sire, votre majesté ne sait donc pas que de Mauny est bègue, de grâce, par« donnez-lui un défaut dont il n'est pas même responsable.


Le roi, honteux de sa promptitude, embrassa Mauny et l'aima toujours depuis.

Ce n'est qu'en 1645 que l'entreprise des bateaux de la Bouille a pris l'importance qu'elle conserve encore de nos jours. Ce bourg dépendait de la baronnie de Mauny par lettres-patentes du mois de mars, M. d'Estampes, marquis de la Ferté-Imbaut, baron de Mauny, fut autorisé à ajouter deux nouveaux bateaux à celui qui existait depuis longtemps, et que l'on appelait le bateau de dix heures.

Les fieffes de 1626 et de 1638 furent résiliées et remplacées par des baux de neuf ans. Le premier fut concédé le 26 avril 1645 à l'association des bateliers de la Bouille pour 1,200 liv. de fermage il comprenait la moitié du droit du bateau de dix heures, et les deux nouveaux, qui devaient partir de Rouen à huit heures du matin et à deux heures du soir, et de la Bouille à midi et à dix heures du soir.

Le début de cette entreprise fut sans doute heureux, car dès l'année suivante le premier bail fut modifié, et les fermiers consentirent à payer une rente annuelle de 2,000 liv., afin d'être autorisés à établir jusqu'à huit bateaux Bouillais, non compris celui de dix heures, dont les droits sont réservés. Le même jour (6 avril 1646) l'autorisation, fut donnée d'établir des barquettes pour les fêtes de Pasques et de la Magdeleine, les foires de Guihrai, de Saint-Mathieu au Bourg-Achard, de Saint-Michel à Annebaut et la foire royale du Bourgtheroude. Il fut stipulé, toutefois, que le profit du droit des barquettes serait partagé par parties égales entreles nouveaux fermiers et la batelière du bateau de dix heures, qui probablement était encore engagé par une fieffe à long terme mais vers 1656 le marquis d'Estampes en fit l'objet d'un bail particulier de neuf années, moyennant une rente annuelle de 2,500 liv.; elle devait être augmentée de300 liv. dans le cas il obtiendrait un arrêt pour que tant en hiver qu'en été et par personne pût faire payer deux sols; c'est le prix indiqué dans la scène III. Dans tous ces actes le bailleur se réservait pour lui, sa famille et ses serviteurs, le droit de passage gratuit. Le maître du bateau était même tenu de venir les prendre au quai de Caumont. En qualité de seigneur de Mauny, le marquis d'Estampes possédait aussi tous les bacs qui allaient de Caumont à Sahurs et à Saint-Pierre-de-Manneville.

François d'Estampes a épousé, le 16 mai 1641, Charlotte Brulart, dont il eut notamment.

1) Charles, qui suit.
2) François, dit le comte d'Estampes, qui épousa Elisabeth de Châlons, fille de Rodrigue de Châlons, chevalier, baron de Cretot, secrétaire du roi; 
3) Françoise d'Estampes, mariée à Jean Toustain, seigneur d'Héberville; 
4) une autre fille qui devint chanoinesse de Remirémont.

François est mort en mars 1667

Charles d'Estampes, l'aîné né vers 1642, marquis de Mauny et de la Ferté-Imbaut, appelé aussi marquis d'Estampes fut capitaine des gardes de Philippe de France, duc d'Orléans et de Philippe, petit-fils de France, régent du royaume. 

Il possédait environ cinquante mille écus de rente, Mauny, la Ferté-Imbault, plusieurs autres terres, sans compter le bel hôtel de Paris qui fut acheté après sa mort par le cardinal de Rohan.

Le 3 mai 1685 il rendit aveu au roi de son domaine et précisa les droits qu'il tirait de ses tuileries sises en forêt et hors d'icelle sur différentes paroisses.

Charles mourut le 3 décembre 1715; il avait épousé Marie de Régnier, qui lui donna six enfants, entre autres Roger, marquis de Mauny.

Roger d'Estampes.(1679-1718), avec très peu d'esprit. se faisait aimer de tous par sa loyauté et sa douceur. Après avoir combattu à la bataille de Spire, en 1703, il eut le malheur d'être pris en 1708 à la bataille d'Oudenarde et fut interné à Huisen, dans le duché de Clèves. Là-bas, le désoeuvrement et l'ennui le poussèrent dans les bras d'une jeune Flamande d'extraction modeste, Marie-Élisabeth Dirsche van Augeran, qu'il épousa à Avignon, ce qui déplut tellement à ses parents qu'ils refusèrent de le revoir et moururent en le déshéritant de La Ferté-Imbault au profit de son cadet. 

Capitaine-lieutenant des gendarmes du duc d’Orléans, il donna sa démission en 1715, charge qu'il céda pour 40.000 écus. L'année suivante, à la mort de son père, il se réfugia dans son domaine de Mauny dont il fut le marquis, seul débris de son riche patrimoine dont il espérait bien récupérer quelques bribes par la voie judiciaire. Mais la mort le surprit à Paris le 27 décembre 1718. en pleine procédure. Le marquis laissait un fils âgé de sept ans, Louis-Roger. 

Louis Roger d'Estampes, marquis de Mauny, dit le marquis d'Estampes, est le seul fils de Roger qui lui survécut. Né à Paris, le 2 novembre 1711, enfant, il fut spolié par son oncle qui était aussi son tuteur. Celui-ci, allié avec sa sœur, résolut de le dépouiller méthodiquement de tout héritage. Scandale si criant que la famille lui enleva d'autorité la tutelle pour la  passer à M. de Puysieux. Mais celui-ci, malgré son crédit et son zèle, ne put obtenir une transaction. 

Il devint mousquetaire du roi en 1727 et épousa Angélique d'Estampes-Valencay, sa cousine, qui mourut l'année suivante sans lui donner d'enfants. En 1734, il contracta une nouvelle alliance avec Marguerite Lydie de Bec-de-Lièvre de Cany, fille de Louis, marquis de Quevilly, conseiller au Parlement de Normandie.

Il fut rappelé à l'ordre par l'autorité royale en 1740 au sujet de la prééminence qu'il prétendait exercer sur la Seine au détriment des pêcheurs de Manneville. Pierre Lemercier & François Megard étaient alors Sergens & Gardes des Eaux & Forêts, Pêches & Chastes de la Baronnie de Mauny.

Sa femme est décédée, à l'âge de vingt-huit ans, le 3 avril 1742, après être accouchée, la veille, d'une fille morte en naissant. 

Le marquis Louis-Roger attendait encore à Mauny l'issue de son procès contre son oncle. Il y vivait triste, nécessiteux, solitaire. Et comme on le disait aussi bon, aussi doux que ses persécuteurs étaient féroces, la noblesse avoisinante le plaignait.  Durant un séjour à Mauny Madame de la Ferté-Imbault, parente des Estampes se rendit compte qu'ils se laissaient voler par la plupart de leurs vassaux. Soit par faiblesse, soit par ignorance. Il en résultait un dommage très sensible pour leur terre, agréable comme résidence et des meilleures pour le revenu. La marquise de la Ferté-Imbault en souffrit dans son amour de l'ordre et résolut d'y mettre fin. S'étant arrêtée à Rouen chez M. de Brou, elle y convoqua les fermiers et les paysans du domaine de Mauny pour leur laver la tête. Effectivement, elle les tança et les morigéna d'importance, en grande dame non moins qu'en bourgeoise avisée, et quand ces villageois se retirèrent enfin, au bout d'une heure, pâles de honte, ils disaient d'un air contrit à la chambrière : voilà une maîtresse dame d'Estampes ! Si nos maîtres en avaient toujours eu comme cela, ils seraient plus riches et plus considérés

En 1754, sa santé venant à décliner, Louis-Roger d'Estampes écrivit à sa parente, madame de la Ferté-Imbault, qu'il mourrait sans amertume, si elle voulait bien veiller sur ses deux fils, les derniers de sa maison.

Louis Roger d'Estampes trépassa en son château de Mauny, le 15 septembre 1754, à l'âge de 42 ans.
Il n'avait pas fermé les yeux que madame de la Ferté-Imbault se transporta en carrosse à Versailles pour solliciter le marquis de Puisieux, ministre des Affaires étrangères, et madame de Puisieux, qui étaient apparentés à la famille d'Estampes. Elle leur représenta la situation déplorable des deux orphelins. L'aîné, Louis, allait être désormais le marquis d'Estampes, et il fallait le marier. Le cadet, Hector-Joseph, appelé le marquis de Valençay, avait été fourré au séminaire sans la moindre vocation. Et madame de la Ferté-Imbault aspirait à le tirer de là et à en faire un officier, puisqu'il marquait tant d'aversion pour l'état ecclésiastique

Louis Omer d'Estampes, né le 4 décembre 1734, il bénéficia des libéralités de sa tante, Madame de la Ferté-Imbaut, ce qui lui permit de trouver, lui et son frère, son rang dans la noblesse de cour.

Sous les auspices de sa bienfaitrice, le marquis d’Estampes épouse le 11 février 1755 la belle Adélaïde Julie de Fouilleuse âgée de 12 ans, fille du marquis de Flavacourt et de la seule des cinq sœurs Mailly-Nesle qui se soit refusée à Louis XV. Quoi que...

Malheureusement, la jeune mariée meurt en  à 17 ans en donnant le jour à une fille. Nous sommes le 1er janvier 1760. Louis déçoit sa tante. Plutôt que de courber l'échine à la cour, il préfère les campagne militaires... et celle de Mauny. Colonel aux grenadiers de France en 1757, le marquis d'Estampes participera à la guerre de Sept Ans, principalement en Allemagne, avant d'être nommé brigadier. Quant au cadet, extrait du séminaire, il mène une vie de patachon.

En 1762, Louis Omer épouse Françoise Geneviève Joly de Fleury (1742 + 1817), fille d'Omer (1715 + 1810), procureur général du Parlement de Paris (1746). 

C'est lui qui fit reconstruite le château de Mauny datant du début du XVIe siècle. Il réceptionna les travaux le 26 juillet 1766.

Le marquis d'Estampes a de son premier lit Adélaïde Thérèse (1758 + 1783), mariée en 1773 au vicomte de Bourdeilles, et du second lit Louis-Omer qui suit. 

Madame de la Ferté-Imbault séjourne régulièrement à Mauny. Durant les deux mois d'été, on fréquente l'abbé de Boismont, établi au Landin. Elle sont à marier son petit-neveu, Louis-Félicité-Omer, lieutenant de chevau-légers, voilà qu'elle entame avec madame de Marsan une interminablecorrespondance d'affaires, énumérant les ressources présentes et à venir du futur. Si le marquis d'Estampes vendait Mauny, qu'en tirerait-il? Ehbien mais pour le moins un million, dont les deux tiers iraient au fils aîné, selon la coutume de Normandie. De plus, cent mille francs ayant étéassurés par madame de la Ferté-Imbault au fils aîné en 1755, lors du premier mariage du marquis d'Estampes avec mademoiselle de Flavacourt,comme il n'est venu de cette union que la vicomtesse de Bourdeilles, ces cent mille francs écherront à Louis-Félicité-Omer. Par-dessus le marché, elle lui destine ses deux maisons de Paris, évaluées quatre cent mille francs. Elle serait prête encore à y ajouter, en faveur d'un mariage particulièrement avantageux, une rente de quinze mille livres, et se chargerait très volontiers de loger et de nourrir à ses frais le jeune ménage.Bref, sa sollicitude et sa générosité se prodiguent en toute occasion sans pouvoir s'épuiser. Et le marquis d'Estampes a les meilleures raisons debénir l'attachement que ses enfants ont inspiré, chacun à part et collectivement, à madame de la Ferté-Imbault

En 1789, le marquis d'Estampes est inscrit le premier des nobles du bailliage de Pont-Audemer et se trouva à l'assemblée de l'ordre de la noblesse tenue aux Cordeliers de Rouen. Aux premiers jours de la Révolution, Machault, ancien garde des sceaux de Louis XV se cache au château avec son fils.

Le marquis d'Estampes n'émigre pas, à la demande de Madame Elisabeth, pour rester près du Roi, puis, en 1791, hérite de sa tante la marquise de la Ferté-Imbault, dont il était le légataire universel. Sous la Terreur, il a tâté du cachot.

Homme de lettres, il publia en 1811 un ouvrage intitulé "Poésies diverses extraites de mon porte feuille". 

Le calendrier potager gravé par lui et tiré sur carton souple rend hommage à son épouse. L'encadrement du texte comporte, parmi des feuillages et guirandes, des motifs symboliques de l'Amour : colombes, carquois et torche de Cupidon ainsi que les armoiries du couple.
Chacun des douze mois de l'année est accompagné d'une notice où figurent les fruits et légumes liés à la saison.
La célèbre confrérie du Roumois, établie à Saint-Ouen-de-Thouberville, avait, en 1772, comme premier protecteur, messire Louis, marquis d'Estampes, baron, haut justicier de Mauny. seigneur et patron dudit lieu de Mauny, de Barneville,  de Caumont, de Saint-Ouen, la Trinité, de Bardouville, la Bouille, seigneur de Touberville, la Houssaye, Plasne-le-Vivier, Baulieu, Laubrière, colonel du régiment de Rouen, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis et brigadier des armées du roi.
 

A la première Restauration, le marquis d’Estampes, est nommé lieutenant-général honoraire à 80 ans et fait grand-croix de Saint-Louis. Il meurt durant les 100 jours, peu avant Waterloo.

Louis Félicité Omer d'Estampes, 1763-1833.

Comte, puis marquis d'Estampes à la mort de son père, marié à Anne Camus puis, en 1787, à Christine Rouillé du Coudray. Il émigra un temps à la Révolution.

Mauny sous la Terreur

En août 1792, M. Liancourt, commandant général et M. d'Estampes fils restèrent au château de Mauny jusqu'au au 3 germinal, jour où ils s'enfuirent à la nouvelle que des commissaires de la Convention allaient venir les arrêter. (Arch. du dép. Interrogatoires de Renoult, garde, et de Chatin, professeur des enfants d'Estampes). Le 6 germinal, Siblot ordonnait l'arrestation de Germain Rosier, de la commune de Mauny, qui avait facilité cette fuite en achetant de M. de Liancourt pour 2000 l. de meubles, qu'il avait payés avant livraison.

Officier, chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp, Louis Félicité Omer d'Estampes fut maire de Mauny de 1814 à sa mort, en 1833, qui marque la fin de la présence de la famille d'Estampes au château de Mauny. La lignée se poursuivit cependant avec 

Ludovic Omer, marquis d'Estampes, né à Mauny le 29 septembre 1795, Lieutenant des Hussards du Jura, décoré de la Légion d'Honneur le 1er septembre 1824, mort le 1er février 1875. Marié en 1824 à Elisabeth Blanche de Thiard. Dont

Jacques, marquis d'Estampes, 1825-1902. C'est sans doute lui qui demanda à relever les dalles tumulaires de l'église de Mauny. Mais la famille ne possédait plus le château. Les armes d'Estampes sont d'azur à 2 girons d'or, mis en chevron, au chef d'argent, chargé de 3 couronnes ducales de gueules. 

La famille compte un autre titulaire de la Légion d'Honneur né à Mauny : 

Auguste François Hector d’Estampes, né le 21 avril 1804 au château, chevalier le 14 avril 1844, officier le 29 décembre 1854, commandeur le 14 mars 1865. Il fut général de brigade. Décédé le 9 juin 1890. il habitait 256, rue de Vaugirard. Il fut maire de Barneville où l'on trouve son tombeau.

Rémi Caban

En 1832 paraît une Notice des principaux ouvrages formant ta bibliothèque du château de Mauny, près la Bouille, à cinq lieues de Rouen, dont la vente aura lieu les 20 et 21 septembre 1832, à onze heures précises du matin. Vente après le décès de Mme la marquise d'Estampes. In-8° d'une feuille. Impr. de Crapelel, à Paris. — A Rouen, chez Frère; à Paris, chez M. Lemoine, notaire; à Mauny, au château.

C'est Me Langrenay, notaire à Duclair, qui ouvrit les ventes le dimanche 16 septembre par du bois et du charbon de bois. Les 17 et 18 ce fut du linge, des draps de maître et de domestique, nappes et serviettes, le 19 des meubles et couchures, objets de toutes sortes.

En 1833, à la mort du maire de Mauny, les archives du château, hormis les titres de propriété, furent brûlées. Rémi Caban, riche commerçant de Rouen et nouveau propriétaire protesta des accusations qui pesèrent contre lui : ce furent ses prédécesseurs qui, selon lui, se livrèrent à cet acte de vandalisme.

Dans le courant de l'année 1843. le bruit se répandit que le nouveau propriétaire, après avoir réalisé des travaux assez importants, était sur le point de céder le domaine à la reine Christine d'Espagne. Mais, à la suite du hombardement de Barcelone par les ordres du régent Espartero, les affaires de la péninsule ibérique prirent un caractère qui ramena dans le cœur de la mère de la jeune reine Isabelle II l'espoir de son prochain rappel à Madrid et ce projet de vente, s'il a réellement existé, n'a pu avoir de suite.

Caban fils revendit le domaine.

ADJUDICATION même sur une seule enchère, en la chambre des notaires de Paris, par le ministère de Me BAZIN, le mardi 27 juillet 1869, à midi, du château et de la terre de Mauny, situé commune de Mauny (Seine-Inférieure) et sur sept communes circonvoisines, d'une contenance de 1,079 hectares 65 ares 5 centiares, composé :
Du château, ses dépendances et réserves ;
11 fermes et 10 maisons et leurs dépendances, louées 22,000 fr.;
895 hectares de bois taillis et forêts en coupes réglées, d'un revenu de 15,000 fr.,
Et de hautes futaies,–belle chasse.
Mise à prix 1,100,000 fr.
Pour tous renseignements, s'ad. a Me Bazin, notaire à Paris, rue Ménars, 8; à Me Desbois, notaire à Sotteville-lès-Rouen, et au régisseur du château.
Le château de Mauny est à 10 minutes de la station de la Londe, ligne de Serquigny, et à 1h 1/2 de la station d'Elbeuf.


Les Doudeauville

Auguste Stanislas Marie Mathieu, duc de Doudeauville, vicomte de la Rochefoucault, devient le possesseur de la terre de Mauny en 1869. C'était sa résidence d'été et il s'y livrait à des chasses royales. Il avait épousé Marie de Colbert-Chabanais dont il eut deux enfants : Sosthène (1855-1875) et Mathieu (1863-1881), morts jeunes. Le duc est mort à Cannes en 1877. Ses biens immenses sont revenus à son frère cadet.

Sosthène Marie Charles Gabriel, duc de Doudeauville (notre image) joua un rôle important sous la IIIe République. Epoux de Marie de Ligne, il eut Elisabeth de la Rochefoucault Doudeauville. 

Elisabeth de la Rochefoucault Doudeauville (1865-1948) épousa en 1884 le prince de Ligne (1854-1918), cousin de la reine Victoria. Elle accoucha au château, le 22 juillet 1885, d'une fille prénommée Suzanne. Le couple divorça en 1908

Marie Suzanne Marguerite Louise de Ligne (1885-1971), née à Mauny, épousa en 1906 le prince Alexandre de Tour et Taxis dont elle eut une fille. Divorce en 1919. Décédée à Paris en 1971, elle était titulaire de la Légion d'Honneur.


Les Roussel
M. Roussel, éleveur de chevaux de course, achète le château en 1926 avec bois, terres et fermes Le château est occupé par les Allemands à deux reprises durant la guerre. D'abord du 8 août au 15 octobre 1940. Puis du 20 octobre 1943 au 26 août 1944. Entre temps, en décembre 1943, une rampe de V1 est installée près du château. En juillet et août 1944, le château est bombardé, incendié. Les occupants se réfugient dans les souterrains. Après guerre, M. Roussel reconstruit le château.  Des parties de chasse ont lieu dans la forêt de Mauny deux fois dans l'année. Sa fille Andrée, épouse Pavloff, revendit le château.

Les Moonistes

Fin 1975, les Moonistes croyaient dominer le monde dans un avenir proche, et commençaient à acquérir de l'immobilier en France. Ce fut d'abord le château de Mauny, près de Rouen avec parc et dépendances. Il devait servir au "training" de 1.000 recrues à la fois. Jamais entièrement remis en état, il a été finalement vendu 2 200 000 F .aux enchères par l'administration fiscale, ce qui n'a couvert qu'une faible part des dettes de l'AUCM (Association pour l'unification du christianisme mondial), redressements fiscaux et amendes à la suite d'un long procès. L'association et ses responsables de l'époque sont définitivement insolvables.(Source : Bulles n°72, 4ème trimestre 2001)

Aujourd'hui

"C’est un lieu chargé d’histoire mais dorénavant très privé et perdu au milieu des bois où gambadent librement cerfs, biches et daims. Construit dans le premier quart du XVIIe siècle, à l’emplacement d’un château fort médiéval, le château de Mauny appartient depuis une dizaine d’années à une SCI. Michèle Couturier, gérante de sociétés est occupante des lieux, est une jet-setteuse qui partage son temps entre Paris, Saint-Tropez et Mauny: au gré des déplacements et humeurs festives de la jet-set internationale..."  (Paris-Normandie, 11 août 2010).



SOURCES

Charpillon,Anatole Caresme, dictionnaire des communes de l'Eure
Le bateau de Bouille, sieur Jobé, précédé d'une notice d'Edouard Méry.
Constantin Photiadès, Revue de Paris, 1926.

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