Feuilletons ici quelques guides où la presqu'île gémétique est mentionnée. La visite commence en 1740...

 

Premier guide: Duplessis, description de la Haute-Normandie, 1740.

Le Trait, & Yainville, font deux villages, qui ont chacun leur Eglife. Anciennement même, il y avoit deux Chapelles au Trait, S. Martin, & S. Nicolas ; mais elles ne formoient qu'un seul titre de Benefice, lorfque Simon, Comte d'Evreux, & Mathilde son epoufe, les donnerent à l'Abbaë de Jumieges, à condition de les faire deffervir par un Prêtre. Or le Trait n'etoit alors que Succurfale, ou Annexe d'Yainville. (Arch. de l'Abb.de Jum.) En 1514, il n'y avoit plus au Trait que la Chapelle de S. Nicolas, toujours succurfale d'Yainville ; elle obtint cette année-là des Fonts-Baptifmaux, & un cimetière.(Arch. De l'Archev. de Rou.) Depuis ce tems-là, & avant le milieu du dix-feptieme fiecle, elle eft devenue l'Eglise principale, & Yainville n'eft plus que son Annexe. C'eft à caufe de l'union de ces deux Eglifes que la cure porte aujourd'hui le nom du Trait-Yainville. Cependant eû egard au Gouvernement Civil, le Trait eft de la Vicomté & de l'Election de Caudebec ; & Yainville eft de la Vicomté & de l'Election de Rouen. Ce dernier Village eft appelé dans quelques anciens titres Endonis-Villa ; et on trouve en effet dans Guillaume de Neubrige (lib. I. cap. 19) un Endo de Ftella :mais les plus anciens titres portent Winvilla.

 

Simon Barthélémy Joseph Noël, rédacteur du journal de Rouen. Essai sur le département de la Seine-Inférieure, Volume II, chapitre V, publié en l'an III, 1793.

  

DE la forêt du Trait, que j'avois cotoyée quelque-temps, en laissant sur ma droite, de l'autre côté de la Seine, Bliquetuit, où il y a eu autrefois un port et la Mailleraie, dont le château se présente de loin avec avantage ; j'ai passé la rivière au Trait, trajectus, pour, aller rendre visite à la tourbiere de Jumieges, située dans le marais d'Herteauville, vulgairement appellé la Harelle. Il n'y a gueres plus de quarante ans qu'on extrait la tourbe de ce marais. L'examen des lieux, celui des procédés qu'on suit dans 1'exploitation de cette terre inflammable, établissent suffisamment qu'elle ne contient aucun principe minéral ni bitumineux, et qu'elle est le produit des débris des végétaux entassés et décomposés depuis plusieurs siecles. La tourbe des lits supérieurs est la moins estimée; elle est legere , spongieuse, grisâtre et dépourvue de phlogistique. Celle des lits inférieurs, qui est la meilleure, est aussi la plus pesante et la plus noire, elle se trouve à trois metres ou environ de profondeur et au-delà; le sol qu'on défonce ensuite n'offre plus qu'un assemblage de racines, de bois, d'arbres mêmes, surtout des aulnes et des saules assez bien conservés ; vient ensuite la terre végétale. Quelle que soit au surplus la connoissance qu'on a de la différence et de la superposition des couches, je puis assurer que nul travail n'est plus précaire ni plus incertain. Les plantes dont les débris servent le plus à la composition de cette tourbe, sont une infinité d'especes de carex, de cyrpus, de cyperus. Le typha, le sparganium Ou ruban-d'eau, et sur-tout le myrica-gale, arbrisseau dont l'individu femelle porte la cire, et dont on se sert en Hollande pour parfumer les caques on barrils qu'on doit emplir de hareng, s'y trouvent aussi abondamment, ainsi que l'ériophorum, ou tête-lainue. Ce marais offre aussi une grande variété d'autres plantes, telles que le triglochin-palustris, l'osmunda regalis, l'œrica tetraliz, le ros solis, l'andromeda polifolia, etc. On croyoit cette dernière originaire de l'Amérique septentrionale, Jumieges est le seul endroit de la France que je sache, où elle croisse spontanément ; elle y fut découverte il y a trente ans. Avant de quitter ce marais, j'observerai que le sol en est si spongieux, qu'en 1740, lors du dégel, la partie dite le haut marais étant imbibée de l'eau qui la couvroit, se souleva d'elle même et flottoit comme une isle, tandis que le terrein circonvoisin étoit inondé; au décroissement des eaux, cette superficie mobile reprit son premier état.

De l'autre côté de la Seine est Jumieges, dont on évalue aujourd'hui la population à 1800 individus, et qui possédoit anciennement des vignobles. Dès le septieme siecle , il est question des vignes chargées dc grapes de raisin qui se voyoient autour de Jumieges et le vin de ce nom se trouve encore employé en 1200 dans un état des revenus et des dépenses de Philippes Auguste. Mais Jumieges tiroit sa véritable et principale illustration du monastere que les Normands, conduits par Hasting , détruisirent dans leur premiere invasion, qui fut rétabli vers 870, respecté par Rollon en 896, embelli et richement dolé par ce chef des Normands, quand une portion de la Neustrie lui eut été concédée. L'auteur de la vie du moine Philbert nous a conservé la description du premier édifice ; selon lui, Jumieges étoit un lieu de délices où se trouvoit réuni tout ce qui peut servir aux besoins et aux jouissances de la vie. On voit qu'alors Jumieges contenoit jusqu'à neuf cents moines, nombre vraiment prodigieux, si l'on ne réchissoit que les arts exilés y avoient trouvé protection et aliment. Le même auteur rapporte à cette occasion que les pieux cénobites qui s'étoient retirés dans ce monastère pêchoient dans la Seine des poissons de mer longs de cinq pieds, dont la chair faisoit non-seulement leur nourriture, mais dont la graisse servoit aussi à l'eutretien de leurs lampes, ce qui ne peut s'entendre que des marsouins, cétacée dont j'ai déjà parlé. On voit en effet Henri II, duc de Normandie donner aux moines de Jumieges la propriété des marsouins qu'ils pêcheroient, et de nos jours l'abondance de ce poisson dans la Seine est telle, que souvent l'eau de la riviere en est presque noire vers Petiteville, Noirville, etc. Successeur de Rollon. Guillaume, surnommé Longue-Epée, fit reconstruire le monastere de Jumieges, tel que nous le voyons aujourd'hui. L'architecture est saxonne, les deux principales tours sont quarrees jusqu'aux trois quarts de leur hauteur, la partie supérieure offre un poligone irrégulier. Klovis II ayant fait couper les nerfs des bras à ses deux fils, coupables de rebellion, ce pere barbare et dénaturé fit exposer ces victimes dans une barque abandonnée sur la Seine sans batelier; c'est à Jumieges qu'ils aborderent, et reçurent par les mains des moines les devoirs de la sépulture.

C'est à Jumiege que Tassillon, duc de Baviere vaincu par Charlemagne, contre lequel il s'étoit révolté, fut cacher sa honte et ses revers, forcé de renoncer au monde, c'est-là qu'il embrassa la vie monastique avec son fils Theudon. après avoir eu la tête rasée en punition de sa felonie. Char1es VII aimoit Jumieges, il s'y étoit fait bâtir une maison de plaisance où il résida long-temps; c'est là qu'il perdit la belle Agnès Sorel, cette maîtresse d'un roi qui fit servir à la gloire et à la liberté de son paya la passion qu'elle avoit inspirée à son souverain. On soupçonna qu'elle étoit morte de poison; Jacques Cœur, célebre négociant d'alors, fut accusé d'être l'auteur de ce crime, mais ses freres prouverent qu'Agnès étoit morte en couches, et Jacques Cœur fut déchargé de l'accusation. J'ai rapidement parcouru le cloître de cette ancienne abbaye; l'architecture n'y a rien laissé de recommandable. Les voussoirs des voutes sont lourdement ramifiés, quatre tableaux peints à fresque sur les murs et tellement détériorés aujourd'hui, qu'il seroit difficile de les apprécier, sont tout ce qu'elle offre de remarquable ; le premier représentoit la descente d'Hastings et l'incendie de Jumieges ; le second, Guillaume Longue-Epée, chassant dans les bois voisins et rencontré par des moines qui lui offrent l'hospitalité ; le troisieme, le supplice des fils de Klovis ; le quatrieme, une révélation mystique du bienheureux Aicadre , qui est averti par un ange que sur neuf cents religieux, le ciel doit bientôt en appeller à lui la moitié. Le pinceau peu exercé du moine qui a créé ces tableaux a négligé les convenances et les rapports; mais rien n'exccuse la barbarie de ces derniers temps, irrespectueuses envers des monuments que la lime des siecles n'avoit osé toucher. Qu'importe que ces rnonuments des arts fussent inexacts, grossiers et gothiques, pour me servir d'une expression vulgaire, n'en étoient-ils pas plus précieux pour l'histoire des hommes et des arts ? Des siecles entiers avoient respecté sur les bords de la Vaucluse les tombeaux de Pétrarque et de Laure, et sur les rives de la Seine la tombe froide et glacée de l'amante de Charles VII. Il avoient aussi respecté celle des infortunés fils de Klovis, qui, en habits militaires, gisoient figurés sur la pierre qui recouvroit leur tombeau. Ces monuments et tant d'autres consacrés par nos souvenirs, ont été le jouet et la proie d'une jgnorance sacrilege. Eh! Comment les eût-elle épargnés, alors que la reconnoissance, l'amour conjugal ou la piété filiale ont vu disperser religieusement les cendres de ce qu'ils avoient de plus cher, et n'ont pu dérober à la barbarie que les chefs-d'œuvres soustraits par le hazard à la faulx du vandalisme des derniers temps. Epars au loin sur le pavé, des fragments de marbre et de pierre indiquent la place qu'occupoit la tombe d'Agnès Sorel et celle des fils de Klovis ; la même main dévastatrice n'a point respecté la contre-table de l'ancienne église, monument de sculpture représentant en huit cartouches les principaux mysleres de la religion du Christ, où les figures exécutées pour la plupart d'après lc style grec, ofroient les draperies les plus soignées et formoient un contraste frappant avec le style et le goût qui dominoient alors dans la sculpture. Enfin ce que le fer d"une soldatesque effrénée n'osa détruire dans les guerres de religion. quand Jumieges fut pris et livré au pillage en 1562, le fer de la révolution l'a renversé.

Je me suis arraché avec précipitation du milieu de ces débris moins nombreux pourtant que ceux qui deshonorent Wandrille : en m'éloignant de Jumieges. qui est encore une propriété nationale, j'ai fait des vœux pour que la république sanctifiât le cloître et l'enceinte de ses murs, par une institution utile qui honorât l'humanité. J'ai désiré que l'abbaye et les bâtiments qui en dépendent servissent un jour d'azyle et de maison de retraite à nos vieux marins blanchis dans les combats de mer, dont le front cicatrisé de blessures ou le corps glorieusement mutilé commandent le respect du citoyen et la reconnoissance de l'état. Nouveau Greenwich, Jumieges, dont la position est si belle, pourroit servir totut-à-la-fois de retraite pour les matelots invalides et d'école de premiere instruction pour la jeunesse qui se destine à la profession d'hommes de mer. Puisse cette idée, aussi utile qu'elle est rapidement présentée, fructifier pour les défenseurs de la patrie et la jeunesse naissante qui sera la pepiniere de ses marins ! Puisse-t-elle tourner à la gloire de la France qui s'applaudira d'être juste, bienfaisante et généreuse à la fois !

Me repliant presque sur la route que j'avois déjà tenue, j'ai dirigé mes pas vers Gainville, pour me rendre à Duclair.On avoit formé le projet d'ouvrir à la Seine un nouveau canal, dans la vallée de Gainville, ce qui auroit mis Jumieges dans une isle, et eut abrege de cinq et meme de six lieues la navigation de la Seine. J'ai reconnu sur les lieux la portion de tranchée qu'on avoit déjà ouverte, on assure que les travaux furent suspendus puis abandonnés par la crainte de ne pouvoir assez maîtriser la violence des courants, crainte légitime peut-être, mais dont les motifs auroient besoin d'être plus approfondis.

Duclair n'a rien de remarquable, quant à la population ni à l'industrie. Les Normands y ruinerelnt une abbaye d'hommes qn'ils trouverent sur pied ; placé à l'entrée de l'anse ou presqu'isle de Jumieges, Duclair est un des principaux marchés à bled des cantons voisins. On m'avoit parlé qu'un ancien camp au milieu des bois sur le haut des côteaux, dont la chaîne regne de ce côté le long de la Seine. L'idée que je m'en étois faite a été remplie; c'est en effet une position militaire bien assise et bien défendue par la nature et l'art, je croirois volontiers qu'elle a été occupée durant les guerres de religion et celte de la ligue, on y a plusieurs fois trouvé des boulets, en fouillant au pied des arbres. Non toin du camp des Cateliers, toujours le long des collines, est une pointe de roche détachée vulgairement appellée la chaire de Gargantua par les gens du pays. Cette éminence a servi peut-être, ou du moins étoit fort propre à porter un fanal de navigation pour éclairer les bâtiments qui descendoient ou remontoient la Seine, car je ne crois pas qu'aucune circonstance de la vie ni du roman de l'ingénieux Rabelais ai trait au nom qu'on lui donne aujourd'hui.

 

Guide du voyageur sur les bateaux à vapeur de Paris au Havre, gravures d'E. Breton, 1841.

 

AMBOURVILLE, BERVILLE ET ANNEVILLE

(RIVE GAUCHE ).

Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair. - Population, 250, 400 et 550 habitants.

Ces trois villages sont situés à trois lieues, trois lieues et demie et trois lieues trois quarts de Rouen, presque sur la même ligne, à l'extrémité de la presqu'île que forme la Seine pour étreindre la forêt de Mauny, et en face de Duclair. On aperçoit près d'Anneville le château de M. Darcel, colonel de la garde nationale de Rouen, et, non loin de là, un hôpital fondé et doté par son oncle, négociant estimable, mort il y a quelques années.

 

DUCLAIR OU DUCLER ( RIVE DROITE)

Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair. - Population, 1,800 habitants.

 

Ce bourg est situé à quatre lieues O. N. O. de Rouen, dans une position agréable, sur le bord de la Seine, près de son confluent avec l'Austreberte. Il consiste dans une rangée de maisons qui longent le fleuve, adossées à des falaises blanchâtres, dont quelques-unes présentent des formes bizarres et quelquefois des masses imposantes. C'était autrefois le siége d'un monastère que pillèrent les Normands. Tout près de là, un rocher, plus élevé que les autres et d'une forme plus bizarre encore, porte le nom de Chaise de Gargantua. Vis-à-vis apparaissent de jolies maisons de campagne ; trois quarts de lieue avant Duclair, au hameau de la Fontaine, on voit les ruines d'un ancien édifice, connu sous le nom de Chapelle Sainte-Anne. Il n'en reste qu'une seule chambre, ornée d'une cheminée curieuse, sous le double rapport de la construction et des ornements. De la Fontaine à Duclair, la route, presque tirée au cordeau au pied d'une chaîne de rochers abruptes, est d'un effet sauvage et pittoresque. Là, de pauvres ramilles ont creusé leurs habitations souterraines.

Duclair possède des fours à chaux, une filature et un marché en renom dans toute la contrée pour le commerce des grains et de la volaille, particulièrement des canards. Les aloses et les éperlans qu'on pêche dans ces parages jouissent aussi d'une grande réputation, car leur mérite s'accroît de la distance où on les prend de l'embouchure de la Seine. Duclair a trois foires annuelles, les mardis de Pâques et de l'octave de la Fête-Dieu et le 10 octobre. Elles ont principalement pour objet le commerce des chevaux, des bestiaux, des cuirs, des meubles et de la quincaillerie.

MÉNIL-SOUS-JUMIÉGES ( RIVE DROITE ).

Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair - Population, 500 habitants.

 Ce village, situé près de la Seine, à cinq lieues trois quarts de Rouen, doit son nom au manoir ou ménil qu'y habita la belle Agnès Sorel pendant le séjour de Charles VII à l'abbaye de Jumièges, et où mourut, le 9 février 1449, ceste noble damoiselle, dame de Beauté, piteuse envers toutes gens et qui largement donnoit de son bien aux églises et aux pauvres, comme disaient les moines du couvent. Elle expira naturellement des suites d'une couche, ce qui n'empêcha pas la calomnie d'accuser de sa mort Jacques Cœur, l'argentier du roi. La maison, aujourd'hui habitée par un laboureur, charme le voyageur par son aspect mystérieux, avant qu'il se soit informé des premiers maîtres de cette demeure ; elle n'offre cependant rien de remarquable à l'intérieur; mais les murs, couverts des chiffres d'Agnès, et les croisées gothiques subsistent tels qu'ils étaient au temps de la belle des belles. Ce petit édifice est entouré d'un bois et ombragé par un vieux châtaignier que l'on dit contemporain de l'amante de Charles VII.

Guenonville (Rive Gauche).

Département de l'Eure - Arrondissement de Pont-Audemer - Canton de Routot -Population, 350 habitants.

Petit village près de la Seine, à quatre lieues et demie de Pont-Audemer, en face de Ménil-sous-Jumièges. Il est adossé à la forêt de Brotonne où les rois de France de la première race venaient jouir des plaisirs de la chasse. On voit tout près un chêne à trois fourches réunies à la base, formant un réservoir qui, dans les grandes chaleurs, contient de 3 à 5 pieds d'eau. On l'appelle la Cuve.

Le Landin (Rive Gauche)

Arrondissement de Pont-Audemer. - Canton de Routot. -Population , 300 habitants.

Petit village à quatre lieues et demie de Pont-Audemer. Le fleuve baigne les pieds des collines dont le joli château du Landin couronne le sommet. Placé dans un des plus beaux aspects de la rive gauche, ce château mérite d'être visité pour sa situation et ses bois. Les collines, qu'on. Prendrait de loin, dit un auteur (J. Morient, voyage historique et pittoresque), pour les vertèbres d'un géant, sont rangées avec symétrie. Leurs bases, qui se touchent, tombent brusquement dans la Seine, et l'intervalle qu'elles laissent entre elles forment une infinité des vallées qui s'élargissent au sommet et se couvrent d'arbres et d'arbustes qui semblent se complaire dans ces enfoncements.

Jumièges (Rive Droite).

Département de la Seine-Inférieure - Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair. - Population, 2000 habitants.

Ce bourg est situé à quatre lieues et demie O. de Rouen et à une lieue et quart S. S. O. de Duclair, près de la forêt du Trait, dans une presqu'île délicieuse que forme la Seine. S'il mérite surtout d'attirer notre attention, c'est à cause de son ancienne et opulente abbaye qui fut en divers temps le théâtre de grands événements historiques. Son nom ancien était Gemeticum, de gemma, pierre précieuse. Il n'y avait là encore, au septième siècle, qu'un désert marécageux, couvert de bois et presque inhabité. Clovis Il en fit don à saint Philibert, qui, vers 560, y fonda une abbaye commendataire de Bénédictins, dont il fut le premier supérieur. Cette abbaye eut, dès son origine, un territoire qu'on peut évaluer à quatre lieues de circuit. Les moines, au nombre de 900, plus 1,500 convers, faisaient fleurir l'agriculture sous les murs de leur demeure; et leurs industrieux travaux avaient mis leurs possessions à l'abri des ravages du fleuve. Près de 1,200 villageois étaient réunis autour de cette espèce de république, que les rois se plaisaient à visiter. On y voyait deux églises. Les Normands les brûlèrent toutes deux en 841 et 851. Guillaume-Longue-Épée, fils de Rollon, le Lycurgue normand, fit reconstruire, en 930, l'abbaye, dont on admire encore les ruines majestueuses. Il y eut, comme précédemment, deux églises. Celle qui était consacrée à la Vierge, et qui ne fut achevée que par l'abbé Robert II, était d'une grande magnificence ; on parle d'une flèche élevée à une hauteur immense au dessus de la croisée, et qui fut détruite en 1573 parce qu'elle menaçait ruine. La dédicace de cette basilique avait été faite en 1067 par saint Maurille, archevêque de Rouen, en présence de Guillaume-le-Conquérant. Là, Tassillon, duc de Bavière, avait été contraint par Charlemagne de prononcer avec son fils des vœux monastiques. Les deux églises de Jumièges renfermaient les tombeaux d'un grand nombre de personnages illustres. Il est une de ces sépultures qui a exercé long-temps la sagacité des antiquaires; elle représentait deux jeunes seigneurs, couchés côte à côte sur le dos, de l'âge de seize à dix-sept ans, revêtus de la longue robe des nobles de la première race, la tête ceinte d'une espèce de diadème. Les chroniqueurs ont prétendu que c'étaient les deux fils de Clovis II qui, s'étant révoltés contre leur père, avaient eu les nerfs des pieds et des jarrets coupés et brûlés; et qu'ainsi mutilés, on les avait abandonnés sur la Seine dans un bateau sans gouvernail. Ce bateau, à travers mille périls, les aurait portés devant l'abbaye de Jumièges, où l'abbé les aurait recueillis, c'est ce qu'on a appelé les énervés de Jumièges. Les érudits, suivant l'usage nient cette tradition; mais, comme ils n' ont rien à mettre à la place, il faut bien s'en contenter en attendant mieux. Il est sorti de l'abbaye de Jumièges plusieurs hommes illustres, tels que saint Hugues, saint Eucher et l'historien de Normandie, Guillaume de Jumièges. Ce fut dans les neuvième et dixième siècles un séminaire d'évêques, dont il est souvent parlé dans l'histoire de l'église gallicane. Les principaux manuscrits de l'abbaye ont été transportés à la bibliothèque de Rouen. Charles VII , dépouillé de la presque totalité de son royaume, se retira à Jumièges, où il résida long-temps. Ce: fut tout près de là, au Ménil qu'il perdit sa belle maîtresse Agnès Sorel, dont le corps fut inhumé à Lothes, et son cœur et ses entrailles conservés à l'abbaye, où les moines leur élevèrent un magnifique monument en marbre dans la chapelle de la Vierge.

Durant la révolution le peu de poussière qui représentait le cœur d'Agnès fut jeté au vent ; le marbre qui le recouvrait fit long-temps partie du balcon d'une maison construite au haut de la rue St-Maur, à Rouen: il a été rendu à sa première destination en 1838. Le tombeau des énervés ne fut pas plus respecté, ni les statues des fondateurs Clovis II, sainte Bathilde, sa femme, saint Philibert, saint Hugues , Rollon, Guillaume-Longue-Épée, Charles VII, etc. Les murs de la plus ancienne abbaye du royaume ont été dépouillés de leurs ornements, transportés à grands frais en Angleterre." Rien de plus imposant, dit un écrivain, qu'une promenade à travers les restes du monastère de Jumièges. Sous la voûte de son porche, surmonté de longues tours carrées, hautes de 50 rn. 35 c. , qui servent de point de reconnaissance aux navigateurs, et qu'habitent de nombreuses familles de cornis et de choucas voltigeant incessamment autour de leurs flèches ; entre ces colonnes qui semblent attendre une voûte en remplacement de celle dont les débris gisent à leur base ; sous ces ogives sans vitraux, où les infiltrations pluviales ont imprimé des traces verdâtres; au pied de ces murs au sommet dentelé par la destruction et tapissé de giroflées, dont les oiseaux de la tour ou le vent des orages ont jeté les semences..., à travers les crevasses de la pierre, on voit souvent des os blanchis, arrachés à un cimetière voisin, suspendus dans les encaissements de la muraille ; car, sur ce sol de sable, quand les matériaux naturels de la construction manquaient à ces cénobites, ils y suppléaient à l'aide des débris de leurs charniers. Chaque dégradation du temple de Jumièges laisse à nu ou fait rouler sur le sol quelque catacombe aérienne dont les ossements appartenaient sans doute à une époque reculée, quand la truelle du maçon les plaça dans cet étrange sépulcre, où les œuvres de l'art se consolidaient par les débris de l'humanité. " Les restes de l'abbaye sont heureusement aujourd'hui la propriété de M. Caumont, de Rouen, ami éclairé des arts et des antiquités nationales. On peut donc espérer que ces vénérables débris ne seront plus voués à la destruction. Il est impossible d'avoir plus de prévenance que lui pour le voyageur curieux.

Vauban avait formé le projet de faire de Jumièges une île, en creusant un canal à sa partie septentrionale, et abrégeant ainsi de cinq lieues la navigation de la Seine; les travaux en furent même commencés , mais bientôt suspendus. L 'idée de Vauban a été reproduite par M. de Bérigny, dans son projet de canalisation de la Seine.

L'église paroissiale du bourg, construction de différents âges, est ornée de riches vitraux du seizième siècle. On exploite la tourbe aux environs.

YAINVILI.E ( RIVE DROITE )

Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair - Population, 300 habitants.

Ce petit village est situé près de la Seine, à cinq lieues de Rouen. Derrière se développe, vers le nord, la forêt du Trait, faisant face à celle de Brotonne qui ombrage la rive opposée.

HEURTEAUVILLE ( RIVE GAUCHE).

Arrondissement de Rouen- Canton de Duclair - Population. 350 habitants.

A cinq lieues de Rouen, en face de Yainville, sur la lisière de la forêt de Brotonne. Cette belle forêt, qui s'élève en amphithéâtre, fut, par un décret de la Convention, gratifiée du titre de forêt de l'Unité Nationale. Mais elle a repris avec orgueil le nom qu'elle avait long-temps porté. Le hameau de Heurteauville est souvent cité à cause d'un marais nommé vulgairement la Harelle. Le sol n'est composé que de tourbes et de détritus de végétaux qui se sont décomposés sous l'eau.

LE TRAIT ( RIVE DROITE ).

Arrondissement de Rouen. -Canton de Duclair. Population , 500 habitants.

A cinq lieues de Rouen, près de la. forêt de Trait, dont la superficie est de 3,100 arpents.

GUERBAVILLE ( RIVE GAUCHE ).

Arrondissement d'Yvetot -Canton de Caudebec - Population, 1,600 habitants.

A trois lieues et demie d'Yvetot et une lieue et demie S. S. E. de Caudebec, tout près de la Meilleraye et de la forêt de Brotonne.

LA MAILLERAYE ( RIVE GAUCHE ).

Arrondissement d'Yvetot. - Canton de Caudebec. - Population, 1,600 habitants.

Bernardin de Saint-Pierre a peint, dans un style inimitable les ondes pures et limpides de la Seine arrosant, dans leurs contours sinueux, les frais ombrages de ce bourg situé à trois lieues et demie S. d'Yvetot et à une lieue et demie S. E. de Caudebec, et son vaste château, dont le beau parc et la magnifique terrasse se mirent dans les eaux du fleuve. Cette demeure princière porte le caractère de plusieurs époques. Là, dit-on, La Vallière a vécu à l'âge heureux où, pour la première fois, son cœur s'ouvrait à l'amour. Là est né un des plus grands orateurs, un des premiers écrivains de notre époque, celui à qui Napoléon a légué la noble mission de composer l'histoire diplomatique de son règne, M. Bignon. Jamais l'indigence n'a franchi le seuil du château; car il n'y a pas de malheureux aux environs. Mme de Mortemart, digne héritière des vertus de Mme de Nagus, sa mère, se fait chérir comme elle de toute la contrée. La duchesse de Berry a déjeuné sous ces ombrages en 1824. La colonne de marbre que vous voyez sur la pelouse a été élevée pour conserver le souvenir de cette halte gracieuse de la châtelaine de Rosny. Le village, qu'on appelait autrefois Mesterée et en latin Mespitetum, est contigu à l'habitation. Sa longue rue court du nord au midi. Il est renommé pour ses chantiers de construction. C'est de là que sortent les plus beaux navires que fait élever le commerce de Rouen, et presque toutes les alléges qui transportent du Hâvre à Rouen les marchandises que de gros bâtiments ne pourraient y aller décharger.

 

Jules Janin, la Normandie, 1862.

 

Duclair : un beau quai où se pèchent les meilleurs éperlans et les meilleures aloses, qui ne remontent guère plus loin. -Le Mesnil : à cette petite croisée, on raconte que la belle Agnès, quand elle était seule, regardait souvent du côté de Jumièges pour voir si elle ne verrait rien venir. Nous vous avons dit l'histoire de l'abbaye de Jumièges, et notre histoire s'est arrêtée à la mort d'Agnès. Après Agnès y vint Marguerite d'Anjou la chevaleresque; du haut de ces clochers croulants, les cloches s'agitèrent en l'honneur de Marguerite. Longtemps la chambre de Charles VII servit d'asile à des têtes couronnées. Vous savez le reste de cette histoire; elle est la même pour tous les monuments de la Normandie : les calvinistes, qui brûlent et qui pillent; la Révolution française, qui abat et qui vend les dépouilles des vaincus! A cette heure, de cette grande institution religieuse, voilà tout ce qui reste: colonnes tronquées. chapiteaux brisés, ogives chancelantes auxquelles pendent encore quelques vitraux fêlés. Ces vieux vitraux représentent l' Apocalypse, et ce n'est pas la seule énigme de cette ruine illustre. Les deux clochers restent debout après tant de révolutions et de tempêtes. -Et c'est là tout de cette poussière. Débris d'autels, statues mutilées , inscriptions qui ne recouvrent plus que la terre nue, murailles croulantes, escaliers à jour, voûtes brisées, ogives, trèfles, stalles, gnomes, serpents ailés, toute la fantaisie de l'art gothique, des formes, des rêves, la double statue des énervés, les fresques éteintes, dont le souvenir effacé se reconnaît pourtant sur ces pans de murailles; voûtes obscures, passages, église souterraine, prisons d'État, cellules éternelles... de ces ouvrages de la main des hommes, rien ne reste. Un peu de gazon a fait justice de la salle des Gardes, la plante au sommet de l'édifice a remplacé l'ardoise, emportée par le vent qui vient de la mer; le saule vainqueur perce fièrement ces voûtes croulantes, le lierre, ami des ruines, prête sa pâle verdure à ces pans de murailles, au sommet des clochers où nul ne monte, sinon l'ombre de quelque vieux moine, à minuit, le hibou, l'orfraie et les corneillards poussent leur cri lugubre. 

Chaque année revient l'hirondelle héréditaire, à chaque année elle s'étonne d'une pierre nouvellement tombée. Quel funèbre concert, quelle solitude! quels bruits étranges dans ces ruines fabuleuses! Dans la broussaille gémissante se glisse la couleuvre effrayée, le lézard traverse en feu follet ces tombes béantes; plus bas, vous entendez gémir le crapaud et coasser la grenouille : ruine complète, ah! solitude profonde! Pour les bien voir, ces débris sauvés par le zèle d'un savant antiquaire, attendez que la lune de novembre perce le nuage; peu à peu la pâle obscurité laisse surgir des formes, des images, des rêves. Le limpide rayon va pénétrer ces pierres lamentables; il va couvrir de sa chaste clarté cette voûte affaissée; il éclaire dans cette nuit funeste ce qui reste des magnificences d'autrefois: alors, si vous êtes pieux, c'est le cas de prier le Dieu chassé de cet asile; ou, si vous n'êtes qu'un grand politique, vous irez, rêvant à la chute des institutions les mieux faites. Que si vous êtes un poëte, sous ces voûtes fantastiques, sur cette tombe d'Agnès retrouvée par miracle, à la place où s'élevait l'autel derrière ces buissons qui s'agitent au souffle des morts, vous évoquerez la scène terrible du quatrième acte de Robert le Diable, le chef-d'œuvre de Meyerbeer ! Toute cette partie de la péninsule est remplie de grâce et de mélancolie. Agnès Sorel est partout. Vous avez vu son visage amoureux et souriant à cette petite fenêtre ogivale du bord de l'eau; la chronique retrouve Agnès dans les frais sentiers de la Heulerie, et l'on dit, les joleux de ce temps-là l'affirmaient, que le Roi Charles VII n'était pas le seul amoureux qui vint au Ménil. Un vieux if est encore debout qui pourrait nous redire ces amours. Ce petit coin de terre est l'empli de collines, vallées, marécages, parties stériles et légendes. On pourra vous montrer le sentier par où passait le loup de sainte Austreberthe. Le loup avait étranglé l'âne qui portait le linge au couvent; sainte Austreberthe chargea le loup du fardeau de l'âne; elle en fit un serviteur de l'abbaye. La légende est partout; elle explique le phénomène ou bien elle est expliquée par le phénomène. Aux tristes jours de l'hiver sortent de la terre de grandes vapeurs. Le trou de fer cache les trésors que les moines de Jumièges tenaient en réserve pour racheter la captivité du roi de France. Le. vaisseau échoué de Quillebeuf n'était-il pas aussi chargé des trésors de Jumièges? On y a trouvé de quoi faire des cercueils! La forêt de l'abbaye est pleine de mousses et de bruyères. Une petite chapelle dédiée à la Vierge, où se rendent les pèlerins par centaines; non loin de la chapelle est le chêne à l'âne, l'âne de sainte Austreberthe ! En revanche, la vallée est fertile en fruits, la colline abrite les arbres et retient les rayons du soleil: ceci s'appelle le Sablon de Jumièges.


Il y avait aussi le Marais de Jumièges; c'est ce qui a fait dire que la Seine passait par ]à, et que Jumièges était tout à fait une île. - Harelle est une forêt submergée; la forêt est devenue une tourbière. Dans ces régions malheureuses, la marée a fait de grands ravages; quand elle s'en va, elle emporte innocemment quelque chose, un arbre, un acre de terre, une maison. Chaque année, au retour du printemps, les pêcheurs de Jumièges venaient saluer l'abbé de Jumièges, le filet sur le dos et la rame à la main. La pelote est encore un usage du pays: le dernier marié renferme, dans un morceau de tôle, une pièce d'argent., et les garçons de la paroisse se battent à qui l'aura. Superstitieux et patients. A les entendre, il n'est pas de maladie que ne guérisse le grand saint Fini. Mort, si vous tombez dans le purgatoire, vous venez réveiller la nuit votre ami le plus cher; il va en pèlerinage pour vous, votre ombre le suivant, déjà consolée. Si le ,jour de la Saint-Jean-Baptiste, avant le lever du soleil, le berger a le soin d'arracher deux poignées de seigle en récitant l'évangile du jour, ce seigle cueilli à temps peut guérir tout un troupeau. Un cierge allumé s'en va au fil de l'eau chercher le noyé dont le corps a disparu. Et la cérémonie du Loup-Vert, elle est charmante. Le Loup-Vert est le supérieur d'une confrérie de Saint-Jean-Baptiste ; il porte bonnet vert, houppelande verte et rubans verts. Le jour de la Saint-Jean, la confrérie va chercher le Loup-Vert au son des clochettes, au bruit du mousquet. M. le curé vient attendre le Loup au seuil de l'église; la croix, la bannière et vêpres; après vêpres, grand dîner et chère lie chez messire Loup. Le dîner fini, un dîner maigre, on allume le feu de la Saint-Jean :]es jeunes filles et les jeunes garçons entrent en procession à leur tour ; les cloches sonnent à toute volée, les bannières flottent, des cris de joie se mêlent au Te Deum ! Autour du bûcher, le Loup de cette année court après le loup de l'an prochain. A la fin, le loup est pris. Au feu, le loup! au feu, le loup! Les jeunes gens chantent en chœur la ronde de la Saint-Jean, et plus d'un grand poëte avouerait sans façon cette ronde-là :

Voilà la Saint-Jean,
L'heureuse journée,
Que nos amoureux
Vont à l'assemblée
Marchons, joli cœur
La lune est levée.
Le mien y sera,
J'en suis assurée
De l'attendre ici
Je suis ennuyée
Il m'a apporté
Ceinture dorée
Je voudrais ma foi
Qu'elle fût brûlée,
Et moi dans un lit
Avec lui couchée
De l'attendre ici
Je suis ennuyée.

 
 

Répertoire archéologique du département de la Seine-Inférieure, Abbé Cochet, 1872.

 

YAINVILLE. Ép. incertaine. Commencement du terrassement considérable connu sous le nom de Fossé de Saint-Philibert. Ce fossé, qui va d'Yainville au Taillis, isolait autrefois la presqu'île, qu'il enfermait comme dans un camp retranché. Il est d'une date antérieure au XIe siècle, puisque l'église d'Yainville, qui est de ce temps est construite dessus. Une partie a été coupée en 1862 en traçant la route départementale n° 60, de Duclair au Landin. On a remarqué alors des masse noires et charbonnées. Précédemment on y avait recueilli une hache en fer. Ossements et vases trouvé de l'église, mais qu'il est impossible de dater. Moyen âge. L'église, dédiée A saint André, est un monument de l'architecture romane du XIe siècle, composé d'une nef qui, quoique restaurée en 1845, garde encore les caractères de cette époque; d'un clocher, grosse tour carrée des plus primitives, qui sert aujourd'hui de chœur, d'une abside semi-circulaire où est un autel de pierre contemporain de l'édifice. Cette église est entièrement semblable à celle de New-Haven, en Sussex (Angleterre). (Voir la gravure des deux églises sœurs dans les Sussex archœologial collections, vol. IX; p. 92.).Vase noir rempli de charbon, provenant probablement d'une sépulture du XIIIe siècle, trouvé dans le cimetière en 1854. Restes d'un ancien canal commencé par Vauban pour couper l'isthme qui joint à la terre la presqu'île de Jumièges. Ce canal, encore reconnaissable au Taillis, avait 500 mètres de longueur environ.

 

Géographie du département de la Seine-Inférieure, abbés Bunel et Tougard, 1879.

 

YAINVILLE. -226 hab, 331 hect., sur la rive droite de la Seine, par 48 m. d'alt. -Routes dép. n° 14, 13. Chemins n° 20, 65. - Poste de Duclair (5 kil.), à 25 kil. de Rouen. Succursale.

L'église (monument historique), dédiée à S. André, date du XIe siècle. Houel en attribue la construction (vers l'an 1030) à Robert 1er, duc de Normandie. Retouchée en 1845 et dépouillée de son autel roman, elle garde encore, au-dessus du chœur, son antique clocher, " grosse tour carrée des plus primitives, " dit M. l'abbé Cochet. Ce qui a valu à cette église l'attention des antiquaires et les honneurs d'une splendide gravure, c'est que, par une singularité bien remarquable, elle ressemble parfaitement à l'église de Newhaven (Angleterre), Le dessin qu'on a fait de cette dernière rend la comparaison non moins facile que saisissante (On a vu plus haut l'historique de l'église d'Yainville, étroitement uni à celle du Trait). Un retranchement élevé avant le Xle siècle isolait toute la presqu'île de Jumièges du reste du canton, et s'étendait d'Yainville à Duclair, Peut-être remonte-t-il aux invasions normandes. On y a découvert des ossements, des vases et des armes. Vauban commença sur le même point un travail plus considérable et d'une utilité plus grande encore. C'était un canal qui devait abréger la navigation de la Seine. Mais il ne fut exécuté que sur une longueur d'à peu près 500 mètres, suivant M. l'abbé Cochet, tandis que l'isthme a environ 3 kilomètres, Le trajet du Havre à Rouen eût été diminué de 16 kilomètres. Yainville a été habite, assure-t-on, par la Brinvilliers, l'empoisonneuse de sinistre mémoire.

Dans le cimetière de Yainville repose le corps de l'Abbé Albert Prunier, élève du grand séminaire, mort en 1868. Ce jeune clerc était doué d'une facilité vraiment merveilleuse pour la versification. Il écrivit un poème français de 800 vers en trois jours. La poésie latine et la poésie grecque ne lui étaient pas moins familières.

Hameaux. - Les Carrières, 46 bab. -Le Claquevent, 21.- Grand-Ferme, 10. -Le Village, 180.

 

V.A. Malte-Brun, La Seinte-Inférieure, 1883.


DUCLAIR. -Duclair (Duroclarum), chef-lieu de canton, à 20 kilomètres au nord-ouest de Rouen, est un port de relâche sur la Seine; marché important pour les grains, les volailles et les poissons, Ce bourg, qui compte 1,840 habitants, consiste principalement en une longue ligne de maisons rangées sur le beau quai qui borde la Seine. Son église, classée au nombre de nos monuments historiques, est très ancienne. Les aloses et les éperlans que l'on pêche dans les parages de Duclair sont fort estimés. Aux environs, on montre, au lieu dit Le Catel, l'emplacement d'un camp romain, et près des bords de la Seine la Chaire de Gargantua.

JUMIÈGES. -Jumièges (Gemeticum, Vallis gemitus), bourg du canton de Duclair, à 26 kilomètres à l'ouest de Rouen, est célèbre par les ruines de son antique abbaye, souvent visitée par les archéologues et les touristes. Cette abbaye fut fondée au VII. siècle par saint Philibert. Sous son successeur, le monastère contenait déjà 800 moines. Il posséda d'immenses propriétés; Duclair et Quillebeuf lui appartenaient. C'est là que furent enfermés les fils de Clovis Il ; leur père, pour punir leur rébellion, leur avait fait couper les nerfs des bras. De là leur nom, les Énervés; on a trouvé les restes, de leur tombeau. Diverses légendes se rattachent à l'histoire de cette abbaye; nous ne citerons que celle de sainte Austreberthe. Cette pieuse femme blanchissait le linge de sacristie de l'abbaye de Jumièges; un âne portait ce linge à l'abbaye, Un jour, un loup sortant de la forêt se jette sur l'âne et l'étrangle; Austreberthe force aussitôt le loup à se charger du linge, et la légende ajoute que, depuis ce jour, le loup remplit avec exactitude l'office de l'âne. Une sculpture de l'église a conservé le souvenir de ce miracle; la sainte y est représentée caressant un loup, et, dans la forêt, s'élève un vieux chêne auquel on a conservé le nom de chêne à l'âne; c'est là que l'âne d'Austreberthe fut, dit-on, étranglé par le loup. Rien n'est plus imposant que les ruines de l'abbaye dont le porche d'entrée est le mieux conservé, rien de plus saisissant que ces antiques débris, habités aujourd'hui par les oiseaux de nuit; on a déblayé des souterrains immenses, qui s'étendent au delà de remplacement occupé jadis par les habitations. Longtemps les deux hautes tours qui accompagnent le portail de l'église ont servi de repère aux pilotes de la Seine pour diriger leurs navires à travers les méandres de la Seine. D'autres souvenirs historiques se rattachent à ce pays: on montre encore au Mesnil-sous-Jumièges le manoir qu'habitait la maîtresse de Charles VIl, Agnès Sorel, la Dame de Beauté y mourut, et son cœur reposa longtemps sous les voûtes du monastère. Une vieille inscription rappelle que, piteuse entre toutes gens, largement elle donnoit de ses deniers aux églises et aux pauvres; mais la tradition ajoute un souvenir moins édifiant; souvent, dit-on, Agnès se serait consolée de l'absence de son royal amant avec un moine de l'abbaye, dom Bernard; ce qui scandalisait fort les gens des environs, lesquels ne manquaient pas de huer la dame, d'un côté de la Seine à l'autre, quand ils la voyaient se promener avec le moine dans les prairies qui bordent la rivière.

 

Guide complet de Caudebec-en-Caux et ses environs, M. RONDEL, 1888.

 

Puis c'est la station du Trait au-delà de laquelle vous descendez la Côte Béchère et quelques pas avant la prochaine gare, vous quittez la route de Rouen pour prendre à droite, le chemin de Yainville (224 habitants) dont l'église s'aperçoit précédée d'un modeste, mais très pratique refuge de nuit. Cette église n'a que l'extérieur d'intéressant. On remarque le chœur en cul-de-four percé de trois fenêtre à meurtrières, dont une traversant le confrefort, le clocher possède deux ordres d'arcades romanes, le premier ordre aveugle et des modillons les uns grotesques, les autres à formes géométriques. L'église de Yainville est posée sur le retranchement de Saint-Filibert lequel se distingue très bien de l'autre côté de la route.

 
A. de Baroncelli ; Guide vélocypédique, 1895.
Au sommet de la côte, a Canteleu (9*1 — Hôt. de la Belle-Vue), coupant le ch. de Dieppedallc, continuer tout droit. Descente douce à travers la jolie forêt de Roumare.
Au pittoresque carrefour du Rond du Chêne-à-Leu une avenue, tracée à dr. dans la forêt, permet d'apercevoir le château de Montigny. Un kil. plus loin commence une rapide descente, en lacets, par laquelle on sort du bois pour arriver a Saint-Martin-dc-Boschervillc(5*1). Dans ce village, au bas de la descente, tournera g. sur le ch. de communication n° 07 conduisant à la place de l'église de Saint-Martin-dc-Boscherville (0*?).

Ayant visité (20' — rétribution 50 c.) les ruines de l'ancienne abbaye de Saint-Georges (vestiges de cloître et salle capitulaire du XIIe s.), attenante a la très belle église de Saint-Martin, construite au XIe s. par Raoul de Tancarvillc, grand chambellan de Guillaume le Conquérant; on reviendra sur ses pas en prenant le premier bon ch. a g.; puis encore a g. pour rejoindre (1*0), au hameau de La Carrière, l'excellente r. de Duclair.  Dépassé le hameau de La Fontaine (4*5), la r., au
pied de hautes falaises crayeuses, longe la Seine jusqu'au joli bourg de Duclair (3*2 — Hôt. de la Poste). A la sortie do Duclair so détache a g. le ch. peu recommandable de Jumièges (12.9), par le Mesnil (8.350).  Suivant a dr. la r. de Caudebcc, qui s'écarte a présent du  fleuve, on monte d'abord pendant 500 m. (!'), ensuite on descend pour passer devant le beau château du Taillis,  précédé d'une majestueuse avenue. A dr., la forêt du Trait couronne la colline.

Parvenu à hauteur de la borne 40.9, voisine d'une maison en briques, abandonner (4.5) la route directe du Havre et tourner h g. sur le ch. de Jumiègcs.

Celui-ci, longeant un gracieux vallon boisé à g., s''élève (10*) pendant 800 m. env., en passant devant l'églide de Yainville (0.5); puis, traversant un court plateau, ne tarde pas à descendre rapidement vers le bourg de Jumiègcs
(9.1—Hôt. de l'Abbaye).

A hauteur de la borne 53.1 se trouve la grille de la pro-priété de la famille Lepel-Cointet ; c'est au milieu du parc de cette propriété que sont situées les ruines imposantes de la célèbre abbaye de Jumièges (durée de la visite : 30' — rétribution 50 c).

Après avoir visité les ruines, continuer à descendre la r. a. g. On passe devant l'ancienne entrée de l'abbaye, ensuite, traversant des prés, on arrive au passage, sur le bord de la Seine (1.9). Ici, prendre le bac (25 c. par personne avec machine) et traverser le fleuve.

Eugène Noël, Fin de vie, L'Aurore, 30 juillet 1900

Lorsque je commençai d'écrire ces notes à peu près quotidiennes, je me proposais
de n'y inscrire que mes réflexions de chaque jour sur les choses générales.
Je me conformai quelque temps à ce programme, et c'est ainsi, qu'au lieu de consigner quelques souvenirs de la charmante excursion à Jumièges que nous, fimes le 3 juillet, je me livrais à je ne sais quelles réflexions sur les révolutions imminentes, et cependant, à dix que nous étions, nous avions visité le Chêne à leu, Saint-Georges-de-Boscherville, Jumièges. Elie Reclus, Dumesnil, Mme Dumesnil, Camille Dumesnil, Lambert et Mmee Lambert, ma femme, nos deux filles et moi. nous étions partis joyeux en deux carrosses découverts !
Lambert, dans la traversée du bois de Canteleu, avait récité des vers. Elie Reclus, devant les ruines grandioses de Jumièges; nous avait dit ce que la célèbre abbaye doit à la Révolution, qui lui a donné son relief en la mettant en mines. La ruine est la vraie parure du gothique. Que n'ai-je noté ses paroles et celles de Dumesnil sur la revanche de la nature refaisant la conquête du vieil édifice, et celles aussi de Lambert devant le tombeau d'Agnès Sorel.
Combien tout cela eût été préférable à mon dira sur l'imminence des révolutions !
Dumesnil et moi nous eûmes aussi grand plaisir en cette promenade de nous rappeler nos excursions d'il y a cinquante ans à Saint-Wandrille, à Caudebec et dans toute la contrée.
Notre déjeuner à Duclair, en face de la Seine, avait été comme si tous nous avions eu vingt ans ; nos pauvres fillettes étaient heureuses de ce bon air, de es beau pays, de toutes ces choses pour ellessi pleines de nouveauté !
Èn revenant, elles avaient fait d'énormes bouquets de fleurs champêtres. Lambert en avait enguirlandé nos voitures et nous étions là-dessous superbes. Les cchers eux-mêmes, bien régalés à Duclair, furent charmants de prévenances et de bons soins.


Normandie, Guide Conty, 1920.

 

Duclair, ch.-l. de c., petite ville de 2.140 hab. sur la rive d. de la Seine au débouché de la vallée de l'Austreberthe. Eglise remarquable des XIV et XVIe, avec un joli portail latéral de la Renaissance et un clocher roman; à l'int., statues et tombes du XVIe s. Duclair est une charmante villégiature ; on y vient manger des canetons à la Rouennaise. (Hôtels: du cheval noir, de la Poste, de Rouen, des Trois-Piliers). Bac à vapeur- T.I. h.; 10 c. par pers.; auto, 15 c. La ligne suit la Seine un moment, laisse à. g. le chat. du Taillis (XVIe s.}, puis coupe la boucle décrite par le fleuve et gagne la gare d'Yaiville-Jumièges d'où l'on va visiter les ruines de l'abb. de Jumièges (3 k.).

DE YAINVILLE A JUMIEGES.-3k.; en été, service de voitures. -De la gare, incliner à d. et, continuant par la route que l'on rejoint, tourner bientôt à g. ; on monte, on dépasse l'égl. d'Yainville (XI" s.) ; à travers un plateau (vue à d. sur la vallée de la Seine), on découvre devant soi les tours de l'anc. abbaye et, par une descente, on atteint le village de Jumièges...

 

Sur les routes normandes, Edmond Spalikowski, 1933.

 

En remontant la route pour gagner Yainville, et saluer son église au clocher trapu, avec ses fenêtres à cintres géminés surmontant quatre arcatures aveugles, éclairées d'une baie gothique, et son abside demi-circulaire au toit allongé, flanquée de contreforts, j'ai de suite reconstitué dans ma mémoire le panorama de cette partie de la presqu'île gemmétique, véritable porte dantesque du pays abbatial de Jumièges, dont les tours pointent à peine au delà du Fossé de Saint-Philibert, tandis qu'une vaste lande forme la limite des deux communes. Rien de plus funèbre à certains jours d'automne et d'hiver, aux crépuscules gris et pluvieux, que l'aspect de cette solitude nourrie d'ajoncs qui, de la forêt dressant sa muraille au Levant, dévale jusqu'au fleuve prêt à décrire sa courbe gracieuse jusqu'au port de Duclair. Comment l'humoriste Sacha Guitry eut-il l'idée de s'enfermer jadis "chez les Zoaques" pour y passer l'été ? Espérait-il par sa gaieté briser le silence et l'austérité de ces lieux qui préparent au pèlerinage vers les nefs ruinées, recueillies dans la prière entre la Seine et la plaine? Car, pour compléter la désolation du paysage, une maison abandonnée en plein champ s'use lentement sous les embruns et les tempêtes, non loin des premières maisons de Jumièges. Le chemin de fer lui-même s'est écarté avec effroi de cette terre sans épis. J'ai connu cependant le temps où une diligence assurait le service des voyageurs entre la gare et l'abbaye. Sa disparition en laissant le champ libre aux autos n'en a pas moins enlevé ce peu d'animation que crée aux mêmes heures le passage d'un attelage essaimant le bruit en jetant sa fanfare de grelots et de ferraille sur la monotonie campagnarde. L'humble village conserve-t-il cette attitude farouche en souvenir de la Brinvilliers, cette empoisonneuse du grand siècle qui dit-on, y séjourna. J'avoue que ma curiosité vivement excitée n'a guère été satisfaite après d'inutiles recherches aux sources historiques. Mais la tradition doit être respectée puisqu'elle s'harmonise si bien avec le paysage. Je ne sais ce que le bon écrivain de chez nous, Gabriel-Ursin Langé, pense de cette Thébaïde si proche de son berceau. Je veux croire qu'il la trouve délicieuse à côté de l'enfer de Paris qui l'a ravi à notre compagnonnage. Malgré tout, en effet, soufflent tour à tour le vent de la mer et les brises parfumées des senteurs des forêts de Jumièges et du Trait. Et puis cet isthme, outre son retranchement pré-médiéval que coupe la route, a gardé le souvenir d'une entreprise titanesque. Un essai de canal commencé par Vauban n'a eu d'autre résultat que d'entailler cinq cents mètres de roc et de sablon, attestant un effort qui, poursuivi, aurait abrégé la remontée des frégates et bricks vers Rouen de 16 kilomètres. Mais il était écrit que tout ici demeurait stérile. Cependant, dévalant du haut de la croupe qui prolonge vers Jumièges, les premières maisons ouvrières du Trait montent la garde sous le bonnet rouge de leurs tuiles, méditant l'invasion, cette fois pacifique et prolongée, de populations laborieuses que n'effraie point la tristesse de la lande aux ajoncs. Celle-ci demain sera peut-être un vaste jardin comme celui qui étire son ruban fleuri en bordure de la route de Caudebec. J'ai accompli maintes fois le trajet à pied, giflé par les rafales déployant à l'aise leurs farandoles, et je croyais entendre dans le vent qui m'assiégeait de ses complaintes, les sanglots des Enervés, les cris des moines massacrés par les Normands, le râle des Neustriens tombés dans l'horreur de la surprise, ainsi que la cloche d'Yainville, tintant le glas pour ceux qui osent franchir aux nuits sans lune, le désert gemmétique, ceinture de fer de l'une de nos plus belles abbayes nationales. Mais il faudrait faire toujours ainsi le tour de France. On y percevrait mieux les voix des pays, en se sentant plus près de leurs joies et de leurs misères.

La Normandie pittoresque, Charles Brisson, 1936.

Jusqu'à Duclair, le fleuve est bordé, sur sa rive droite, de curieuses falaises qui ne laissent à la route qu'un étroit passage ; toute une population se creusa jadis de primitives demeures dans la craie et c'est un véritable village troglodyte qui s'échelonne ainsi jusqu'aux premières maisons de la petite ville.
Ceci n'est d'ailleurs pas particulier à Duclair, les "falaises intérieures" (comme on les a souvent nommées) de la vallée de Seine ayant fourni maint refuge, précaire d'abord, mieux aménagé ensuite, aux populations riveraines. A Orival, par exemple, ces primitives demeures, aujourd'hui désertées, criblaient çà et la roche à toute hauteur et il n'était pas rare jadis d'entendre les battements d'un métier à tisser s'échapper d'un « creux » devenu atelier. L'église d'Orival elle-même est partiellement creusée dans le roc ; à quelqueskilomètres de Rouen, la chapelle de Saint-Adrien est complètement troglodyte, sa façade n'étant qu'une sorte de placage sur la falaise.

Duclair a conquis un droit de célébrité gastronomique grâce à ses canards, connus à Rouen comme « canetons de Duclair » et à Paris comme « canards à la Rouennaise » ! Et cela rappelle un peu ces fameux 
« navets de Martot », noirs ici et blancs là, excellents partout pourvu qu'ils portent leur étiquette d'origine. Les autres droits de Duclair à la notoriété sont minimes, si l'on excepte des sites charmants, mais comme tout sait l'être en cette vallée si riche en pittoresque, car on finit par devenir très difficile et par ne plus s'extasier que devant d'exceptionnelles beautés : il est juste de dire que la nature les a prodiguées et que les chefs-d'oeuvre légués par le passé sont monnaie courante; ni Boscherville, ni Jumièges, ni St-Wandrille, ni Caudebec ne contrediront certes telle affirmation !

Au surplus, continuons notre descente vers la mer : la douceur du ciel toujours un peu voilé, propre à cette partie de la vallée, les courbes harmonieuses des rives, le couronnement sombre des coteaux clairs, un clocher se mirant au fil de l'eau, un village tapi dans la verdure ou s'étirant au long de la berge basse, tout est qui nous invite à poursuivre le beau voyage, au devant des lourds cargos qui remontent le fleuve, au devant du « flot » déjà porteur d'effluves salés, au devant de l'inconnu que chaque minute dévoile et du mystère que cache chaque détour imprévu.

Duclair à l'est et Le Trait à l'Ouest ferment une sorte de presqu'île étroite, allongée, incluse en une boucle du fleuve ; l'isthme est si ridiculement court que les Romains, puis saint Filbert, puis Vauban, puis Napoléon rêvèrent de l'abolir ; le parcours de la Seine s'en fut trouvé raccourci... mais Jumièges en serait mort.

Or, Jumièges est quelque chose de presque sacré, et bien au delà de Normandie. Imaginez une abbaye millénaire, dont la puissance de rayonnement et le renom aient atteint les limites de la chrétienté, à tel titre que, sur les quatre-vingt-deux abbés qui la
gouvernèrent, cinq d'entre eux : Filbert, Aicadre, Hugues, Thierry et Gontard, sont honorés comme saints.

Imaginez une véritable cité monastique, faite de bâtiments claustraux, bibliothèques, logis des hôtes, celliers, greniers, communs ; une cité close de fortes murailles renfermant jardins, vergers, une cité peuplée de trois églises dont l'une aux proportions de cathédrale. Des milliers de religieux y vivaient et travaillaient, entourés
d'une foule de laïcs; c'était un des plus illustres, des plus vieux, des plus nobles monastères du monde.

... De tant de grandeur, il ne reste que des ruines, mais peut-être les plus belles de France. Il fut une époque, proche hélas de la nôtre ! l'homme cessa, pour un temps, d'honorer ce qui lui venait du passé dont il rêvait de faire table rase, saccageant tout sans nul souci de la beauté, des souvenirs, ni même des fantômes !

La poudre eut raison de Jumièges, après la pioche.

Ce qui en demeure est admirable néanmoins : il y a par exemple, dans la grande église Notre-Dame, un arc triomphal, reste unique de la haute tour centrale, qui est un défi si ce n'est un miracle ; il y a deux tours de cinquante-deux mètres, flanquant le porche et jadis couronnées de flèches en charpente qui furent détruites il n'y a qu'un siècle ; il y a une nef de 88 mètres de long, large de plus de 20, oeuvre du XIe siècle; le choeur était entouré d'un déambulatoire encadré de chapelles : une seule demeure debout.

Et tout cela est grandiose sans froideur, poignant même : on a pu détruire Jumièges, avoir raison de la pierre et du bois, son âme survit et anime des ruines sans tristesse.

Contre le flanc de Notre-Dame, le « Passage de Charles VII » permet l'accès de l'église Saint-Pierre, contemporaine de l'établissement même du monastère et l'on montre la « chambre de saint Filbert », le fondateur. De la troisième église, rien ne subsiste, pas même une ruine ; mais voici les restes de la Salle des Gardes, les caves et leur Salle dite de l'Inquisition, la Salle Capitulaire, d'autres ruines encore....

Le cloître admirable de Jumièges a complètement disparu, et se pose une bien curieuse énigme : lors du sac de l'Abbaye par la « bande noire », vers 1840, il fut acheté, démonté pierre par pierre, emmené en Angleterre et reconstruit dans quelque domaine... demeuré anonyme. Le cloître de Jumièges est perdu ! Tous les cinq ou dis ans, on annonce qu'on l'a découvert, retrouvé, identifié... mais ce n'est jamais lui !

Le meilleur moyen d'évoquer les « hôtes » de Jumièges est encore de faire appel à son histoire, au cours de laquelle ils vont tous défiler, tour à tour touchants, pieux, tragiques ou nobles, et tous attachants. Voici le saint homme Filbert, premier abbé (655) et le duc Guillaume Longue Ëpée, qui sans doute dort sous les ruines, voici Harold qui violera son serment de Jumièges et périra à Hastings, voici Guillaume, le moine-historien, et voici les lamentables « Énervés », voici Charles V, Charles VII, hôtes royaux, et Agnès Sorel, la « Dame de Beaulté », et encore l'abbé Nicolas Leroux, l'un des juges de Jeanne d'Arc, et voici la foule immense et anonyme de tous ceux qui oeuvrèrent, pour les renomées et magnificence de Jumièges, depuis les religieux parvenus à la pourpre jusqu'aux moines vêtus de bure et passant leur existence de labeur dans les riches bibliothèques de l'abbaye. 

Jumièges a ses légendes aussi : qui ne connaît l'histoire, enjolivée certes, de la belle Agnès, favorite du roi Charles VII, venant s'installer au Manoir du Mesnil, proche le moustier son seigneur réside ? Elle devait, peu après, trépasser, et l'on montre encore, dans les ruines de la grande église, parmi l'envahissante végétation, la fosse à demi comblée elle fut inhumée...

Et qui n'a entendu parler des « Enervés » de Jumièges ! La légende est apocryphe et l'imagination populaire a largement brodé sur la présence à l'abbaye de deux ducs bavarois, Tassillon et son fils, exilés par Charlemagne. Or oyez ce que l'on raconte.

Clovis, second du nom, ayant fait voeu d'aller en Terre Sainte, confia la conduite du royaume à son fils aîné, sous le contrôle de la pieuse reine Bathilde. Enhardi puis grisé par l'exercice du pouvoir, le jeune prince entraîna son frère dans la voie de la révolte et tous deux exclurent leur mère des affaires de l'Etat.

Le roi, rappelé à la dure réalité par les dires d'un pèlerin, se hâta de rentrer en France et dut vaincre ses fils pour reprendre possession du pouvoir usurpé. Il fallait décréter un châtiment exemplaire : Bathilde elle-même proclama que ses enfants devaient être punis dans la force et la puissance de leur corps, dont ils avaient mésusé contre leur père.

Les rebelles subirent courageusement le supplice cruel de 1' « énervement » et, tous nerfs du jarret coupés et brûlés, furent abandonnés sur un esquif au fil du fleuve, à la merci de la divine Providence.
Celle-ci les mena au bord d'une rive basse la barque s'échoua :un religieux accourut, c'était le pauvre moine Filbert, qui recueillit les deux infirmes en le moustier qu'il s'employait à fonder. Et ainsi les « Enervés » purent-ils terminer leur existence à l'Abbaye naissante de Jumièges, dans le repentir et la prière.

Cela, bien entendu, n'est que légende, mais combien plus émouvante et belle que la froide et rude réalité ! Jumièges est d'ailleurs terre detraditions : entrez dans sa curieuse église paroissiale, pleine de reliques de l'abbaye, vous y verrez certain tableau montrant le bon saint Valentin délivrant d'une invasion de rats la presqu'île gémétique : docilement, les rongeurs lui obéissent et vont... se noyer en Seine ! Pourquoi de si bonnes habitudes se sont-elles perdues !

Et puis il y a aussi l'histoire du Loup Vert, et d'autres encore...

Le Trait, il n'y a que peu d'années, était un village comme il en est tant par là, un village au bord d'une route, un peu en marge du fleuve. Aujourd'hui, c'est une vraie ville, mais très particulière, très originale, toute neuve et bâtie presque d'un seul bloc, une vraie « cité-jardin » d'aimable accueil, qui s'étage ici et s'allonge là, à la fois charmante et inattendue, retentissante du bruit des chantiers maritimes qui sont sa raison d'être. C'est un peu comme une tache de modernisme dans tout ce décor domine le passé, entre Jumièges et Saint-Wandrille.

Le « Nouveau Trait », comme on l'appelle, est une des conséquences de la création, en ce lieu propice du fleuve, des Ateliers et Constructions navales, due aux grands armateurs Worms. OEuvre colossale, ces Chantiers conçus pour des besoins de guerre jouent désormais un rôle aussi pacifique qu'important dans la vie industrielle et maritime du monde entier, puisqu'une véritable flotte, née dans ces « cales », sillonnent toutes les mers ou transportent les charbons de cette puissante firme; et un spectacle toujours goûté et souvent renouvelé est le lancement de quelque « cargo » qui, dès sa mise à l'eau et tous feux allumés, gagne sans tarder l'Estuaire proche.

Aloys Aubertin et François Berdoll, 1973.

Décédé en avril 2016 a 68 ans, François Berdoll, photographe professionnel, avait grandi à l’abbaye de Jumièges où ses parents étaient guides et gardiens. Il avait photographié maintes fois le monument, notamment pour illustrer l'ouvrage publié par son père, Georges Berdoll, sous le pseudonyme d’Aloys Aubertin, en 1973 et imprimé chez Pruvost, à Duclair.
Il s’était aussi investi dans l’orgue de Boscherville en créant, en 2001, avec le musicien André Isoir, l’association Guillaume-Lesellier. Ses obsèques furent donc célébrés à Boscherville et son inhumation eut lieu à Jumièges où il résidait toujours.



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