Trésors des vieux guides touristiques ! Feuilletons ici quelques pages où le pays de Jumièges est mentionné. La visite commence en 1740...

 Par Laurent QUEVILLY.

Avant le XIXe siècle, il nous faut arpenter les chemins de Saint-Jacques pour trouver les premiers viatiques des voyageurs. Ces chemins seront bornés par quelques publications notoires. En 1552, Charles Estienne édite Le guide des chemins de France. En 1643 paraît Le voyage en France...

A la période qui nous intéresse, trois types d'ouvrages sont à distinguer. D'abord les récits de voyages et de promenades pittoresques. Ce sont de gros tomes à forte valeur littéraire décrivant les monuments voire les activités d'une région et mobilisant des artistes quant à l'illustration. Parallèlement se développeront des guides touristiques plus pratiques tels que nous les connaissons aujourd'hui. Enfin les dictionnaires historiques et géographiques marchent sur les mêmes croisées.

Les récits de voyages...

Dans la première catégorie, le botaniste Nicolas Duchesne s'arrête longuement dans la presqu'île gémétique lors de son voyage du havre à Rouen en 1762. En 1793, le rédacteur-en-chef du Journal de Rouen donnera un Essai sur le département de la Seine-Inférieure. (texte ci-dessous)
A Jumièges, c'est la visite de la duchesse de Berry qui, en 1824, lance un afflux de visiteurs vers les ruines. Le notaire du cru, Charles-Antoine Deshayes, avait alors collaboré aux Voyages Pittoresques et romantiques dans l'Ancienne France parus en 1819 sous l'égide de Taylor et Nodier. Dix ans plus tard, après un essai sur la presqu'île gémétique, Deshayes publie sa fameuse histoire de l'abbaye. On la trouvera en vente à l'auberge Savalle, face à l'abbaye. 

Dans le même temps, les anglo-saxons excellent dans ce type de littérature. Dibdin passe par Jumièges en 1818, le Danois Estrup en 1819, Sauvan en 1821, Boswell en 1826...

Bien d'autres récits de voyages sont répertoriés sur notre page Jumièges, rubrique Visitez l'abbaye en... 

En 1832, une collection d'Impressions de voyages, promenades pittoresques publiée par Marcilly, consacre un chapitre à Jumièges avec un récit datant de l'ancien régime.

On notera encore La Normandie de Jules Janin et celle, Romantique et Merveilleuse, d'Amélie Bosquet aux racines jumiégeoises.

Les grands dictionnaires

Du côté des abécédaires scientifiques, notons dès 1740, une Description géographique et historique de la Haute-Normandie signée Duplessis avec un premier tome consacré au Pays de Caux et le second au Vexin. (Lire plus bas) En 1726, le Grand dictionnaire géographique, historique et critique de La Martinière consacre un article important à Jumièges d'après des observations opérées sur place en 1704.  Plus près de nous, la bible du genre reste bien sûr la Géographie du département de la Seine-Inférieure débutée par l'abbé Bunel et poursuivie par l'abbé Tougard, notre lointain cousin descendant comme nous des Mainberte. Signalons encore, de Malte-Brun, la Seine-Inférieure, Histoire, Géographie, Statistiques, Administration mais aussi le Répertoire archéologique de la Seine-Inférieure de l'abbé Cochet.

Et enfin les guides

Les premiers guides de voyage modernes sont apparus en Angleterre en 1784 puis en Allemagne. Celui d'Heinrich August Ottokar Reichard est traduit en 1793 sous le titre de Guide des voyageurs en Europe. 
Le guide Richard apparaît en 1820, Le Nouvel Itinéraire portatif de France en 1826,  Le guide pittoresque, portatif et complet du voyageur en France de Girault de Saint Fargeau qui connaîtra plusieurs éditions alors qu'apparaissent le Murray en 1836 et surtout le Joanne en 1840.
C'est l'ancêtre des Guides bleus lancés après la Première guerre mondiale. A cette époque, avec le développement de l'automobile, Michelin se lance dans l'aventure des guides verts. On citera également les guides Conty lancés vers 1860. On verra ci-dessous que les textes les plus anciens nous font traverser des villages où s'élèvent bien des monuments mais semblent désertés de leurs habitants. Puis les guides se font de plus en plus précis, de plus en plus vivants.

Quant aux guides spécifiquement locaux, André Lepel-Cointet édita en 1881 une brochure sur l'abbaye. Elle sera suivie de nombreux autres signés Montier, Chirol, Michon, Jouen, Aloys Aubertin, Le Maho... Maintenant, outre les livres de Deshayes, comment ne pas retenir parmi les publications qui firent connaître Jumièges  l'ouvrage en prose et en vers d'Ulric Guttinger daté de 1839. Certains guides en conseillent la lecture.


Sommaire


Duplessis 1740 - Noël 1793 - Cadet-Gassicourt, 1798 - Bourg 1836 - Breton 1841 - Saint-Fargeau 1842 - Allies 1845 - Chapus 1855 - Licquet 1855 - Janin 1862 - Cochet 1872 - Licquet 1878 - Bunel & Tougard 1879 - Malte-Brun 1883 - Rondel 1888 - Robida 1890 - Müller 1890 - Baroncelli 1895 - De Tours 1898 - Guide catholique 1900 - Joanne 1901 - Conty 1905 - Amateurs de photographie 1911 - Van Bever 1912 - Guide bleu 1919 -  Conty 1920 -  Spalikowski 1933 - Brisson 1936 - Aubertin 1973

Duplessis, description de la Haute-Normandie, 1740.

Michel-Toussaint Chrétien du Plessis (1689-1764), profès en 1715, était un Bénédictin de la congrégation de S. Maur. Il écrit plus en feudiste qu'en historien et géographe et s'attache a établir les prééminences des paroisses. Quelques exemples...

L'Aunai-fur-Duclair. Selon les Pouillez l'Abbaye de Jumiege prefente à la Cure. Ce Monaftere déclare dans un aveu du 18 Mars 1526, qu'il a droit d'y prefenter à caufe d'un Fief nommé Monthiart qui lui appartient fur la Paroiffe de S. Paër-fur Duclair. ( Arch.  de de ch. des C. de Par. ) Vers le milieu du treizième fiecle le Seigneur y prefentoit. (Pouil. d'Eud. Ri.) C'eft peut-être à caufe de ce Fief, que l'Abbaye aura acquis depuis ce tems-là.

S. Paër fur Duclair. Au nord de S.Paër, il y a un hameau nommé Trubleville.  C'étoit anciennement une paroiffe confiderable, dans l'étendue de laquelle etoient deux eglifes ou deux cures distinctes, l'une fous le nom de S. Paër, l'autre fous le nom de S. Cucuphas. Celle-ci, que l'on appelloit encore la cure du Mouchel;, a été détruite par fuccession de tems et réunie à celle de S. Paër, parce que le village de S. Paër s'étoit aggrandi infenfiblement des debris du bourg de Trubleville. Mais depuis cette réunion, la cure a toujours été partagée en deux portions. 

L'Abbé de Jumiege declare dans un aveu du 28 mars 1526 que le fief de S. Paër a été partagé en huit portions, que la premiere, chef des fept autres, porte le nom de la Marval ; que le droit de nommer à la premiere portion de la cure appartient à cette premiere portion de fief ; que son monaftere en jouïe, et que cette premiere portion de cure eft exempte du droit de départ. (Arch. de la ch. des C. de Par.) Dès l'an 1147, le pape Eugène III avoit confirmé à cette abbaïe la poffeffion de la moitié du lieu appellé Turbida-villa et le droit qu'elle avoit fur l'eglise du même lieu. (Arch. de l'abb. de Jum.). Or ce Turbida-villa ne doit point être diftingué de Trubleville, dont nous avons parlé au commencement de cet article. A l'egard de la feconde portion de S. Paër, on déclare dans un aveu du mois de septembre 1484 que le fief du Trubleville a droit d'y prefenter. (Arch. de la ch. des C. de Par.). Selon un autre aveu du 27 novembre 1498, Trubleville eft un tiers de fief qui a droit de prefenter à une des cures de S. Paër, nommée la cure du Mouchel, laquelle fuivant un troifieme aveu du 2 août 1515 etoit anciennement affife à Trubleville (ibid.) Enfin felon un quatrieme aveu du 13 mai 1675, la premiere moitié du fief de Trubleville eft patron honoraire de la cure et felon un cinquieme aveu du 13 avril 1684, l'autre moitié eft affife en la paroiffe de S. Paër : de cette seconde moitié releve le quart de fief de Penneville, ou Panneville et du fief de Panneville depend le fief de S. Antoine de Gratemont, tenu et occupé par les chevaliers de S. Lazare (Arch. de la ch. des C. de Rou.)

Chapelle

La Sainte Trinité et la Nativité de la Sainte Vierge, au Menil-Varin. Elle a été fondée par Alexandre des Champs, Seigneur du Menil-Varin, à la prefentation de fes heritiers et erigée en titre de benefice par decret du 18 juin 1676 (Arch. de l'Archev. de Rou.)

Fiefs

1. La Marval. 2. Monthiart. 3. Trubleville. Ces trois fiefs pretendent droit de patronnage, sur le premier, et fur le troisime. V. le commecement de cet article. Sur le fecond, v. l'Aunai-fur-Duclair.

Le Trait, & Yainville, font deux villages, qui ont chacun leur Eglife. Anciennement même, il y avoit deux Chapelles au Trait, S. Martin, & S. Nicolas ; mais elles ne formoient qu'un seul titre de Benefice, lorfque Simon, Comte d'Evreux, & Mathilde son epoufe, les donnerent à l'Abbaë de Jumieges, à condition de les faire deffervir par un Prêtre. Or le Trait n'etoit alors que Succurfale, ou Annexe d'Yainville. (Arch. de l'Abb. de Jum.) En 1514, il n'y avoit plus au Trait que la Chapelle de S. Nicolas, toujours succurfale d'Yainville ; elle obtint cette année-là des Fonts-Baptifmaux, & un cimetière.(Arch. De l'Archev. de Rou.) Depuis ce tems-là, & avant le milieu du dix-feptieme fiecle, elle eft devenue l'Eglise principale, & Yainville n'eft plus que son Annexe. C'eft à caufe de l'union de ces deux Eglifes que la cure porte aujourd'hui le nom du Trait-Yainville. Cependant eû egard au Gouvernement Civil, le Trait eft de la Vicomté & de l'Election de Caudebec ; & Yainville eft de la Vicomté & de l'Election de Rouen. Ce dernier Village eft appelé dans quelques anciens titres Endonis-Villa ; et on trouve en effet dans Guillaume de Neubrige (lib. I. cap. 19) un Endo de Stella : mais les plus anciens titres portent Winvilla.

En 1147 le Pape Eugène III confirma A l'Abbaye de Jumièges la pofeffion de l'Eglife d'Yainville, ( Arch. de l'abb. de]um.) & dans un Aveu du 18 Mars 1526 [ le titre de la Cure etoit encore alors à  Yain ville ] ce Monaftere déclare qu'il  a droit d'y prefenter à  caufe de la Baronnie de Jumiege.

 Simon Barthélémy Joseph Noël de la Morinière, rédacteur du journal de Rouen. Essai sur le département de la Seine-Inférieure, Volume II, chapitre V, publié en l'an III, 1795.

 On retrouvera la visite de Noël à la Harelle d'Heurteauville, l'abbaye de Jumièges et Duclair en cliquant sur ce lien : Suivons-le ici dans le reste du canton...

En quittant la chaire de Gargantua, on est prequ'aussitôt sur le territoire du district de Rouen (...)  On peut laisser sur la gauche les  collines revêtues de bois, mais plus généralement incultes, qui continuent de régner sans interruption le long de la Seine ; si néanmoins on veut les gravir, on en sera récompensé par la beauté des points de vue qu'elles offrent. Il en est un surtout, au débouché de la pointe des bois d'Hénouville, à qui la beauté du site qui se déploie sous les yeux, a fait donner le nom de Belle vue, c'est le plus charmant point avancé de ces collines pour la perspective et la varitété des tableaux. Les bois d'Hénouville qui s'étendent autour contiennent beaucoup de pervenches, plante qui rappelle J.J. Rousseau ; ils abondent aussi en cornouiller, appelé vulgairement l'olivier de Normandie ; j'y ai également remarqué plusieurs individus de cornouiller sanguin. On assure qu'il seroit possible d'obtenir de l'huile de son fruit, s'il étoit dépouillé de sa pulpe, je ne crois pas qu'on l'ait tenté jusqu'à présent.

Vous voyez de loin, au pied du même rideau de collines à pente déclive, l'ancienne abbaye de Boscherville, dédiée sous l'invocation du saint patron des Anglais, après la conquête de leur pays par les Normands. L'église est d'une construction massive, sans arcs-boutants ni pilliers-boutants, deux tours étroites accomagnent latéralement le portail.

Non loin de cette abbaye étoit autrefois l'écho du Genetay, dont on raconte des choses étonnantes ; il étoit produit par une distribution particulière des arbres voisins dont résultoit une répercussion de sons différents ; cet écho n'existe plus aujourd'hui.

Mais c'est de l'autre côté de la Seine que se portent mes désirs et mes pas. Vastes plaines du Pays de Caux, riches campagnes à qui il ne manque guière que des ruisseaux 'eau pure pçour en faire la terre d'abondance du pays que nous habitons ; en vain, mon vœu le plus cher eut été de parcourir vos guérets, de sourire à vos moissons, mais le charme des bords de la Seine, la vue des saules qui ombragent ses rives, l'attrait séduisant des sites qui les embellissent y retiennent l'amant des beautés de la nature ; je les préfère à la monotonie de vos plaines sans fin ou des forières uniformes de vos villages revêtus de vois. Du camp des Cateliers, je ne suis descendu sur cette rive que pour me rendre plus promptement sur l'autre bord, sol fertile de la péninsule formée par la Seine, dont l'isthme peut s'établir depuis Yville jusqu'au dessus de Mauny.

La forêt de ce nom est ientôt passée, rien digne d'être cité. Partout d''effrayantes dévastations , partout les lois forestières méconnues... quand on parcout ces forêts, et qu'on réfléchit sur leur état actuel, on est forcé de fémir par anticipation sur la disette de bois qui menace la France, sur le sort affreux réservé à la génération qui nous suivra.



Mon voyage, ou Lettres sur la ci-devant province de Normandie,  C.-L. Cadet-Gassicourt, 1798.

Voila bien le visiteur le plus pressé de notre compilation. Il arrive à Jumièges en plein chantier de "déconstruction". Et ne voit rien...

On nous proposa un détour de deux ou trois lieues pour aller voir la chaise de Gargantua, montagne curieuse dont la croupe à la forme d'un siège, pour visiter l'abbaye de Jumièges où reposent les cendres des fils de Clovis II massacrés par leur père et celles d'Agnès Sorel, empoisonnée par l'ordre de Louis XI. Vous y verrez, nous dit-on le portrait de cette belle maîtresse de Charles VII orné des vers que fit pour elle François Ier. Quelqu'intéressant que fût Agnès, nous récitâmes pour de profundis le premier chant de la Pucelle et nous poursuivîmes notre route. 


    Itinéraire des bateaux à vapeur de Paris à Rouen et de Rouen au Havre.  Edme-Théodore Bourg, 1836

BARDOUVILLE

 Ce village est dans une situation pittoresque, sur la rive de la Seine, au pied d'un coteau baisé, dont le sommet est couronné par un ancien château, sous lequel le paquebot de Rouen au Hâvre passe rarement sans que les gens de l'équipage racontent ta triste histoire Je la châtelaine du lieu, et ses malheureuses amours avec le prieur de l'abhaye de saint-Ceorges, située sur la rive gauche du fleuve. Suivant cette tradition, un des abbés du monastère, qui, nouveau Leandre, passait fréquemment la Seine à la nage pour se réunir à la dame de Bardonviile, dont il avait été le fiancé avant d'entrer dans la milice du seigneur, avait été surpris et tué par Fépoux outragé; et, jusqu'au moment de la révolution, ajoutent les narrateurs, on célébrait chaque année à l'abbaye, des services expiatoires pour l'âme du prieur, mort sans avoir eu le temps de se repentir.

JUMIEGES

Les ruines de l'abbaye de Jumièges sont aujourd'hui trop délabrées pour pouvoir donner une juste dée de son ancienne splendeur; mais elles prêtent au paysage le charme de leurs accidents et celui de leurs souvenirs. L'extrémité oricntale n'est plusqu'un monceau de débris au centre, les restes encore subsistants de la lanterne laissent deviner la grandeur des dimensions de la tour. Le toit de la nef a disparu aussi bien que cetui qui surmontait la voûte des collatéraux. Ces voûtes elles-mêmes, ébranlées, crevassées dans toute leur longueur, grossiront bientôt par leur chute l'amas de ruines accumulées au-dessous d'elles. Les tours du portail occidental sont encore debout, sauf la toiture de l'un des clochers.
Au pied de ces tours, qui signalent au loin comme deux phares, la route des caboteurs de la Seine, les murailles sans toitures et souvent interrompues de cet ancien monastère élèvent dans les airs leurs pierres blanches, qui ont reçu, sans s'altérer, tant de pluies d'automne, tant de brouillards de printemps; nulle part elles ne sont assez entières pour rappeler les beaux jours de leur longue existence; nulle part aussi la main de l'homme n'a fait assez de ravages pour que tous les vestiges de leur antique splendeur aient disparu. Derrière ces tours, de de l'ouest à l'est, s'étend la grande église avec ses colonnes qui ne supportent plus de voûtes, et sa large nef démantelée
du côté de l'orient. Au midi de ce vaisseau, l'église Saint-Pierre, longue seulement comme la nef du temple principal, s'étend parallèlement à cette construction ; le chapitre et le dortoir des anciens moines sont situés vers le bas de cette seconde basilique, un vastre cloître, au milieu duquel est resté un if, aussi vieux peut-être que le monasère les séparait de la salle des gardes de Charles VII, qui s'étend du nord au sud, à la hauteur du porche de la grande église ; dans cette salle, de vieilles fresques, à moitié enlevées avec le reêtement qui les supportait et dans lesquelles dominent surtout les couleurs tranchantes, rappellent les traditions de l'antique histoire du monastère sans leur donner plus d'authenticité — Rien n'est aussi imposant que les esprits suceptibles d'impressions fortes à la vue des monuments des vieux âges, qu'une promenade à travers les ruines de l'abbaye de Jumièges ; sous la voûte de son porche, surmonté de longues tours carrées qu'habitent de nombreuses familles de cornis et de choucas, voltigeant incessamment autour de leurs flèches ; au pied de ces colonnes uqui semblent attendre une voûte en ramplacement de celle dont les débris gissent à leur base ; de ces ogivives sans vitraux, où les infiltrations pluviales ont imprimé des traces verdâtres ; de ces murs au sommet dentelé par la destruction et tapissé d'une végétation dont les oiseaux de la tour ou le vent des orages ont jeté les semences au plus haut du monument. A travers les crevasses de la pierre, on voit souvent des os blanchis arrachés à un cimetière voisin et suspendus à cette hauteur dans les encaissements de la muraille ; car sur ce sol de sable, quand les matériaux naturels à la construction manquaient aux cénobites, ils y suppléaient à l'aide des débris de leurs charniers ; et chaque dégradation du temple de Jumièges laisse à nu ou fait rouler sur le sol quelque catacombe aérienne dont les ossements appartenaient déjà sans doute à une époque reculée, quand la truelle des maçons du monastère les plaça dans ce nouveau sépulcre.

SAINT-MARTIN-DE-BOSCHERVILLE

Villa. de l'arrond. de Rouen. Pop. 1,101 hab. Bur. de p. de Rouen.

Ce village connu aussi sous le nom de Samt-Georges-de-Boscherville, portait dans le Xe siècle le nom de Baucheri-Villa, dont on a fait Boscherville. Doit son nom de Saint-Ceorges à une abbaye de Bénédictins, fondée vers l'an 1,060 par Raoul de Tancarville, chambellan de Guillaume le Conquérant. Une partie des bâtiments du monastère a été abattue; mais l'église et le chapitre sont encore debout. L'église est fort massive, sans arcs-boutants ni piliers-boutants elle a 206 pieds de long en dedans, 60 pieds de large et 60 de haut la croisée a 90pieds de long sur 36 de large; elle est terminée en rond-point aux deux extrémités, à peu près comme le fond de l'église. Le clocher est élevé à la hauteur de 180 pieds ; deux tours longues et grèles comme des obélisques, accompagnent à droite et à gauche le grand portail. Cette égtise appartient tout entière à l'architecture à plein cintre, elle est principalement remarquable par le parfait accord de son ensemble; là, point de partie raccordée et disparate, point de constructions postérieures à la première construction; les deux petites campanilles du portique, et une seule fenêtre en ogive, ont été évidemmcnt faites après coup.
C'est à Boscherville que Guillaume le Conquérant reçut les honneurs de la sépulture; grâce au ch evalier Heluin qui, dans l'abandon inconcevable  où le corps de ce gra  nd homme se trouvait après sa mort se chargea de fournir un cercueil au vainqueur d'Hastings. Les moines et les prêtres de Boscherville vinrent processionnellement enlever le corps du roi d'Angleterre qui depuis plusieurs heures était resté sur son lit, nu et délaissé par des serviteurs ingrats ; ils lui rendirent les honneurs funèbres dans la basilique qu'il s'était plu à orner et à enrichir de ses dons. 


  Guide du voyageur sur les bateaux à vapeur de Paris au Havre, gravures d'E. Breton, 1841. Se vend sur les bateaux à vapeur et à Paris...

 Nous sommes à la fin de la Restauration. Les guides de voyages sur la Seine seront légion...

AMBOURVILLE, BERVILLE ET ANNEVILLE

(RIVE GAUCHE ).

Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair. - Population, 250, 400 et 550 habitants.

Ces trois villages sont situés à trois lieues, trois lieues et demie et trois lieues trois quarts de Rouen, presque sur la même ligne, à l'extrémité de la presqu'île que forme la Seine pour étreindre la forêt de Mauny, et en face de Duclair. On aperçoit près d'Anneville le château de M. Darcel, colonel de la garde nationale de Rouen, et, non loin de là, un hôpital fondé et doté par son oncle, négociant estimable, mort il y a quelques années.

 

DUCLAIR OU DUCLER ( RIVE DROITE)

Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair. - Population, 1,800 habitants.

 

Ce bourg est situé à quatre lieues O. N. O. de Rouen, dans une position agréable, sur le bord de la Seine, près de son confluent avec l'Austreberte. Il consiste dans une rangée de maisons qui longent le fleuve, adossées à des falaises blanchâtres, dont quelques-unes présentent des formes bizarres et quelquefois des masses imposantes. C'était autrefois le siége d'un monastère que pillèrent les Normands. Tout près de là, un rocher, plus élevé que les autres et d'une forme plus bizarre encore, porte le nom de Chaise de Gargantua. Vis-à-vis apparaissent de jolies maisons de campagne ; trois quarts de lieue avant Duclair, au hameau de la Fontaine, on voit les ruines d'un ancien édifice, connu sous le nom de Chapelle Sainte-Anne. Il n'en reste qu'une seule chambre, ornée d'une cheminée curieuse, sous le double rapport de la construction et des ornements. De la Fontaine à Duclair, la route, presque tirée au cordeau au pied d'une chaîne de rochers abruptes, est d'un effet sauvage et pittoresque. Là, de pauvres ramilles ont creusé leurs habitations souterraines.

Duclair possède des fours à chaux, une filature et un marché en renom dans toute la contrée pour le commerce des grains et de la volaille, particulièrement des canards. Les aloses et les éperlans qu'on pêche dans ces parages jouissent aussi d'une grande réputation, car leur mérite s'accroît de la distance où on les prend de l'embouchure de la Seine. Duclair a trois foires annuelles, les mardis de Pâques et de l'octave de la Fête-Dieu et le 10 octobre. Elles ont principalement pour objet le commerce des chevaux, des bestiaux, des cuirs, des meubles et de la quincaillerie.

MÉNIL-SOUS-JUMIÉGES ( RIVE DROITE ).

Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair - Population, 500 habitants.

 Ce village, situé près de la Seine, à cinq lieues trois quarts de Rouen, doit son nom au manoir ou ménil qu'y habita la belle Agnès Sorel pendant le séjour de Charles VII à l'abbaye de Jumièges, et où mourut, le 9 février 1449, ceste noble damoiselle, dame de Beauté, piteuse envers toutes gens et qui largement donnoit de son bien aux églises et aux pauvres, comme disaient les moines du couvent. 
Elle expira naturellement des suites d'une couche, ce qui n'empêcha pas la calomnie d'accuser de sa mort Jacques Cœur, l'argentier du roi. La maison, aujourd'hui habitée par un laboureur, charme le voyageur par son aspect mystérieux, avant qu'il se soit informé des premiers maîtres de cette demeure ; elle n'offre cependant rien de remarquable à l'intérieur; mais les murs, couverts des chiffres d'Agnès, et les croisées gothiques subsistent tels qu'ils étaient au temps de la belle des belles. Ce petit édifice est entouré d'un bois et ombragé par un vieux châtaignier que l'on dit contemporain de l'amante de Charles VII.

Guenonville (Rive Gauche).

Département de l'Eure - Arrondissement de Pont-Audemer - Canton de Routot -Population, 350 habitants.

Petit village près de la Seine, à quatre lieues et demie de Pont-Audemer, en face de Ménil-sous-Jumièges. Il est adossé à la forêt de Brotonne où les rois de France de la première race venaient jouir des plaisirs de la chasse. On voit tout près un chêne à trois fourches réunies à la base, formant un réservoir qui, dans les grandes chaleurs, contient de 3 à 5 pieds d'eau. On l'appelle la Cuve.

Le Landin (Rive Gauche)

Arrondissement de Pont-Audemer. - Canton de Routot. -Population , 300 habitants.

Petit village à quatre lieues et demie de Pont-Audemer. Le fleuve baigne les pieds des collines dont le joli château du Landin couronne le sommet. Placé dans un des plus beaux aspects de la rive gauche, ce château mérite d'être visité pour sa situation et ses bois. Les collines, qu'on. Prendrait de loin, dit un auteur (J. Morient, voyage historique et pittoresque), pour les vertèbres d'un géant, sont rangées avec symétrie. Leurs bases, qui se touchent, tombent brusquement dans la Seine, et l'intervalle qu'elles laissent entre elles forment une infinité des vallées qui s'élargissent au sommet et se couvrent d'arbres et d'arbustes qui semblent se complaire dans ces enfoncements.

Jumièges (Rive Droite).

Département de la Seine-Inférieure - Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair. - Population, 2000 habitants.

Ce bourg est situé à quatre lieues et demie O. de Rouen et à une lieue et quart S. S. O. de Duclair, près de la forêt du Trait, dans une presqu'île délicieuse que forme la Seine. S'il mérite surtout d'attirer notre attention, c'est à cause de son ancienne et opulente abbaye qui fut en divers temps le théâtre de grands événements historiques. Son nom ancien était Gemeticum, de gemma, pierre précieuse. Il n'y avait là encore, au septième siècle, qu'un désert marécageux, couvert de bois et presque inhabité. Clovis Il en fit don à saint Philibert, qui, vers 560, y fonda une abbaye commendataire de Bénédictins, dont il fut le premier supérieur. Cette abbaye eut, dès son origine, un territoire qu'on peut évaluer à quatre lieues de circuit. Les moines, au nombre de 900, plus 1,500 convers, faisaient fleurir l'agriculture sous les murs de leur demeure; et leurs industrieux travaux avaient mis leurs possessions à l'abri des ravages du fleuve. Près de 1,200 villageois étaient réunis autour de cette espèce de république, que les rois se plaisaient à visiter. On y voyait deux églises. Les Normands les brûlèrent toutes deux en 841 et 851. Guillaume-Longue-Épée, fils de Rollon, le Lycurgue normand, fit reconstruire, en 930, l'abbaye, dont on admire encore les ruines majestueuses. Il y eut, comme précédemment, deux églises. Celle qui était consacrée à la Vierge, et qui ne fut achevée que par l'abbé Robert II, était d'une grande magnificence ; on parle d'une flèche élevée à une hauteur immense au dessus de la croisée, et qui fut détruite en 1573 parce qu'elle menaçait ruine. La dédicace de cette basilique avait été faite en 1067 par saint Maurille, archevêque de Rouen, en présence de Guillaume-le-Conquérant. Là, Tassillon, duc de Bavière, avait été contraint par Charlemagne de prononcer avec son fils des vœux monastiques. Les deux églises de Jumièges renfermaient les tombeaux d'un grand nombre de personnages illustres. Il est une de ces sépultures qui a exercé long-temps la sagacité des antiquaires; elle représentait deux jeunes seigneurs, couchés côte à côte sur le dos, de l'âge de seize à dix-sept ans, revêtus de la longue robe des nobles de la première race, la tête ceinte d'une espèce de diadème. Les chroniqueurs ont prétendu que c'étaient les deux fils de Clovis II qui, s'étant révoltés contre leur père, avaient eu les nerfs des pieds et des jarrets coupés et brûlés; et qu'ainsi mutilés, on les avait abandonnés sur la Seine dans un bateau sans gouvernail. Ce bateau, à travers mille périls, les aurait portés devant l'abbaye de Jumièges, où l'abbé les aurait recueillis, c'est ce qu'on a appelé les énervés de Jumièges. Les érudits, suivant l'usage nient cette tradition; mais, comme ils n' ont rien à mettre à la place, il faut bien s'en contenter en attendant mieux. Il est sorti de l'abbaye de Jumièges plusieurs hommes illustres, tels que saint Hugues, saint Eucher et l'historien de Normandie, Guillaume de Jumièges. Ce fut dans les neuvième et dixième siècles un séminaire d'évêques, dont il est souvent parlé dans l'histoire de l'église gallicane. Les principaux manuscrits de l'abbaye ont été transportés à la bibliothèque de Rouen. Charles VII , dépouillé de la presque totalité de son royaume, se retira à Jumièges, où il résida long-temps. Ce: fut tout près de là, au Ménil qu'il perdit sa belle maîtresse Agnès Sorel, dont le corps fut inhumé à Lothes, et son cœur et ses entrailles conservés à l'abbaye, où les moines leur élevèrent un magnifique monument en marbre dans la chapelle de la Vierge.

Durant la révolution le peu de poussière qui représentait le cœur d'Agnès fut jeté au vent ; le marbre qui le recouvrait fit long-temps partie du balcon d'une maison construite au haut de la rue St-Maur, à Rouen: il a été rendu à sa première destination en 1838. Le tombeau des énervés ne fut pas plus respecté, ni les statues des fondateurs Clovis II, sainte Bathilde, sa femme, saint Philibert, saint Hugues , Rollon, Guillaume-Longue-Épée, Charles VII, etc. Les murs de la plus ancienne abbaye du royaume ont été dépouillés de leurs ornements, transportés à grands frais en Angleterre." Rien de plus imposant, dit un écrivain, qu'une promenade à travers les restes du monastère de Jumièges. Sous la voûte de son porche, surmonté de longues tours carrées, hautes de 50 rn. 35 c. , qui servent de point de reconnaissance aux navigateurs, et qu'habitent de nombreuses familles de cornis et de choucas voltigeant incessamment autour de leurs flèches ; entre ces colonnes qui semblent attendre une voûte en remplacement de celle dont les débris gisent à leur base ; sous ces ogives sans vitraux, où les infiltrations pluviales ont imprimé des traces verdâtres; au pied de ces murs au sommet dentelé par la destruction et tapissé de giroflées, dont les oiseaux de la tour ou le vent des orages ont jeté les semences..., à travers les crevasses de la pierre, on voit souvent des os blanchis, arrachés à un cimetière voisin, suspendus dans les encaissements de la muraille ; car, sur ce sol de sable, quand les matériaux naturels de la construction manquaient à ces cénobites, ils y suppléaient à l'aide des débris de leurs charniers. Chaque dégradation du temple de Jumièges laisse à nu ou fait rouler sur le sol quelque catacombe aérienne dont les ossements appartenaient sans doute à une époque reculée, quand la truelle du maçon les plaça dans cet étrange sépulcre, où les œuvres de l'art se consolidaient par les débris de l'humanité. " Les restes de l'abbaye sont heureusement aujourd'hui la propriété de M. Caumont, de Rouen, ami éclairé des arts et des antiquités nationales. On peut donc espérer que ces vénérables débris ne seront plus voués à la destruction. Il est impossible d'avoir plus de prévenance que lui pour le voyageur curieux.

Vauban avait formé le projet de faire de Jumièges une île, en creusant un canal à sa partie septentrionale, et abrégeant ainsi de cinq lieues la navigation de la Seine; les travaux en furent même commencés , mais bientôt suspendus. L 'idée de Vauban a été reproduite par M. de Bérigny, dans son projet de canalisation de la Seine.

L'église paroissiale du bourg, construction de différents âges, est ornée de riches vitraux du seizième siècle. On exploite la tourbe aux environs.

YAINVILI.E ( RIVE DROITE )

Arrondissement de Rouen. - Canton de Duclair - Population, 300 habitants.

Ce petit village est situé près de la Seine, à cinq lieues de Rouen. Derrière se développe, vers le nord, la forêt du Trait, faisant face à celle de Brotonne qui ombrage la rive opposée.

HEURTEAUVILLE ( RIVE GAUCHE).

Arrondissement de Rouen- Canton de Duclair - Population. 350 habitants.

A cinq lieues de Rouen, en face de Yainville, sur la lisière de la forêt de Brotonne. Cette belle forêt, qui s'élève en amphithéâtre, fut, par un décret de la Convention, gratifiée du titre de forêt de l'Unité Nationale. Mais elle a repris avec orgueil le nom qu'elle avait long-temps porté. Le hameau de Heurteauville est souvent cité à cause d'un marais nommé vulgairement la Harelle. Le sol n'est composé que de tourbes et de détritus de végétaux qui se sont décomposés sous l'eau.

LE TRAIT ( RIVE DROITE ).

Arrondissement de Rouen. -Canton de Duclair. Population , 500 habitants.

A cinq lieues de Rouen, près de la. forêt de Trait, dont la superficie est de 3,100 arpents.

GUERBAVILLE ( RIVE GAUCHE ).

Arrondissement d'Yvetot -Canton de Caudebec - Population, 1,600 habitants.

A trois lieues et demie d'Yvetot et une lieue et demie S. S. E. de Caudebec, tout près de la Meilleraye et de la forêt de Brotonne.

LA MAILLERAYE ( RIVE GAUCHE ).

Arrondissement d'Yvetot. - Canton de Caudebec. - Population, 1,600 habitants.

Bernardin de Saint-Pierre a peint, dans un style inimitable les ondes pures et limpides de la Seine arrosant, dans leurs contours sinueux, les frais ombrages de ce bourg situé à trois lieues et demie S. d'Yvetot et à une lieue et demie S. E. de Caudebec, et son vaste château, dont le beau parc et la magnifique terrasse se mirent dans les eaux du fleuve. Cette demeure princière porte le caractère de plusieurs époques. Là, dit-on, La Vallière a vécu à l'âge heureux où, pour la première fois, son cœur s'ouvrait à l'amour. Là est né un des plus grands orateurs, un des premiers écrivains de notre époque, celui à qui Napoléon a légué la noble mission de composer l'histoire diplomatique de son règne, M. Bignon. Jamais l'indigence n'a franchi le seuil du château; car il n'y a pas de malheureux aux environs. Mme de Mortemart, digne héritière des vertus de Mme de Nagus, sa mère, se fait chérir comme elle de toute la contrée. La duchesse de Berry a déjeuné sous ces ombrages en 1824. La colonne de marbre que vous voyez sur la pelouse a été élevée pour conserver le souvenir de cette halte gracieuse de la châtelaine de Rosny. Le village, qu'on appelait autrefois Mesterée et en latin Mespitetum, est contigu à l'habitation. Sa longue rue court du nord au midi. Il est renommé pour ses chantiers de construction. C'est de là que sortent les plus beaux navires que fait élever le commerce de Rouen, et presque toutes les alléges qui transportent du Hâvre à Rouen les marchandises que de gros bâtiments ne pourraient y aller décharger.


  Guide pittoresque, portatif et complet du voyageur en France : contenant les relais de poste, dont la distance a été convertie en kilomètres, et la description des villes, bourgs, villages... par Girault de St-Fargeau, 1842


Jumièges. Bourg situé fort agréablement à 21 km (5 l. 1/4) de Rouen, 1?600 hab. Il foit son origine à un monastère fondé en 661, brûlé par les Normands en 841 et 851, et relevé par Guillaume Longue-Epée qui fit construire le bel édifice dont on admire toujours les ruines majestueuses mais trop délabrée pour pouvoir donner une juste idée de son ancienne splandeur. L'extrémité orientale n'est plus qu'un monceau de débris, au centre, les restes encore subsistants de la lanterne laissent devenir la grandeur des dimensions de la tour. Le toit de la nef a disparu aussi bien que celui qui surmontait la voûte des collatéraux. Ces voûtes elles-mêmes, ébranlées, crevassées dans toute leur longueur, grossiront bientôt par leur chute l'amas de ruines accumulées au-dessous d'elles. Les tours du portail occidental sont encore debout et signalent au loin comme deux phares, la route des caboteurs de la Seine.

Ouvrages à consulter. Histoire de l'abbaye de Jumièges, par Deshayes.

Jumièges
, par Guttinguer



    Journal d'un voyage en France, Thomas William Allies, 1845.

Nous partîmes dans un méchant cabriolet pour Rouen, en passant par Jumièges et St-Georges-de-Bosscherville, plusieurs parties de la route sont fort belles. Jumièges forme une ruine d'un aspect lugubre, la nef avec les tours de l'ouest et une arche à l'est sont seules encore debout cette arche a des proportions colossales elle a ar moins quatre-vingts pieds de haut; elle offre des crevasse énormes et menace de tomber l'un de ces jours. Du côté de l'est, il reste peu de chose on a enlevé la plus grande partie des ruines, celles qui formaient la plus belle partie de l'église et qui étaient du style le plus ancien. Au sud, on voit les murs d'une chapelle gracieusement décorée, dédiée à saint Pierre les ruines sont couvertes d'arbustes et de broussailles; les arches sont sur le point de crouler.
Du jardin on jouit d'une très belle vue des bords de la Seine c'est une charmante solitude. M. Caumont s'est fait à lui-même une habitation fort pittoresque de l'ancienne porte d'entrée et des bâtiments adjacents. La façade-ouest, avec ses deux tours d'égale hauteur et de forme à peu près semblable, est fort simple, quoique d'un aspect grandiose. Je montai plus de 200 marches pour arriver au sommet de la tour du nord malheureusement il avait plu et le soleil ne perçait pas. On domine de là les bords de la Seine à une distance considérable.

Saint-Georges-de-Boscherville est une des plus manifiques et des plus majestueuses églises de la Normandis, elle porte le fardeau de ses 800 ans, comme si elle avait été bâtie hier. La façade-ouest, avec ses deux étages de trois vitraux qui surmontent chacun un portail, et ses tours d'une beauté remarquable, quoique d'un style plus récent, est vraiment imposante. On voit au milieu une tour massive surmontée d'une flèche très élevée, couverte en ardoises, et qui date des Normands elle doit avoir environ 200 pieds de-haut. L'intérieur offre cette majesté simple et solennelle qui est propre & ce style une seule et même pensée est admirablement traduite depuis le sommet jusqu'à la base; de même qu'à Saint-Ouen c'est le style gothique, ici c'est le style normand. Je regarde l'église de Saint-Georges comme un modèle parfait de ce dernier style.

Eugène Chapus, Guides-itinéraires de Paris au Havre, 1855.

Vient ensuite la forêt de Mauny : les ombrages de Mauny abritèrent plus d'une fois les t'entes des successeurs de Clovis ; puis Saint-Pierre de Manneville, dont les maisons s'éparpillent au pied des collines escarpées que surmonte la forêt; puis Quevillon, Bardouville; au sommet du coteau qui domine Bardouville est un vieux château qui a aussi sa légende. C'est l'histoire de Héro et de Léandre arrangée pour le fleuve de Seine ; mais, en cet endroit, le fleuve y met tant de bonne volonté ! Le prieur de l abbaye de Saint-Georges de Boscherville passait le fleuve a la nage, pour aller voir la dame de Bardouville, dont il avait été autrefois le fiancé. Le mari le surprit un jour et le tua. Jusqu'à la Révolution, les moines de Saint-Georges célébrèrent chaque année des offices expiatoires pour l'âme du trop heureux prieur, mort sans avoir eu le temps de se repentir.

Cette abbaye de Saint-Georges occupe fièrement la rive gauche de la Seine. Elle avait été fondée, en 1144, par Guillaume de Tancarville. Ce fut là que Guillaume le Bâtard trouva une sépulture, grâce au chevalier Héluin : comme il vit ce grand homme abandonné et dépouillé par ses domestiques , Héluin eut pitié de cette misère royale, et il fit la charité d'un cercueil au vainqueur de Hastings ; il envoya
les moines de Boscherville enlever processionnellement le corps du Conquérant, abandonné tout nu, sur le carreau, par d'ingrats serviteurs. Deux tours, longues et grêles comme des obélisques , accompagnent à droite et à gauche le grand portail, derrière lequel le clocher s'élance à 44 mètres dans les airs. Cette église appartient tout entière à l'époque du plein-cintre; l'ensemble est pur, harmonieux, uniforme. On voit qu'elle a été construite d'un seul jet, chose rare dans ces vieilles époques, qui confiaient volontiers au lendemain l'achèvement des œuvres de la veille. Toutefois les deux campaniles du portique et une seule fenêtre ogivale ont évidemment été construits après coup.

La salle capitulaire , voisine de l'église, présente à l 'intérieur une magnifique voûte à nervures. On entre par trois arcades semi-circulaires, appuyées sur des colonnes à chapiteaux chargées de délicates sculptures. Le XIe et le Xlle siècles n'ont peut-être rien produit de plus parfait que ces deux édifices, abandonnés aujourd'hui à l'admiration douteuse des paysans de Saint-Martin de Boscherville. Le village oublieux n'a pas même conservé le nom de Saint-Georges, qu'il avait reçu jadis du monastère, son ancien patron! La salle capitulaire, ce ravissant débris, allait tomber en 1822 sous le marteau ignorant de son dernier propriétaire, quand le département se décida à l'acheter.

Cependant les roues infatigable vous emportent toujours. Vous glissez rapidement sur les eaux blanchissantes d'écume, le long de vastes prairies au milieu desquelles se perdent, ou peu s'en faut, les rares maisons à Ambourville, d'Hénouville et de Berville, hameaux obscurs qui n'ont rien à vous raconter, et déjà, sur votre droite , vous voyez poindre à l'horizon la petite croix du clocher de Duclair.

Duclair compte 1700 habitants; c'est un chef-lieu de canton qui ne laisse pas que d'avoir son importance , ne fût-ce que pour ses éperlans et ses aloses, car l'éperlan s'arrête là où s'arrête l'eau salée. Chaque mardi se tient à Duclair un marché très-considérable pour le commerce des grains et des volailles, sans compter trois foires annuelles qui ontlieu le mardi de Pâques, dans l'octave de la Fête-Dieu et le 10 octobre. Nous autres, qui passons en courant, nous n'apercevons guère de Duclair que ses quais, construits contre une ligne de falaises blanches, de roches crétacées qui présentent des formes bizarres et quelquefois imposantes.
Il en est une surtout dont les dimensions énormes appellent les regards : c'est la chaise de Gargantua. Tous les mariniers de la basse Seine vous en parleront, sans trop savoir
peut-être quel était ce Gargantua.

Des aloses de Duclair et du héros de Rabelais , nous arrivons , sans transition aucune, au gracieux souvenir d'Agnès Sorel, que nous jette au passage le Mesnil-sous-Jumiéges.Ce fut là qu'expira la dame de Beauté, pendant que son royal amant, redevenu quelque chose de mieux que le roi de Bourges, travaillait à achever, sous les murs de Caudebec, l'œuvre commencée par Jeanne d'Arc, son bon génie. Le joli manoir de Mesnil-la-Belle, occupé maintenant par un bon laboureur, n'a plus rien de sa distribution intérieure ; mais le dehors a été respecté, et ses murs gardent encore les chiffres de la dame de Beauté. Surtout contemplez cette petite fenêtre ogivale du bord de l'eau. A cette ogive se tenait, blanche et calme, la belle Agnès, songeant à son bien-aimé Charles de France, et regardant du côté de Jumiéges, d'un regard attentif, si elle ne voyait rien venir.

Vis-à-vis le Mesnil est Yville, dont les maisons s'entassent entre la Seine et les derniers arbres de la forêt de Mauny. De là jusqu'à la lisière de la célèbre forêt de Bro
tonne, le fleuve sert de limite aux deux départements de 1'Eure et de la Seine-Inférieure. Sur cette ligne, vous trouvez d abord le hameau de la Roche, plus loin celui du Gouffre, et ensuite le village de Lendin, situé au sommet des ravissantes collines qui encaissent la Seine, entre les forêts de Mauny et de Brotonne. Près de Lendin s'élève un joli château, remarquable surtout par la disposition de ses jardins. La situation est admirable; c'est une des plus charmantes hauteurs de la rive gauche de la Seine.

Si charmant à voir que soit ce rivage, avec ses coteaux onduleux et sa verdoyante parure, ce n'est pas de ce côté pourtant qu'il vous faut jeter les yeux. Déjà paraissent, à votre droite, les hautes tours de Jumiéges; imposant coup d'œil, mine féconde de rêveries pieuses et de grands souvenirs. Ces murs abandonnés que vous voyez là-bas, s'élevant comme de blancs fantômes du milieu des ruines et de la solitude, et qui ne servent plus aujourd'hui qu'à signaler de loin leur route aux caboteurs de la Seine, s'entouraientautrefois de la triple auréole de la religion, de la science et du pouvoir. Jumiéges a vu les plus sauvages des rois francs et les plus fiers parmi les ducs de Normandie s'agenouiller humblement sur la dalle de son temple, et déposer sous toutes les formes, au pied de ses autels, les offrandes d'une foi trop souvent inquiétée par le remords. De ces écoles célèbres, fanal lumineux dans la nuit profonde de ces temps d'ignorance universelle, est sortie une vaillante armée d'historiens, de savants, de docteurs, de ces hommes révérés qu'on appelait les maîtres et dont la parole remuait le monde. Les religieux de Jumiéges ont été les souverains de la région qui s'étend sous vos yeux. Au moment du grand partage des dépouilles saxonnes, le vainqueur de Hastings avait réservé à ces moines toute une île dans le comté de Norfolk. A Rouen, ils possédaient, avec la chapelle de Saint-Philibert, une des tours de la ville. Le Pont-de-l'Arche, cette jolie ville que vous avez saluée en passant, appartenait à l'abbaye de Jumiéges : dans un moment d'humeur libérale, ils en firent cadeau à Philippe Auguste, qui se cherchait des points d'appui sur cette terre fraîchement conquise de la Normandie. Tout le poisson royal qui se pêchait à Tourville appartenait à l'abbaye. Ses gens livrèrent un jour bataille aux sires de Quillebœuf, qui leur disputaient.... un esturgeon !

Ce n'est pas une courte histoire que celle de cette puissante maison. Fondée en 661 par saint Philibert, un des hommes puissants de la cour du roi Dagobert, l'abbaye de Jumiéges fut bientôt en grande faveur auprès des rois de la famille de Clovis.

A cette même époque se rapporte la fameuse légende des énervés de Jumiéges, restaurée, de nos jours, par un antiquaire normand. La chronique raconte que Clovis II, vainqueur de ses deux fils révoltés contre lui, les avait énervés en leur faisant cuire les jarrets. Bientôt vinrent le repentir et la honte, à la vue de ces enfants étiolés et flétris d'un seul coup, au sein de leur jeunesse et de leur vigueur; il fit mettre les deux jeunes gens sur un bateau que l'on abandonna au courant de la rivière, en présence de tout le peuple de Paris. Le courant les apporta à Jumiéges, où ils furent recueillis par l abbé Philibert, qui leur donna une place parmi ses religieux. Ils y vécurent résignés, et moururent sanctifiés par la prière et le repentir.

La froide et prosaïque critique aurait facilement raison du conte populaire : « Mais à quoi bon se battre contre la légende? » s'écrie M. Jules Janin dans son charmant livre. De cette merveilleuse histoire , le monastère avait conservé un curieux tombeau , l'objet de plus d'un mémoire à l'Académie des inscriptions. Cette tombe représentait deux jeunes seigneurs étendus, les mains jointes et revêtus de longues robes. Leur tunique intérieure, fermée sur la poitrine par une agrafe de pierreries , laissait le cou entièrement découvert, et leur tête , ornée d'une chevelure bouclée, était ceinte, en forme de diadème, d'un bandeau semé de pierres précieuses. C'était le tombeau des énervés de Jumiéges.

Sous la race suivante, les moines de Jumiéges restèrent les alliés des rois. Pépin choisit leur abbé pour être son ambassadeur auprès des papes , dans sa fameuse négociation à propos « du roi de nom et du roi de fait. « Charlemagne leur donna à garder, après l'avoir dépouillé de ses États, le duc de Bavière, Tassillon, l'incorrigible rebelle. Louis le Débonnaire avait pour chapelain l'abbé de Jumiéges. Toute cette splendeur s'éclipse pour un instant à l'apparition des Normands. Les premiers Normands massacrent les religieux, pillent et renversent l'abbaye. Mais les fiers pirates, devenus en même temps grands seigneurs et chrétiens, ont bientôt rebâti ce qu'ils avaient démoli. Guillaume Longue-Épée et son fils Richard II relèvent l'abbaye de ses ruines et lui rendent sa richesse perdue. Un jour, Richard II présenta à l'offrande un petit morceau d'écorce d'arbre : ce morceau représentait le bois et le manoir de Vienonois. Sous la protection puissante des ducs normands, Jumiéges eut bientôt retrouvé son ancienne prospérité. Les plus grandes familles envoyaient leurs enfants à ses écoles; à cette école savante fut élevé Édouard le Confesseur, le dernier roi anglais de race danoise. Ce fut à Jumiéges qu'Édouard envoya Harold , son grand sénéchal , pour renouveler en son nom le serment qu'il avait fait au père de Guillaume le Bâtard, de laisser au Bâtard le royaume d'Angleterre. A cette époque, l'illustre Guillaume de Jumiéges dédiait au Conquérant son histoire des ducs de Normandie. L'histoire de l'abbaye se prolonge ainsi à travers tout le moyen âge, brillante des plus grands noms et semée d'événements merveilleux, de pieuses légendes, d'histoires touchantes et naïves et de splendides donations.

Nous retrouvons au xve siècle le puissant monastère donnant asile au roi Charles VII et couvrant les amours royales de son ombre mystérieuse et complaisante. Fidèle jusqu'au bout à sa tolérance envers les rois, Jumiéges avait fait une place au cœur d'Agnès Sorel, à côté des illustres morts dont il gardait les tombeaux : Clovis II et Batilde, saint Philibert, Rollon, Guillaume Longue-Épée, Charles VII enfin , le royal amant. Hélas ! le touchant mausolée a été détruit et dispersé comme tout le reste. On peut lire encore, au balcon d'une maison de Rouen, l'inscription tumulaire du marbre qui le recouvrait : Dame de Beauté, de Roqueferrières, d'Issoudun et de Vernon-sur-Seine, piteuse entre toutes gens , et qui largement donnait de ses deniers aux églises et aux pauvres, laquelle trépassa.

Ce qui reste à cette heure de la grande abbaye qui hébergeait les souverains, est trop mutilé, trop informe pour que l'œil, de ces divers débris, reconstruise un édifice qui satisfasse la pensée. Mais la nature, dans son éternelle jeunesse, se fait une parure nouvelle des ruines que le temps frappe de sa faux. Qu'importe l'édifice, là où la ruine est demeurée? Voyez quel aspect saisissant et rêveur, quel trésor pour le poëte et le peintre, quel paysage complet et magnifique dans son imposante désolation ! Je ne sais quel parfum de mélancolique poésie s'échappe du milieu de ces pierres, autrefois saintes, qui gisent éparses dans les hautes herbes. Le regard se promène avec une sorte de volupté mystérieuse le long de ces pierres en ruine; le lierre jette son manteau de verdure sur ces murs dégradés , la fleur des champs grimpe sur ces ogives renversées, plus belles peut-être sous leur manteau de fraîche verdure que si le temps, moins sévère, les eût laissées debout et triomphantes comme au premier jour.

Mais avançons et voyons de plus près. L'extrémité orientale n'est plus qu'un monceau de débris : au centre, les restes encore subsistants de la lanterne laissent deviner les imposantes dimensions de la tour. Le toit de la nef a disparu , aussi bien que le toit qui surmontait la voûte des collatéraux. Ces voûtes même, ébranlées, crevassées dans toute leur longueur, grossiront bientôt par leur chute l'amas des ruines accumulées au-dessous d'elles. Les tours du portail occidental sont encore debout, moins la toiture de l'un des clochers. Au pied des tours s'étendent les murailles sans toiture et souvent interrompues de l'ancien monastère.
Voici ce qui reste de l'église ! Ses colonnes ne supportent plus de voûtes, et sa large nef est démantelée du côté de l'orient. Au midi de ce vaisseau, et dans une ligne paral-
lèle, s'étendent les murs croulants de la chapelle de Saint-Pierre , longue seulement comme la nef du temple principal.
Le chapitre et le dortoir des anciens moines occupaient les extrémités de cette seconde basilique. Un vaste cloître, au milieu duquel est resté un vieil if, les séparait de la salle des gardes de Charles VII : ceci est l'unique reste des appartements que le Bien-aimé occupait à Jumiéges. Dans cette salle immense, qui s'étend du nord au sud, à la hauteur du porche de l'église principale, de vieilles fresques, à moitié enlevées avec le revêtement qui les supportait, et dans lesquelles dominent surtout les couleurs tranchantes, rappellent les traditions antiques du monastère. Partout, sous ces voûtes habitées par les corneilles et les choucas, le passé se dresse et vous poursuit; partout vous rencontrez un souvenir, vous recueillez une pensée grave et pieuse. A travers les crevasses de la pierre on aperçoit çà et là, suspendus dans les encaissements de la muraille, des amas d'ossements blanchis, arrachés jadis, à défaut d'autres matériaux, aux charniers du monastère, catacombe aérienne que le vent disperse à vos pieds, et qui va, roulant avec un bruissement sinistre, sur ce sol encombré de tant d'autres débris.

Pour les bien voir, ces ruines sauvées par le zèle d'un savant antiquaire (M. Caumont, de Jumièges), attendez que la lune de novembre perce le nuage ; peu a peu la pâle obscurité laisse surgir des formes, des images, des rêves. Le limpide rayon va pénétrer ces pierres lamentables , il va couvrir de sa chaste clarté cette voûte affaissée sur elle-même; il va éclairer dans cette nuit funeste ce qui reste des magnificences d'autrefois : alors, si vous êtes pieux, c'est le cas de prier le Dieu chassé de cet asile , ou , si vous n'êtes qu'un grand politique, vous irez rêvant à la chute des institutions les mieux faites. Que si vous êtes tout simplement un poëte, sous ces voûtes fantastiques, sur cette tombe d'Agnès retrouvée par miracle, à la place où s'élevait l'autel, derrière ces buissons qui s'agitent au souffle des morts, vous évoquerez la scène terrible du quatrième acte de Robert le Diable, le chef-d'œuvre de Meyerbeer. 

Nous autres, qui sommes de simples voyageurs et pressés d'arriver, reprenons en toute hâte notre route interrompue par cette halte attrayante. En face de Jumiéges, vous avez sous les yeux une autre ruine, moins poétique toutefois : c'est la Harelle , ancienne forêt submergée par la marée  et qui n'est plus à cette heure qu'une vaste tourbière, dont le terrain fuyant a fait jurer plus d'une fois les charretiers de halage.

La Harelle s'étend jusqu'à Guerbaville, le chantier maritime de la Normandie. Là ont été construits, depuis quelques années , les plus beaux navires armés pour le commerce de Rouen. C'est là que se font presque toutes les alléges qui remontent, du Havre à Rouen, les marchandises dont le transport ne peut pas s'opérer par de gros bâtiments. L'importance de Guerbaville tend chaque jour à s'accroître. On doit ouvrir, à cette place très-fréquentée, une nouvelle route départementale qui ira rejoindre en droite ligne, à Routot, le chemin de Rouen à Caen. Une autre route arrive de Pont-Audemer et va franchir la Seine au bac de la Meilleraye, en longeant Guerbaville.

Prenez l'une ou l'autre de ces routes. Toutes deux traversent dans sa plus grande longueur la vaste forêt de Brotonne, et vous conduisent sous ces vieux chênes aux éloquents ombrages, aux grands souvenirs. Les vieilles chroniques de la chevalerie de France parlent souvent de la forêt de Brotonne.
La Seine baigne en ce lieu-là 5000 arpents de chênes dix fois centenaires. 




    Rouen, son histoire, ses monuments, ses environs, par Éd. Frère : guide nécessaire pour bien connaître cette capitale de la Normandie et les localités voisines les plus intéressantes (6e édition, revue et annotée par Ed. Frère) / par Th. Licquet 

BARDOUVILLE , ( R. G. ), commune de 350 habitants, dans une presqu'île formée par la Seine. Le château est situé à mi-côte, en face l'église de Saint-Georges-de-Bocherville.

SAINT-GEORGES OU SAINT-MARTIN-DE-BOCHERVILLE, (R. D.), commune à 8 kilomètres de Rouen, entre la route du Havre et la Seine, possédait jadis une abbaye de Bénédictins de quelque célébrité , dont il ne reste plus que l'église et la salle
cupilulaire. Cette église est un des monuments les plus anciens et les mieux conservés de la Normandie ; elle fut fondée par Raoul de Tancarville, chambellan de Guillaume-le-Bâtard, quelques années avant la conquête, et consacrée, en présence du fondateur. C'est ce qu'on a constaté par une inscription s
cellée dans le mur du collatéral gauche, en 1819 :

PAR LA PIEUSE MUNIFICENCE
GRAND CHAMBELLAN DE GUILLAUME II
DIT LE CONQUÉRANT,

DUC DE NORMANDIE
CETTE ÉGLISE
A ÉTÉ CONSTRUITE
ENTRE LES ANNÉES 1050 ET 1066
LAUS DEO, PAX VIVIS, REQUIES REFUNCTIS.

En mémoire de cette fondation,
la Société française
pour la conservation des monuments historiques,
a fait placer cette inscription
sous les auspices de monseigneur
Blanquart de Bailleul
l'an de N. S. MDCCCXLIX.

Au haut d'une plaque de marbre noir, est gravé l'écusson des Tancarville : de gueules à l'écu d'argent en abyme, entouré de six angemmes d'or posées en orle, avec la devise : Tancarville à Notre-Dame.

La précision de date qu'on peut donner à ce monument en fait un type d'architecture normande du XIe siècle. Les proportions de cette église sont vastes ct le plan on est simple. Son portail occidental se compose d'une porte circulaire, ornée de moulures en zigzags et becs d'oiseau , laquelle est surmontée de deux rangs de fenêtres à plein-cintre; de chaque côté s'élève une tour carrée surmontée d'une campanille, dans les fenêtres de laquelle on remarque l'arcade pointue dans sa naissance. Mais à l'exception de cette partie, tout le reste est normand. L'église a 66 m. 90 c. de long sur 19 m. 49 c. de large ; elle est composée de trois nefs parallèles se la même longueur et de deux petites plus courtes, occupant les deux extrémités du transept. Mais il est à remarquer quo la nef du milieu et les deux nefs extérieures se terminent seules en absides semi-circulaires; les deux nefs intermédiaires finissent, extérieurement, par une muraille plate, formant angle droit avec leurs côtés, et intérieurement, par un quart de cercle fait aux dépens de cette même muraille. Il est à remarquer aussi que les absides des deux petites nefs ne vont que jusqu'à moitié de la hauteur de l'édifice, séparé là en deux étages pav de lourdes colonnes. On serait porté à trouver dans cette disposition quelque ressemblance avec la cathédrale de Winchester.

La salle capitulairc qui tient à l'église date de 1157; aussi rctrouve-t-on dans son architecture le mélange du plein-ceintre et de l'ogive. Les chapiteaux des colonnes représentent divers sujets tirés de l'Ecriture-Sainte, et, comme ceux de l'église, ils sont extrêmement curieux et bizarres. L'intérieur présente une voûte à nervures ; trois arcades semi-circulaires, chargéesdles plus délicates sculptures, forment l'entrée de la salle. ( Voyez Essai sur l'église et l'abbaye de Saint-Gcorges-de-Bocherville, par A. Deville; Rouen, 1827, in-4°.)

Peu après avoir quitté Saint-Georges-de-Boscherville, on arrive au hameau de la Fontaine, où l'on remarque les ruines d'un ancien édifice connu sous le nom de chapelle Sainte-Anne. Là, on retrouve la Seine, que l'on suit pendant l'espace de deux kilomètres, tandis qu'une chaîne de roches, qui se prolonge jusqu'à Duclair, borne la route à droite. Parmi ces rochers, on en remarque deux qui doivent à leur élévation le surnom de chair de Gargantua.

DUCLAIR. Bourg considérable sur la rive droite de la Seine, à 8 kilomètres de Saint-Georges-de-Boscherville et à égale distance de Rouen, possède un certain intérêt. Duclair est renommé par ses canards, par ses aloses, par ses excellents fruits.

La Seine, pour la seconde fois, fait un immense circuit, tandis que la grande route coupe en droite ligne, à travers la péninsule, au milieu de laquelle on aperçoit les deux tours de l'abbaye de Jumiéges. C'est un peu au-dessus du château du Taillis, à Yainville, qu'on trouve, à gauche, le chemin vicinal qui conduit à Jumiéges. Si l'on était à pied ou à cheval, on pourrait, de Duclair, traverser la forêt de Jumiéges, ce qui raccourcirait un peu la route, et la rendrait plus agréable.

JUMIÉGES était l'établissement monastique le plus important des bords de la Seine. Son antiquité , ses immenses constructions, le nombre de ses religieux qui, pendant tout le cours du moyen-âge, exercèrent une si active et si puissante influence, lui valurent une célébrité européenne. Jadis asile de bien des grandeurs, cette vénérable abbaye se voit encore élevant ses ruines majestueuses au milieu des habitations modernes qui l'environnent. On a parfois comparé ce type d'architecture religieuse à certaines églises romanes des bords du Rhin, en raison de la simplicité et de la noblesse de sa façade occidentale, accompagnée de deux tours carrées, lesquelles, aux deux tiers de leur hauteur, changent de forme et se terminent en tours octogones. Le portail s'avance d'une manière inusitée entre ces tours.
L'extrémité orientale n'est plus qu'un monceau de débris ; au centre, les restes encore subsistants de la lanterne laissent deviner la grandeur des dimensions de la tour. Les tours sont privées de leurs clochers; le toit de la nef et celui des collatéraux n'existent plus. Le pavé du sanctuaire a fait place aux herbes sauvages; les statues historiques qui décoraient cette église, le mausolée où fut déposé le coeur d'Agnès Sorel, tout, en fait d'ornementation, a disparu dans cette illustre abbaye. Que de regrets ne doit-on pas éprouver aujourd'hui à la vue de ces immenses débris, en songeant que ces tristes mutilations auraient pu être évitées, si l'on eut donné à l'église abbatiale de Jumiéges la même destination qu'à celle de Saint-Georgcs-de-Bochcrville et de Saint-Ouen de Rouen, qui, toutes deux, sont devenues églises paroissiales.

S'iuspirant des goûts de son prédécesseur, qui de l'ancienne maison du concierge a fait une résidence d'été et presque un musée d'antiquités, le propriétaire actuel ee ces ruines veille heureusement à leur conservation, et manifeste hautement ainsi son respect pour les vieux souvenirs.
La place où reposait le coeur d'Agnès Sorel (ou Sourel) ; est indiquée par une plaque de marbre noir. La Dame de Beauté mourut au Mesnil-sous-Jumiéges où son royal amant lui avait fait disposer une résidence. Elle fut l'une des bienfaitrices de l'abbaye, et les moines réclamèrent son coeur, tandis que ses dépouilles mortelles furent transportées à Loches, en Touraine. Un monument récemment découvert au milieu des décombres a vivement excité la curiosité des archéologues.Il consiste dans les effigies mutilées de deux jeunes hommes en costume royal, la tête ceinte d'une couronne, et que l'on suppose être les Enervés. Ces Enervés, selon une vieille chronique qui avait déjà fait naitre quelques contestations parmi les antiquaires, étaient les deux fils de Clovis II, qui, s'étant révoltés pendant l'absence de leur père ct lui ayant même déclaré la guerre, furent condamnés, au retour du roi, à avoir les nerfs des bras et des jambes coupés. Placés ensuite dans un bateau et abandonnés sur la Seine, ils furent portés par le courant jusqu'à Jumiéges, où les moines les reçurent avec bonté, et où ils passèrent le reste de leurs jours. Le tombeau des Enervés, dans le style du XIIIe siècle, présentant des costumes du temps de Saint-Louis, est loin d'éclairer ce fait qui, selon la chronique, remonterait au VIIe siècle.
L'abbaye de Jumiéges (Gemeticum) fut fondée en 651, par Saint-Philbert ou Filibert.

L'église paroissiale, quoique non achevée, présente de belles parties et surtout quelques vitraux remarquables du XVIe siècle. (Voir Histoire de l'abbaye de Jumiéges, par Deshays: 1829, in-8°. — Essai sur les Enervés de Jumiéges, etc., par E.-H. Langlois; I838, in-8
°. )

Jules Janin, la Normandie, 1862.

 

Duclair : un beau quai où se pêchent les meilleurs éperlans et les meilleures aloses, qui ne remontent guère plus loin. 

Le Mesnil : à cette petite croisée, on raconte que la belle Agnès, quand elle était seule, regardait souvent du côté de Jumièges pour voir si elle ne verrait rien venir. Nous vous avons dit l'histoire de l'abbaye de Jumièges, et notre histoire s'est arrêtée à la mort d'Agnès. Après Agnès y vint Marguerite d'Anjou la chevaleresque; du haut de ces clochers croulants, les cloches s'agitèrent en l'honneur de Marguerite. Longtemps la chambre de Charles VII servit d'asile à des têtes couronnées. Vous savez le reste de cette histoire; elle est la même pour tous les monuments de la Normandie : les calvinistes, qui brûlent et qui pillent; la Révolution française, qui abat et qui vend les dépouilles des vaincus! A cette heure, de cette grande institution religieuse, voilà tout ce qui reste: colonnes tronquées. chapiteaux brisés, ogives chancelantes auxquelles pendent encore quelques vitraux fêlés. Ces vieux vitraux représentent l' Apocalypse, et ce n'est pas la seule énigme de cette ruine illustre. Les deux clochers restent debout après tant de révolutions et de tempêtes. -Et c'est là tout de cette poussière. Débris d'autels, statues mutilées , inscriptions qui ne recouvrent plus que la terre nue, murailles croulantes, escaliers à jour, voûtes brisées, ogives, trèfles, stalles, gnomes, serpents ailés, toute la fantaisie de l'art gothique, des formes, des rêves, la double statue des énervés, les fresques éteintes, dont le souvenir effacé se reconnaît pourtant sur ces pans de murailles; voûtes obscures, passages, église souterraine, prisons d'État, cellules éternelles... de ces ouvrages de la main des hommes, rien ne reste. Un peu de gazon a fait justice de la salle des Gardes, la plante au sommet de l'édifice a remplacé l'ardoise, emportée par le vent qui vient de la mer; le saule vainqueur perce fièrement ces voûtes croulantes, le lierre, ami des ruines, prête sa pâle verdure à ces pans de murailles, au sommet des clochers où nul ne monte, sinon l'ombre de quelque vieux moine, à minuit, le hibou, l'orfraie et les corneillards poussent leur cri lugubre. 

Chaque année revient l'hirondelle héréditaire, à chaque année elle s'étonne d'une pierre nouvellement tombée. Quel funèbre concert, quelle solitude! quels bruits étranges dans ces ruines fabuleuses! Dans la broussaille gémissante se glisse la couleuvre effrayée, le lézard traverse en feu follet ces tombes béantes; plus bas, vous entendez gémir le crapaud et coasser la grenouille : ruine complète, ah! solitude profonde! Pour les bien voir, ces débris sauvés par le zèle d'un savant antiquaire, attendez que la lune de novembre perce le nuage; peu à peu la pâle obscurité laisse surgir des formes, des images, des rêves. Le limpide rayon va pénétrer ces pierres lamentables; il va couvrir de sa chaste clarté cette voûte affaissée; il éclaire dans cette nuit funeste ce qui reste des magnificences d'autrefois: alors, si vous êtes pieux, c'est le cas de prier le Dieu chassé de cet asile; ou, si vous n'êtes qu'un grand politique, vous irez, rêvant à la chute des institutions les mieux faites. Que si vous êtes un poëte, sous ces voûtes fantastiques, sur cette tombe d'Agnès retrouvée par miracle, à la place où s'élevait l'autel derrière ces buissons qui s'agitent au souffle des morts, vous évoquerez la scène terrible du quatrième acte de Robert le Diable, le chef-d'œuvre de Meyerbeer ! Toute cette partie de la péninsule est remplie de grâce et de mélancolie. Agnès Sorel est partout. Vous avez vu son visage amoureux et souriant à cette petite fenêtre ogivale du bord de l'eau; la chronique retrouve Agnès dans les frais sentiers de la Heulerie, et l'on dit, les joleux de ce temps-là l'affirmaient, que le Roi Charles VII n'était pas le seul amoureux qui vint au Ménil. Un vieux if est encore debout qui pourrait nous redire ces amours. Ce petit coin de terre est l'empli de collines, vallées, marécages, parties stériles et légendes. On pourra vous montrer le sentier par où passait le loup de sainte Austreberthe. Le loup avait étranglé l'âne qui portait le linge au couvent; sainte Austreberthe chargea le loup du fardeau de l'âne; elle en fit un serviteur de l'abbaye. La légende est partout; elle explique le phénomène ou bien elle est expliquée par le phénomène. Aux tristes jours de l'hiver sortent de la terre de grandes vapeurs. Le trou de fer cache les trésors que les moines de Jumièges tenaient en réserve pour racheter la captivité du roi de France. Le. vaisseau échoué de Quillebeuf n'était-il pas aussi chargé des trésors de Jumièges? On y a trouvé de quoi faire des cercueils! La forêt de l'abbaye est pleine de mousses et de bruyères. Une petite chapelle dédiée à la Vierge, où se rendent les pèlerins par centaines; non loin de la chapelle est le chêne à l'âne, l'âne de sainte Austreberthe ! En revanche, la vallée est fertile en fruits, la colline abrite les arbres et retient les rayons du soleil: ceci s'appelle le Sablon de Jumièges.


Il y avait aussi le Marais de Jumièges; c'est ce qui a fait dire que la Seine passait par ]à, et que Jumièges était tout à fait une île. - Harelle est une forêt submergée; la forêt est devenue une tourbière. Dans ces régions malheureuses, la marée a fait de grands ravages; quand elle s'en va, elle emporte innocemment quelque chose, un arbre, un acre de terre, une maison. Chaque année, au retour du printemps, les pêcheurs de Jumièges venaient saluer l'abbé de Jumièges, le filet sur le dos et la rame à la main. La pelote est encore un usage du pays: le dernier marié renferme, dans un morceau de tôle, une pièce d'argent., et les garçons de la paroisse se battent à qui l'aura. Superstitieux et patients. A les entendre, il n'est pas de maladie que ne guérisse le grand saint Fini. Mort, si vous tombez dans le purgatoire, vous venez réveiller la nuit votre ami le plus cher; il va en pèlerinage pour vous, votre ombre le suivant, déjà consolée. Si le ,jour de la Saint-Jean-Baptiste, avant le lever du soleil, le berger a le soin d'arracher deux poignées de seigle en récitant l'évangile du jour, ce seigle cueilli à temps peut guérir tout un troupeau. Un cierge allumé s'en va au fil de l'eau chercher le noyé dont le corps a disparu. Et la cérémonie du Loup-Vert, elle est charmante. Le Loup-Vert est le supérieur d'une confrérie de Saint-Jean-Baptiste ; il porte bonnet vert, houppelande verte et rubans verts. Le jour de la Saint-Jean, la confrérie va chercher le Loup-Vert au son des clochettes, au bruit du mousquet. M. le curé vient attendre le Loup au seuil de l'église; la croix, la bannière et vêpres; après vêpres, grand dîner et chère lie chez messire Loup. Le dîner fini, un dîner maigre, on allume le feu de la Saint-Jean :]es jeunes filles et les jeunes garçons entrent en procession à leur tour ; les cloches sonnent à toute volée, les bannières flottent, des cris de joie se mêlent au Te Deum ! Autour du bûcher, le Loup de cette année court après le loup de l'an prochain. A la fin, le loup est pris. Au feu, le loup! au feu, le loup! Les jeunes gens chantent en chœur la ronde de la Saint-Jean, et plus d'un grand poëte avouerait sans façon cette ronde-là :

Voilà la Saint-Jean,
L'heureuse journée,
Que nos amoureux
Vont à l'assemblée
Marchons, joli cœur
La lune est levée.
Le mien y sera,
J'en suis assurée
De l'attendre ici
Je suis ennuyée
Il m'a apporté
Ceinture dorée
Je voudrais ma foi
Qu'elle fût brûlée,
Et moi dans un lit
Avec lui couchée
De l'attendre ici
Je suis ennuyée.
 


Répertoire archéologique du département de la Seine-Inférieure, Abbé Cochet, 1872.

 

YAINVILLE. Ép. incertaine. Commencement du terrassement considérable connu sous le nom de Fossé de Saint-Philibert. Ce fossé, qui va d'Yainville au Taillis, isolait autrefois la presqu'île, qu'il enfermait comme dans un camp retranché. Il est d'une date antérieure au XIe siècle, puisque l'église d'Yainville, qui est de ce temps est construite dessus. Une partie a été coupée en 1862 en traçant la route départementale n° 60, de Duclair au Landin. On a remarqué alors des masse noires et charbonnées. Précédemment on y avait recueilli une hache en fer. Ossements et vases trouvé de l'église, mais qu'il est impossible de dater. Moyen âge. L'église, dédiée A saint André, est un monument de l'architecture romane du XIe siècle, composé d'une nef qui, quoique restaurée en 1845, garde encore les caractères de cette époque; d'un clocher, grosse tour carrée des plus primitives, qui sert aujourd'hui de chœur, d'une abside semi-circulaire où est un autel de pierre contemporain de l'édifice. Cette église est entièrement semblable à celle de New-Haven, en Sussex (Angleterre). (Voir la gravure des deux églises sœurs dans les Sussex archœologial collections, vol. IX; p. 92.).Vase noir rempli de charbon, provenant probablement d'une sépulture du XIIIe siècle, trouvé dans le cimetière en 1854. Restes d'un ancien canal commencé par Vauban pour couper l'isthme qui joint à la terre la presqu'île de Jumièges. Ce canal, encore reconnaissable au Taillis, avait 500 mètres de longueur environ.


  
  Rouen, son histoire, ses monuments et ses environs (9e édition revue, annotée et augmentée d'une excursion de Rouen au Havre par la Seine) / par Th. Licquet et Éd. Frère, 1878.

 Dr Rouen an Havre par la Seine.

Cette promenade est beaucoup plus longue que les précédentes : on peut difficilement l'accomplir en un jour.

A partir de la Bouille, la Seine referme son anneau et, baignant la Ronce, la forêt de Mauny, Bardouville, Ambourville et Berville à gauche ; Saint -Pierre- Manneville, Quevillon et Saint-Martin-de-Boscherville à droite, elle arrive devant le Château du Belley situé au haut de la colline.
Jusqu'à Duclair la rive droite se relève et forme une chaîne de coteaux rangés symétriquement.
A la Fontaine existait un vieil édifice appelé la Chapelle Sainte-Anne, dont il ne reste plus qu'une chambre ornée d'une cheminée curieuse.
Dans la falaise, les riverains se sont creusés des habitations dont les pittoresques fenêtres ont l'air de guetter les navires qui montent et descendent de Rouen à la mer.

Duclair est à l'embouchure de la rivière de l'Austreberthe. Son église renferme des chapiteaux de marbre qui proviennent probablement d'un temple gallo-romain. Le portail est de la Renaissance et le clocher est roman ; quelques
vitraux du XVe siecle ornent les fenêtres.

En sortant de Duclair, où nous examinons les bacs à vapeur qui font communiquer les deux rives, nous longeons à droite la superbe forêt de Jumiéges jusqu'à Mesnil-sous-Jumiéges. Yville est de l'autre côté avec son château et ses hauteurs boisées. Ici la Seine, qui était descendue au sud, remonte au nord en laissant sur sa gauche Guenouville, le Landin, d'où l'on a sur le pays une vue admirable très-renommée à plusieurs lieues à la ronde. Enfin vous commencez à apercevoir à droite, entre les arbres, les tours de l'abbaye de Jumièges et, cessant alors pour un instant de sonder les profondeurs de la forêt de
Bretonne qui s'étend au sud, vous vous retournez au nord et vous vous trouvez en présence des ruines les plus importantes de toute la Normandie.

Jumiéges était l'établissement monastique le plus considérable des bords de la Seine. Son antiquité, ses immenses constructions, le nombre de ses religieux qui, pendant tout le cours du moyen-âge, exercèrent une si active et si puissante influence, lui valurent une célébrité européene.

On a parfois comparé ce type d'architecture religieuse à certaines églises du Rhin. Quelle simplicité et quelle noblesse dans cette façade occidentale, accompagnée de deux tours carrées, lesquelles, aux deux tiers de leur hauteur, changent de forme et se terminent en tours octogones.

Entre ces deux tours privées de leurs clochers, s'avance d'une manière inusitée la masse principale du portail. L'extrémité orientale n'est plus qu'un monceau de débris ; au centre, les vestiges encore subsistants de la lanterne laissent deviner les hautes proportions de la tour. Le toit de la nef et celui des collatéraux n'existe plus. Le pavé du sanctuaire a fait place aux herbes sauvages. Les ornements, les statues historiques, le mausolée où fut déposé le coeur d'Agnès Sorel, tout a disparu dans cette illustre abbaye. On eut évité ces tristes mutilations en transformant l'église abbatiale de Jumiéges en église paroissiale comme à Saint-Martin-de-Boscherville ou comme à Saint-Ouen.

De l'ancienne maison du concierge on a fait une résidence d'été et presque un musée d'antiquités.

M. Lepel-Cointel veille heureusement à la conservation de ces reliques, sauvées de l'oubli et de l'anéantissement. La place où reposait le coeur d'Agnès Sorel (ou Saurel) est indiqué par une plaque de marbre noir. La Dame de Beauté mourut au Mesnil-sous-Jumiéges où son royal amant lui avait fait disposer une résidence. Elle fut l'une des bienfaitrices de l'abbaye et les moines réclamèrent son coeur.

Un monument découvert il y a plusieurs années au milieu des décombres, a vivement excité la curiosité des archéologues. Il consiste dans les effigies mutilées de deux jeunes hommes en costume royal, la tête ceinte d'une couronne et que l'on suppose être les Enervés. Ces Enervés, selon une vieille chronique étaient les deux fils de Clovis II, qui s'étant révoltés pendant l'absence de leur père, furent condamnés au retour du roi à avoir les nerfs des bras et des jambes coupés.
Placés ensuite dans un bateau et abandonnés sur la Seine, ils furent portés par le courant jusqu'à Jumiéges, où les moines les reçurent avec bonté et où ils passèrent le reste de leurs jours. Le tombeau des Enervés, dans le style du XIIIe siècle indique des costumes du temps de saint Louis, par conséquent, il est loin d'éclairer le fait historique qui, selon la chronique, remonterait au VIIe siècle. L'abbaye de Jumiéges (Gematieum) fut fondée en 654 par saint Philbert ou Filibert (1).

L'église paroissiale, quoique non achevée, présente de belles parties et surtout des vitraux remarquables du XVIe siècle.

Yainville, Le Trait et la forêt du Trait, jusqu'à la hauteur de Saint-Wandrille, indiquent la courbe de la rive droite. Heurteauville, Guerbaville et la Mailleraye, la courbe de la rive gauche. A Notre-Dame de Bliquetuit, (un peu au-dessous de la Mailleraye) il y a un joli château et une église du XIe siècle, avec des fonts baptismaux du XIIe.

(1) Voir Histoire de l'abbaye de Jumeges, par Deshayes. — Essai sur les Enerves de Jumieges, par H. Langlois.


Géographie du département de la Seine-Inférieure, abbés Bunel et Tougard, 1879.

 

YAINVILLE. 226 hab, 331 hect., sur la rive droite de la Seine, par 48 m. d'alt. -Routes dép. n° 14, 13. Chemins n° 20, 65. - Poste de Duclair (5 kil.), à 25 kil. de Rouen. Succursale.

L'église (monument historique), dédiée à S. André, date du XIe siècle. Houel en attribue la construction (vers l'an 1030) à Robert 1er, duc de Normandie. Retouchée en 1845 et dépouillée de son autel roman, elle garde encore, au-dessus du chœur, son antique clocher, " grosse tour carrée des plus primitives, " dit M. l'abbé Cochet. Ce qui a valu à cette église l'attention des antiquaires et les honneurs d'une splendide gravure, c'est que, par une singularité bien remarquable, elle ressemble parfaitement à l'église de Newhaven (Angleterre), Le dessin qu'on a fait de cette dernière rend la comparaison non moins facile que saisissante (On a vu plus haut l'historique de l'église d'Yainville, étroitement uni à celle du Trait). Un retranchement élevé avant le Xle siècle isolait toute la presqu'île de Jumièges du reste du canton, et s'étendait d'Yainville à Duclair, Peut-être remonte-t-il aux invasions normandes. On y a découvert des ossements, des vases et des armes. Vauban commença sur le même point un travail plus considérable et d'une utilité plus grande encore. C'était un canal qui devait abréger la navigation de la Seine. Mais il ne fut exécuté que sur une longueur d'à peu près 500 mètres, suivant M. l'abbé Cochet, tandis que l'isthme a environ 3 kilomètres, Le trajet du Havre à Rouen eût été diminué de 16 kilomètres. Yainville a été habite, assure-t-on, par la Brinvilliers, l'empoisonneuse de sinistre mémoire.

Dans le cimetière de Yainville repose le corps de l'Abbé Albert Prunier, élève du grand séminaire, mort en 1868. Ce jeune clerc était doué d'une facilité vraiment merveilleuse pour la versification. Il écrivit un poème français de 800 vers en trois jours. La poésie latine et la poésie grecque ne lui étaient pas moins familières.

Hameaux. - Les Carrières, 46 bab. - Le Claquevent, 21. - Grand-Ferme, 10. - Le Village, 180.

 

V.A. Malte-Brun, La Seine-Inférieure, 1883.


DUCLAIR (Duroclarum), chef-lieu de canton, à 20 kilomètres au nord-ouest de Rouen, est un port de relâche sur la Seine; marché important pour les grains, les volailles et les poissons, Ce bourg, qui compte 1,840 habitants, consiste principalement en une longue ligne de maisons rangées sur le beau quai qui borde la Seine. Son église, classée au nombre de nos monuments historiques, est très ancienne. Les aloses et les éperlans que l'on pêche dans les parages de Duclair sont fort estimés. Aux environs, on montre, au lieu dit Le Catel, l'emplacement d'un camp romain, et près des bords de la Seine la Chaire de Gargantua.

JUMIÈGES. (Gemeticum, Vallis gemitus), bourg du canton de Duclair, à 26 kilomètres à l'ouest de Rouen, est célèbre par les ruines de son antique abbaye, souvent visitée par les archéologues et les touristes. Cette abbaye fut fondée au VII. siècle par saint Philibert. Sous son successeur, le monastère contenait déjà 800 moines. Il posséda d'immenses propriétés; Duclair et Quillebeuf lui appartenaient. C'est là que furent enfermés les fils de Clovis Il ; leur père, pour punir leur rébellion, leur avait fait couper les nerfs des bras. De là leur nom, les Énervés; on a trouvé les restes de leur tombeau. Diverses légendes se rattachent à l'histoire de cette abbaye; nous ne citerons que celle de sainte Austreberthe. Cette pieuse femme blanchissait le linge de sacristie de l'abbaye de Jumièges; un âne portait ce linge à l'abbaye, Un jour, un loup sortant de la forêt se jette sur l'âne et l'étrangle; Austreberthe force aussitôt le loup à se charger du linge, et la légende ajoute que, depuis ce jour, le loup remplit avec exactitude l'office de l'âne. Une sculpture de l'église a conservé le souvenir de ce miracle; la sainte y est représentée caressant un loup, et, dans la forêt, s'élève un vieux chêne auquel on a conservé le nom de chêne à l'âne; c'est là que l'âne d'Austreberthe fut, dit-on, étranglé par le loup. Rien n'est plus imposant que les ruines de l'abbaye dont le porche d'entrée est le mieux conservé, rien de plus saisissant que ces antiques débris, habités aujourd'hui par les oiseaux de nuit; on a déblayé des souterrains immenses, qui s'étendent au delà de remplacement occupé jadis par les habitations. Longtemps les deux hautes tours qui accompagnent le portail de l'église ont servi de repère aux pilotes de la Seine pour diriger leurs navires à travers les méandres de la Seine. D'autres souvenirs historiques se rattachent à ce pays: on montre encore au Mesnil-sous-Jumièges le manoir qu'habitait la maîtresse de Charles VIl, Agnès Sorel, la Dame de Beauté y mourut, et son cœur reposa longtemps sous les voûtes du monastère. Une vieille inscription rappelle que, piteuse entre toutes gens, largement elle donnoit de ses deniers aux églises et aux pauvres; mais la tradition ajoute un souvenir moins édifiant; souvent, dit-on, Agnès se serait consolée de l'absence de son royal amant avec un moine de l'abbaye, dom Bernard; ce qui scandalisait fort les gens des environs, lesquels ne manquaient pas de huer la dame, d'un côté de la Seine à l'autre, quand ils la voyaient se promener avec le moine dans les prairies qui bordent la rivière.

 

Guide complet de Caudebec-en-Caux et ses environs, M. RONDEL, 1888.

 

Puis c'est la station du Trait au-delà de laquelle vous descendez la Côte Béchère et quelques pas avant la prochaine gare, vous quittez la route de Rouen pour prendre à droite, le chemin de Yainville (224 habitants) dont l'église s'aperçoit précédée d'un modeste, mais très pratique refuge de nuit. Cette église n'a que l'extérieur d'intéressant. On remarque le chœur en cul-de-four percé de trois fenêtre à meurtrières, dont une traversant le confrefort, le clocher possède deux ordres d'arcades romanes, le premier ordre aveugle et des modillons les uns grotesques, les autres à formes géométriques. L'église de Yainville est posée sur le retranchement de Saint-Filibert lequel se distingue très bien de l'autre côté de la route.


    Autour de Rouen , par Louis Müller, 1890

 je recommanderai d'une façon particulière une visite aux ruines de Jumièges et de Saint-Wandrille. Elles sont célèbres dans le monde entier, et il n'est guère permis aux jeunes gens dont l'esprit s'intéresse aux belles choses de la Normandie de ne pas connaître ces deux abbayes. On peut d'ailleurs, « faire d'une pierre trois coups » et, en combinant bien son affaire, voir dans la même journée le mascaret à Caudebec-en-Caux, l'abbaye de Saint-Wandrille et celle de Jumièges.
A titre de simple indication, voici, sommairement, l'itinéraire à suivre.
Les journaux de la région publiant toujours plusieurs jours à l'avance les dates du mascaret, je conseillerai, à l'époque où l'heure du flot coïncidera à peu près avec celle du chemin de fer, de prendre le premier train du matin de Rouen pour Caudebec-en-Caux, d'attendre le passage de la barre, de déjeuner à Caudebec après avoir parcouru la ville et visité l'église, de gagner à pied Saint-Wandrille, de reprendre à la station le troisième train jusqu'à Jumièges, de visiter l'abbaye, de dîner à l'hôtel et de reprendre le dernier train arrivant à Rouen vers 10 heures.

 

A. de Baroncelli ; Guide vélocypédique, 1895.

Au sommet de la côte, a Canteleu (9*1 — Hôt. de la Belle-Vue), coupant le ch. de Dieppedallc, continuer tout droit. Descente douce à travers la jolie forêt de Roumare.
Au pittoresque carrefour du Rond du Chêne-à-Leu une avenue, tracée à dr. dans la forêt, permet d'apercevoir le château de Montigny. Un kil. plus loin commence une rapide descente, en lacets, par laquelle on sort du bois pour arriver a Saint-Martin-dc-Boscherville (5*1). Dans ce village, au bas de la descente, tournera g. sur le ch. de communication n° 07 conduisant à la place de l'église de Saint-Martin-dc-Boscherville (0*?).

Ayant visité (20' — rétribution 50 c.) les ruines de l'ancienne abbaye de Saint-Georges (vestiges de cloître et salle capitulaire du XIIe s.), attenante a la très belle église de Saint-Martin, construite au XIe s. par Raoul de Tancarvillc, grand chambellan de Guillaume le Conquérant; on reviendra sur ses pas en prenant le premier bon ch. a g.; puis encore a g. pour rejoindre (1*0), au hameau de La Carrière, l'excellente r. de Duclair.  Dépassé le hameau de La Fontaine (4*5), la r., au
pied de hautes falaises crayeuses, longe la Seine jusqu'au joli bourg de Duclair (3*2 — Hôt. de la Poste). A la sortie do Duclair so détache a g. le ch. peu recommandable de Jumièges (12.9), par le Mesnil (8.350).  Suivant a dr. la r. de Caudebcc, qui s'écarte a présent du  fleuve, on monte d'abord pendant 500 m., ensuite on descend pour passer devant le beau château du Taillis,  précédé d'une majestueuse avenue. A dr., la forêt du Trait couronne la colline.

Parvenu à hauteur de la borne 40.9, voisine d'une maison en briques, abandonner (4.5) la route directe du Havre et tourner h g. sur le ch. de Jumiègcs.

Celui-ci, longeant un gracieux vallon boisé à g., s''élève (10*) pendant 800 m. env., en passant devant l'églide de Yainville (0.5); puis, traversant un court plateau, ne tarde pas à descendre rapidement vers le bourg de Jumièges (9.1—Hôt. de l'Abbaye).

A hauteur de la borne 53.1 se trouve la grille de la propriété de la famille Lepel-Cointet ; c'est au milieu du parc de cette propriété que sont situées les ruines imposantes de la célèbre abbaye de Jumièges (durée de la visite : 30' — rétribution 50 c).

Après avoir visité les ruines, continuer à descendre la r. a. g. On passe devant l'ancienne entrée de l'abbaye, ensuite, traversant des prés, on arrive au passage, sur le bord de la Seine (1.9). Ici, prendre le bac (25 c. par personne avec machine) et traverser le fleuve. 

Constant de Tours, de Paris à la Mer, 1898

Nous voici en face des carrières de Caumont ; dans un nouveau circuit nous tournons autour de la forêt de Mauny : à droite Saint-Pierre de Manneville et Quevillon, Bardouville sur la rive gauche ; et, au pied de la forêt de Roumare que nous quittons là, Saint-Georges et Saint-Martin de Boscherville.

Après Ambourville nous tournons en un énorme circuit vers l'ouest jusqu'à Duclair, connu pour ses canards, ses aloses et ses éperlans qui s'arrêtent où finit l'eau salée. C'est ici que se jette dans la Seine la rivière de Saint-Austreberthe. Nous passons près du petit vapeur de plaisance qui de Rouen se rend au Havre ; il a stoppé au milieu du fleuve, en vue de la ligne de falaises blanches où trône la Chaise de Gargantua surplombant les quais de Duclair. Quelques passagers descendent là dans une barque balancée sur les vagues, trop sensiblement sans doute, de l'avis des voyageuses qui poussent de petits cris effarés ; elles trouvent que l'Océan ne fait pas assez attendre son salut de bienvenue.

Le fleuve capricieux revient vers le sud ; en une grande courbe, nous contournons la forêt de Jumièges. Le Mesnil-sous-Jumièges,
en face d'Yville, vit expirer la gracieuse Agnès Sorel, la « dame de beauté » du petit roi de Bourges, Charles VII, roi de France. Du Mesnil jusqu'à la célèbre forêt de Brotonne, aux chênes plusieurs fois centenaires, sur la rive gauche, la Seine sépare les départements de l'Eure et de la Seine-Inférieure. Laissant à gauche Landin, voici la courbe où l'on contourne le petit hameau de Port-Jumièges, d'où l'on peut se rendre aux ruines situées à une demi-heure de là.

Du milieu du fleuve, nous ne voyons rien des ruines de la grande Abbaye où l'on vient visiter, à côté des restes d'une grande cathédrale romane, les débris du tombeau d'Agnès Sorel et le monument des Énervés qui descendirent jusqu'à Jumièges le cours de la Seine.

excité la curiosité des archéologues. Ce sont les effigies mutilées de deux jeunes. Ce monument — très contesté, — découvert au milieu de décombres, a vivement hommes en costume royal, la tête ceinte d'une couronne, et que l'on suppose être les « Énervés ».

Les deux fils de Clovis II, s'étant révoltés pendant l'absence de leur père, furent condamnés — dit la légende — au retour du roi à avoir les nerfs des bras et des jambes coupés. Placés ensuite dans un bateau et abandonnés sur la Seine, ils furent portés par le courant jusqu'à Jumièges.

Au-dessous de Jumièges, Yainville, le Trait, Cavaumont, nous amènent à Guerbaville-la-Mailleraye ; à partir de là, le fleuve est enserré par des digues qui ont refoulé les bancs de sable et permettent aux gros navires de remonter jusqu'à Rouen; en face, Caudebecquet et l'abbaye de Saint-Wandrille, gracieusement assise au milieu de la vallée de Caudebec.

Eugène Noël, Fin de vie, L'Aurore, 30 juillet 1900

En guise de respiration, les souvenirs d'un promeneur, journaliste au Journal de Rouen...

Lorsque je commençai d'écrire ces notes à peu près quotidiennes, je me proposais de n'y inscrire que mes réflexions de chaque jour sur les choses générales.
Je me conformai quelque temps à ce programme, et c'est ainsi, qu'au lieu de consigner quelques souvenirs de la charmante excursion à Jumièges que nous, fimes le 3 juillet, je me livrais à je ne sais quelles réflexions sur les révolutions imminentes, et cependant, à dix que nous étions, nous avions visité le Chêne à leu, Saint-Georges-de-Boscherville, Jumièges. Elie Reclus, Dumesnil, Mme Dumesnil, Camille Dumesnil, Lambert et Mmee Lambert, ma femme, nos deux filles et moi. nous étions partis joyeux en deux carrosses découverts !
Lambert, dans la traversée du bois de Canteleu, avait récité des vers. Elie Reclus, devant les ruines grandioses de Jumièges; nous avait dit ce que la célèbre abbaye doit à la Révolution, qui lui a donné son relief en la mettant en mines. La ruine est la vraie parure du gothique. Que n'ai-je noté ses paroles et celles de Dumesnil sur la revanche de la nature refaisant la conquête du vieil édifice, et celles aussi de Lambert devant le tombeau d'Agnès Sorel.
Combien tout cela eût été préférable à mon dira sur l'imminence des révolutions !
Dumesnil et moi nous eûmes aussi grand plaisir en cette promenade de nous rappeler nos excursions d'il y a cinquante ans à Saint-Wandrille, à Caudebec et dans toute la contrée.
Notre déjeuner à Duclair, en face de la Seine, avait été comme si tous nous avions eu vingt ans ; nos pauvres fillettes étaient heureuses de ce bon air, de es beau pays, de toutes ces choses pour ellessi pleines de nouveauté !
Èn revenant, elles avaient fait d'énormes bouquets de fleurs champêtres. Lambert en avait enguirlandé nos voitures et nous étions là-dessous superbes. Les cchers eux-mêmes, bien régalés à Duclair, furent charmants de prévenances et de bons soins.

   Guide national et catholique du voyageur en France, 1900.

Yainville-Jumièges, commune d'Yainville, 300 hab., sur la Seine, est desservi par les bateaux de Rouen, comme Jumièges, le Trait, Caudebec, etc., église romane du XIe s.
A 3 k. /2 de la gare est Jumièges, 1000 hab., dans une presqu'ile formée par la Seine. Eglise paroissiale du XIe s. chœur du XVIe s. et verrières. Ruines de la célèbre abbaye fondée vers 654 par saint Philibert († 687, fêté le 20 août), saccagée et détruite par les Normands en 851, reconstruite de 94o à 958, renversée en grande partie par la Révolution et devenue une propriété particulière, rez-de-chaussée avec musée lapidaire renfermant des pierres tumulaires, la pierre tumulaire de Nicolas Leroux, abbé du monastère et l'un des juges de Jeanne d'Arc, des colonnes, la table de marbre noir du tombeau d'Agnès Sorel (†145o à Jumièges), les statues des Enervés, fils de Clovis II, à qui on brûla les nerfs des jambes et dont les tombeaux étaient dans l'abbaye ; église abbatiale N.-D. ou grande église, du XIe s. façade à deux tours carrées de 25 m.; reste de la tour centrale ou lanterne; magnifiques arcades de la nef ; église Si-Pierre, ogivale, restaurée en g3o les Normands l'épargnèrent ; chapelle St-Martin; – salle gothique des Gardes de Charles VII, avec caves du XIIIe s. ; salle capitulaire tombeaux de prieurs ; if dans l'aire de l'ancien cloître ; souterrains ; grand parc. Châteaux.

177 k. Le Trait-halte, 45o hab., sur la Seine. Eglise du XVIe s. Scépulcre. Château ruiné.


La vieille France, Normandie, Albert Robida, 1890.

Voici pendant que le bateau aborde à la station de Mesnil-sous-les-Ruines le présent sous la forme de paysans qui apportent à bord des cargaisons de paniers remplis de fruits pour l'Angleterre, de bons paysans bien modernes, comme les peint Guy de Maupassant, criant et dialoguant comme ceux de l'écrivain normand.
De près, l'église de la vieille abbaye si barbarement traitée dans l'ouragan du siècle dernier, est une colossale ruine surpenante d'aspect, une accumulation de pans de murailles avec de formidables morceaux de tours qui semblent, pour tenir, s'accrocher aux nuages du ciel. Les deux hautes tours du portail, énormes tubes de pierre, sont seules à peu près solides au-dessus de la nef renversée, des débris de voûtes écroulées et des quelques piliers restés debout. La tour centrale de jadis, voici ce que la dévastation par la mine en 93 a laissé, tout un côté suspendu par miravle sur le vide au-dessus d'une grande arcade qi semble ne porter sur rien, avec ses fenêtres béantes comme des trous sur le ciel, à quarante mètre de hauteur, avec sa tourelle d'escalier sur l'angle.
Le bâtiment d'entrée de l'abbaye, les deux portes flanquées d'une tourelle et les logis d'à côté ont été restaurés avec soin, arrangés et transformés.
Nombreux sont les débris autour de l'imposante église, ruines de la salle des gardes, chapelles à ciel ouvert, arcades debout dans le feuillage, cryptes et caves sous les décombres... Dans la surperbe habitation installée au pied des fantastiques ruines, se conserve tout ce qu'on a pu trouver de vestiges intéressants de l'abbaye d'autrefois : chapiteaux, débris de sculptures, statues et pierres funénaires, la dalle d'Agnès Sorel, dame de Beauté, et les statues tombales des Enervés de Jumièges, les deux fils de Clovis II qui eurent les nerfs tranchés après une révolte contre leur mère Bathilde et furent jetés sanglants, incapables à jamais de tout mouvement, dans une barque que les moines de Jumièges recueillirent.
Imposantes murailles, voûtes austères aujourd'hui éventrées, haute citadelle de prières dominant jadis cent bâtiments divers, entourée de murs crénelés pour se défendre contre toute surprise d'ennemis convoiteux d'une aussi riche proie, le légendaire Jumièges aujourd'hui drapé dans sa mélancolie, sur les verdures de cette presqu'île qui semble presque une solitude quand on l'aborde par la rivière, Jumièges, puissante abbaye étendant au loin sa suzeraineté sur bien des terres, des bourgs et des ports des deux rives de Seine, abrita jadis jusqu'à neuf cents moines tandis que, non loin de là, Saint-Wandrille, l'abbaye voisine de Caudebec, au superbe cloître gothique, en comptait trois cents.


 

Itinéraire général de la France. Normandie / par Paul Joanne, 1901

Duclair, ch.-l. de c. de 1,951 hab., port de relâche (commerce considérable de bestiaux et de fruits, exportés surtout en Angleterre), est situé sur la rive dr. de la Seine (aloses recherchées) bordée de falaises blanchâtres (bac à vapeur), près de l'embouchure de l'Austreberte. — L'église, située à l'entrée du bourg, du côté de la station, offre un portail latéral de la Renaissance, un choeur et un chevet droit, des premières années du XIVe s., et un clocher roman. A l'int, (bas côtés du XVIe s.) statues du XIII s., parmi lesquelles celle de la Vierge; dalles tumulaires du XVIe s.; vitraux et bas-reliefs de la lin duXVIe s.; colonnes gallo-romaines à chapiteaux de marbre (principalement sous le clocher). — La promenade du Câtel offre une belle vue.

De Duclair à Rouen, par la route de terre et Saint-Martin-de-Boscherville, V. p. 53; — au Havre et à Rouen par la Seine, V. ci-dessous, B,

A g., château dit Taillis (Renaissance). On contourne à mi-côte les hauteurs que recouvre la forêt du Trait (309 hect.).

20 k. Yainville (église romane), station qui dessert (3 k. S. ; voit, dr corresp.) Jumièges.

Jumièges, v. do 1,020 hab., situe près de la rive dr. de la Seine (à 1 k.), à l'O. d'une forêt, doit son origine au monastère dont les ruines imposantes attirent de loin l'attention. L'abbaye de Jumièges (Gemmeticum), la première ou une des premières de la Normandie en richesse et en puissance, fut fondée vers l'an 655 par St Philbert. A peine fondée, elle recueillit dans ses murs, dit la légende, deux jeunes fils de Clovis II, qui, pour s'être révoltés contre leur mère Bathilde, eurent les « nerfs » des jambes coupés et furent abandonnés dans une barque au courant de la Seine; ces jeunes princes, connus dans l'histoire sous le nom des « Enervés do Jumièges », moururent bientôt après leur entrée dans l'abbaye. Selon une autre version les « Enervés » seraient Tassillon et Théodore, ducs de Bavière, que Charlemagne fit enfermer à Jumièges. Les rois de France avaient droit de gîte à Jumièges; Charles VII y séjourna souvent avec Agnès Sorel, qui possédait elle-même un manoir dans le voisinage. Agnès mourut dans le monastère en 1450 et lui légua son coeur.

Les ruines de l'abbaye sont entourées des jardins pittoresques de la propriétaire, Mme Eric Lepel-Cointet, qui habite des dépendances de l'ancien monastère, converties on une belle demeure. On peut visiter les ruines en sonnant à la porte de la grande grille d'entrée ; le concierge accompagne les étrangers.

Au-dessus de la voûte de la grande porte extérieure se trouve l'ancienne salle des Dames, remarquable par l'ampleur de ses proportions.

De la basilique, bâtie de 1040 à 1067, il reste toute la nef, privée de ses voûtes qui, d'ailleurs, n'ont existé que sur los bas côtés et les tribunes. Le frontispice, d'un style sévère, est surmonté de deux tours imposantes (52 m. de haut), de formes et de détails légèrement différents, et terminées l'une par un étage circulaire, l'autre par un étage octogonal dont les côtés obliques sont plus étroits que les côtés perpendiculaires. Un arc-doubleau auj. isolé supporte hardiment encore l'unique pan demeuré debout de l'énorme tour centrale. Du choeur, reconstruit au XIIIe s., avec un déambulatoire et des chapelles rectangulaires, il n'est demeuré que des lambeaux de murs, deux chapelles absidales et des substructions qui suffisent toutefois pour en reconstituer le plan. Contre le flanc S. de l'église abbatiale se développe l'églisc Saint-Pierre, avec bas côtés, construite au XIVe s., sur l'emplacement ou plutôt en prolongement d'une église carlovingienne  dont il reste un précieux fragment (le portail O.). La chapelle Saint-Martin (xve s.) s'appuie à son tour sur l'église Saint-Pierre.
On remarque encore : la salle capitulaire (XIIIe s), renfermant des tombes d'abbés ou de prieurs; l'ancienne salle des hôtes, du XIIe s, remaniée au xve s. pour servir de salle des gardes aux appartements de Charles VII.  une crypte refaite au XVIe s. ; la maison abbatiale, de la même époque; des caves voûtées du XIIIe s.; des ruines de bâtiments divers; les murs d'enceinte, du xnc et du XIVe s. Le centre du cloître, auj. détruit, est indiqué par un if remarquable.

Dans un bâtiment composé de l'ancien logement du portier et des communs de l'abbaye, avec des additions dans le stylo du xivc s., a été établi un musée. Une salle du rez-de-chaussée est consacrée au musée lapidaire, qui comprend des chapiteaux, statues, bas-reliefs mutilés, des pierres tombales de plusieurs abbés de Jumièges, parmi lesquelles celle de Nicolas Leroux, 59e abbé, l'un des juges de Jeanne d'Arc ; la pierre avec épitaphe qui recouvrait le coeur d'Agnès Sorel ; les statues tombales des Enervés (sculptées au XIIIe s.); la clef de voûte de l'ancienne chapelle Saint-Martin représentant St Philbert, abbé de Jumièges, ayant à côté de lui un loup auquel les légendes font jouer un grand rôle. Dans deux salles du rez-de-chaussée et la grande salle du 1er étage est installée une autre collection (s'adresser au gardien : rémunération) composée en grande partie d'objets (meubles, tableaux, armures, étoffes, bijoux, médailles) provenant de l'abbaye ou s'y rapportant.
L'église paroissiale Saint-Valenlin, quoique assez petite, est très curieuse par sa triple nef romane et son choeur avec rond-point, de la Renaissance, qui est resté inachevé et qui n'est raccordé à la nef que par dos constructions informes remplaçant le transept (à l'int., curieux détails et débris de vitraux du xvie s.; saint-sépulcre en bois du xv° s,).
La chapelle de la Mère-de-Dieu, située dans un bois, est un lieu de pèlerinage pour les fiévreux.
Jumièges exporte une quantité considérable de fruits, volailles, légumes, surtout en Angleterre. — De Jumièges à Rouen et au Havre par la Seine, V. ci-dessous, B.

A (4 k. S.) Conihout-de-Jumièges, houx phénoménal ayant 1 m. 43 de circonf. à 1 m. du sol moyen et 12 m. 50 do haut. — Au (4. k. S.-E.)
Mcsnil-sous-Jumiègcs, restes intéressants d'un manoir des XIIIe et XVe s., où Agnès Sorel mourut on 1450.

Au delà de la station d'Yainville, on continue de longer à dr. la forêt du Trait.

21 k. 1/2. Le Trait (à l'église, porte et saint-sépulcre du XVIe s. et banc en bois de 1526).

Guide Conty, Rouen et Le Havre (5e éd.) 1905.

On découvre à g. Bardouville, s'étageant sur lcs pentes; a dr., à la lisière de la forêt de Roumare, se montre St-Martin-de-Boscherville (escale; v. p. 66), village au delà duquel les collines de la rive dr., creusées de nombreux ravins, se rapprochent du flcuve dans lequel elles baignent leur base, (à g., Ambourville) après la Fontaine (escale). 

Le fleuve, bordé à g, par les maisons de Rivage, ham. do Berville, est détourné de sa direction par les collines auxquelles il se heurte; il incline peu à peu vers le Sud et arrose Duclair (escale; bac à vapeur).

Duclair, ch.-l. de c, joli village bien situé a l'embouchure de la rivière de Ste-Austreberte. Église des XIIe, XIVe et XVIe s. ; st. de la ligne de Barentin a. Caudebee.

On découvre plus loin à dr. le château du Taillis, de la Renaissance; la rive dr. est bordée de petites collines que couronne la forêt de Jumiêgcs; à. g., dans les prairies, sont disséminés de nombreux hameaux; après le Mesnil-sous-Jumièges, la rive dr. s'abaisse en une plaine alluvionnaire, tandis qu'à Yvillc-sur-Seine (chât, duXVIIIe s.; escale à la Roche), la rive sc relève pour former un beau cirque de collines que la Seine baigne pour reprendre au Landin (chat.) la direction du Nord, ayant ainsi décrit depuis Rouen trois grandes boucles inverses. A g., les collines sont couronnées pr la forêt de Brotonne (6,758 m.) qui couvre presqu'entièrement la vaste boucle que la Seine va contourner jusqu'à Aisier.
A dr., on aperçoit dans les arbres les hautes tours de l'anc. abbaye de Jumièges (escale).

Jumièges. — Village situé à quelque distance de la rive dr. de ta Seine, est célèbre par son abbaye, une des premières de Normandie fondée vers 655 par Saint-Philbert ; les deux jeunes fils de Ctovis II, qui avaient eu les nerfs des jambes coupés et avaient été abandonnés au fil de l'eau dans uue barque, y furent recueillis et y moururent. Agnès Sorel y mourut également en 1450.

Pour visiter les ruines, s'adresser au concierge, rétribution. Elles consistent principalement dans les restes de l'église bâtie à la fin du XIe s. et surmontée de deux hautes tours romanes; A la croisée, s'élevait une tour carrée dont il ne reste plus qu'un pan ; la nef seule est bien conservée. A côté de l'église au S., se trouve la petite Eglise St. Pierre construite au XIVe s. près du laquelle s'élève la chapelle St.Martin du XVe s. Parmi les ruines, on remarque encore /la salle capitulaire (XIIIe s.), la salle des Hôtes (XIIe s.), des caves, et des dépendances où a été réuni un petit musée.

Au delà de Jumièges, la Seine arrose à dr. Yainville et le Trait (escale); à g., Heurteauville, Guerbaville (escale, bac à vapeur) et Notre-Dame-de-Bliquetuit (joli château).

Bulletin de la Société d'excursions des amateurs de photographie , juin 1911

Le jeudi 29, la bande se rendait à Saint-Wandrille, où elle était rejointe par M. et par Mme Sert, ajoutant la note gracieuse à cette réunion.

Les travaux en cette remarquable abbaye ont porté principalement sur le cloître, où l'on admire notamment la porte de la Vierge, la statue de Notre-Dame de Fontenelle et la porte du réfectoire, enfin sur le réfectoire lui-même, vaste salle des XIIe et xve siècles.

Est-il besoin de rappeler les merveilleuses représentations de Macbeth et de Pelléas et Mélisande, offertes dans cette abbaye à quelques privilégiés, qui ont dû éprouver des jouissances artistiques supérieures en voyant interpréter par Mme Maeterlinck de telles œuvres dans un décor si parfaitement approprié ?

Après quelques kilomètres de voiture et un déjeuner à l'hôtel de l'Abbaye, on a trouvé de nouveaux sujets de clichés plus intéressants les uns que les autres à l'abbaye de Jumièges. C'est encore une abbaye, mais c'est autre chose : ici, c'est de ruines, et de ruines imposantes du xe siècle qu'il s'agit. Et (une fois n'est pas coutume) cet après-midi a été favorisé d'un beau soleil. Retour par chemin de fer à Rouen...


    La Normandie vue par les écrivains et les artistes, Adolphe Van Bever, 1912.



L'ouvrage s'étend longuement sur les grandes légendes de l'abbaye avec un dessin de Lefranc. Notons ce passage : "On construisit, dès le VVie siècle, une chapelle commémorative dans la forêt de Jumièges, au lieu même où l'âne avait succombé sous la dent féroce du loup. Lorsque les années eurent ruiné ce monument, une imple croix de pierre la remplaça. Environ soixante ans avant la Révolution, la croix de pierre fut détruite, un chêne, voisin du lieu où elle avait été érigée, et dans lequel on plaça plusieurs statuettes de la Viege, fut choisi à son tour pour abriter le naïf souvenir du mirable de sainte Austreberthe. Cet arbre est encore désigné aujourd'hui, par nos villageois, sous le nom de Chêne-à-l'âne.

Dans un guide pratique qui complète l'ouvrage, on  précise : "Les ruines de l'abbaye que la propriétaire actuelle, Mme Lepel-Cointet, permet gracieusement de visiter (sonner à la grille d'entrée) sont plus imposantes par le cadre qui les entoure que par leur caractère architectonique." Un seul hôtel est signalé : celui de l'Abbaye. "Excursion : Ruines d'un manoir, à Mesnil-sous-Jumièges, où Agnès Sorel mourut en 1450." Les lectures conseillées : Deshayes, Loth, Langlois, Guttinguer, Du Gard, Bosquet...

    Normandie, Guides bleus, 1919.

 Quevillon (à dr.) et le château de la Rivière-Bourdet, habité, de 1723 à 1725, par Voltaire, qui y écrivit la Henriade; — 28 k. Bardouville (à. g.) et le chàleau du Corset-Rouge: — 29 k. S. Martin-de-Boscherville (à dr., p. 79), que couronnent, les hauteurs boisées de la Fôret de Roumare: —31 k. Ambourville (à g.). Sur la rive opposée.Hlénouville (p. 80) est situé au l'aile de collines escarpées, de 131 m. d'alt., qui se rapprochent de la Seine et l'enserrent bientôt de ce côté, tandis que la rive g. devient plate et marécageuse.

33 k. La Fontaine (rive dr., p. 80), hameau où tourne la boucle de la Seine. Grottes habitées. Rochers dits la Chaise de Gargantua.
30 k. Duclair (rive, dr., escale : p. 102), dans un joli site au pied des falaises, station du ch. de fer (de Barentin à Caudebec (p. 94).
Le bateau laisse à dr. le châeau du Taillis (p. 102), en face d'Anneville, et longe à dr. la Forêt de Jumièges. — 43 k. 5.
Mesnil-sous-Jumièges (rive dr. : p. 102).

45 k. 5. Yville-sur-Seine (rive g.) : église avec clocher du XII° s. ; au cimetière, croix du XIIIe s. ; ch. du XVIIIe s. que posséda le célèbre financier Law; vieux manoir en bois du xve s. — La Seine décrit, une forte courbe à la Roche, et ses rives, plates sur la dr., se relèvent sur la g., à 138 m. d'alt.

50 k. Le Landin (rive g.) et châeau du méme nom, en face de Conihout-de-Jumièges, où se célébra longtemps la Fête du Loup-Vert el où l'on voit un houx énorme ayant 1 m. 43 de circonférencc à 1 m. du sol et 12 m. 50 de haut — On longe à g. la fôret de Brotonne. Le lit de la Seine est trés étranglé ; bientôt les belles ruines de l'abbaye de Jumièges apparaissent à dr. derrière les arbres.


53 k. Jumiègcs. (rive dr., escale pour les bateaux d'excursion), où l'on visite les ruines fameuses de l'abbaye (p. 102).

Au delà de Jumièges on voit à dr. (35 k. 5) Yainville (p. 102; bac), où on retrouve, sur la rive dr. la route de Rouen au Havre, qu'on a quittée à Duclair, el le ch. de fer de Barentin à Caudebec, qui longent parallèlement la forêt du Trait. On passe (57 k.) entre Heurteauville à g. et Le Trait (p. 104; bac) à dr.

(...)

21 k. Duclair (escale du bateau, p. 88 et station du ch. de fer, p. 94; hôt. : de la Poste, dipl. T.C.F., chauff., gar., bains, voit, d'excurs. ; du Chariol-d'Or, T.C.F.; de Rouen ; des Trois-Piliers ; — loueurs de voit.(le service de voit, pour Rouen fut interrompu pendant la guerre), ch.-l. de c. de 2,014 hab., et petit port de commerce, est situé dans un joli site, au pied de falaises, à l'embouchure de l'Austreberthe dans la Seine. On y vient beaucoup de Rouen, en partie de plaisir, manger des fritures et des canards à la rouennaise.
L'église gothique, des XIVe - XVe s., a un clocher roman avec flèche et un intéressant portail latéral de la Renaissance.

A l'intérieur, le vaissoau central et le choeur sont du gothique rayonnant, (XIVe s.), les bas-côtés du XVIe s. On remarque : des colonnes gallo-romaines en marbre, spécialement celle qui est sous le clocher ; des pierres tombales des XIIIe - XVIe s. ; des statues du XIIIe s., parmi lesquelles celle de la Vierge; des bas-reliefs de la fin du XVe s.; deux verrières du XVIe s. en haut du bas-côté g.

Les quais bordent le port, où l'on embarque surtout des fruits pour l'Angleterre. Bac à vapeur sur la Seine : départ toutes les h., 10 c. ; prend les autos. De la promenade du Catel, on jouit d'un, belle vue.

Les rives de la Seine, bordées de falaises où se creusent des habitations, offrent de magnifiques promenades. Si on passe en bac, sur l'autre rive de la Seine, une route (l k. 5) bifurque : à g. vers Berville-snr-Seine (I k.), église du XVIe s., avec tombe du XVIIe; à. dr. vers Anneville (1 k.), église avec autel du XVIIIe s. et vitraux du XVIe, en continuant au delà vers Yville-sur-Soino (7 k. 5 d'Anneville, p. 9S).

Au delà de Duclair, la route directe s'éloigne peu à peu de la Seine, et, montant légèrement, laisse à dr. (23 k. 3) le château du Taillis, de la Renaissance, coupe la boucle du fleuve entre les forêts dn Trait au N. et de Jumièges au S., et passe devant la station d'Yainville-Jumièges (28 k. ; à dr,; p. 94). A 400 m. plus loin, bifurc. où l'on prend ;  g. la route qui par (1 k.) Yainville, où l'on voit une église romane du XI° s., conduit à (3 k. 5) Jumièges.

A 500 m. de Duclair, la route de g., plus intéressante, longe la Seine pondant 7 k. env., pour tourner à l'O. en face d'un bac qui conduirait à Yville (p. 98). — 7 k. 0. Le Mesnil-sous-Jumièges : ruines d'un manoir du XIII°-XVe s., où Agnès Sorel mourut en 1450. — 12 k. 5 Jumièges.

Jumièges (escale pour les bateaux d'excursion, p. 99; hôt. des Ruines, T.C.F., gar.; bac sur la Seine), village de 928 hab., situé sur la rive dr. à :l k. du fleuve, est célèbre par les ruines magnifiques de son abbaye. Exportation de fruits, volailles et légumes pour l'Angleterre.

Histoire. — L'abbaye, une des premières de Normandie en richesse et en puissance, fut fondée vers l'an 655 par St Philbert. A peine fondée, elle recueillit dans ses murs, dit la légende, deux jeunes fils de Clovis II, qui, pour s'être révoltés contrôleur mère Bathilde, eurent les « nerfs » des jambes coupés et furent abandonnés dans une barque au courant de la Seine; ces jeunes princes, connus dans l'histoire sous le nom d'Enervés de Jumièges, moururent bientôt après leur entrée dans l'abbaye. Selon une autre version, les « Enervés » seraient Tassillon et Théodore, ducs de Bavière, que Charlemagne fit enfermer à Jumièges.
Les rois de France avaient droit de gîte à Jumièges, qui appartenait aux bénédictins; Charles VIl y séjourna souvent avec Agnès Sorel, sa favorite, qui possédait, elle-méme dans le voisinage le manoir du Mesnil où elle mourut [ V. ci-dessus), et qui légua son coeur à l'abbaye.

Les ruines de l'abbaye sont entourées de jardins pittoresques. La propriétaire, Mme Lepel-Cointet, habite l'ancienne maison abbatiale, du XVIIe s. Pour visiter, sonner à la grille d'entrée; le concierge accompagne; pourboire.

Les restes de la grande église abbatiale romane (1040-1067) dédiée à Notre-Dame, sont imposants. Le portail se compose d'un avant-corps en saillie sur le pignon, et de deux tours, de 32 m. de haut, carrées, sauf les étages supérieurs, de forme octogonale plus ou moins régulière. La nef, privée de ses voûtes, a conservé ses bas-côtés et une partie de ses murs latéraux avec des restes de tribunes. Ou admire le grand arc en plein cintre qui soutient un pan entier de l'ancienne tour centrale (41 m. de haut). Du choeur, reconstruit au XIII° s., avec un rond-point el des chapelles carrées, il n'est demeuré que des lambeaux de murs, deux chapelles absidales et des substructions qui suffisent pour reconstituer le plan.

Contre le flanc S. de l'église abbatiale se développe l'église Saint-Pierrc, avec bas-côtés, construite au XIVe s., à la place et en prolongement d'une église carolingienne (930), dont il reste un fragment, le portail O. La chapelle Saint-Martin (xv° s.) s'appuie à son tour sur l'église Saint-Pierrc.

On remarque encore : la salle capitulaire (XIII° s.), renfermant des tombes d'abbés ou de prieurs; l'ancienne salle des Hôtes, du XIIe s., remaniée au xve, pour servir de salle des Gardes aux appartements de Charles VII ; une crypte avec piliers octogones,XVIIe s.; des caves voûiées, du XIIIe s.; des ruines de bâtiments divers; les murs d'enceinte, du XII° et du XIV° s. Le centre du cloître, auj. détruit, est indiqué par un bel if.
Dans un bâtiment composé de l'ancien logement du portier et des communs de l'abbaye, avec des additions dans le style du XIVe s., il été établi un musée.

Une salle du rez-de-chaussée est, consacrée au musée lapidaire, qui comprend : des chapiteaux, statues, bas-reliefs mutilés; des pierres tombales de plusieurs abbés de Jumièges, parmi lesquelles celle de Nicolas Leroux, 59e abbé, l'un des juges de Jeanne d'Arc; la pierre, avec épitaphe, qui recouvrait, le coeur d'Agnès Sorel ; les statues tombales des Enervés de Jumièges, sculptées au XIIIe s. ; des statues de papes, en pierre, du XIV° s.; la clef de voûte de l'ancienne chapelle Saint-Martin, représentant St Philbert avec un loup. — Dans deux salles du rez-de-chaussée et dans la grande salle du 1er étage est installée une autre collection, composée en grande partie d'objets provenant de l'abbaye ou s'y rapportant ; meubles, tableaux, armures, étoiles, bijoux, médailles, deux beaux épis du XVIe s., en faïence du Pré-d'Auge. — De la salle du ler étage on monte dans l'ancienne salle de réception des étrangers, précédemment salle des Dames : cette salle située au-dessus de la voûte de la grande porte extérieure de l'abbaye, est remarquable par l'ampleur de ses proportions ; on y voit une cheminée sculptée, une Vierge en pierre du XVe s, des tapisseries des Gobelins, des bahuts, etc.

L'église paroissiale Sainl-Valenlin, située sur un coteau à l'extrémité du village, a une triple nef romane du XIIe s. et un choeur Renaissance (1339) édifié par les soins de l'abbé de Fontenai et resté inachevé; il est raccordé à la nef par des constructions sans style. L'édifice est dans un triste état de délabrement; il est question de le restaurer.

A l'intérieur, naïves statues en bois point et restes de vitraux du XVIe s.; en bas du bas-côté g., saint-sépulcre en bois sculpté, du XVe s.; curieux tableau de St Valentin délivrant Jumièges d'une invasion de rats.

Jumièges s'adosse à la forêt de Jumièges, distante du bourg do 1 k. 5 E., et qui borde la Seine-sur une longueur de 5 k. La chapelle de la Mère-de-Dieu est un lieu do pèlerinage pour les fiévreux.

Au-delà de la bifurc. d'Yainville, la route se dirige au N.-O. entre la Seine à g. et la voie ferrée à dr. — 28 k. Le Trait (halte du ch. de fer, p. 94; bac), au pied de la forêt du Trait qu'on continue à longer à dr. Eglise avec saint-sépulcre et bas-reliefs en albâtre du XVIe s. Ruines d'un château du XIIe s. Un vaste chantier de constructions navales, commencé en 1917 et couvrant 80 hect., comprendra 6 cales et 3 cales sèches et pourra construire des navires de 18,000 tonnes; les premiers lancements sont prévus pour 1919. Une cité ouvrière considérable est en formation : véritable petite ville, édifiée en style normand, sur les plans de M. Gustave Majou, architecte, et pourvue des installations les plus modernes.

Normandie, Guides Conty, 1920.

 Duclair, ch.-l. de c., petite ville de 2.140 hab. sur la rive d. de la Seine au débouché de la vallée de l'Austreberthe. Eglise remarquable des XIV et XVIe, avec un joli portail latéral de la Renaissance et un clocher roman; à l'int., statues et tombes du XVIe s. Duclair est une charmante villégiature ; on y vient manger des canetons à la Rouennaise. (Hôtels: du cheval noir, de la Poste, de Rouen, des Trois-Piliers). Bac à vapeur- T.I. h.; 10 c. par pers.; auto, 15 c. La ligne suit la Seine un moment, laisse à. g. le chat. du Taillis (XVIe s.}, puis coupe la boucle décrite par le fleuve et gagne la gare d'Yaiville-Jumièges d'où l'on va visiter les ruines de l'abb. de Jumièges (3 k.).

DE YAINVILLE A JUMIEGES. 3k.; en été, service de voitures. De la gare, incliner à d. et, continuant par la route que l'on rejoint, tourner bientôt à g. ; on monte, on dépasse l'égl. d'Yainville (XIe s.) ; à travers un plateau (vue à d. sur la vallée de la Seine), on découvre devant soi les tours de l'anc. abbaye et, par une descente, on atteint le village de Jumièges...

 

Sur les route normandes, Edmond Spalikowski, 1933.

 En remontant la route pour gagner Yainville, et saluer son église au clocher trapu, avec ses fenêtres à cintres géminés surmontant quatre arcatures aveugles, éclairées d'une baie gothique, et son abside demi-circulaire au toit allongé, flanquée de contreforts, j'ai de suite reconstitué dans ma mémoire le panorama de cette partie de la presqu'île gemmétique, véritable porte dantesque du pays abbatial de Jumièges, dont les tours pointent à peine au delà du Fossé de Saint-Philibert, tandis qu'une vaste lande forme la limite des deux communes. Rien de plus funèbre à certains jours d'automne et d'hiver, aux crépuscules gris et pluvieux, que l'aspect de cette solitude nourrie d'ajoncs qui, de la forêt dressant sa muraille au Levant, dévale jusqu'au fleuve prêt à décrire sa courbe gracieuse jusqu'au port de Duclair. Comment l'humoriste Sacha Guitry eut-il l'idée de s'enfermer jadis "chez les Zoaques" pour y passer l'été ? Espérait-il par sa gaieté briser le silence et l'austérité de ces lieux qui préparent au pèlerinage vers les nefs ruinées, recueillies dans la prière entre la Seine et la plaine? Car, pour compléter la désolation du paysage, une maison abandonnée en plein champ s'use lentement sous les embruns et les tempêtes, non loin des premières maisons de Jumièges. Le chemin de fer lui-même s'est écarté avec effroi de cette terre sans épis. J'ai connu cependant le temps où une diligence assurait le service des voyageurs entre la gare et l'abbaye. Sa disparition en laissant le champ libre aux autos n'en a pas moins enlevé ce peu d'animation que crée aux mêmes heures le passage d'un attelage essaimant le bruit en jetant sa fanfare de grelots et de ferraille sur la monotonie campagnarde. L'humble village conserve-t-il cette attitude farouche en souvenir de la Brinvilliers, cette empoisonneuse du grand siècle qui dit-on, y séjourna. J'avoue que ma curiosité vivement excitée n'a guère été satisfaite après d'inutiles recherches aux sources historiques. Mais la tradition doit être respectée puisqu'elle s'harmonise si bien avec le paysage. Je ne sais ce que le bon écrivain de chez nous, Gabriel-Ursin Langé, pense de cette Thébaïde si proche de son berceau. Je veux croire qu'il la trouve délicieuse à côté de l'enfer de Paris qui l'a ravi à notre compagnonnage. Malgré tout, en effet, soufflent tour à tour le vent de la mer et les brises parfumées des senteurs des forêts de Jumièges et du Trait. Et puis cet isthme, outre son retranchement pré-médiéval que coupe la route, a gardé le souvenir d'une entreprise titanesque. Un essai de canal commencé par Vauban n'a eu d'autre résultat que d'entailler cinq cents mètres de roc et de sablon, attestant un effort qui, poursuivi, aurait abrégé la remontée des frégates et bricks vers Rouen de 16 kilomètres. Mais il était écrit que tout ici demeurait stérile. Cependant, dévalant du haut de la croupe qui prolonge vers Jumièges, les premières maisons ouvrières du Trait montent la garde sous le bonnet rouge de leurs tuiles, méditant l'invasion, cette fois pacifique et prolongée, de populations laborieuses que n'effraie point la tristesse de la lande aux ajoncs. Celle-ci demain sera peut-être un vaste jardin comme celui qui étire son ruban fleuri en bordure de la route de Caudebec. J'ai accompli maintes fois le trajet à pied, giflé par les rafales déployant à l'aise leurs farandoles, et je croyais entendre dans le vent qui m'assiégeait de ses complaintes, les sanglots des Enervés, les cris des moines massacrés par les Normands, le râle des Neustriens tombés dans l'horreur de la surprise, ainsi que la cloche d'Yainville, tintant le glas pour ceux qui osent franchir aux nuits sans lune, le désert gemmétique, ceinture de fer de l'une de nos plus belles abbayes nationales. Mais il faudrait faire toujours ainsi le tour de France. On y percevrait mieux les voix des pays, en se sentant plus près de leurs joies et de leurs misères.

La Normandie pittoresque, Charles Brisson, 1936.

Jusqu'à Duclair, le fleuve est bordé, sur sa rive droite, de curieuses falaises qui ne laissent à la route qu'un étroit passage ; toute une population se creusa jadis de primitives demeures dans la craie et c'est un véritable village troglodyte qui s'échelonne ainsi jusqu'aux premières maisons de la petite ville.
Ceci n'est d'ailleurs pas particulier à Duclair, les "falaises intérieures" (comme on les a souvent nommées) de la vallée de Seine ayant fourni maint refuge, précaire d'abord, mieux aménagé ensuite, aux populations riveraines. A Orival, par exemple, ces primitives demeures, aujourd'hui désertées, criblaient çà et la roche à toute hauteur et il n'était pas rare jadis d'entendre les battements d'un métier à tisser s'échapper d'un « creux » devenu atelier. L'église d'Orival elle-même est partiellement creusée dans le roc ; à quelqueskilomètres de Rouen, la chapelle de Saint-Adrien est complètement troglodyte, sa façade n'étant qu'une sorte de placage sur la falaise.

Duclair a conquis un droit de célébrité gastronomique grâce à ses canards, connus à Rouen comme « canetons de Duclair » et à Paris comme « canards à la Rouennaise » ! Et cela rappelle un peu ces fameux 
« navets de Martot », noirs ici et blancs là, excellents partout pourvu qu'ils portent leur étiquette d'origine. Les autres droits de Duclair à la notoriété sont minimes, si l'on excepte des sites charmants, mais comme tout sait l'être en cette vallée si riche en pittoresque, car on finit par devenir très difficile et par ne plus s'extasier que devant d'exceptionnelles beautés : il est juste de dire que la nature les a prodiguées et que les chefs-d'oeuvre légués par le passé sont monnaie courante; ni Boscherville, ni Jumièges, ni St-Wandrille, ni Caudebec ne contrediront certes telle affirmation !

Au surplus, continuons notre descente vers la mer : la douceur du ciel toujours un peu voilé, propre à cette partie de la vallée, les courbes harmonieuses des rives, le couronnement sombre des coteaux clairs, un clocher se mirant au fil de l'eau, un village tapi dans la verdure ou s'étirant au long de la berge basse, tout est qui nous invite à poursuivre le beau voyage, au devant des lourds cargos qui remontent le fleuve, au devant du « flot » déjà porteur d'effluves salés, au devant de l'inconnu que chaque minute dévoile et du mystère que cache chaque détour imprévu.

Duclair à l'est et Le Trait à l'Ouest ferment une sorte de presqu'île étroite, allongée, incluse en une boucle du fleuve ; l'isthme est si ridiculement court que les Romains, puis saint Filbert, puis Vauban, puis Napoléon rêvèrent de l'abolir ; le parcours de la Seine s'en fut trouvé raccourci... mais Jumièges en serait mort.

Or, Jumièges est quelque chose de presque sacré, et bien au delà de Normandie. Imaginez une abbaye millénaire, dont la puissance de rayonnement et le renom aient atteint les limites de la chrétienté, à tel titre que, sur les quatre-vingt-deux abbés qui la
gouvernèrent, cinq d'entre eux : Filbert, Aicadre, Hugues, Thierry et Gontard, sont honorés comme saints.

Imaginez une véritable cité monastique, faite de bâtiments claustraux, bibliothèques, logis des hôtes, celliers, greniers, communs ; une cité close de fortes murailles renfermant jardins, vergers, une cité peuplée de trois églises dont l'une aux proportions de cathédrale. Des milliers de religieux y vivaient et travaillaient, entourés
d'une foule de laïcs; c'était un des plus illustres, des plus vieux, des plus nobles monastères du monde.

... De tant de grandeur, il ne reste que des ruines, mais peut-être les plus belles de France. Il fut une époque, proche hélas de la nôtre ! l'homme cessa, pour un temps, d'honorer ce qui lui venait du passé dont il rêvait de faire table rase, saccageant tout sans nul souci de la beauté, des souvenirs, ni même des fantômes !

La poudre eut raison de Jumièges, après la pioche.

Ce qui en demeure est admirable néanmoins : il y a par exemple, dans la grande église Notre-Dame, un arc triomphal, reste unique de la haute tour centrale, qui est un défi si ce n'est un miracle ; il y a deux tours de cinquante-deux mètres, flanquant le porche et jadis couronnées de flèches en charpente qui furent détruites il n'y a qu'un siècle ; il y a une nef de 88 mètres de long, large de plus de 20, oeuvre du XIe siècle; le choeur était entouré d'un déambulatoire encadré de chapelles : une seule demeure debout.

Et tout cela est grandiose sans froideur, poignant même : on a pu détruire Jumièges, avoir raison de la pierre et du bois, son âme survit et anime des ruines sans tristesse.

Contre le flanc de Notre-Dame, le « Passage de Charles VII » permet l'accès de l'église Saint-Pierre, contemporaine de l'établissement même du monastère et l'on montre la « chambre de saint Filbert », le fondateur. De la troisième église, rien ne subsiste, pas même une ruine ; mais voici les restes de la Salle des Gardes, les caves et leur Salle dite de l'Inquisition, la Salle Capitulaire, d'autres ruines encore....

Le cloître admirable de Jumièges a complètement disparu, et se pose une bien curieuse énigme : lors du sac de l'Abbaye par la « bande noire », vers 1840, il fut acheté, démonté pierre par pierre, emmené en Angleterre et reconstruit dans quelque domaine... demeuré anonyme. Le cloître de Jumièges est perdu ! Tous les cinq ou dis ans, on annonce qu'on l'a découvert, retrouvé, identifié... mais ce n'est jamais lui !

Le meilleur moyen d'évoquer les « hôtes » de Jumièges est encore de faire appel à son histoire, au cours de laquelle ils vont tous défiler, tour à tour touchants, pieux, tragiques ou nobles, et tous attachants. Voici le saint homme Filbert, premier abbé (655) et le duc Guillaume Longue Ëpée, qui sans doute dort sous les ruines, voici Harold qui violera son serment de Jumièges et périra à Hastings, voici Guillaume, le moine-historien, et voici les lamentables « Énervés », voici Charles V, Charles VII, hôtes royaux, et Agnès Sorel, la « Dame de Beaulté », et encore l'abbé Nicolas Leroux, l'un des juges de Jeanne d'Arc, et voici la foule immense et anonyme de tous ceux qui oeuvrèrent, pour les renomées et magnificence de Jumièges, depuis les religieux parvenus à la pourpre jusqu'aux moines vêtus de bure et passant leur existence de labeur dans les riches bibliothèques de l'abbaye. 

Jumièges a ses légendes aussi : qui ne connaît l'histoire, enjolivée certes, de la belle Agnès, favorite du roi Charles VII, venant s'installer au Manoir du Mesnil, proche le moustier son seigneur réside ? Elle devait, peu après, trépasser, et l'on montre encore, dans les ruines de la grande église, parmi l'envahissante végétation, la fosse à demi comblée elle fut inhumée...

Et qui n'a entendu parler des « Enervés » de Jumièges ! La légende est apocryphe et l'imagination populaire a largement brodé sur la présence à l'abbaye de deux ducs bavarois, Tassillon et son fils, exilés par Charlemagne. Or oyez ce que l'on raconte.

Clovis, second du nom, ayant fait voeu d'aller en Terre Sainte, confia la conduite du royaume à son fils aîné, sous le contrôle de la pieuse reine Bathilde. Enhardi puis grisé par l'exercice du pouvoir, le jeune prince entraîna son frère dans la voie de la révolte et tous deux exclurent leur mère des affaires de l'Etat.

Le roi, rappelé à la dure réalité par les dires d'un pèlerin, se hâta de rentrer en France et dut vaincre ses fils pour reprendre possession du pouvoir usurpé. Il fallait décréter un châtiment exemplaire : Bathilde elle-même proclama que ses enfants devaient être punis dans la force et la puissance de leur corps, dont ils avaient mésusé contre leur père.

Les rebelles subirent courageusement le supplice cruel de 1' « énervement » et, tous nerfs du jarret coupés et brûlés, furent abandonnés sur un esquif au fil du fleuve, à la merci de la divine Providence.
Celle-ci les mena au bord d'une rive basse la barque s'échoua :un religieux accourut, c'était le pauvre moine Filbert, qui recueillit les deux infirmes en le moustier qu'il s'employait à fonder. Et ainsi les « Enervés » purent-ils terminer leur existence à l'Abbaye naissante de Jumièges, dans le repentir et la prière.

Cela, bien entendu, n'est que légende, mais combien plus émouvante et belle que la froide et rude réalité ! Jumièges est d'ailleurs terre detraditions : entrez dans sa curieuse église paroissiale, pleine de reliques de l'abbaye, vous y verrez certain tableau montrant le bon saint Valentin délivrant d'une invasion de rats la presqu'île gémétique : docilement, les rongeurs lui obéissent et vont... se noyer en Seine ! Pourquoi de si bonnes habitudes se sont-elles perdues !

Et puis il y a aussi l'histoire du Loup Vert, et d'autres encore...

Le Trait, il n'y a que peu d'années, était un village comme il en est tant par là, un village au bord d'une route, un peu en marge du fleuve. Aujourd'hui, c'est une vraie ville, mais très particulière, très originale, toute neuve et bâtie presque d'un seul bloc, une vraie « cité-jardin » d'aimable accueil, qui s'étage ici et s'allonge là, à la fois charmante et inattendue, retentissante du bruit des chantiers maritimes qui sont sa raison d'être. C'est un peu comme une tache de modernisme dans tout ce décor domine le passé, entre Jumièges et Saint-Wandrille.

Le « Nouveau Trait », comme on l'appelle, est une des conséquences de la création, en ce lieu propice du fleuve, des Ateliers et Constructions navales, due aux grands armateurs Worms. OEuvre colossale, ces Chantiers conçus pour des besoins de guerre jouent désormais un rôle aussi pacifique qu'important dans la vie industrielle et maritime du monde entier, puisqu'une véritable flotte, née dans ces « cales », sillonnent toutes les mers ou transportent les charbons de cette puissante firme; et un spectacle toujours goûté et souvent renouvelé est le lancement de quelque « cargo » qui, dès sa mise à l'eau et tous feux allumés, gagne sans tarder l'Estuaire proche.

Aloys Aubertin et François Berdoll, 1973.

Décédé en avril 2016 a 68 ans, François Berdoll, photographe professionnel, avait grandi à l’abbaye de Jumièges où ses parents étaient guides et gardiens. Il avait photographié maintes fois le monument, notamment pour illustrer l'ouvrage publié par son père, Georges Berdoll, sous le pseudonyme d’Aloys Aubertin, en 1973 et imprimé chez Pruvost, à Duclair.
Il s’était aussi investi dans l’orgue de Boscherville en créant, en 2001, avec le musicien André Isoir, l’association Guillaume-Lesellier. Ses obsèques furent donc célébrés à Boscherville et son inhumation eut lieu à Jumièges où il résidait toujours.



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