Les années Napoléon marquent le dépeçage de l'abbaye. Ruiné, le village est détruit par un incendie. Période sombre...

Avec un nouveau découpage des cantons, les arrondissements de Rouen, Dieppe, Le Havre, Neufchâtel et Yvetot sont créés en 1800. Les deux derniers seront supprimés en 1926. Le 12 septembre 1800, Charles Mainberte, mon ancêtre avait 21 ans lorsqu'il parraina un enfant Vastey, cette famille dont un membre était parti pour Saint-Domingue. 

Le vol du bourdon


1802, Jean-Jacques Hue, l'exploitant des tourbières d'Heurteauville, est maire. Il fait passer le curé de Jumièges pour mort. Burel remplacera l'abbé Adam pour les deux années à venir.

Cette année-là, le banquier Capon décide de se débarrasser de l’abbaye. Il l’écrit à Saulty qui s’empresse de vendre aux habitants des granges, des magasins, des pressoirs, des celliers…

29 octobre, c'est cette fois un marchand de bois de Canteleu, Jean-Baptiste Lefort, qui se porte acquéreur de l'abbaye. 7.000F. Et le prix comprend un superbe enclos de onze hectares. Une bouchée de pain

Saulty, toujours mandataire de Capon, songe un moment racheter l’enclos pour son propre compte. Mais on pinaille. Est-ce en livres ou en francs que l'affaire est conclue? Dans ce dernier cas, il manque 2.000 francs à Saulty. Le notaire va lui en faire l'avance quand Lefort entre dans l'étude. Il rachète tout.

Qui est Lefort ? Le fils d'un député de la Constituante, Denis, signataire du serment du jeu de paume, resté muet à l'assemblée et mort subitement en 1794 dans l'étude de son notaire.[1]

Dès lors, Jean-Baptiste Lefort passe des marchés avec des entreprises de démolition de Rouen et de la Mailleraye. On peut acquérir pour un prix dérisoire des pans entiers de l'abbaye. Beaucoup de maisons de Jumièges seront ainsi édifiées avec des pierres du monastère. Mais aussi à Rouen, la Bouille, la Mailleraye. Chez Mlle Dinaumare où allait mourir Saulty, on pava la maison des dalles du cloître. Lefort emporte la tombe d’Agnès Sorel dans sa maison de Rouen, rue Saint-Maur.

Charles Mainberte a 20 ans, il entend les tirs de mine qui détruisent le chœur de l'abbaye, font voler les frises, les sculptures. Les clients de Lefort se servent en pierres. Seulement, ils ne peuvent accéder aux étages de la tour lanterne. L'artificier calcula mal sa charge pour l’abattre. Un pan resta debout, pour l'éternité, soutenu par des piliers contemporains de saint Philibert, vieux de douze siècles! Les voyageurs, des Anglais notamment, viendraient se servir dans cette carrière à ciel ouvert. On dit que le cloître fut ainsi reconstitué outre Manche. Pure légende, manifestement…


Bonarparte sur la route de Yainville
5 novembre 1802, Bonaparte, alors consul à vie depuis le mois d'août, embrasse Yainville du regard. Il est parti de Rouen à 6h30 du matin avec l'idée d'étudier le cours de la Seine. Alors il passe par Duclair, Yainville, gravit la côte Béchère et déjeune au Lion d'Or, à Caudebec, sur le coup de 10h. Avant de prendre la route d'Yvetot, de Bolbec...
 Dans 38 ans, il reviendra à Yainville. Mais ses yeux seront éteints cette fois...

1804, l'abbé Adam retrouve sa cure. Burel est envoyé à Anneville. Avec l'Empire, Saulty devient enfin maire. Que garde-t-on de son mandat? Une haine tenace des villageois. Quand la grosse cloche est retirée sur ordre supérieur, sans indemnité, on lui reproche de ne pas avoir fait les démarches nécessaires pour sauver le bourdon. Pire: certains l'accusent d'avoir touché de l'argent pour laisser faire. La cloche partit chez les religieux de Saint-Ouen, à Rouen où elle fit son entrée de nuit, cachée sous des toiles, l'archevêque convoitant lui aussi ce bourdon. Longtemps les Jumiégeois maudirent Napoléon pour cet enlèvement.

En 1804 encore, Pierre Clérel, sans doute un parent de Maie Victorine Clérel, épouse Mainberte, est recruté comme passeur au passage du port d'Yville. Celui-ci avait été créé par le châtelain d'Yville en 1774 et très vite abandonné. C'est l'adjudicataire du passage de Jumièges et de la Roche qui décide de le rétablir en 1804. L'objectif est de créer un raccourci pour les habitants d'Yville.

2 décembre, c'est le sacre de Napoléon.


14 avril 1806, à Duclair, le tribunal de police prononça une amende contre Ponchet-Maugendre que Quideville accusait des inondations dont ses terres étaient l'objet. Le 18 juillet suivant, le jugement fut cassé par Ponchet pour incompétence du tribunal duclairois.

1807. Un ingénieur des Ponts et Chaussées se rend à Jumièges. Où il surprend l’adjoint au maire ; oui, l’adjoint de Saulty, occupé à construire une loge pour son chien à l’aide de fragements détachés de l’église abbatiale. C’est l’époque où la stelle d’Agnès Sorel sert encore de marche-pied à la maison de Monsieur Dorgebled, maître de musique à Rouen.

16 mai 1808, les bornes délimitant le passage d’eau d’Yville sont posées. Le châtelain d'Yville s'opposera à ce passage qui aboutit sur ses terres mais en vain. Ce passage s'avérera peu lucratif et l'on en fera une annexe épisodique à celui de la Roche.

Le bourg détruit!

5 août 1808, un incendie se déclara dans le bourg qui détruisit la vingtaine de chaumières. Hauriolle, le dénonciateur de la Terreur, pénétra dans une cave. On l'en retira asphyxié. Les pierres de l'abbaye, encore une fois, servirent à la reconstruction. On interdit l’usage du chaume. Ce qui n’est pas strictement appliqué. 

Toujours en août 1808, c'est la construction d'un bachot pour Jumièges.  Cette année voit encore la destitution de Saulty. Désargenté, il obtient du cardinal Cambacérès de dire des messes à Jumièges, au Mesnil, au Trait, à la Haie-de-Routot, au Vaurouy. Elles ne lui rapportent que cinq ou six sous.


17 mai1810 : Dom Bride, le dernier prieur de l’abbaye, meurt à Yvetot. Il y était curé depuis huit ans. La même année, le curé de Jumièges, l’abbé Prévost, implante sur le soubassement de la croix du cimetière monacal une colonne provenant du mausolée de Simon Dubosc.

 

24 juillet 1811, Jean-Pierre Senard, expert du gouvernement, Pierre Deleau, expert de Mme Lescuyer, Hue, le maire, Croché, faisant pour M. Lescuyer, viennent estimer les bâtiments abbatiaux avec plus de détails que lors de l'expertise de 1796.

En 1811 toujours, Dom de Montigny, le desservant de la chapelle d'Heurteauville, un ancien moine, mourut subitement à l'autel sous les yeux de ses paroissiens.  Il était en pension chez la veuve Belliaud, Marie-Rose Carpentier. On l'inhuma le 31 mars.

9 novembre, c'est le curé de Jumièges, Jean-Baptiste Adam, qui s'éteint sous son bonnet de laine. Il avait 73 ans.


21 avril 1812. A Bardouville, la bergerie du dénommé Boyard est ravagée par un incendie. 35 moutons meurent brûlés. On enquête...

21 septembre. De Moscou, Napoléon signe un décret impérial qui autorise l'érection en chapelle, de l'église de la commune du Trait, réunie, pour le culte, à la cure de Duclair.

27 décembre. Un décret impérial autorise l'érection d'une chapelle au Mesnil-sous-Jumièges.


25 janvier 1813 Les maires du canton écrivent à Napoléon. au nom de leur conseils municipaux et de leurs administrés.

Sire,

L'exemple que vient d'offrir la capital trouve en nous des imitateurs aussi dévoués à VM que les habitants de notre bonne ville de Paris, nous la supplions de vouloir bien nous permettre d'augementer les escadrons qu'un pouvement spontané de patriotisme va mettre incessamment sur pied et de lui offrir trois cavaliers montés et équipés. Nous suivons en cela l'implulsion que tout bon français doit éprouver aujourd'hui et nous obéissons à la voix de l'honneur qu'un lâche général prussien a refusé d'entendre, heureux, sire si nous pouvons par une offre aussi légère prouver à VM notre inviolable attachement pour son auguste personne et le dévouement sans bornes de nos administrés. 

Nous sommes avec le plus profond respect de votre majesté, sire, les très humbles, très obéissants et très fidèles sujets.

Dumoncle Detorcy, pésident du canton ; G. de Gerville, maire d'Yville ; Collet du Bellat, maire d'Hénouville ; PJ Saint-Ouen, maire de Boscherville ; Ad. de Valori, Maire de Saint-Pierre ; Bourgois, maire de Bardouville ; Huë, maire de Jumièges ; Le Breton, maire de Duclair ; Berruyer, maire de Vaurux (sic) ; Lesain, maire d'Yainville, Renoult, adjoint de Maulny ; Pierre Quesnl ; S. Carez, maire d'Aulnay ; C. Mauger, maire.

7 novembre Marie Victorine Clérel, première épouse de mon aïeul Charles Mainberte, meurt à Rouen à 32 ans le dimanche 7 novembre 1813. Sans doute à l'hospice. Elle laissait après elle trois enfants.

1813 aura vu l''installation à Jumièges d'un personnage qui va jouer un rôle considérable dans l'histoire de l'abbaye: Charles Antoine Deshayes, le nouveau notaire du village. Piqué d'histoire, Deshayes va s'intéresser de près au monument qu'il voit tomber sous ses yeux par pans entiers. Nous le retrouverons bientôt.


1814. Charles Mainberte n'a plus la qualité de laboureur de ses ancêtres. Journalier, veuf depuis un an, il se remarie à 32 ans, le 20 octobre 1814, avec Angélique Geneviève Legenvre, née en 1793. Elle est la fille de Pierre Le Genvre, mort à Rouen le 28 Prairial de l'an XI et de Geneviève Roussel, 52 ans.

1814. Chute de Napoléon. Voilà Saulty qui réapparaît sur le devant de la scène pour jurer de son royalisme. On lui rit au nez. Au début de ce siècle, un personnage amuse aussi les Mainberte. Un Anglais s'est installé au Conihout, le long du halage. Dans la forêt qui domine Yville, près des trous fumeux, il creuse, il creuse. Il creusera cinquante ans ! Avant de disparaître…

POUR SUIVRE: LA RESTAURATION

 
 


NOTES

Les Mainberte du premier lit

- Jean Charles Mainberte, signalé comme fils aîné de 21 ans à la mort de son père et donc né en 1803.

- Augustin Bruno Mainberte, né le vendredi 5 octobre 1804. Il se mariera à Jumièges le 7 décembre 1825 à Rose Boucachard. De cette union naquit notamment Rosine Elisa Mainberte, le 10 juillet 1844, 4h, à Jumièges, hameau de Heurteauville. Augustin Mainberte a alors 41 ans et est journalier. On note que Jean-Jacques Bocachard est le passeur de Jumièges en 1850. En 1855, les plaintes pleuvent à son encontre. On le dépeint comme "un ivrogne, un brutal qui se fait détester de tout le public par sa mauvaise conduite et son inexactitude."

- Marie Anne Victoire Mainberte, née à Jumièges le 16 février 1806. Elle se mariera le 21 juin 1837 à Jumièges à Pierre Poullain, cultivateur, section du Sablon. En 1862, c'est Armand Fortuné Poulain le tenant du passage de Jumièges. Elle meurt le 8 février 1875 à 68 ans.

Les enfants du second lit

- Charles Thomas Euphonie Mainberte, le jeudi 5 mars 1817, mon second arrière-grand-père qui suit.

- Marie Rose Mainberte, née à Jumièges le 23 août 1819, elle mourra à 45 ans.

- Rose Angélique Mainberte, cultivatrice, née à Jumièges le 27 juin 1820. Elle eut un fils naturel, Euphonie Gustave, le 31 mars 1847 alors qu'elle habitait chez ses "beaux-parents". Le 3 octobre 1850, elle épouse à Jumièges Jean-Baptiste Bideaux, né à Flamanville le 1er janvier 1822, domestique. Journalière, elle est morte à 59 ans le 28 août 1879, rue Mainberte. Sa descendance vit sous le nom des Mainberte dans la région de Rouen. Aujourd'hui, un stade et un gymnase de Grand-Quevilly portent ce nom. "Philippe Mainberte était un jeune espoir très prometteur de l'équipe de hand Ball de l'ALCL, se souvient Hubert Barré. En rentrant d'un entraînement au gymnase qui ne portait pas encore son nom, il a trouvé la mort dans un accident en 1975." Chez le notaire de Jumièges sont conservés des actes de vente de Gustave Auguste Mainberthe, époux Sauques, Gustave Mainberte, époux Glatigny, Guy, Madeleine, Marguerite et Thérèse "Mainberthe" pour des ventes aux Deconihout. Les descendants de Rose Angélique Mainberte coupaient là leurs derniers liens avec la presqu’île.




[1] Il était né le 31 décembre 1733 à Guedbak.